Les Kurdes : l’autre grand problème du Proche-Orient

Les Kurdes : l’autre grand problème du Proche-Orient

Kendal Nezan

La question kurde, qui reste encore peu médiatisée est, avec le conflit israélo-palestinien, l’autre grand problème du Proche-Orient. Elle concerne une population d’environ 35 millions de personnes réparties entre quatre États importants de la région. La Turquie où le nombre des Kurdes, selon une estimation faite en octobre 2004 par la Commission européenne, est de 14 à 18 millions d’âmes, abrite à elle seule près de la moitié du peuple kurde. Ses provinces dites d’Anatolie de l’Est et du Sud-Est, qui couvrent plus de 30% de la superficie totale du pays, sont très majoritairement peuplées de Kurdes, qui forment aussi d’importantes communautés dans les métropoles turques de l’Ouest et du littoral méditerranéen. La mégapole d’Istanbul compte à elle seule plus de 3 millions de Kurdes qui sont pour la plupart des déplacés des deux dernières décennies de guerre, de répression et de leur cortège de destruction et de misère sévissant en pays kurde.
En Iran, la population kurde est estimée à environ 10 millions d’habitants vivant pour près de 75% dans les quatre provinces de l’Ouest et du nord-ouest du pays qui constituent le Kurdistan iranien. Les autres résident dans le Khorassan, situé dans l’extrême nord-est sur les marches de la Turkménie et de l’Afghanistan où ils furent déportés au XVIIe siècle. Les grandes villes iraniennes comme Téhéran et Tabriz abritent aussi des communautés kurdes importantes et dynamiques.
L’Irak compte environ 6 millions de Kurdes dont 4 millions dans les trois gouvernorats formant le Kurdistan autonome, près de 600 000 à Bagdad, le reste dans la province de Kirkouk et les districts kurdes des gouvernorats de Mossoul et de Diyala, arbitrairement détachés du Kurdistan par le régime de Saddam Hussein et soumis à une intense politique d’arabisation en raison notamment de leur richesse pétrolière.
Les Kurdes de Syrie, au nombre de 2 millions, habitent trois provinces non contiguës : l’une, le Kurd Dagh (Montagne kurde) est située à l’Ouest, au nord d’Alep ; l’autre, la Djézireh, au nord-est, à la jonction des frontières turco-syro-irakiennes, la troisième, Koban, à mi-distance entre les deux, le long de la frontière turco-syrienne. En fait, ces trois zones de peuplement sont des prolongements du territoire du Kurdistan de Turquie dont elles furent détachées en 1921 par le traité franco-turc d’Ankara, la France étant alors puissance mandataire en Syrie ; Damas et Alep abritent des communautés kurdes dont les origines remontent au moins à l’époque des croisades.
La présence kurde dans le Caucase est également fort ancienne. Avant l’éclatement de l’URSS, il y avait environ 400 000 Kurdes dans les républiques d’Azerbaidjan, d’Arménie et de Géorgie. À la suite des conflits inter-ethniques de la période post-soviétique, beaucoup de Kurdes d’Arménie et d’Azerbaïdjan, pris sous le feu croisé des belligérants, ont dû s’exiler vers la Russie ou vers le Kazakhstan où ils rejoignent les colonies kurdes issues des déportations de l’époque stalinienne. Le Liban, et dans une moindre mesure la Jordanie, comptent également des communautés kurdes significatives.
Cependant, l’essentiel de la diaspora kurde réside dans les pays de l’Union européenne où la population kurde, constamment renforcée par l’afflux régulier d’émigrés, dépasse désormais largement un million de personnes, dont plus de la moitié en Allemagne. Viennent ensuite la France (150 000), la Suède (80 000), les pays du Bénélux, l’Autriche, la Suisse, etc. À l’exception de la Grande-Bretagne où les Kurdes irakiens sont en majorité, dans tous les autres pays européens les Kurdes de Turquie forment près de 80% des émigrés kurdes, suivis des Kurdes d’Irak (10%), d’Iran (7 à 8%) et des Kurdes syro-libanais, sans oublier l’arrivée plus récente de quelques milliers de Kurdes du Caucase. Il y a également des communautés kurdes, moins nombreuses mais fort dynamiques, aux États-Unis, au Canada, en Australie, et en Nouvelle-Zélande.
N’ayant pas de patrie reconnue, donc sans illusion de retour, les émigrés kurdes s’intègrent facilement dans leur pays d’accueil. Tout en restant très attachés à leur identité, ils se font naturaliser et encouragent leurs enfants à faire des études pour à la fois mieux s’en sortir et défendre plus efficacement la cause kurde. C’est en grande partie grâce à leurs actions multiples et au rayonnement des cinéastes (Guney Ghobadi, H. Saleem), écrivains (Yasher Kemal, M. Uzun) et musiciens (Sivan Perwer, Shahram Nazeri) kurdes que le problème kurde s’est progressivement internationalisé et s’impose de plus en plus aux médias et aux dirigeants occidentaux.
