Lutter contre les sectes : l’invention d’un psychopouvoir

Lutter contre les sectes : l’invention d’un psychopouvoir

Arnaud Esquerre

Lutter contre les sectes est une activité ancienne et qui, pourtant, en France s’est renouvelée complètement depuis les années 1970. La quasi-totalité des acteurs qui s’intéressent au sujet conviennent qu’à cette époque une rupture a eu lieu. De nouvelles sectes auraient surgi, prospérant, d’une part, dans le sillage de Mai 1968, et arrivant, d’autre part, de l’étranger, principalement des États-Unis et d’Orient. Dans le même temps, un ample et médiatique mouvement de lutte contre ces sectes a pris son essor, regroupant notamment des associations spécialisées et créées par des familles d’adeptes, des acteurs politiques engageant l’action de l’État, ainsi que des psychiatres, des psychologues et des psychanalystes. Tous se retrouvent pour combattre les sectes, mais chacun combat-il pour les mêmes raisons ? Et en particulier comment des discours de professionnels du psychisme servent-ils la lutte contre les sectes ?
Précisons la manière dont sont entendues deux notions : secte et professionnels de la santé. Secte est ici repris précisément dans l’usage qu’il lui est donné communément et sur lequel s’accordent les acteurs de la lutte contre les sectes : dans tous les cas, l’accord se fait sur l’idée que le consentement des adeptes d’une secte est fabriqué par celle-ci et que les sectes sont antisociales et à expulser hors de la société.
Le combat contre les sectes s’accompagne de confrontations entre psychiatres, psychologues, psychanalystes et psychothérapeutes, les catégories pouvant en même temps se recouper. Aux psychiatres et psychologues l’État apporte une reconnaissance par un enseignement universitaire et l’attribution d’un diplôme. On peut être psychanalyste et avoir reçu par ailleurs une formation de psychiatre, de psychologue ou une tout autre formation. Psychothérapeute, le moins spécifique de ces termes, est au centre de disputes afin que l’État puisse en contrôler l’usage. Pour désigner les acteurs qui sont concernés par la lutte contre les sectes au nom de leur savoir sur le mental, il manque un terme les regroupant qui soit distinct de chacun d’eux et notamment du plus général, psychothérapeute. Puisqu’ils prennent la parole en tant que spécialistes, on aurait pu envisager de les appeler « psy-experts » ou « experts du mental ». Mais la référence à l’expert introduit une confusion avec le statut de l’expert judiciaire. L’expression « professionnels du psychisme » est apparue la plus adaptée pour regrouper et borner l’ensemble des êtres qui font profession de leur connaissance sur le psychisme.
Le propos n’est pas ici de contester le combat contre les dangers que portent en elles certaines sectes. L’enjeu est autre : une analyse de la lutte contre les sectes amène à s’interroger sur les fondements de cette lutte et crée la nécessité d’appréhender différemment les sectes et leurs menaces.

Une nouvelle lutte contre les sectes qui fait appel aux professionnels du psychisme

Dans les années 1950, une lutte contre les sectes se conçoit depuis l’Église catholique. Le père Chéry, spécialiste du sujet, publie L’offensive des sectes en 1954 . Il diagnostique un « pullulement » des sectes, une vingtaine en France, qui pour la plupart proviendraient des États-Unis. Si le père Chéry définit les sectes comme des groupements protestataires qui n’acceptent pas le compromis passé entre l’Église et la société, entre l’appel religieux et l’ordre social, il les décrit avant tout comme des mouvements de dissidence par rapport aux Églises établies, catholique ou protestantes. C’est l’ignorance religieuse et notamment celle des milieux populaires qui est présentée alors comme la cause de l’entrée dans une secte : n’ayant pas reçu un enseignement de l’Église catholique, les êtres écouteront et admettront n’importe quelle doctrine, pourvu qu’elle leur soit présentée dans un climat favorable. Et si les sectes attirent, c’est parce que l’Église catholique n’attire pas assez.
