L’extrême droite « folkiste » et l’antisémitisme

L’extrême droite « folkiste » et l’antisémitisme

Stéphane François

Il existe en France depuis le milieu des années soixante-dix une extrême droite visible qui se réclame du paganisme. Ce paganisme contemporain, ou néo-paganisme, s’est manifesté en premier, en 1963, dans le discours du groupuscule/revue Europe-Action proche des néo-nazis, puis à partir de 1968 au sein du GRECE (Groupement de Recherche et d’Etudes pour la Civilisation Européenne), lui-même héritier du précédent, et enfin dans ses dissidences radicales apparues au milieu des années quatre-vingt. Ce sont ces derniers groupes que nous appelons l’extrême droite « folkiste ». Nous avons constaté en travaillant sur notre thèse consacrée à la Nouvelle Droite, que ce courant, qui reste des plus groupusculaires (quelques centaines de militants), tend à se développer et surtout à se radicaliser depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Nous avons privilégié les sources écrites et été amené à brasser cette littérature folkiste (ouvrages, revues, brochures notamment) du fait de leur dissidence du GRECE. C’est en prenant conscience de la nature de celle-ci et de son aspect à la fois aberrant et dangereux que nous avons décidé d’écrire cet article. En effet, ces groupuscules néo-païens ont repris et réadapté un discours pagano-raciste à la généalogie tortueuse.

Qu’est-ce que le néo-paganisme ?

Le paganisme vient du latin paganus, paysan, et se dit surtout, par opposition à chrétien, des peuples polythéistes ou de ce qui se rapporte à ces peuples ou à leurs dieux. Ainsi, le paganisme est le nom donné par les chrétiens des premiers siècles au polythéisme gréco-romain, auquel les habitants des campagnes restèrent longtemps fidèles, puis ultérieurement, aux populations non évangélisées. Cette définition peut être enrichie d’un aspect ethnique, les païens, les pagani, étant les « gens de l’endroit » et les chrétiens, les alieni, les « gens d’ailleurs » . Cet aspect ethnique a considérablement marqué le néo-paganisme. Ce dernier existe grosso modo depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle en Europe. À l’origine de celui-ci, il y a une fascination/idéalisation pour le paganisme antique. La rupture avec le christianisme, élément constitutif du néo-paganisme contemporain, a été toutefois progressive. Le néo-paganisme contemporain n’a que très peu à voir avec le paganisme antique. En effet, le premier se structure autour d’un concept moderne, le panthéisme. Sa modernité s’exprime aussi par son individualisme à l’opposé du paganisme « traditionnel », de nature holiste. Le néo-paganisme se manifeste enfin par la non-distinction entre le sacré et le profane, celle-ci étant fondamentale, a contrario, dans le paganisme . De fait, la notion de sacré chez les néo-païens est caractérisée par le « bricolage » au sens, non péjoratif, défini par Claude Lévi-Strauss , c’est-à-dire composé d’éléments disparates rassemblés et synthétisés par un individu ou un groupe d’individus. Néanmoins, ce bricolage renvoie à une conception précise de la religion. Ainsi, le néo-paganisme se fonde sur un refus, parfois virulent, des valeurs et des dogmes des religions bibliques : refus de l’universalisme, refus du prosélytisme, etc. La principale composante cultuelle de ce néo-paganisme est une conception panthéiste (la divinité est identifiée au monde) et/ou polythéiste (qui admet une pluralité de dieux) de la religion.
Il existe différentes formes de néo-paganisme : la première, souvent idéologiquement à droite, fait référence à des divinités ou à une tradition cultuelle précise et a généralement un fondement ethnique : il s’agit la plupart du temps d’une reconstruction d’une religion préchrétienne fondée sur des recherches historiques ; la seconde, plutôt à gauche, renvoie à un discours écolo-panthéiste souvent de nature universaliste et à un paganisme créé de toutes pièces ; enfin la troisième regroupe sous le terme générique de paganisme un choix philosophique et/ou artistique. Les néo-paganismes, dont nous allons parler dans cette étude, font partie de la première catégorie et sont des reconstructions des paganismes celtes et germano-scandinaves, symboles de la « race blanche » et des Indo-Européens. Ces derniers auraient constitué un ensemble humain, spirituel et matériel de première importance au sein de l’humanité. Peuples guerriers au mode vie hiérarchisée, ils auraient formé une puissante communauté ayant atteint un haut degré de culture et de civilisation qui aurait civilisé les populations conquises.