Chez les Kurdes, le ciment de l’identité est la langue, avec tout le patrimoine littéraire, oral et écrit, et la très riche tradition musicale qu’elle véhicule. La langue kurde appartient au rameau iranien de la grande famille des langues indo-européennes, alors que le turc est d’origine ouralo-altaïque et l’arabe est une langue sémite. Le kurde est à son cousin persan ce que le français est à l’italien. Il compte deux dialectes principaux ; le dialecte du nord, le kurmandji écrit en caractères latins et parlé par environ 65% des Kurdes, dont ceux de Turquie, de Syrie, du Liban, du Caucase et des régions septentrionales du Kurdistan irakien et iranien ; et le dialecte méridional ou le sorani, écrit en caractères arabo-persans, pratiqué par la majorité des Kurdes d’Iran et d’Irak. Il existe une littérature écrite ancienne et originale et une littérature orale abondante dans les deux dialectes dont les rapports peuvent nous rappeler ceux de la langue d’oyl et de la langue d’oc de la France médiévale.
Grâce à des moyens de communication moderne comme les chaînes de télévision satellitaire et grâce aussi à des échanges de plus en plus nombreux entre les Kurdes de diverses régions, on avance vers une intercompréhension accrue des locuteurs de deux dialectes et vers une certaine standardisation de la langue écrite. Les Kurdes du sud se familiarisent progressivement avec l’alphabet latin, mieux adapté au génie de la langue et plus pratique aussi pour l’accès à des outils de communication modernes comme Internet.
Sur le plan religieux, la société kurde a toujours été multiconfessionnelle même si l’islam, avec plus de 95% d’adeptes, reste de loin la religion prédominante. Environs 80% des musulmans kurdes sont des sunnites. Le sunnisme kurde de rite chaféite est différent du sunnisme turc essentiellement de rite hanéfite. Le chafeisme, propagée par oulémas kurdes jusqu’en Indonésie, est une version du sunnisme qui n’est ni intégriste comme le wahabisme de l’Arabie Saoudite ni étatiste comme le hanéfisme des Turcs, et il est plus tolérant vis-à-vis des chiites, des chrétiens et des juifs.
La grande majorité des musulmans kurdes non sunnites sont des alévis, une confession officiellement considérée comme d’obédience chiite par ce qu’elle honore aussi Ali, le cousin et gendre du Prophète. Cependant, contrairement au chiisme duodécimain ultra hiérarchisé et conservateur de l’Iran, l’alévisme, ouvert à la laïcité, n’a pas de clergé. Ses pîr et dédé, sont des guides spirituels enseignant à leurs disciples les voies de perfectionnement personnel. Leur enseignement, malgré son vernis islamique, procède davantage des religions pré-islamiques du Kurdistan comme le yarsanimse dont l’un des autres avatars est la confession des Ahlé Haq (Fidèles de vérité) qui comptent plusieurs centaines de milliers d’adeptes dans le Kurdistan méridional.
Une autre religion originale et propre aux Kurdes est le yézidisme qui est un syncrétisme alliant des croyances antiques du mithraïsme, des éléments du zoroastrisme, du bouddhisme et de l’islam. Ses livres saints, dont la Bible noire, sont en kurde et son temple sacré, Lalesh, se trouve au Kurdistan irakien. Cette religion autrefois influente ne compte plus qu’un demi-million d’adeptes au Kurdistan et dans les ex-Républiques soviétiques.
Jusqu’à la Première Guerre mondiale et le génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens ordonné par le gouvernement ottoman en 1915, les chrétiens étaient fort nombreux et cohabitaient avec les musulmans et les juifs dans une grande partie des villes et villages du Kurdistan. Le nestorianisme qui, au XIIIe siècle, comptait plus d’adeptes que le catholicisme, avait son siège patriarcal dans l’actuelle province kurde de Hakkari. Cette région montagneuse difficile d’accès servit de refuge aux communautés chrétiennes persécutées victimes des « campagnes pour la foi » lancées périodiquement par les califes de Bagdad. De ce fait, les quelque 800 000 chrétiens de l’Irak sont tous originaires du Kurdistan et leur présence dans d’autres villes irakiennes est tout à fait récente. Au Kurdistan iranien, la ville d’Ourmieh abrite encore une importante communauté assyro-chaldéenne tandis qu’au Kurdistan de Turquie, où le riche héritage chrétien est attesté par de nombreux monastères et églises, la population chrétienne s’est réduite en peau de chagrin.