Au cours des années 1970 sont repérées en France différentes sectes, déclarées « nouvelles » par les médias et des sociologues des religions. La nouveauté résiderait dans le fait que ces sectes-là ne relèveraient plus de la dissidence par rapport à l’Église catholique ni aux autres Églises protestantes établies, elles leur seraient étrangères et nécessiteraient d’autres critères d’évaluation. Mais ce qui change est d’abord la manière dont on dénonce les sectes. Bien qu’elle poursuive son combat traditionnel, l’Église catholique n’est désormais plus seule : une nouvelle lutte contre les sectes s’organise à partir des familles des victimes et est relayée par des acteurs des champs politique et journalistique. La première Association pour la Défense de la Famille et de l’Individu (ADFI) est fondée en 1974 à Rennes sur l’initiative de Guy Champollion, à la suite de l’entrée de son fils dans la secte Moon (Association pour l’unification du christianisme mondial). En 1982, une coordination des associations voit le jour : l’UNADFI, Union Nationale des Associations pour la Défense des Familles et de l’Individu, reconnue d’utilité publique en 1996. Une autre association naît en 1981, le Centre de documentation, d’éducation et d’action contre les manipulations mentales (CCMM) constituée par Roger Ikor, dont le fils est aussi entré dans une secte et s’est suicidé. Aussi bien dans le cas de l’UNADFI que du CCMM, l’impulsion a été donnée par des membres de familles qui n’acceptaient pas que l’un des leurs soit parti dans une secte. Et dans les deux cas, ces associations ont été plus tard présidées par un acteur politique.
L’Église catholique s’alarmait de ne pas attirer et de perdre ceux qui entrent dans des sectes ; les familles sont inquiètes de ne pas attirer et de perdre leurs membres qui entrent dans des sectes. La famille et la secte se concurrencent parce qu’en entrant dans une secte, le membre d’une famille rompt le lien familial et peut considérer que la secte est sa nouvelle famille. La secte constitue alors un mode d’organisation alternatif à la famille, sur le principe d’une communauté élective définie par un projet de vie et non par les liens du sang ou l’autorité garantie par la loi.
La mutation de la lutte contre les sectes a déterminé des arguments adaptés aux acteurs que sont les familles, ainsi qu’une évolution de ce que le terme « secte » recouvre et donc des groupes qu’il désigne. Les écrits de Roger Ikor, romancier, prix Goncourt et fondateur du CCMM, indiquent et participent à ce changement au début des années 1980. Si le mal vient toujours de l’étranger, en particulier des Etats-Unis, la nouvelle référence pour concevoir une secte est le totalitarisme : « Toute secte s’inscrit dans le monde du totalitarisme. Si elle n’y est pas, c’est qu’elle n’est pas une secte » . Le lien entre totalitarisme et secte est constamment véhiculé, notamment par les associations de familles. Et la notion pour expliquer le fonctionnement d’une secte est la manipulation mentale, que Roger Ikor décrit longuement dès 1983 comme cause de l’adhésion d’un être à une secte. Totalitarisme et manipulation mentale : les bases sont posées pour organiser la nouvelle lutte contre les sectes. Désormais des psychologues et des psychiatres y ont une place.
Grâce à la manipulation mentale, le gourou d’une secte pourrait faire faire des actes à n’importe qui sans le consentement volontaire de ce dernier. Le consentement des adeptes à partir de l’entrée en secte ne serait pas authentique mais serait fabriqué. La plupart des acteurs de la nouvelle lutte contre les sectes attachent beaucoup d’importance à l’idée que tout le monde peut être l’objet d’une manipulation mentale et cette position leur permet de mobiliser l’opinion : chacun est concerné puisque chacun est menacé. S’il y a si peu de transformation de l’être au point même que son consentement a des allures authentiques alors qu’en réalité il est fabriqué, alors il faut faire appel à des témoins (la famille) pour énoncer les modifications et à des professionnels pour authentifier celle-ci et légitimer le discours des témoins. Ces professionnels sont des spécialistes de la vie psychique : des psychologues et des psychiatres auxquels l’État attribue et reconnaît la capacité de diagnostiquer la manipulation mentale.
