L’enseignement de l’histoire contemporaine au Japon : contexte et expérience

L’enseignement de l’histoire contemporaine au Japon : contexte et expérience

Franck Michelin

Le passé légitime le présent. Les représentations que se font les nations de leur histoire jouent un rôle central dans le processus de création identitaire et influent sur la politique au présent. L’enseignement de l’histoire fait dès lors l’objet de toutes les attentions des différentes composantes de la société : non seulement de l’État, mais également de la société civile, des groupes d’opposition, ou encore des minorités.
La France n’est pas épargnée par les polémiques liées à son passé : de celles qui concernent le régime de Vichy à compter des années 1960, à celles, récentes, qui ont trait à son passé colonial. Au Japon, les polémiques concernant le passé colonial et militaire se succèdent depuis plusieurs dizaines d’années. L’histoire du dernier siècle et demi – marquée par l’occidentalisation, la colonisation de la Corée et de Taiwan, la Deuxième Guerre mondiale et l’occupation américaine – constitue une « arête » restée en travers de la gorge de ce pays. Ces événements sont à l’origine de la difficulté qu’il rencontre encore aujourd’hui à définir son identité, à s’entendre avec ses voisins asiatiques, ainsi qu’à échapper à sa dépendance politique et culturelle vis-à-vis des États-Unis.
Nous ne sommes pas spécialiste de l’histoire de l’enseignement au Japon, mais ce qui nous a permis d’écrire cet article est notre expérience de chercheur et d’enseignant en université japonaise. Cet article sera donc, avant tout, le récit d’une expérience. Nous présenterons d’abord les grandes lignes de l’enseignement de l’histoire au Japon : la mise en place d’un système d’enseignement occidentalisé à partir du milieu du XIXe siècle, l’enseignement de l’histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les récentes évolutions. Ensuite, nous exposerons le fonctionnement d’un séminaire d’histoire du Japon contemporain à travers notre expérience de doctorant. Enfin, nous présenterons notre expérience d’enseignement d’histoire en université japonaise.

L’édification d’un système éducatif moderne

Quand, au milieu du XIXe siècle, le Japon doit s’ouvrir et fait le choix de l’occidentalisation pour échapper à la colonisation, sa priorité est de construire, sur le modèle européen, un pays riche doté d’une armée forte . Au sein de cette politique, la construction d’un système d’éducation moderne constitue une priorité. Ses atouts lui permettent de mener à bien cette tâche en peu de temps, et notamment un système d’enseignement déjà développé avant l’arrivée des Occidentaux qui s’appuie sur les « écoles des temples », les terakoya, ainsi que sur les « études néerlandaises », rangaku.
En effet, le Japon a gardé un lien avec l’Europe depuis le XVIIe siècle à travers la présence néerlandaise dans l’îlot artificiel de Dejima, à Nagasaki. Le gouvernement militaire d’Edo – ancien nom de Tokyo –, le bakufu, s’est continuellement tenu informé de ce qui se passait en Europe grâce à un rapport annuel établi par les autorités néerlandaises de Batavia. En outre, la censure de ce gouvernement vis-à-vis des ouvrages européens s’est peu à peu atténuée avec le temps et, au début du XIXe siècle, les études néerlandaises constituent un mouvement florissant . À l’arrivée des bateaux américains en 1853, le Japon possède des connaissances relativement étendues sur les sciences occidentales, ainsi qu’un niveau d’instruction de la population comparable à celui des pays occidentaux.
Le Japon bâtit son système éducatif moderne sur le modèle occidental : un enseignement élémentaire pour les gens du peuple ainsi qu’un enseignement supérieur destiné à l’élite. Le rôle des Occidentaux est, au départ, central, tant dans la diffusion des connaissances que dans celle de la construction des bases du système éducatif, notamment universitaire . Si le Japon fait venir à grands frais des savants occidentaux, il s’efforce de les remplacer par des Japonais dès que la génération de ceux qui ont été formés par ces étrangers arrive à maturité. Néanmoins, l’influence occidentale reste centrale. Le Japon s’inspire de tel ou tel pays, selon le niveau d’excellence supposé de celui-ci, et des « clans » s’appuyant sur les savoirs des différents pays occidentaux rivalisent : ainsi en droit, où des universités s’appuyant sur les droits britannique, allemand et français luttent afin d’imposer leur modèle pour l’édification d’un système juridique moderne.
Si l’influence des différents pays occidentaux est relativement équilibrée dans le pays – avec toutefois, une certaine suprématie britannique –, celle de l’Allemagne s’impose, vers la fin du XIXe siècle, dans le domaine du savoir et de sa diffusion. Cela coïncide avec l’hégémonie scientifique et intellectuelle de ce pays dans le monde entre la seconde moitié du XIXe siècle et la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais c’est aussi dû à un choix politique : afin de conserver le pouvoir devant la montée d’un mouvement libéral d’inspiration française et anglo-américaine, l’État opte pour le modèle allemand, sur les plans tant constitutionnel qu’éducatif. Le modèle allemand semble représenter l’idéal pour une élite qui cherche à moderniser le pays, tout en conservant le monopole du pouvoir entre ses mains .