Les origines du judaïsme en pays kurde remontent à la déportation des juifs par Nabuchodonosor. Jusqu’à la création d’Israël ils vécurent au Kurdistan dans un climat de tolérance et furent protégés par les princes et seigneurs kurdes. Beaucoup de villages et de villes kurdes avaient leurs quartiers juif, chrétien et musulman. Les gens de confessions différentes se respectaient, se fréquentaient, mais les mariages mixtes, assez fréquents, ne se pratiquaient que dans un sens : les hommes musulmans épousaient des femmes juives ou chrétiennes. Après la défaite arabe de 1948, la montée du nationalisme arabe poussa les juifs du Kurdistan à émigrer en Israël où ils continuent de perpétrer leurs traditions. Jérusalem a un quartier kurde.
Véritable musée d’ethnographie, le Kurdistan abrite aussi les derniers survivants des Sabéens, des zoroastriens, etc. Cet environnement multiconfessionnel a pour effet un esprit de tolérance et une pratique modérée de la religion chez les Kurdes, ce qui fait dire à leurs voisins arabes et turcs : « Par rapport au mécréant, le Kurde aussi est un musulman ! »

Une histoire mouvementée

Le pays des Kurdes, connu depuis le XIIe siècle sous le nom du Kurdistan, d’une superficie d’environ 500 000 km2, est vaste comme la France et recèle de riches gisements de pétrole et aussi des ressources hydrauliques considérables dans une partie du monde qui souffre de pénurie chronique d’eau. Les deux principaux fleuves de la région, l’Euphrate et le Tigre et leurs affluents, prennent leur source dans les montagnes kurdes qui bordent la haute Mésopotamie antique avant d’aller arroser et fertiliser les plaines céréalières plus au sud. L’élevage, l’agriculture et l’artisanat sont les piliers de l’économie traditionnelle kurde.
Situé aux confins du Caucase, de l’Anatolie, du plateau iranien et du désert syro-arabe, le Kurdistan a été tout au long de l’histoire un véritable carrefour où tour à tour défilèrent les tribus indo-européennes, les Perses, les Grecs d’Alexandre, les Romains, les Byzantins, les Arabes et les vagues successives d’invasions turco-mongoles déferlant des steppes de l’Asie centrale.
Issus de ces brassages de populations, les Kurdes se considèrent comme les descendants des Mèdes de l’Antiquité qui, en l’an 612 av. JC, prirent Ninive et mirent fin au royaume d’Assyrie qui était une puissance militaire redoutée de son époque. Cette date marque le début du calendrier traditionnel kurde.
L’Empire mède, qui dura environ un siècle, laissa à la suite d’un coup d’État (le premier dans cette région qui en connaîtra ensuite tant d’autres) sa place à l’empire perse. L’influence culturelle et spirituelle des Mèdes survécut cependant au changement de dynastie. Les historiens grecs continuèrent d’appeler « guerres médiques » les guerres opposant leur pays à l’empire perse. Plus tard, dans l’Anabase ou la retraite des Dix-Mille, le général grec Xenophon évoque la farouche résistance que ses troupes rencontrèrent lors de la traversée du pays montagneux des Carduques, nom sous lequel les ancêtres des Kurdes seront connus jusqu’à la conquête islamique de la région.
Dès le VIIe siècle, l’historiographie arabe parle des Kurdes et de leur résistance à l’islamisation. Jusque-là, zoroastriens, yarsanistes ou chrétiens, les Kurdes, dans leur majorité finissent par se convertir à l’Islam. Leur première contribution majeure à la civilisation musulmane en gestation est dans le domaine de la musique. C’est le musicien kurde Ibrahim al-Moussouli qui parvint à convaincre le célèbre calife Haroun al-Rachid, contemporain de Charlemagne, d’autoriser pour l’élévation des âmes et l’agrément des nuits de Bagdad, cet art jusqu’alors banni par l’islam orthodoxe. Il créa le premier conservatoire de musique du monde musulman où notamment furent formées des qaïnas, des chanteuses, s’accompagnant de luth oriental pour interpréter des chants célébrant l’amour sous toutes ses formes. L’un des élèves de la musique classique dite arabo-musulmane, Ziryab, également un Kurde, alla s’installer à Cordoue, en Andalousie où son enseignement entre autres de musico-thérapie, attira des disciples d’une bonne partie de l’Europe. C’est à lui qu’on doit, entre autres inventions, celle du flamenco qui représente d’étonnantes ressemblances avec les mélopées kurdes.