Le paganisme « völkisch »

L’apparition de ce type de pensée est une histoire complexe qui mériterait une étude à elle seule. Elle plonge dans différentes genèses politiques, historiques et métaphysiques. Le paganisme religieux est un héritier du romantisme par son refus des Lumières et du libéralisme qui en découle, et par sa reconstruction des passés nationaux.
Le néo-paganisme « völkisch » s’est développé en France dans les années soixante, dans le groupuscule Europe-Action puis de façon systématique, la décennie suivante, dans le discours du GRECE. Ces thèses lui ont ensuite progressivement échappé, subissant des distorsions importantes. Ainsi, par imprégnation idéologique et par les passages, d’un groupuscule à l’autre, des ex-grécistes, le néo-paganisme va devenir, à partir de la seconde moitié des années quatre-vingt, un élément important de la culture des droites radicales françaises. Cependant, Pierre-André Taguieff insiste « sur un processus souvent observé en histoire des idées : les représentations et les arguments forgés par le GRECE dans les années soixante-dix lui ont progressivement échappé, étant repris, retraduits et exploités par des mouvements politiques rejetant l’essentiel de sa “vision du monde”. Il s’agit donc d’éviter d’attribuer au GRECE les avatars idéologiques et politiques de certaines composantes de son discours, et plus particulièrement de son discours des années soixante-dix » .
De fait, les néo-païens d’extrême droite évoluent, pour beaucoup d’entre eux, aux marges du néo-nazisme et de ceux qui ont été appelés les « Völkischer ». Le courant völkisch est une forme du néo-paganisme germanique apparue en Allemagne et en Autriche durant la seconde moitié du XIXe siècle. Le terme « völkisch », réputé intraduisible en français, l’est souvent par « raciste ». La racine « Volk » signifie « peuple », mais son sens va au-delà de celui de « populaire ». Il peut être compris comme nostalgie folklorique et raciste d’une préhistoire allemande mythifiée.
Les Völkischer sont en partie les héritiers de Johann Gottfried Herder pour qui le nationalisme devait avoir des fondements ethniques. Ce courant bigarré puisait ses références dans le romantisme, dans l’occultisme, dans les premières doctrines « alternatives » (médecines douces, naturisme, végétarisme, etc.) et enfin dans les doctrines racistes. La reconstitution d’un passé germanique largement mythique a éloigné les Völkischer des religions monothéistes pour tenter de recréer une religion païenne, purement allemande . Une frange des Völkischer se retrouvera d’ailleurs, lors de l’avènement du national-socialisme, dans l’entourage de Heinrich Himmler, lui transmettant ainsi sa doctrine . Mais il est vrai que Himmler fit lui-même partie de l’un de ces groupes, les Artamanen. Selon George Mosse, Hitler lui-même avait adopté la vision irrationaliste et occultiste des Völkischer . Cependant, les expériences païennes, qu’elles soient de droite ou de gauche, furent interdites par le régime nazi dès la prise du pouvoir lors de la « mise au pas » de la société allemande comme tous les mouvements religieux minoritaires. Les groupes völkisch, qui refusèrent de se fondre au sein d’une structure nazie, furent interdits.