Pénaliser la manipulation mentale afin de lutter contre les sectes devient un objectif dans les années 1990. Une proposition de loi déposée en 2000 a pour visée d’instaurer un délit de manipulation mentale. Finalement, l’expression de manipulation mentale n’est pas gardée ni non plus l’idée d’un délit spécifique, mais le texte qui constituait la proposition de loi est repris légèrement modifié et intégré en 2001 par la loi dite About-Picard dans l’article 223-15-2 du Code Pénal sur l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse. Si cette modification de l’article du Code Pénal est inscrite dans le cadre d’une loi pour lutter contre les groupements sectaires, l’article modifié garde un caractère général et ne fait aucunement référence aux sectes. Il pourrait s’appliquer en théorie à des groupes tels que des partis politiques et des associations de psychanalystes. C’est la sujétion psychologique qui est condamnée et pénalisée, quelle que soit la situation où elle est repérée, à partir du moment où elle répond aux critères fixés par l’article. Elle est identifiée par des pressions et des techniques propres à altérer le jugement et elle est pénalisée si est constaté un grave préjudice, sans qu’il soit précisé ce qui est entendu par grave préjudice. Les termes choisis pour désigner la sujétion psychologique sont flous et cette imprécision ouvre une part importante d’arbitraire aux juges qui ont à les interpréter. La sujétion psychologique pose la question de savoir ce qu’est la liberté d’un sujet : en l’occurrence, il apparaît qu’un sujet « libre » est celui qui a les bonnes soumissions, c’est-à-dire celles reconnues et autorisées par l’État.
Des victimes de sectes où ont lieu des psychothérapies abusives expliquent que leur parcours les amène à l’état de sujétion décrit par l’article 223-15-2 du Code Pénal. Condamner la sujétion psychologique était un volet de la lutte contre les sectes, contrôler l’exercice de la psychothérapie constitue donc un autre volet. En 2000, en même temps que s’élabore la loi pénalisant la sujétion psychologique, la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (MILS) soulignait le problème que pose l’absence de statut régissant le métier de psychothérapeute : n’importe qui peut le pratiquer sans se mettre en infraction. Le projet de répertorier ceux qui peuvent être désignés et se désigner psychothérapeutes, qui est désormais prévu par la loi du 9 août 2004, a été complètement intégré dans le dispositif de lutte anti-secte.
Le combat contre les sectes s’est assorti d’une aide aux victimes, le terme recouvrant non seulement ceux qui sont sortis de sectes mais encore les familles dont les membres ont rompu tout lien avec elles pour rejoindre un mouvement. L’enjeu est avant tout de fournir aux anciens adeptes « une assistance psychologique qui leur permette de se reconstruire aussi rapidement et complètement que possible » , ainsi que le préconise le rapport 2005 de la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires (Miviludes). L’exigence d’autonomie vis-à-vis des anciens adeptes de sectes produit la nécessité qu’ils soient assistés. Comme l’explique un professeur de psychiatrie, Philippe Jean Parquet, membre de la Miviludes, « un accompagnement s’impose » car quand un adepte quitte la secte, « il s’ensuit chez lui un sentiment de manque, de vide qui se double d’un vertige devant la redécouverte de l’autonomie qui s’offre à lui » . Or, le fait d’être assisté encadre et donne une forme au discours de l’assisté. Les témoignages des anciens adeptes de secte sont pleins d’expériences différentes et pourtant suivent souvent la même articulation : leur consentement était fabriqué, ils ont été manipulés mentalement.

Du biopouvoir au psychopouvoir de l’État

Les sectes sont pensées par les Églises, les familles et les professionnels du psychisme dans un rapport de concurrence : concurrentes des Églises principales, concurrentes des familles, concurrentes des professionnels du psychisme. Chaque concurrence repose sur un modèle simple selon lequel un être ne peut appartenir à la fois à une secte et à un des trois ensembles cités. Une personne qui entre dans une secte est conçue comme un être qui au lieu d’être dans cette secte pourrait pratiquer le culte d’une Église, rester dans sa famille ou suivre une thérapie avec un professionnel de la santé officiellement reconnu. Les sectes sont donc dénoncées comme de fausses Églises, de fausses familles et de fausses psychothérapies.
Apparaissant dans les années 1970, la nouvelle lutte contre les sectes se singularise par la mobilisation et la place donnée aux discours et aux professionnels de la vie psychique. L’État a progressivement investi cette nouvelle lutte contre les sectes, jusqu’à aboutir dans les années 2000 à une politique se développant dans trois directions : pénaliser, contrôler, assister. Pénaliser la sujétion psychologique, contrôler l’usage du terme « psychothérapeute », assister les victimes des sectes que sont les anciens adeptes et les familles des adeptes. La politique menée par l’État pour combattre les sectes s’est placée sur le territoire de la vie psychique. Elle aurait pu choisir une autre voie. C’est sans doute que cette politique s’inscrit dans un mouvement plus large. L’État a entrepris d’exercer un contrôle sur le psychisme des êtres et crée par le droit la possibilité d’y parvenir. Ce contrôle s’étend à tous les comportements de l’être humain jusqu’à ses plus intimes, se déployant du monde du travail (par la condamnation du harcèlement moral notamment) à la sexualité. La condamnation de la sujétion psychologique par l’article du Code Pénal sur l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse n’est ainsi aucunement spécifique aux groupements sectaires et a une portée générale.