Caractéristiques du système éducatif et de la discipline historique d’avant-guerre

Jusqu’à la fin du second conflit mondial, le Japon possède un système éducatif largement modelé sur ceux des pays européens – et notamment de l’Allemagne – plus que sur celui des États-Unis. Celui-ci est partagé en deux : la diffusion d’un savoir concret de base pour le peuple avec, au sommet, les « écoles primaires supérieures » qui correspondent grosso modo au cycle qui conduit au certificat d’études en France ; les lycées et les universités pour une élite restreinte . Les filles reçoivent un enseignement les préparant à devenir de bonnes épouses et des mères, les garçons à devenir de fidèles soldats de l’empereur. L’enseignement de l’histoire n’a rien de scientifique : il s’agit d’éduquer le peuple afin qu’il soit patriote, fidèle à la famille impériale, clé de voûte du système politique. Les mythes qui fondent la légitimité de la famille impériale sont de plus en plus enseignés, au point qu’il devient quasi impossible de leur conserver leur statut de mythe à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.
L’université japonaise comprend alors des universités nationales et d’autres privées, tout comme aujourd’hui. Le système est hiérarchisé avec, au sommet, les universités impériales, et notamment la très prestigieuse université de Tokyo . Une distanciation vis-à-vis de l’histoire fondée sur la mythologie y est de mise, du moins jusqu’au second conflit sino-japonais. La recherche en histoire se fonde largement sur le modèle allemand ainsi que la structure puisque l’unité de base est le séminaire « à l’allemande ». Tout comme en Europe, la question des origines nationales et ethniques est centrale. Cette problématique est d’autant plus dominante que le Japon, depuis l’ouverture forcée à l’Occident, s’affronte à une question identitaire difficile à résoudre . Les origines des Japonais sont au cœur des débats qui animent les chercheurs de ces nouvelles disciplines que sont l’archéologie et l’anthropologie . Ces disciplines subissent l’influence des problématiques historiques et les débats politiques, mais elles agissent également en retour sur la recherche historique .

Le tournant de l’après-guerre

La défaite marque un tournant majeur : le Japon doit se mettre à l’école américaine. Les autorités d’occupation réforment le système éducatif en le faisant entrer dans l’ère de l’enseignement de masse. L’accès au lycée et à l’université se démocratise, tandis que l’enseignement de l’histoire fondé sur les mythes est proscrit. L’université doit faire face à l’entrée en force des masses et réagit en mettant en place un système d’examen permettant à un grand nombre de personnes d’avoir leurs chances. L’obtention de la licence devient courante. Toutefois, les professeurs conservent à l’université sa structure élitiste à travers la structure communautaire qu’est le séminaire à partir de la maîtrise.
Se met en place un système dual : un cycle de licence peu exigeant envers les étudiants et destiné à préparer une entrée dans la vie professionnelle ; un cycle de maîtrise-doctorat destiné à la formation des chercheurs et des intellectuels et qui fait l’objet de l’attention des enseignants. Pour schématiser, l’université se démocratise par le bas, mais les enseignants-chercheurs conservent l’ancien système élitiste par le haut. Cycle de licence et cycle de maîtrise-doctorat constituent alors deux mondes séparés, sans grand point commun quant aux structures et aux finalités.
L’enseignement de l’histoire est marqué par l’entrée en force des théories marxistes : la majorité des chercheurs, tout comme en Occident, insiste sur les mouvements structurels, les questions socio-économiques et les luttes de classes. Cependant, tout comme avant la guerre, l’opposition entre historiens de gauche et de droite ne correspond pas à une ligne de césure entre nationalistes et internationalistes : autant à gauche qu’à droite, les historiens restent, pour la plupart, nationalistes. L’opposition se situe plutôt quant aux classes sociales étudiées : les historiens de gauche insistant plus sur le rôle des masses populaires, tandis que ceux de droite privilégient le rôle des élites.
La nature des oppositions est visible pour l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale : les historiens de droite tentent de dédouaner les militaires ou les élites traditionnelles de leurs responsabilités liées au déclenchement de la Guerre du Pacifique, tandis que ceux de gauche les rendent responsables du conflit. Le rôle de l’empereur n’est guère abordé que pour l’exonérer de toute responsabilité . Quant à l’idée de la responsabilité collective du peuple japonais, si elle est parfois avancée par les historiens de droite pour diluer les responsabilités des élites dans le peuple, elle ne fait guère l’objet de recherches.