Les filiations

Le néo-paganisme d’extrême droite contemporain est par conséquent un héritage plus ou moins direct du bricolage doctrinal völkisch de la SS. En effet, la « puissance de fascination exercée par le nazisme [est] interprétée comme un ordre secret porteur de lumière (ou représentant la véritable religion aryenne) en lutte contre les puissances des ténèbres (le dieu des Juifs ou des chrétiens) » . De fait, les néo-païens s’appuient souvent sur un corpus de textes de SS historiques pour justifier leur discours, en particulier sur les textes de SS français, comme Saint-Loup (pseudonyme de Marc Augier), Yves Jeanne et Robert Dun (pseudonyme de Maurice Martin). L’ancien gréciste Pierre Vial reconnaît la dette qu’il leur doit : il affirme d’ailleurs sans peine que Saint-Loup est à l’origine de son paganisme . Pierre Vial fut aussi l’ami de Robert Dun. De même, l’écrivain Jean Mabire a sous-entendu, dans sa contribution à l’ouvrage collectif Païens !, son intérêt pour le paganisme SS : « Pendant quelques années, je me suis livré corps et âme à certaines formules que je ne renie pas (comme beaucoup d’autres). Et dans une langue que je ne parlais pas, me contentant de mots de passe : Gottglaubisch, Weltanchauung, Blut und boden, Ahnenerbe. […] Disons que je mélangeais un peu politique, religion et esprit guerrier. Comme le bonheur pour Saint-Just, le paganisme était une idée neuve en Europe » .
De fait, ces anciens SS ont toujours revendiqué leur « paganisme ». Ainsi, Yves Jeanne a animé dans les années soixante-dix, une revue, Le Devenir européen, dans laquelle il affirme son paganisme ethniste et communautaire. Quant à Robert Dun, celui-ci a animé, sous le pseudonyme de « Gwawd », le Groupe Druidique des Gaules. Il animait aussi le Cercle Lux Fero dont les membres étaient « conscients “d’appartenir à une seule nation européenne de plus en plus menacée d’engloutissement dans le melting-pot universel voulu par les cosmopolites de tous poils” » . Pour être admis dans ce groupe, il fallait être celte, c’est-à-dire blanc. Toutefois, ces SS français furent recrutés sur le tard (ils ne combattirent qu’à partir de 1944) et furent imprégnés de l’idéologie des dernières années de la guerre, époque où la SS, pour attirer des étrangers, fit l’éloge d’une aristocratie européenne. La dernière grande figure du nazisme néo-païen fut Savitri Devi qui naquit à Lyon en 1905. Elle embrassa les idéaux païens nationaux-socialistes dès les années trente. Elle partit en Inde à cette époque à la recherche d’un paganisme aryen encore vivant. Là, elle rejoignit les nationalistes hindous et épousa un Brahmane. Toutefois, ce n’est qu’après la guerre qu’elle fit la propagande d’une religion « aryo-nazie » faisant d’Adolf Hitler un avatar de Vishnu destiné à mettre fin à l’âge de fer et à inaugurer l’Âge d’or. Elle devint alors une figure reconnue par les nazis et néo-nazis d’Europe et d’Amérique .
Donc, selon les néo-nazis « occultisants », il aurait existé au sein de l’Ordre noir un autre ordre composé de l’élite de la SS, qui aurait reçu un enseignement ésotérique païen structuré sur la mystique du sang, l’origine (mythique) des populations germano-scandinaves et sur le paganisme nordique. Cette idée a été notamment diffusée de nouveau en 1990 dans Nazisme et Ésotérisme, un livre du militant folkiste espagnol Ernesto Mila . Cet auteur y développe aussi l’idée selon laquelle la SS était une caste guerrière dont le fonctionnement était copié sur l’ordre des Chevaliers Teutoniques et sur celui des Templiers (des habitués de la littérature ésotériques). Toutefois, celui-ci insiste, de façon inquiétante, à la limite du négationnisme, sur le fait que « jamais la SS ne garda les camps de concentration » . L’ancien Waffen SS français Saint-Loup parle un peu de cette quête mystique et de cet « enseignement » de la SS des dernières années dans deux ouvrages dont l’un a été publié en 1968. Ses thèses seront reprises par Jean-Michel Angebert, pseudonyme des néo-droitiers Jean Angelini et Michel Bertrand, auteur de plusieurs livres d’« histoire mystérieuse » dans les années soixante-dix. Michel Bertrand a été en outre, avec Yves Jeanne, l’un des animateurs de la section française de la World Union of National Socialists (WUNS), une association néonazie mondiale fondée en 1962 par la fille de Christian Dior, Françoise Dior.