À ceux qui estiment que l’État perd de sa force et qu’il est en déclin, j’opposerai cet État qui invente de nouveaux dispositifs d’exercice de son pouvoir, passant d’un « biopouvoir » à un « psychopouvoir » : après avoir instauré des techniques spécifiques pour exercer un pouvoir sur les corps, l’État invente de nouvelles techniques propres à exercer un pouvoir sur le psychisme des êtres. L’État mène son action au nom de l’autonomie des êtres qu’il s’engage à garantir. De cette autonomie-là on sait peu de choses sinon qu’elle est érigée comme une catégorie idéale, stable, qu’il ne faudrait pas quitter, et qu’elle est utilisée pour justifier l’action de l’État dans des domaines aussi éloignés des sectes que l’école et les dispositifs de tutelle et de curatelle. La manipulation mentale elle-même serait une perte d’autonomie, l’adhésion à une secte serait une dépendance. La mise en place de ce psychopouvoir nécessite pour l’État d’organiser les professionnels qui seront mobilisés pour y participer : d’où le besoin de clarifier l’usage du titre de psychothérapeute.
Le terme de « secte » agglomère d’un coup, par la double référence au totalitarisme et à la manipulation mentale, une multitude de groupes hétérogènes, qui peuvent compter une dizaine de membres comme plusieurs milliers, et dont les pratiques et les discours sont étrangers et sans cohérence les uns avec les autres. L’unité que produit le terme « secte » a pour conséquence qu’une seule pratique ou une seule idée d’une des sectes suffit à condamner l’ensemble. Quelques sectes pratiquent des psychothérapies, quelques sectes prônent le clonage humain reproductif. Dès lors, dans la mesure où toutes les sectes sont à combattre, l’exercice de la psychothérapie ainsi que le clonage humain reproductif sont intégrés dans le combat. La sociologie s’occupe des sectes en tant que « nouveaux mouvements religieux », alors que les pouvoirs publics projettent à partir d’elles la réglementation de la psychothérapie et la criminalisation du clonage humain reproductif : cet écart invite à modifier le statut épistémologique de « secte » et de prendre acte qu’il est certaines sectes qui ne relèvent pas de la religion ni des nouveaux mouvements religieux. Le principe même du discours contre les sectes est que celles-ci sont inassimilables à la société et doivent le rester. Les sectes ne nous apprennent pas aujourd’hui seulement quelque chose à propos des religions. Dans la manière dont on lutte contre elles, les sectes nous renseignent plus sûrement sur ce que la majorité de la société admet et n’admet pas, et sur ce que l’État autorise et n’autorise pas.

Les professionnels du psychisme : une lutte à l’intérieur de la lutte

Afin de comprendre comment les sectes ne relèvent plus seulement de la religion mais aussi d’une lutte entre thérapies, examinons les discours énoncés par des professionnels de la vie psychique. Deux d’entre eux y occupent une place importante et on retiendra leurs ouvrages sur le sujet parus dans les mêmes années, entre la loi de 2001 contre les groupements sectaires et la loi de 2004 pour réglementer l’usage du titre de psychothérapeute. Pendant cette période, les tensions entre psychiatres, psychologues, psychanalystes et psychothérapeutes sont fortes, et les associations réclament des pouvoirs publics qu’ils empêchent les psychothérapies abusives. Pour elles, seuls les titres de psychiatre et de psychologues, réglementés , seraient garants d’une certaine compétence tandis que n’importe qui pourrait s’intituler psychothérapeute ou psychanalyste.
Étudier les analyses de Jean-Marie Abgrall et de Tobie Nathan est révélateur parce que ces deux professionnels du psychisme ont à la fois théorisé leur lutte contre les sectes, publié des ouvrages qui servent de références aux associations et aux pouvoirs publics, et ont pris part au combat contre les sectes élaboré par l’État. Le premier, Jean-Marie Abgrall, est psychiatre et criminologue. Il a été membre de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS) et expert national agréé par la Cour de cassation. On s’appuiera sur deux de ses livres . Le second professionnel de la vie psychique, Tobie Nathan, est professeur de psychologie à l’université et a développé une théorie de l’ethnopsychiatrie en revendiquant une filiation avec Georges Devereux. Il est membre de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) et a mis en place au centre Georges Devereux un système de consultations pour les victimes de sectes en coordination avec les associations de lutte contre les sectes. Il traite des sectes dans deux ouvrages, dont l’un fut coécrit avec Jean-Luc Swertvaegher, psychologue .