À partir du Xe siècle, à la suite de l’affaiblissement du pouvoir des califes, le vaste territoire du Kurdistan est partagé entre trois États kurdes théoriquement et spirituellement inféodés à Bagdad, mais en fait indépendants. Au XIIe siècle les Kurdes, grâce à leur prince Saladin, s’illustrent dans les Croisades. Leur dynastie des Ayyoubides domine pendant un siècle le Proche-Orient. Autant que pour leur bravoure, ils sont appréciés par leur esprit de tolérance, leur respect de leurs adversaires et leurs valeurs chevaleresques. Saladin, qui est également honoré en Occident, reste, pour son peuple, le symbole d’un souverain juste et une référence éthique suprême. Sa tradition humaniste continue d’être revendiquée par la plupart des mouvements politiques kurdes contemporains qui, dans l’ensemble, ont toujours refusé de céder à la tentation du terrorisme contre les civils innocents, du racisme et de la diabolisation de leurs adversaires. Cette singularité, souvent critiquée comme un archaïsme culturel nuisible à l’efficacité politique par des mouvements staliniens ou « révolutionnaires », a survécu aux vicissitudes d’un XXe siècle pourtant particulièrement tragique pour le peuple kurde.
Après l’empire ayyoubide fondé par Saladin, la scène proche-orientale, saccagée au XIIIe siècle par les invasions mongoles, fut ensuite occupée par diverses dynasties turcomanes. Au début du XVIe siècle, la rivalité historique opposant les Ottomans sunnites à la Perse chiite pour la domination de la région se solda par la victoire décisive du Sultan ottoman, Yavuz le Cruel, allié aux princes kurdes, sur le Chah Ismaïl, en 1514 à Tchaldiran, au Kurdistan. Souverain avisé, le sultan reconnut une large autonomie aux principautés kurdes en échange de leur alliance militaire en cas de guerre contre l’empire perse. Ce traité fut négocié par le savant kurde Idris Bidlisi qui était conseiller du sultan et qui fut aussi un illustre historien, auteur de Hesht Behesht (Huit paradis), premier traité de l’histoire ottomane.
Il assura une paix turco-kurde qui dura, sans accroc majeur, près de trois siècles. De son côté, pour fidéliser une partie des provinces kurdes qui étaient restées dans son empire, le Chah avait également dû accorder un statut d’autonomie similaire aux seigneuries et principautés kurdes.
Au cours de ces siècles de quasi-indépendance, les Kurdes ont pu développer leur propre culture, leur littérature et leur civilisation. À en croire le récit des voyageurs de l’époque, dont le Turc Evliya Chelebi (XVIIe siècle), le Kurdistan, quoique politiquement fragmenté, était économiquement prospère et connaissait une vie culturelle et artistique riche et raffinée. La fragmentation politique n’était d’ailleurs pas considérée comme un handicap ou une anomalie sauf par quelques lettrés comme le poète Ehmedé Khani, auteur de Mem ù Zin, épopée nationale kurde qui, un siècle avant la Révolution française, appelait les princes kurdes à s’unir pour créer un Kurdistan indépendant. Avant lui, dans son Chéref Nameh ou les Fastes de la Nation kurde, achevée en 1596 et dont le manuscrit original est conservé à Oxford, l’historien et prince kurde Chéref Khan glorifiait le passé kurde pour mieux convaincre ses contemporains de la nécessité de leur union.
Ces idées ne devinrent populaires qu’au XIXe siècle lorsque les princes kurdes, menacés dans leurs privilèges par un empire ottoman s’engageant dans la voie de la centralisation forcée, se soulevèrent pour se libérer du joug turc et créer un État kurde indépendant. Ces insurrections, qui débutent en 1806 et continuent jusqu’en 1881, furent matées les unes après les autres, parfois par la ruse, parfois par la supériorité de la puissance de feu d’une armée ottomane désormais conseillée, entraînée et équipée par des instructeurs allemands dont le plus illustre fut Helmut von Moltke, devenu plus tard maréchal, qui, dans ses Lettres d’Orient, évoque longuement sa campagne du Kurdistan.
La fin des principautés kurdes laissa dans la région un vide politique qui fut en partie rempli par les chefs des confréries religieuses (Naqshbandi, Qadiri). De son côté, le sultan turc Abdulhamid chercha à s’attacher la loyauté de certains chefs de tribus en les gratifiant de titres de « pacha » et en leur accordant de généreuses prébendes et armes. Enrôlés dans des « brigades » irrégulières, dites Hamidiye, formées sur le modèle des Cosaques, ces forces furent tour à tour utilisées contre les Arméniens, lors des massacres de 1892-1893, sur le front russe et pour la répression des mouvements nationalistes kurdes. Arrivés au pouvoir en 1908, les Jeunes Turcs réorganisèrent ces supplétifs de l’empire et s’en servirent notamment sur les fronts orientaux de la Grande Guerre ainsi que lors du génocide arménien de 1915.