Le passage des idées des Völkischer historiques aux folkistes français s’est aussi fait durant les années cinquante et soixante à travers la création de liens entre les militants des différentes générations. Ainsi Pierre-André Taguieff a montré la transmission de ces idées via la Northern League (fondée en 1957 sur l’initiative de Roger Pearson) et le recours doctrinal au raciologue nordiciste nazi Hans F.-K. Gunther, lui-même membre fondateur de la Northern League et décoré en 1941 par Alfred Rosenberg. Le but de la Northern League était d’« unir les intérêts, l’amitié et la solidarité de toutes les nations teutoniques ». Des membres du GRECE en firent partie et participèrent à certains colloques de la Northern League ou à des manifestations de structures satellites de celle-ci. Selon Pierre-André Taguieff, « la Ligue Nordique est assurément une résurgence des nombreuses associations se réclamant de l’idéal indo-germanique, aryen ou nordique, apparues en Allemagne dans le contexte dessiné par la littérature völkisch » .
La transmission est aussi perceptible dans le comité de patronage de la revue « scientifique » du GRECE, Nouvelle École. Nous trouvons, par exemple, des anciens SS (comme l’historien Franz Altheim, collaborateur de Himmler et membre de l’Ahnenerbe, l’organisme de recherche de la SS), des anthropologues nazis (Ilse Schwidestzki, Bertil J. Lundman, Hans F. K. Gunther jusqu’à son décès), des racistes ségrégationnistes américains (Henry E. Garrett, Wesley C. George, Robert E. Kuttner), des théoriciens racistes (R. Gayre of Gayre, Johannes D. J. Hofmeyr, Jacques de Mahieu), ainsi que Goulven Pennaod (pseudonyme de Georges Pinault), un chargé d’enseignement de la linguistique celtique à Lyon III. Celui-ci assume clairement ses positions nationales-socialistes et régionalistes. Il a aussi collaboré à une autre revue de la Nouvelle Droite proche des folkistes, les Études indo-européennes. Ces personnes disparurent petit à petit du comité de patronage au fur et à mesure des évolutions doctrinales d’Alain de Benoist mais restèrent des références pour les folkistes.
Enfin, ces idées ont aussi été transmises en partie par l’aristocrate, artiste, philosophe et historien des religions italien Julius Evola, autre grande référence intellectuelle de la Nouvelle Droite. Celui-ci est un penseur complexe et inclassable. Sa pensée est construite en réaction à l’aristocratie catholique, son milieu d’origine, la tradition chrétienne et le « monde moderne ». Si sa critique radicale du monde moderne, conçue après sa lecture des premiers livres de René Guénon, est cohérente, ses propositions « politiques » sont empreintes d’utopisme nostalgique et relèvent d’un bricolage mythologico-politique dépourvu de fondements politiques réels. À partir de 1920-25, Evola se rapproche des milieux ésotériques et francs-maçons. Il publie en 1928 Impérialisme païen, jetant les bases d’un mouvement plus fasciste que le fascisme. La parution en 1934 de son livre Révolte contre le monde moderne lui ouvre les portes de l’Allemagne nazie. Il accomplit, à partir de 1938, la tournée des châteaux de l’Ordre de la SS et se passionne pour les études raciales en compagnie du raciologue Ludwig Ferdinand Clauss, inventant le concept de « race de l’esprit », visant les Juifs. Antisémite, il a écrit l’introduction de la version italienne de 1938 des Protocoles des Sages de Sion. Il participe même longuement à une revue violemment antisémite, La vita italiana. Cependant, Evola ne se fait pourtant guère d’illusions sur la valeur du « paganisme » nazi ou fasciste. Ses modèles étaient davantage les anciens ordres de chevalerie teutoniques dont il voyait les incarnations modernes dans la légion de l’Archange Michel, du Roumain Corneliu Codreanu, dans la Phalange de José Antonio Primo de Rivera ou dans les SS. Julius Evola a réarmé moralement, dès la fin de la guerre, l’extrême droite italienne, puis la Nouvelle Droite européenne. Il publie après guerre deux ouvrages politiques Les Hommes au milieu des ruines en 1953 et Chevaucher le tigre en 1961. Par la suite, il se consacre de plus en plus à la contemplation, délaissant l’action.