Le questionnement à propos de ces deux professionnels de la vie psychique est triple et touche leurs rapports avec leur propre discipline, avec les associations anti-sectes et avec les autres professionnels de la vie psychique. Premièrement, comment Jean-Marie Abgrall et Tobie Nathan passent-ils de leur discipline à un discours contre les sectes, comment engagent-ils la psychiatrie médico-légale et l’ethnopsychiatrie qu’ils revendiquent dans un combat contre les sectes ? Deuxièmement, à quelle distance se tiennent leurs discours de ceux des associations anti-sectes, quels sont les points d’accord et de désaccord ? Pour estimer cette distance, on cherchera si l’on retrouve et comment sont traités trois énoncés récurrents des discours des associations anti-sectes : n’importe qui peut entrer dans une secte ; dans une secte les adeptes sont manipulés mentalement ; une secte est une organisation totalitaire. Troisième interrogation : comment se positionnent les discours de Jean-Marie Abgrall et de Tobie Nathan vis-à-vis des autres professionnels du psychisme ?
Les sectes constituant une grave menace pour la santé mentale, il est nécessaire que ceux qui sont chargés de veiller à la santé mentale investissent ce sujet et c’est sur le terrain de la criminologie et de la psychiatrie médico-légale que Jean-Marie Abgrall déclare se situer. C’est par la référence à la drogue qu’il engage contre les sectes le discours de la psychiatrie médico-légale. Le lien de dépendance de l’adepte à la secte serait en effet similaire au lien de dépendance du toxicomane à la drogue et comme un toxicomane se trouverait assujetti à une drogue licite ou illicite, l’adepte le serait à un système de pensée dont il deviendrait dépendant.
Jean-Marie Abgrall se refuse à donner un modèle type de la pathologie pré- ou post-sectaire et affirme que seuls certains individus sont « sectarisables ». Les techniques de recrutement et d’endoctrinement des sectes seraient sans effet sur la majorité des interlocuteurs et n’auraient d’impact que sur une petite partie de la population. Les êtres susceptibles d’entrer dans une secte seraient plutôt dépressifs, hyperémotifs, hypersensibles ou en rupture avec le lien socio-familial.
Que dans une secte les adeptes soient manipulés mentalement est un argument que porte en permanence le discours de Jean-Marie Abgrall. Et si tout le monde n’est pas destiné à rejoindre une secte, tout le monde peut être victime d’une manipulation. Car celle-ci serait omniprésente dans notre vie quotidienne, il n’existerait pas de frontière étanche à la manipulation entre les divers secteurs de l’activité humaine, d’autant plus que l’imagination des manipulateurs n’aurait pas de limite. Et l’étude du phénomène sectaire donnerait l’exemple le plus abouti de ce que peut être une manipulation.
S’il existe d’après Jean-Marie Abgrall une analogie sûre entre l’organisation sectaire et le système totalitaire, il choisit de ne pas employer ce qualificatif parce qu’il relève du champ politique et non pas du champ de la psychiatrie médico-légale. Il lui préfère l’expression de « secte coercitive ».
Les thérapies psychanalytiques et systémiques sont les seules à la mesure des traumatismes subis par les ex-adeptes et à permettre de travailler les questions du narcissisme et de l’identité présentes dans la souffrance et la pathologie sectaire, telle est l’opinion de Jean-Marie Abgrall. Cette position le conduit, d’une part, à restreindre l’intervention psycho-pharmacologique et l’internement aux cas exceptionnels. D’autre part, le psychiatre récuse l’approche antipsychiatrique, qui serait un contresens par rapport aux véritables enjeux. Car l’aliénation sectaire relèverait de l’histoire singulière et intrapsychique et non pas de la rencontre entre deux cultures (c’est ainsi que Jean-Marie Abgrall comprend l’ethnopsychiatrie).