L’enseignement de l’histoire : entre conflits et indifférence

Devant le dynamisme de l’histoire marxiste à l’université, l’État réagit en « cadenassant » l’enseignement de l’histoire au sein de l’enseignement secondaire. Les élites traditionnelles laminées par la guerre, la gauche exclue du pouvoir par les purges américaines, ce sont les fonctionnaires réformistes, soutenus par les Américains, qui prennent les rênes de l’État. Ceux-ci font partie de cette nouvelle couche de bureaucrates à tendance totalitaire qui a joué un rôle de plus en plus important depuis la période précédant la guerre, non seulement en Allemagne et en URSS, mais également en France et aux États-Unis. Dans le Japon d’avant-guerre, freinés dans leurs ambitions par les élites traditionnelles, ils avaient réussi à imposer leurs vues au Mandchoukouo, État fantoche construit par les Japonais en Mandchourie.
L’après-guerre les voit investir l’administration centrale, notamment le ministère de l’Éducation. Il s’agit pour ces derniers de cacher leurs responsabilités dans le processus qui a conduit à la guerre avec les États-Unis et, surtout, la mise en place de leurs relations étroites avec l’occupant américain durant les sept années d’occupation (1945-1952) . Leur arme est la censure préalable à la publication des manuels scolaires. La conséquence est une quasi-absence, dans les classes du secondaire, de l’enseignement de l’histoire de la guerre.
Cette histoire se réfugie à l’université où la liberté d’enseignement est maintenue. Une guerre, d’abord souterraine, puis ouverte en vient à opposer les historiens de gauche au ministère de l’Éducation. Lorsque Ienaga Saburô, professeur à l’Université des Sciences de l’Éducation de Tokyo (Tôkyô Kyôiku Daigaku) écrit un manuel qui parle de la politique japonaise à l’encontre de la Chine en termes d’« invasion », le ministère lui demande de remplacer ce terme par celui d’« avancée ». Ienaga attaque le gouvernement en justice : le procès dure près de quarante ans, et la procédure n’est pas arrivée à son terme à la mort de l’historien, en 2002.

Les dix dernière années : un effet de boomerang

Les polémiques et les conflits qui opposent gauche et droite, gouvernement et chercheurs n’ont guère d’écho dans la population. L’histoire enseignée à l’école est fondée sur celle des grands hommes ; quant à l’histoire contemporaine, elle n’est guère enseignée. Ce conflit ressurgit en raison de la pression internationale. À compter des années 1980, la Corée du Sud et la Chine commencent à réclamer ouvertement au Japon de reconnaître ses crimes commis sur leur sol. Devant la critique internationale, l’État japonais commence à assouplir sa position. Le Japon semble vouloir enfin en finir avec ce passé qui ne passe pas. Point d’orgue de ce mouvement, la reconnaissance des crimes du Japon pendant la guerre par le Premier ministre Hosokawa Morohiro en 1993. Le Japon semble alors en voie de régler ses problèmes avec ses voisins asiatiques et avec son histoire.
Cette bonne volonté n’a guère de racines dans l’opinion et s’appuie essentiellement sur le gouvernement d’alors. La fin de l’empire soviétique a rendu le Japon moins indispensable aux États-Unis. Le Japon, relativement isolé, doit régler ses problèmes avec ses voisins asiatiques et russe. En fait, il reconnaît ses responsabilités liées à la guerre pour un motif en partie intéressé : celui de l’économie. Mais au tournant du siècle, la détérioration des relations russo-américaines, la naissance de la rivalité entre la Chine et les États-Unis, le besoin qu’ont ces derniers de soutiens dans le cadre de leur politique moyen-orientale permettent au Japon, de nouveau, de bénéficier de son soutien quasi inconditionnel.
Une conséquence de ce revirement apparaît dans la politique du Premier ministre Koizumi Jun.ichirô. Les visites de ce dernier à ce moteur du nationalisme japonais qu’est le sanctuaire Yasukuni sont à l’origine d’une crise dans les relations du Japon avec la Chine et la Corée, ainsi que d’une dégradation de l’image du Japon dans les opinions publiques de ces pays. Cette politique permet au Premier ministre de donner des gages à l’aile droite de son parti au prix, certes, d’une crise régionale aiguë, mais d’une crise considérée comme acceptable en raison du soutien de l’administration Bush. Dans les manuels scolaires, les avancées des années 1990 – par exemple le traitement du problème des « femmes de réconfort » – font long feu. En revanche, le manuel ultranationaliste de la Société pour l’Écriture d’un nouveau Manuel d’Histoire (Atarashii kyôkasho o tsukuru kai) se voit autoriser par la censure préalable à l’édition du ministère de l’Éducation .