Les « néo-völkischer » français : les folkistes

Les « néo-völkischer », ou « folkistes », français se reconnaissent par leur discours ethno-différentialiste radical, identitaire et raciste. Cette tendance est représentée en France par l’association politico-culturelle Terre et peuple, fondée et animée par Pierre Vial, Jean Mabire et Jean Haudry. Vial assume pleinement l’étiquette völkisch : « dans la mesure où la notion de communauté du peuple est au centre de mes préoccupations et où tout ce qui est populaire (ce mot est la traduction la moins insatisfaisante de völkisch) m’est cher, car lié à l’identité » . Les folkistes sont des « ethno-communautaristes » qui défendent un paganisme ethnique fortement imprégné de nordicisme. Leur pensée peut être résumée, sans sombrer dans le réductionnisme, par la devise « une terre, un peuple ». Elle se caractérise par les traits suivants : refus de la mégalopole pour la vie dans des communautés villageoises ; éloge et défense des particularismes régionaux ; attrait pour les activités folkloriques souvent de nature païenne : célébration du solstice d’été, sapin de Noël, veillée, arbre de mai, costumes régionaux, etc. ; éloge du naturisme et des médecines naturelles ; refus du christianisme universaliste destructeur des particularismes culturels locaux. Elle prône le régionalisme et refuse le métissage au nom de la préservation des identités. Elle promeut donc un mode de vie autarcique, antimoderne et respectant les identités régionales et folkloriques. Ainsi, les étrangers sont associés à la mise en péril de ce mode de vie entre soi. En effet, l’immixtion de ceux-ci dans cette vie autarcique, largement idéalisée, est perçue comme l’un des effets de la modernité, destructrice d’identité.