Pendant ce temps, les élites kurdes, résidant à Constantinople ou exilées dans diverses capitales européennes, publiaient revues et journaux, organisaient des comités, des ligues et des sociétés patriotiques pour dénoncer les crimes de l’empire finissant et revendiquer l’indépendance du Kurdistan. À la suite de ces efforts, prolongeant sur les plans politique et diplomatique les insurrections kurdes du XIXe siècle, la communauté internationale reconnut en août 1920 dans le traité de Sèvres, signé en marge de la conférence de Versailles, la justesse des revendications kurdes en prévoyant la création d’un Kurdistan ainsi que d’une Arménie sur les décombres de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne vaincue.

Le partage colonial du Kurdistan

C’est un président américain se voulant idéaliste, Woodrow Wilson, qui, au nom du principe des nationalités, militait en faveur de la création de ces deux États ainsi que d’un État arabe unifié. Mais les intérêts coloniaux de l’empire britannique et de la France, alliés à leur souci stratégique de contenir la Russie communiste par un État tampon fort, conduisirent finalement à remplacer le traité de Sèvres par un autre traité, signé en 1923 à Lausanne avec le gouvernement turc de Mustafa Kemal, qui faisait fi des aspirations kurdes et arméniennes. Ce traité laissait en suspens le sort du wilayet (gouvernorat) à majorité kurde de Mossoul. Connaissant ses richesses pétrolières et agricoles, les Britanniques voulaient l’annexer à l’Irak qu’ils venaient d’inventer de toutes pièces par l’adjonction des wilayets de Bagdad et de Bassorah, tandis que les Turcs arguaient que ce territoire, peuplé de Kurdes et Turcs, devait revenir à « la Turquie qui est l’État commun des Turcs et des Kurdes ». La Société des Nations (SDN) y dépêcha une mission d’enquête qui, au terme de son séjour, conclut que les 7/8e de la population de cette province voulaient un État kurde indépendant. La décision finale revenait au Conseil de la SDN. Les Britanniques qui y disposaient d’une influence déterminante surent s’allier les États-Unis et la France en accordant à chacun 23,75% des parts d’Iraqi Petroleum. Compagny exploitant les gisements pétroliers du Kurdistan et en conservant pour leur compagnies (BP et Shell) 45% des parts. Les 5% restants étaient réservées à M. Gulbenkian, intermédiaire arménien ayant obtenu en son temps cette concession des autorités ottomanes.
La province kurde fut donc annexée à l’Irak contre le gré de sa population. La promesse d’une large autonomie (self rule) faite par Londres devant la SDN ne fut jamais honorée. Ce déni de justice fut à l’origine des révoltes kurdes tout au long de l’histoire de l’Irak. La dernière de ces révoltes fut réprimée entre 1987 et 1991 par Saddam Hussein par la destruction de 80% des villages du Kurdistan irakien, la déportation et le massacre de 182 000 civils et l’internement dans des camps de 1,5 million de paysans kurdes.
En Turquie, la promesse d’un État commun des Turcs et des Kurdes ne fut pas davantage tenue. Dès 1924, l’Assemblée nationale, qui comptait 75 députés du Kurdistan, fut dissoute, les écoles, les journaux et les associations kurdes interdits, les mots « kurde » et « Kurdistan » bannis. Dans ce pays membre de l’OTAN, membre fondateur du Conseil de l’Europe et présenté comme une démocratie, l’interdiction de l’usage même parlé de la langue kurde ne fut abolie qu’en 1991. Les élites intellectuelles kurdes furent condamnées à la prison, au silence ou à l’exil quand elles ne furent pas éliminées physiquement.
Cette politique de destruction systématique de l’identité kurde suscita et alimenta des mouvements de contestation et de révolte. Les nationalistes turcs, qui après l’extermination des Arméniens en 1915 et l’expulsion massive de 1,2 million de Grecs d’Anatolie vers la Grèce, voulaient parachever leur projet de « turquisation de la Turquie » par le massacre ou l’assimilation forcée des Kurdes ont, dans la période entre les deux Guerres mondiales, déporté environ un tiers de la population kurde vers l’Anatolie turque. La démocratisation relative du régime dans les années 1950 pour bénéficier du Plan Marshall et intégrer l’OTAN eut pour effet une certaine libéralisation de la politique kurde d’Ankara, d’autant que les Kurdes devenaient désormais des électeurs. Cependant, les coups d’État cycliques où, sous prétexte de mettre de l’ordre, l’armée turque s’arroge le droit de renverser et d’éliminer les dirigeants élus, se traduisent par des périodes de répression féroce au Kurdistan. C’est à la suite du coup d’État de septembre 1980, qui aboutit à l’arrestation de plus de 140 000 personnes et de la mort sous la torture ou par des exécutions extra-judiciaires de centaines de militants kurdes, qu’une organisation marxisante, le parti de travailleurs du Kurdistan (PKK), jusque-là marginale, sut s’implanter dans la population en prônant la lutte armée.