Structure de l’enseignement universitaire de l’histoire

La structure universitaire de l’enseignement de la discipline historique constitue le miroir de la représentation que le Japon s’est faite du monde à compter de l’arrivée des Occidentaux en Asie. Celle-ci est tripartite : Japon, Asie (Chine et Corée) et Occident (Europe – Russie comprise – et États-Unis). Exprimée par les termes de wa, chû et yô, cette division du monde ne laisse de place ni à l’Asie méridionale, ni à l’Afrique, ni à l’Amérique latine. Le Japon ayant bâti sa vision du monde sur celle de la Chine, il a étiqueté toutes les régions qui sont entrées dans sa vision du monde à l’occasion de l’arrivée des Occidentaux dans un même « fourre-tout » nommée yô, c’est-à-dire Occident. Bien entendu, les Japonais connaissent le monde et comprennent que le Congo et l’Inde ne sont pas des pays occidentaux, mais le schéma de pensée tripartite ne change pas facilement, et les régions qui n’en font pas partie sont souvent traitées comme des espaces marginaux, qualifiés aujourd’hui d’esunikku, c’est-à-dire de plus ou moins exotiques, et ce même dans le cas de pays qui partagent des traits culturels communs avec le Japon comme l’Inde (système religieux) ou le Vietnam (culture sinisée).
À l’université, il n’y a jamais un département d’histoire, mais généralement trois : un département d’histoire japonaise, un département d’histoire orientale et un département d’histoire occidentale, tous trois appartenant le plus souvent à la même faculté des lettres. Cela signifie qu’un étudiant doit choisir un département et qu’un étudiant d’histoire japonaise n’étudiera presque jamais l’histoire chinoise ou l’histoire occidentale.
Cette structure a pour conséquence de ne guère laisser de place aux autres régions du monde. Celles-ci font l’objet de recherches au sein de quelques centres, tel le Centre de Recherches sur l’Économie de l’Asie , ou encore le Centre de Recherches sur l’Afrique et l’Asie de l’Université de Kyoto . Ce dernier est d’ailleurs révélateur des dysfonctionnements engendrés par cette vision tripartite puisqu’un même centre traite de régions appartenant à des sphères géographiques, historiques et culturelles différentes et qui entretiennent des liens avec le Japon allant d’une assez grande proximité pour l’Asie du sud-est à un éloignement important pour l’Afrique.
Une autre conséquence est la difficulté qu’ont les étudiants à sortir des limites géographiques de leur domaine d’études et à considérer le monde comme un tout. Il ne s’agit pas ici de dire que la France a une approche plus pertinente du monde en matière historique que le Japon . Néanmoins, le cadre particulièrement rigide et restreint de cette division du monde est un frein à l’apparition de nouvelles problématiques, et ce notamment dans le cas de l’histoire du Japon que les spécialistes ont tendance à envisager en tant que sphère autonome.