Le retour de l’antisémitisme et du racialisme völkisch

L’antisémitisme réapparaît de façon violente dans certains groupuscules folkistes. L’exemple du magazine Réfléchir et Agir, fondé en 1993 par Éric Lerouge, qui se considère comme faisant partie de la Nouvelle Droite païenne, est à ce titre symptomatique. Cette revue développe un discours aux sous-entendus antisémites évidents : elle défend entre autres le Suisse Gaston Armand Amaudruz, néo-nazi et antisémite notoire et Jean Plantin, un éditeur négationniste français. Elle soutient aussi le néo-nazi et négationniste, proche durant une période de la Nouvelle Droite, Olivier Mathieu. De fait, cette publication se pose en défenseur de la civilisation européenne. Elle promeut l’idée d’un grand ensemble européen « blanc » de Brest à Vladivostok, « avec des idéaux socialistes et païens » , c’est-à-dire nationaux-socialistes. Le ton de cette revue est particulièrement violent et raciste. Robert Dun y a participé à tous les numéros jusqu’à sa mort, tandis qu’elle se réfère explicitement à Gunther. Nous y retrouvons aussi souvent une bonne des partie des folkistes français de la première génération : Guillaume Faye, Pierre Vial, Jean Mabire, Jean Haudry, Bernard Marillier ou Bruno Favrit.
L’une des références des néo-païens d’extrême droite, le chantre du nordicisme et du racialisme Jacques de Mahieu, a permis l’élaboration d’un discours antisémite fondé sur une approche « historique » et païenne. En effet, celui-ci postula aux début des années soixante-dix que les peuples autochtones d’Afrique du Nord (allant du Maroc jusqu’en Israël) parlant des langues berbères sont des peuples racialement proches des Indo-Européens. Pour étayer cela, Jacques de Mahieu avance la théorie selon laquelle ces peuples utilisant des langues dites chamitiques, et qu’il appelle de façon générique les « Libyens », se sont différenciés des Indo-Européens lors du recul des glaciers il y a dix mille ans, les uns restant autour de la Méditerranée et les autres montant vers le Nord à la poursuite des gros gibiers. Cette thèse fut ensuite reprise par Jean Mabire qui l’enrichit à sa façon. En effet, ce dernier écrit en 1978 dans Thulé, le soleil retrouvé des Hyperboréens que les Philistins, peuple biblique, sont les descendants des « Peuples de la mer », d’origines germaniques, selon la théorie d’un pasteur nazi, Jürgen Spanuth, qui ont attaqué les Grecs et l’Égypte au XIIIe siècle avant notre ère. Ces « Peuples de la mer » seraient des Hyperboréens fuyant la disparition de l’Atlantide, correspondant selon Spanuth au site de l’île d’Héligoland, en Mer du Nord. Ces peuples se seraient ensuite installés en Palestine avant de se faire massacrer par les Hébreux. Cette vision de l’histoire porte en elle une forme implicite de racisme : les Hébreux ont tué un peuple européen avancé réfugié en Palestine, les descendants des « Atlantes », pour prendre sa place. En outre, cette origine « atlantéenne » des Indo-Européens sous-entend une supposée supériorité civilisationnelle remplaçant le Ex oriente lux par un Ex septentrione dux. Mabire, critique littéraire pour la presse d’extrême droite, notamment National Hebdo, jusqu’à sa mort en 2006, a rendu un hommage indirect aux Juifs dans la notice consacrée à Emmanuel Berl , qu’il assortit néanmoins d’une remarque étrange : « Juif sans honte mais sans racisme » . Cela signifie-t-il que les Juifs sont racistes vis-à-vis des non-juifs ? Dans ce cas, nous assistons à un retournement du discours raciste : le « racisme » supposé des Juifs justifiant leur persécution.
Le médiéviste disciple d’Evola, et auteur identitaire, Bernard Marillier, bien que païen, utilise la théorie d’un Christ « aryen » victime des Juifs. En effet, il postule que le Christ, Galiléen, descendrait de l’un de ces « Peuples de la mer » septentrionaux. Ce discours est un héritage direct de la culture ésotérico-raciste völkisch. Cette idée, antisémite, est apparue à la fin du XIXe. Elle se retrouvait aussi dans les milieux du protestantisme nationaliste allemand du « christianisme positif » . Ces derniers refusaient les origines juives du christianisme et désiraient les faire disparaître au profit d’une vision « aryenne » de celui-ci. Certains partisans de cette vision croyaient que la Bible fut originellement écrite en allemand. Une tendance de ceux-ci, les irministes, professant un christianisme germanique, vénérait un prétendu ancien dieu germanique, Krist, qui, selon eux, fut transformé en Christ par les chrétiens . Ces derniers voyaient dans l’apparition de la mystique des « peuples du désert » l’origine de l’histoire conflictuelle de l’Europe. Cependant, le discours faisant du Christ un Indo-Européen se rencontrait aussi à la même époque chez les occultistes français. Mais il est vrai que l’antisémitisme était l’une des choses les mieux partagées dans les années trente.