On aurait pu penser de l’ethnopsychiatrie qu’elle serait nuancée dans sa manière de considérer les sectes. Mais Tobie Nathan prend la défense de presque toutes les techniques thérapeutiques du monde sauf de celles qui sont pratiquées dans des sectes. Il est au premier rang de ceux qui les pourchassent. Il signale lui-même qu’il est suspect d’être le gourou d’une secte et d’exercer la manipulation. En engageant l’ethnopsychiatrie contre les sectes et en construisant la notion d’influence au cœur de sa théorie contre celle de manipulation, il se dégage du même coup des accusations lancées contre lui.
Pour Tobie Nathan, les sectes sont la sorcellerie de la société moderne . Elles sont des groupes d’intérêt profondément antisociaux, se réunissant en secret pour pratiquer la capture d’âme dont ils tirent pouvoir, prestige et richesse. De tels groupes se retrouvent aussi bien au Congo qu’en France, la différence étant donc que pour le Congo on les nomme sorciers et qu’en France on les désigne sous le terme de sectes. Une secte serait de la sorcellerie, or l’ethnopsychiatrie combat la sorcellerie, donc l’ethnopsychiatrie ne serait pas une secte. Le thérapeute ethnopsychiatre a sa place en dehors des sectes : il assiste des ex-adeptes comme il aide une famille en proie à une sorcière.
Alors que le dispositif prévu par le centre George Devereux prévoit que, lors des consultations, soit présent un représentant des associations anti-sectes afin de valider les agissements « réels » de la secte, l’énoncé « n’importe qui peut entrer dans une secte » est adopté par Tobie Nathan, mais avec un écart notable : tous les adeptes de secte ont en commun une caractéristique, c’est d’être animés d’une demande de métamorphose. Une secte serait cependant incapable de satisfaire cette demande de métamorphose. Sans évoquer la question de la trajectoire sociale, Nathan et Swertvaegher estiment que postuler qu’une personne a une prédisposition structurelle à l’adhésion, à la crédulité et à l’enrôlement rend inutile l’étude des fonctionnements réels du groupe sectaire, disqualifie par avance la propre interprétation des sujets et déstabilise les entreprises des associations de lutte contre les sectes. Nathan et Swertvaegher abandonnent ainsi une hypothèse théorique parce qu’elle fragiliserait les associations anti-sectes. Et en effet si l’on commençait à établir que seule une petite partie de la population est susceptible d’entrer dans une secte, que cette petite partie est identifiable par des critères sociaux et psychologiques, alors c’est l’ensemble du travail des associations anti-sectes et des acteurs politiques qui serait affaibli, la capacité de mobilisation collective reposant sur le fait que tout le monde est concerné puisque ça peut arriver à n’importe qui.
Tobie Nathan ne reprend pas à son compte la manipulation mentale. Il s’en explique : la manipulation mentale est une notion imprécise, dont on mesurerait mal les frontières si elle était instaurée en délit. Tobie Nathan lui préfère la notion de « rapt d’âmes » : « Il faut en convenir, le modèle du fonctionnement sectaire est avant tout celui du rapt d’âme, déliant l’adepte de ses engagements sociaux, de ses attachements civiques, de ses fidélités familiales et, de ce fait, l’assujettissant au groupe et au gourou » . Or, le rapt d’âmes est aussi imprécis que la manipulation mentale et est utilisé de manière équivalente. Lorsqu’il y a « rapt d’âme », on peut faire faire n’importe quoi à un adepte, on lui fera dire qu’il participe librement à ses nouvelles convictions, ce qui coïncide précisément avec l’usage qui est fait de l’expression « manipulation mentale ». Et après qu’un ex-adepte a livré le récit de ses aventures, Tobie Nathan conclut au rapt d’âme comme on pourrait conclure à la manipulation mentale.
Tobie Nathan raconte qu’en débutant son travail, il s’attendait à rencontrer des collectifs totalitaires. Il constate que les sectes n’en sont pas, et qu’elles ressemblent davantage à des organisations du monde de la psychothérapie, de la psychologie et de la psychanalyse, une différence étant que celles-ci veulent modifier le fonctionnement des sujets tandis que les sectes visent à une mutation en un être nouveau. Il en tire une première conséquence : toute psychothérapie comporte le risque d’une potentielle dérive. Suivie d’une seconde conséquence : il faut affirmer les conditions et les contraintes évitant aux psychothérapies de dériver.