Le cycle répression-révolte-répression aboutit à la destruction d’au moins 3 800 villages et au déplacement forcé de 2 à 3 millions de civils kurdes. La guerre, qui dura jusqu’à la capture en 1999 du chef du PKK, A. Ocalan, au Kenya, fit plus de 37 000 morts dont environ 5 000 soldats et policiers turcs. Plus de 3 000 intellectuels, militants politiques, syndicaux et associatifs, enseignants et hommes d’affaires kurdes non impliqués dans les violences, furent assassinés par des escadrons de la mort de la police et de la gendarmerie turques en tout impunité, au nom de la défense de la patrie.
Le traumatisme de la guerre est d’autant plus vif qu’Ankara refuse toujours de parler de l’existence d’un problème kurde, de décréter une amnistie générale pour tourner la page des violences, d’engager un dialogue avec les élus municipaux kurdes ou de réformer sa législation afin de permettre aux Kurdes de créer leurs propres partis politiques pour les représenter au Parlement. Les partis créés sont interdits les uns après les autres et ne peuvent avoir des élus en raison d’un système électoral inique empêchant les formations ayant obtenu moins de 10% de suffrages à l’échelle nationale d’être représentés au Parlement. Quelques mesures consenties sous la pression de l’Europe, comme une émission télévisée hebdomadaire de 45 minutes en kurde ou le droit d’organiser des cours privés de kurde pour adultes, restent symboliques et sans portée pratique.
En Iran, sous le régime des chahs, les Kurdes étaient officiellement considérés comme « les Iraniens les plus purs » et l’une des quatre provinces kurdes du pays est appelée Kurdistan. Mais ils n’avaient ni écoles ni presse dans leur langue et leurs partis et associations étaient interdits. Après les révoltes indépendantistes des années 1920 et 1930, en 1946, sur une partie du territoire kurde enclavé entre les zones d’occupation russe et britannique, une « République du Kurdistan » fut proclamée. Elle connut une existence éphémère de 11 mois et ses principaux dirigeants furent arrêtés et pendus. Mais ses réalisations culturelles et politiques marquèrent la mémoire collective kurde dans l’ensemble du Kurdistan. Le chef de ses armées, le général Moustapha Barzani, un Kurde irakien, au terme d’une longue marche de plus de 500 kilomètres à travers les frontières de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie, se réfugia en Union soviétique où il vécut en exil jusqu’à la chute de la monarchie irakienne en 1958. Accueilli en héros à son retour à Bagdad, il a dû dès 1961 reprendre le maquis pour défendre les droits des Kurdes, jusqu’à l’effondrement de sa résistance en 1975, à la suite de l’accord signé à Alger entre le chah d’Iran et Saddam Hussein sur le dos des Kurdes. Son fils, Massoud Barzani, né à Mahabad au Kurdistan iranien, fut ensuite l’un des deux leaders de la résistance kurde irakienne et chef du Parti démocratique du Kurdistan (PDK). Il est actuellement président du Kurdistan irakien tandis que son rival, Jalal Talabani, chef de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) est le président de l’Irak.
Les Kurdes iraniens jouèrent un rôle important dans le renversement de la monarchie mais ils constatèrent rapidement que la révolution populaire était confisquée par l’ayatollah Khomeiny et le clergé chiite. Lors des élections de 1979, leur leader, le docteur Abdul Rahman Ghassemlou, secrétaire général du parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), fut le seul élu laïc à l’Assemblée des experts chargés de l’élaboration de la nouvelle Constitution et son parti obtint 80% des suffrages dans les provinces kurdes, tandis que l’autre formation kurde, Komala, marxiste, arrivait en seconde position.
La revendication kurde d’un Kurdistan autonome dans un Iran démocratique et laïc fut considérée par la République islamique comme iconoclaste et inacceptable et Khomeiny décréta en août 1979 le djihad contre les Kurdes, qu’il qualifia d’« enfants de Satan ». Les tribunaux révolutionnaires passèrent par les armes des dizaines de jeunes Kurdes à l’issue de procès sommaires. Le djihad de la République islamique contre la population kurde se poursuivit tout au long de la guerre Iran-Irak qui dura de 1980 à 1988 et qui fit plus de 1,5 million de victimes. Après la mort de Khomeiny, le nouveau président iranien Rafsanjani proposa la recherche d’un règlement politique au conflit kurde. Ses émissaires dépêchés à Vienne pour négocier avec le Dr. Ghassemlou assassinèrent leurs interlocuteurs kurdes le deuxième jour de ces drôles de « pourparlers de paix ». Par peur de représailles, les autorités autrichiennes laissèrent repartir les assassins voyageant avec des passeports diplomatiques. Ils furent à leur retour récompensés et promus. On apprit plus tard qu’une équipe de réserve chargée de parachever cette mission d’assassinat était dirigée par un certain Ahmedinejad, devenu récemment président de l’Iran.