Bernard Marillier, soutient aussi l’idée racialiste d’un lien entre noblesse et race nordique, un lien qu’il idéalise fortement : « Les textes profanes nous donnent souvent la description du modèle racial du “vrai chevalier” : grand, élancé, blanc de peau, corps bien découplé, visage gracieux et régulier, cheveux blonds ondulés (symbole des forces psychiques émanées de Dieu, de la chaleur spirituelle, et beauté royale), à l’image du roi David toujours représenté blond roux et surtout du Christ à la chevelure d’un blond lumineux à l’exemple des dieux ouraniens païens. Même si cette beauté, d’origine nordique, est restée un idéal servant de référence symbolique, elle n’en a pas moins correspondu, du moins à l’origine de la chevalerie, directement issue d’un substrat racial nordico-germanique, à une réalité ethnique qui s’est conservée dans les hautes couches de l’ordre chevaleresque (empereurs, rois, princes et barons), comme en témoignent encore de nos jours certains éléments non dégénérés des familles nobles françaises et européennes, beauté et noblesse étant liées » .
Il faut donc reconnaître que l’antisémitisme des néo-païens d’extrême droite se fonde, à l’instar de l’antisémitisme nazi, sur une vision raciale du Juif. Ce qui place cette forme de néo-paganisme antisémite dans la tradition des cultures antisémites du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Toutefois, cet antisémitisme virulent s’est parfois transformé, après la Seconde Guerre mondiale, dans les discours de leurs héritiers, en un anti-judéo-christianisme plus « acceptable » qui permettra de violentes critiques de celui-ci. La critique du judéo-christianisme a d’ailleurs longtemps été l’un des thèmes privilégiés du GRECE. Ainsi, Pierre Vial condamnait en 1979, alors qu’il était membre du GRECE, « le fanatisme sectaire [qui] trouve son origine dans le monothéisme des “religions du Livre”. […] Cette maladie de l’esprit touche aujourd’hui les milieux les plus divers » . Le Juif reste donc « une toxine sémite » qui est combattue via le refus du monothéisme. De fait, ces néo-païens refusent d’être « spirituellement des sémites ». Il ressort donc de la lecture des textes des folkistes l’idée selon laquelle, le paganisme, en particulier les religions celte et germano-scandinave doivent être protégés du christianisme, religion universaliste destructrice d’identité. En effet, beaucoup de textes insistent à la fois sur l’origine orientale, pour ne pas dire juive, d’un grand nombre de Pères de l’Église et sur la destruction, consécutive à l’évangélisation, des lieux de cultes païens.
Ces groupes ont aussi réhabilité le discours racialiste virulent et délirant des racistes des années 1900-1930. Guillaume Faye, un ex-gréciste lui aussi, en est son principal théoricien français contemporain, selon Pierre Vial. Ainsi, le livre de Faye, Pourquoi nous combattons. Manifeste de la Résistance européenne , est considéré par Pierre Vial comme le manifeste de la pensée folkiste, ou identitaire, les deux étant visiblement des synonymes chez lui, comme son « dictionnaire fondamental de 177 mots-clés » car « il manquait au courant identitaire une véritable doctrine de synthèse idéologique et politique qui au-delà de tous les partis, tendances, chapelles et sensibilités, rassemble enfin autour d’idées et d’objectifs clairs l’ensemble des forces qui s’opposent au dramatique déclin des Européens. […] Comme le fut pour la gauche du XIXe siècle le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx, Pourquoi nous combattons est destiné à devenir le manuel de base des forces identitaires européennes du XIXe [XXIe ?] siècle. Sa possession et sa lecture attentive sont absolument indispensables » . En effet, Guillaume Faye est devenu le chantre, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, d’une philosophie raciste fortement influencée par les thèmes « blubo » (de Blut und Boden, « Sang et Terre »). Ainsi, il écrit que « l’enracinement est la préservation des racines, tout en sachant que l’arbre doit continuer à croître. […] L’enracinement s’accomplit d’abord dans la fidélité à des valeurs et à un sang. […] Il doit impérativement inclure une dimension ethnique fondatrice » . Il fait donc appel à la « conscience ethnique » des Européens, c’est-à-dire à « la conscience individuelle et collective de la nécessité de défendre l’identité biologique et culturelle de son peuple, indispensable condition au maintien dans l’histoire de sa civilisation et à l’indépendance de cette dernière » .
De fait, le racisme différentialiste des folkistes se réclame d’une supposée xénophobie antique, utilisant leur prisme néo-païen identitaire pour reconstruire l’histoire des mentalités païennes européennes. Ils affirment donc que les sociétés antiques pratiquaient le différentialisme radical en gardant jalousement pour elles les bienfaits de leur religion. Ce type de propos est particulièrement visible en ce qui concerne l’antisémitisme. Ceux-ci s’appuient sur des textes antiques pour montrer l’intolérance des Juifs vis-à-vis des païens. L’historien Maurice Sartre a montré cette intolérance religieuse des Juifs. Ainsi, il rappelle que les Juifs antiques fuyaient la présence des païens et pratiquaient des rites de purification s’ils les côtoyaient . Cette attitude a alimenté la judéophobie des Grecs et des Romains. Celle-ci était aussi liée au statut particulier du Juif, accusé d’être un privilégié, et à l’incompréhension des peuples païens vis-à-vis de cette religion. Cependant, cette xénophobie antique ne touchait pas profondément ces sociétés puisqu’il était possible de s’y intégrer. Il s’agit donc d’une reconstruction anachronique de la mentalité antique, d’ailleurs difficilement reconstructible du fait des évolutions considérables des mentalités depuis cette époque.