Pour Tobie Nathan, le combat contre les sectes rejoint et se confond ainsi avec celui déjà engagé contre la psychanalyse. C’est le mode de formation au cœur même des sociétés de psychanalyse qui peut rendre celles-ci indistinctes de sectes car elles seraient des institutions privées sans règles transparentes, sans contrôle d’un tiers, sans évaluations des techniques et où les formateurs sont aussi les thérapeutes de leurs élèves. Bref, les psychothérapies ne seraient pas différentes des organisations sectaires proclamant que « tout le monde est guérisseur ».
La lutte contre les sectes se double ainsi d’une lutte entre professionnels du psychisme. Plus précisément, les conflits entre professionnels du psychisme se déplacent sur le territoire des sectes qui, avec sa spécificité propre, en produit en même temps de nouveaux. L’aide thérapeutique aux ex-adeptes de sectes est un enjeu clef de la dispute. Pour le psychiatre Jean-Marie Abgrall, l’ex-adepte doit suivre une thérapie psychanalytique et suivre une thérapie pratiquée par l’ethnopsychiatrie serait un contresens. Pour le tenant de l’ethnopsychiatrie Tobie Nathan, l’ex-adepte doit suivre une thérapie dans un dispositif propre à l’ethnopsychiatrie, et la psychanalyse est une philosophie qui se retrouve dans les sectes, quand les sociétés de psychanalyse ne sont pas elles-mêmes indistinctes de sectes par leur organisation hors de l’État.
L’ethnopsychiatrie incorpore son combat contre la psychanalyse dans son combat contre les sectes et érigeant son organisation comme modèle auquel l’ensemble de la psychothérapie devrait se conformer, réclame de l’État qu’il forme, contrôle et garantisse les psychothérapeutes. Mais si une telle politique conforte la place de l’ethnopsychiatrie, réussira-t-elle pour autant à dénouer le lien entre sectes et psychothérapies ? Jean-Marie Abgrall raconte comment il a été confronté à des confrères médecins qui, par ailleurs, étaient adeptes de sectes. Un psychothérapeute diplômé, inscrit dans un registre, enseignant à l’université, pourrait devenir adepte d’une secte. Dans ce cas, le combat contre les sectes se déplacerait à l’intérieur du corps constitué des psychothérapeutes : l’État devrait interdire aux psychothérapeutes qu’il a lui-même formés d’appartenir à une secte, il devrait mettre en place un dispositif nouveau pour les surveiller, établir des condamnations nouvelles, et veiller à ce que les psychothérapeutes ex-adeptes de sectes soient soignés par des psychothérapeutes intègres.
Dans la société française, les sectes agrègent ce qui est à rejeter. Au-delà du fait qu’elles sont désignées par ceux qui luttent contre elles comme inauthentiques fausse thérapie, fausse famille, fausse religion , elles sont antisociales. Mais qu’est-ce qu’être antisocial ? Pour certains, c’est relever du totalitarisme ; pour d’autres, comme Jean-Marie Abgrall, c’est consommer de la drogue ; et pour Tobie Nathan, c’est se livrer à de la sorcellerie. Totalitarisme, toxicomanie, sorcellerie sont donc les principales références auxquelles les sectes sont assimilées. Il s’agit à chaque fois de modèles de luttes déjà organisées. Les sectes sont un objet social dont est réclamée l’expulsion hors de la société et auxquelles sont associés d’autres objets à expulser.

Propositions pour rassurer les inquiets du consentement authentique

Le consentement constitue la valeur la plus importante et la clef de voûte de l’édifice discursif de Jean-Marie Abgrall et Tobie Nathan : c’est au nom du pouvoir de consentir de chaque être humain qu’ils bâtissent leur construction. Ce consentement est ce qu’il y a de plus important pour chaque être humain. En même temps, ce consentement peut être complètement invalide : il n’a pas été voulu par un être, mais quelqu’un d’autre l’a fabriqué, par manipulation mentale d’après Jean-Marie Abgrall, par rapt d’âme d’après Tobie Nathan, et c’est là un point d’accord commun avec les discours des associations anti-sectes. Un consentement inauthentique n’a aucune valeur ; il n’a de valeur qu’au sein d’un système qui exige un consentement « apparent », sans pour autant exiger un consentement authentique. Pour pouvoir dénoncer un consentement fabriqué, il faut un point de départ, une ligne de pensée qui va être changée par les manipulateurs et les ravisseurs d’âmes. La fabrication du consentement n’est identifiable que dans la différence entre cette ligne originaire et authentique (elle correspond à ce que l’être pense « vraiment », et que les professionnels du psychisme tels que Abgrall et Nathan valident comme telle) et la ligne de pensée fabriquée.