L’impunité encouragea Téhéran à récidiver. En juillet 1992, en marge du Congrès de l’Internationale socialiste où il était convié, le nouveau secrétaire général du PDKI, le Dr. Charafkandi, et deux de ses collaborateurs furent à leur tour assassinés à Berlin. La justice allemande a pu établir que l’ordre de l’assassinat avait été donné par « les plus hautes autorités de la République islamique » et lança des mandats d’arrêt internationaux à leur encontre. Cette décision provoqua une crise diplomatique entre Bonn et Téhéran. L’Union européenne se solidarisa avec l’Allemagne, mais au bout de quelques mois, au nom du réalisme politique, on tourna la page et reprit le fil du « dialogue critique ».
Une partie des Kurdes iraniens voulut ensuite donner sa chance à Mohammad Khatami qui promettait des réformes démocratiques. Au bout de huit ans de présidence, ces espoirs furent déçus et les quelques rares gestes consentis comme la nomination d’un Kurde au poste de gouverneur du Kurdistan, l’ouverture de départements de langue et littérature kurdes dans certaines universités, la publication de revues en langue kurde, furent annulés par son successeur, Ahmedinejad, dont, au demeurant, l’élection était très largement boycottée au Kurdistan iranien.
En Syrie, sous le mandat français, les Kurdes pouvaient publier des livres, des journaux et entretenir des écoles privées. Dès son indépendance, Damas interdit toute expression culturelle kurde. Après l’arrivée du parti Baas au pouvoir, au nom de la défense de la patrie arabe, certaines zones frontalières avec la Turquie furent évacuées de leurs populations kurdes au profit de tribus arabes. En 1962, plus de 120 000 Kurdes furent arbitrairement déchus de leur nationalité syrienne. Aujourd’hui, ils représentent environ 300 000 clandestins sans papiers dans leur propre pays.
Les Kurdes de Syrie qui ne bénéficient d’aucun droit culturel et linguistique demandent des écoles et des médias dans leur langue, la réintégration des « sans papiers kurdes » dans leur nationalité, la démocratisation du régime et la légalisation des partis kurdes. Ils jouent un rôle de premier plan dans le combat pour une Syrie démocratique et laïque et sont de ce fait des cibles de choix de la répression.

Quelle solution pour la question kurde ?

Les Kurdes constituent la plus importante communauté humaine sans État. Le combat qu’ils mènent depuis le début du XIXe siècle pour créer leur propre État n’a pu aboutir en raison d’un contexte géopolitique très difficile et du partage colonial du Proche-Orient particulièrement injuste à leur égard. La reconnaissance dès 1920 par la communauté internationale de leur droit à se doter de leur propre État montre certes l’ancienneté et la justesse de leurs aspirations, mais n’apporte aucune solution concrète. Le statu quo actuel est générateur de conflits et intenable dans la durée : le règlement de la question kurde est une urgence pour la paix et la stabilité au Proche-Orient. Les options disponibles ne sont pas nombreuses.
Dans un monde idéal où le droit primerait la force, en application du droit des peuples à l’autodétermination, inscrit dans la charte de l’ONU, celle-ci devrait organiser un référendum au Kurdistan. L’issue de ce scrutin serait sans surprise et justifierait la création d’un État kurde. Cet État économiquement viable, car disposant de vastes richesses agricoles, du pétrole, de ressources minières (cuivre, fer, iranium) et hydrauliques et d’un potentiel touristique considérable, serait prospère et plus peuplé que les deux tiers des États membres de l’ONU. De plus, la population kurde, comme elle vient de le montrer avec force en Irak, est capable de fonder une démocratie respectueuse des droits des minorités et des droits de l’homme. Dans un Proche-Orient sombrant dans l’islamisme, les Kurdes sont l’un des rares peuples à être pro-occidental et laïc. Largement urbanisés, ils disposent d’élites modernes qui s’illustrent déjà dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale, culturelle et artistique de chacun de ces États donc capable de faire fonctionner un État moderne. Mais cessons de rêver et essayons d’explorer des solutions dans le monde implacable de la Realpolitik qui est le nôtre.
Une chose est sûre : les politiques menées jusqu’ici par les États se partageant le pays kurde ont toutes failli. Cette faillite, flagrante dans le cas de l’Irak, se manifeste à des degrés divers en Turquie, en Iran et en Syrie aussi. Malgré toutes les guerres, les déportations et les persécutions que ces États leur firent subir, les Kurdes, qui étaient environ 5 millions lors du partage de leur pays dans les années 1920, sont aujourd’hui plus de 35 millions. Hormis de petites minorités associées au régime en place, ils aspirent, dans leur grande majorité, à gérer leurs propres affaires, à maîtriser leur destin, à avoir sous une forme ou une autre leur propre État pour perpétuer leur existence en tant que peuple distinct possédant sa propre histoire, sa propre culture et sa propre identité.