Repositionnement ?

Comme dans beaucoup de groupuscules d’extrême droite, la « question juive » reste chez les folkistes un thème important. Ainsi, Guillaume Faye lui a consacré un chapitre entier de l’un de ses livres, paru en 2002, sobrement intitulé La Nouvelle Question juive . Selon lui, l’État d’Israël va disparaître sous la pression démographique palestinienne. Cependant, au cours des années deux mille Guillaume Faye s’est rapproché de l’extrême droite juive du fait de sa haine de l’islam. Cela l’a incité à chercher des alliés au sein du judaïsme radical. Il n’est pas le seul.
En effet, une partie de ces extrémistes a adopté une attitude « philosémite ». Ainsi, le folkiste Bruno Favrit louait, en 1996, le différentialisme du judaïsme : « À cause de l’acharnement qu’il montra à ne pas se mélanger, à ne pas s’intégrer aux autres peuples, le Juif fut sans cesse montré du doigt au cours des âges » . Il y a donc un renversement de la position idéologique de cette droite radicale vis-à-vis du Juif : nous sommes passés de la haine du Juif parce que Juif à un éloge du Juif parce que Juif. Cependant, il y a un enfermement constant : le Juif reste enfermé dans une identité contraignante. Cette défense du particularisme va aussi dans le sens du discours différentialiste identitaire, pour qui la particularité est synonyme d’identité. Nous sommes donc en présence de l’une des ambiguïtés majeures des folkistes : l’antisémitisme a fait place à un éloge du communautarisme ethnico-religieux radical.
Dès lors, nous pouvons nous demander pourquoi certains folkistes développent encore actuellement un discours antisémite. Il existe en fait plusieurs raisons. La première reste la persistance d’un fort antisémitisme, très virulent, hérité de l’extrême droite d’avant 1945. C’est dans cette catégorie que nous rencontrons le plus de négationnistes. Cet antisémitisme violent se manifeste de plus en plus souvent sous le prétexte d’un antisionisme radical. La seconde raison, malheureusement peu étudiée et pourtant importante, est que l’antisémitisme, malgré et surtout par sa condamnation, reste un ciment permettant l’union des différentes tendances de l’extrême droite et l’« un des éléments les plus sûrs de son identification » . Cependant, même si l’extrême droite continue d’utiliser et de diffuser les thématiques antisémites, elles sont largement supplantées par un discours visant principalement les Maghrébins et l’islam. Cette évolution montre aussi un complet retournement des positions de certains groupuscules néo-nazis qui font traditionnellement preuve d’un philo-arabisme et d’un pro-islamisme.
Si l’antisémitisme est encore omniprésent à l’extrême droite, il est également un élément problématique. Il doit donc être tout à la fois maîtrisé, présent et invisible. En effet, l’extrême droite n’a pas le choix, elle doit, pour s’intégrer dans l’espace public, s’en démarquer (en apparence) et/ou subvertir cet espace public. Les différentes stratégies mises en place pour se rapprocher de la communauté juive, à la suite de la médiatisation soudaine d’un antisémitisme arabo-musulman et le sentiment de peur que cela entraîne chez les Juifs de France, participent de cette logique de démarcation. La problématique pour l’extrême droite est donc de connaître le seuil de tolérance du repositionnement vis-à-vis des Juifs. Elle n’entend pas perdre le soutien d’une partie de ses éléments les plus radicaux qui ne sont visiblement pas tous prêts à pactiser avec l’ennemi, de peur de perdre leur âme. En effet, certains groupuscules viscéralement antisémites préfèrent se rapprocher des « nouveaux judéophobes » plutôt que de se rapprocher des Juifs radicaux.
Le Juif reste donc, dans ce discours, le bouc émissaire : il est trop présent dans les médias, dans la finance, etc. Il devient le moteur de la mondialisation néo-libérale, le persécuteur des Palestiniens qui se battent pour retrouver leur terre et garder leur identité (réapparition du discours identitaire), quand il ne devient pas le principal allié de l’Amérique bushiste, persistance depuis l’Antiquité d’une certaine forme de cosmopolitisme destructeur des identités à travers la diffusion du judéo-christianisme. Toutefois, l’antisémitisme contemporain minore l’importance ethnique, sans la faire disparaître pour autant, pour remettre au premier plan la place prépondérante, à leurs yeux, des Juifs dans les médias, la culture et les finances : Pierre Vial, par exemple, citant l’économiste allemand Werner Sombart, voit l’origine du capitalisme dans le judaïsme , relançant implicitement les thèses antisémites sur le capitalisme juif.
L’antisémitisme reste donc très présent dans cette extrême droite païenne malgré son éloge d’une forme radicale du communautarisme. Toutefois, cet antisémitisme feutré ne fait pas l’unanimité chez les néo-païens, y compris ceux marqués à l’extrême droite. Ces derniers, philosémites, insistent sur l’origine chrétienne de l’antisémitisme qui ne serait qu’une version laïque et racialiste de l’antijudaïsme chrétien. Quel serait alors le pied de nez aux néo-païens antisémites : l’antisémitisme si cher à leur cœur n’était qu’une persistance en leur sein du christianisme tant détesté ! Quoi qu’il en soit, les folkistes européens tentent de se fédérer depuis le début des années 2000 et de mettre en place une synergie européenne. Ainsi, les différents groupuscules européens de Terre et peuple se sont rencontrés en Espagne en novembre 2005 pour leur deuxième colloque . De fait, ces groupes folkistes essaient de fonder un front anti-mondialisation, refusant le néolibéralisme, au nom d’un socialisme identitaire, et surtout refusant l’essor de l’immigration extra européenne au nom de la défense de la race blanche, un thème déjà très présent dans le discours d’Europe-Action.
Que faire vis-à-vis cette idéologie aberrante ? L’interdiction aurait un effet négatif en créant un ciment entre les militants. Il suffit de voir, pour s’en convaincre, la réaction des adeptes de secte serrant les rangs derrière leur gourou dès que les médias ou la justice s’intéressent à eux. En outre, leurs publications circulent de façon souterraine. Une interdiction n’arrêterait pas leur diffusion, d’autant plus qu’ils utilisent Internet. Enfin, la persécution les radicaliserait encore plus. Les combattre par une analyse et une déconstruction de leur discours, comme Raymond Aron désirait le faire vis-à-vis de celui du GRECE, serait tout aussi inutile car ils n’acceptent pas ou peu la valeur des travaux des universitaires aux « ordres », selon eux, de la « bien-pensance ». L’une des solutions serait de contrer les effets négatifs du néolibéralisme et de la mondialisation, deux de leurs chevaux de bataille importants avec l’immigration… Dans le cas contraire, cette idéologie risque de se développer et de gagner des militants déçus par l’atlantisme du Front national et l’activisme de son courant chrétien traditionaliste.