La théorie du consentement fabriqué, qu’elle prenne la forme de la manipulation mentale ou du rapt d’âmes, pose la question de savoir si les discours et les pratiques à l’intérieur d’une secte sont tels que ses membres perdent leur capacité de penser par eux-mêmes et d’être responsables de leurs actes. Il ne s’agit pas de supposer que cet ensemble de discours et de pratiques n’ait aucun impact, mais je soutiendrai l’hypothèse qu’il n’a pas un impact suffisant pour permettre de considérer qu’il ôte aux êtres la liberté de penser par eux-mêmes. On ne peut pas exonérer de toute responsabilité des êtres qui ont donné leur consentement.
Certaines communautés posent un problème qui engage l’État car elles mettent en danger la vie de leurs membres. Cependant la lutte contre les idées (la conception de la société, de la sexualité, etc.) de certaines communautés devrait se faire en fonction des opinions propres de chacun, de la même manière qu’on peut combattre un parti politique parce qu’on trouve son programme dangereux et non parce qu’il serait censé manipuler mentalement ses membres.
Les membres d’une communauté ne peuvent se soustraire à la responsabilité de leurs actes. Le conducteur d’une voiture qui ne respecterait pas le code de la route et qui roulerait très vite, prendrait des risques et mettrait la vie des autres passagers de la voiture en danger. Or le conducteur assume une responsabilité en accueillant à bord des êtres le temps du trajet et alors que ces êtres ne peuvent descendre de voiture. Une communauté ne peut pas être assimilée à une telle situation : les membres peuvent quitter la communauté quand ils s’aperçoivent qu’y rester mettrait en danger leur vie contre leur gré, alors que les passagers de la voiture prenant conscience qu’ils courent un grand danger ne peuvent en descendre sans courir un danger aussi grand de mourir. Il est essentiel que les membres d’une communauté ne soient pas empêchés par celle-ci de la quitter s’ils veulent la quitter, et l’État pourrait s’occuper davantage de cette liberté de circulation plutôt que du contrôle psychique des êtres.
Si c’est vraiment du consentement authentique dont s’inquiètent les familles, les représentants de l’État et les professionnels du psychisme, il faudrait alors envisager une façon d’attester de l’authenticité de ce consentement. La question de l’authenticité du consentement ne se pose pas seulement pour les sectes ; on la rencontre dans d’autres domaines, et il s’agit notamment d’une préoccupation à propos de l’euthanasie. Certains opposants à la législation en faveur de l’euthanasie affirment que les personnes malades peuvent faire l’objet d’une manipulation, être sous influence, si bien que leur décision de mourir ne serait qu’un consentement fabriqué. À ce type d’argumentation, on peut opposer une législation qui spécifie que l’euthanasie n’est acceptable que si, d’une part, elle est pratiquée par un médecin et si ce médecin a consulté un collègue indépendant qui partage son jugement, et si, d’autre part, le patient a explicitement demandé l’euthanasie, d’une manière libre et constante, alors qu’il n’y a pas d’alternative à son état de souffrance extrême. Retenons de cette procédure deux éléments : l’appel à une expertise doublée d’une contre-expertise, la collégialité de l’expertise étant une garantie supplémentaire ; la proclamation publique et constante de la décision. On pourrait inventer pour l’entrée dans une communauté l’instauration d’une procédure qui garantirait l’authenticité du consentement et que devraient reconnaître les familles et les professionnels du psychisme. Le nouvel entrant dans la communauté s’entretiendrait d’abord avec un expert auquel il signifierait son désir d’entrer dans la communauté, puis avec un contre-expert auquel il réaffirmerait sa décision qui, enfin, serait notifiée par un document. La mise en œuvre d’une telle solution aurait le mérite d’apaiser tous les inquiets du consentement authentique mais elle serait certainement lourde, encore plus lourde peut-être que le déploiement du triptyque « pénaliser, contrôler, assister » dans lequel s’est engagé l’État pour lutter contre les sectes, et c’est là sa limite. Rappelons pour finir qu’il ne s’agit pas ici d’ignorer ou de dénier les dommages que peuvent subir certains adeptes dans des sectes ; il existe d’ailleurs pour combattre certains actes dont sont victimes des adeptes de sectes des dispositifs juridiques généraux, et notamment le délit d’escroquerie qui, lorsqu’il est constaté, est pénalement sanctionné.