Pour leur part, les États concernés comprennent aussi que les Kurdes sont devenus trop nombreux pour envisager, comme Saddam Hussein l’a tenté, de les exterminer ou pour espérer les assimiler. Mais par inertie, ou par manque d’imagination ou de courage, on continue de poursuivre les politiques traditionnelles de répression et de dissuasion. La même crainte de voir la moindre concession ouvrir la voie à d’autres pour finir par mettre en danger l’unité de l’État domine les esprits des dirigeants d’Ankara, de Damas et de Téhéran qui, d’ailleurs, sans être idéologiquement du même bord, se concertent régulièrement pour leur politique kurde.
Cependant, la chute du régime baasiste en Irak a complètement bouleversé la donne politique régionale. Les Kurdes irakiens, qui participèrent à la guerre aux côtés de la coalition anglo-américaine, sont devenus les maîtres du Kurdistan tout en exerçant une influence importante dans le gouvernement central de Bagdad où ils détiennent des postes de premier plan comme la présidence de la République et les Affaires étrangères. Le chef d’état-major des armées irakiennes est un général kurde. La revendication kurde de fédéralisme est inscrite dans la constitution irakienne adoptée par référendum par la grande majorité du peuple irakien. La stabilisation d’un Irak démocratique fédéral y pérenniserait l’influence kurde, son éclatement justifierait aux yeux de l’opinion publique internationale l’indépendance du Kurdistan irakien, mais risquerait de provoquer une intervention militaire turque, voire une confrontation américano-turque si Washington décidait de protéger le Kurdistan.
L’exemple du fédéralisme irakien est d’ores et déjà revendiqué par les deux principales formations kurdes iraniennes ainsi que par des organisations d’autres peuples non persans de l’Iran.
En Turquie, l’idée fédérale fait également son chemin dans la mouvance modérée kurde tandis que le PKK, après avoir prôné le règlement de la question kurde dans le cadre d’une « Turquie démocratique », parle désormais de confédération. Les partis politiques turcs, toutes tendances confondues, rejettent tout débat sur l’autonomie des provinces kurdes et continuent de défendre le modèle turc d’un État unitaire avec une seule langue et une seule culture. Il reste que, devant la double internationalisation de la question kurde, en raison du rôle politique croissant des Kurdes en Irak et du processus d’adhésion de la Turquie dans l’Union européenne, Ankara devra tôt ou tard choisir. Soit il poursuit sa politique actuelle qui continuera de nourrir la dissidence de ses citoyens kurdes qui forment un quart de sa population, et alors on voit mal l’UE accepter en son sein un État instable en conflit avec sa minorité kurde et avec ses voisins kurdes et irakiens. Les Kurdes d’Europe sauront se mobiliser pour rappeler à l’opinion européenne l’injustice d’une telle politique. Soit il fait les réformes radicales nécessaires pour, à l’exemple de l’empire ottoman, reconnaître aux Kurdes un statut d’autonomie susceptible d’obtenir l’adhésion de la majorité d’entre eux afin de les réconcilier avec l’État et de régler enfin un problème qui empoisonne la vie politique du pays depuis des décennies. Qu’ils soient pour ou contre l’adhésion turque, les Européens ont, avec la question kurde qui synthétise l’ensemble de la problématique des droits de l’homme, de la démocratisation et des droits des minorités, un indicateur de choix de l’évolution du régime turc.
Les pays comme la Grande-Bretagne et la France qui ont dessiné la carte du Proche-Orient et portent de ce fait une part de responsabilité dans les malheurs du peuple kurde doivent user de toute leur influence au sein de l’Union européenne et de l’OTAN pour convaincre Ankara qu’un règlement équitable de la question kurde dans le cadre des frontières existantes est dans l’intérêt des Turcs, des Kurdes et des Européens et de la stabilisation du Proche-Orient. L’Espagne qui a su, après la dictature franquiste, accorder à ses Catalans et à ses Basques une large autonomie régionale et renforcer ainsi sa stabilité, pourrait également jouer un rôle.
Le règlement de la question kurde en Turquie ne tardera pas à avoir un impact considérable en Iran et en Syrie aussi.
À terme, l’instauration d’une zone de libre échange entre les États de la région faciliterait la libre circulation des hommes, et dédramatiserait l’importance des frontières étatiques. Les Kurdes, disposant de leur autonomie dans le cadre de chaque État et libres de développer la coopération transfrontalière, n’auront alors guère de raison de remettre en cause les frontières. Perçus jusqu’ici comme des facteurs de déstabilisation, ils pourront devenir des traits d’union, des éléments moteurs de la pacification et de la démocratisation du Proche-Orient.