Méthodes et problématiques

Ce que nous allons dire ici concerne avant tout l’histoire du Japon contemporain, discipline que nous connaissons le mieux, mais également les autres branches de la science historique. Tout d’abord, le Japon ne connaissait pas de discipline historique à caractère scientifique avant les débuts de l’occidentalisation. Tout comme en Chine, la discipline historique reposait essentiellement sur les récits des puissants, sous la forme d’annales. Néanmoins, un embryon d’histoire plus moderne avait vu le jour au XVIIIe siècle au sein des « Études nationales » (kokugaku).
Comme pour nombre de disciplines, l’influence allemande s’est avérée déterminante au XIXe siècle, la domination allemande sur cette discipline était sans partage dans le monde . La discipline historique au Japon reste sous la domination des méthodes de l’école historique allemande jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’histoire au Japon a été alors marquée profondément par l’importance de la méthodologie afin de dégager des faits démontrés et indubitables, et la domination de l’histoire politique en raison du crédit accordé aux archives « lourdes », c’est-à-dire aux documents officiels.
Cette influence de la discipline historique allemande est toujours décelable dans le refus dont font montre nombre de chercheurs japonais d’extrapoler les faits, d’interpréter, d’utiliser des sources plus variées et, surtout, de privilégier la problématique sur la documentation. Cette influence est d’autant plus pérenne que l’influence d’un autre pays n’est pas venue s’y substituer.
En matière d’histoire dite « sociale » – c’est-à-dire, au Japon, de tout ce qui n’est pas histoire politique et économique –, l’influence de l’École des Annales est sensible . Les principaux vecteurs en sont les spécialistes de la France, mais pas uniquement. Les traductions sont nombreuses et les problématiques ont, dans une certaine mesure, pénétré l’université japonaise. Cependant, comme pour l’essentiel de la recherche au Japon, l’influence anglo-saxonne, et notamment américaine, est aujourd’hui écrasante. Le facteur de la langue en constitue une cause , mais il y a plus. La domination des États-Unis sur le Japon touche de nombreux domaines, notamment celui des universités avec lesquelles leurs consœurs américaines ont des liens généralement étroits. Les États-Unis jouissent d’un prestige incomparable qui fait que tout ouvrage un tant soit peu connu aux États-Unis est rapidement traduit au Japon. En outre, les professeurs américains sont souvent invités par leurs collègues japonais pour des cycles de conférences, la réciproque leur étant régulièrement rendue.
L’influence des débats, problématiques et méthodes américains est de toute première importance au Japon, au point que c’est au travers de ce filtre qu’est connue une partie de la recherche française dans l’archipel, certes, pour des raisons d’accessibilité liées à la langue, mais également parce que, pour nombre de Japonais, se faire connaître aux États-Unis est un gage indiscutable de qualité et de légitimité scientifiques. Parmi les thèmes de recherche en vogue au Japon, un nombre important tire son origine des États-Unis. C’est le cas, notamment, des Gender studies, alors que le terreau japonais ne semble guère, a priori, propice à une telle problématique .
En matière d’histoire du Japon contemporain, l’influence américaine est nette sans être écrasante. La raison est à chercher dans le caractère « nippo-japonais » de cette discipline. En effet, si l’on prend l’exemple de l’histoire des causes de la Guerre du Pacifique, les causes internes sont toujours étudiées en priorité, le contexte international étant plus considéré pour le Japon d’alors comme une contrainte que comme un facteur décisif . Néanmoins, les recherches sur la question exigeant la lecture des sources américaines, les voyages à des fins de recherche aux États-Unis ainsi que l’accueil de chercheurs américains sont fréquents .

Une expérience d’étudiant

Ce que nous allons exposer ici ne constitue qu’une expérience, même si nous essaierons de la mettre en perspective. Elle a été vécue par un individu au sein d’une institution et d’un groupe particuliers : ce récit ne vise pas à dire « voilà comment est enseignée l’histoire en université au Japon ». Néanmoins, elle a été riche d’enseignements car elle nous a permis de saisir le fonctionnement d’un séminaire d’un point de vue interne, et non à travers des documents d’archives qui ne permettent pas de comprendre les choses en profondeur.
Nous sommes arrivé au Japon dans le cadre d’un échange entre l’INALCO et l’Université Rikkyô, université privée située à Tokyo, en octobre 1996. Bénéficiant d’une bourse du ministère japonais de l’Éducation, nous avons intégré le séminaire du professeur Awaya Kentarô, spécialiste du procès de Tokyo, qui avait participé à un colloque international sur les procès de Nuremberg et Tokyo au Mémorial de Caen, en 1995 . Au-delà de la difficulté à suivre des cours en japonais malgré sept années d’études de la langue et une licence de littérature japonaise, le manque de connaissances des sources, des méthodes et de la littérature historique japonaise constituait un obstacle difficile à franchir. Heureusement, le passage réussi d’un examen d’entrée en doctorat au sein de la même université nous a permis de continuer d’étudier au sein du même séminaire durant près de cinq ans. L’acclimatation n’y a jamais parfaite. Tout d’abord, le caractère de structure collective fermée des séminaires japonais ne rend pas l’adaptation aisée. L’apprentissage des règles non écrites a été difficile : celles-ci allant de soi pour les membres japonais, personne ne nous les a jamais expliquées et il a fallu apprendre « sur le tas ».
Nous avons aussi reçu une blessure d’amour-propre. Quand on est français et qu’on étudie l’histoire, on a l’impression d’être bien précédé et bien entouré, d’être en sorte un représentant à l’étranger de l’école historique française. Or, en matière d’histoire contemporaine, l’influence de cette école est faible au Japon. Alors que nous pensions, certes, apprendre au sein du séminaire, mais également apporter quelque chose, le désintérêt des membres vis-à-vis de ce qu’un étudiant français pourrait apporter, le fait que la France n’a qu’un rôle mineur dans les événements étudiés par les étudiants et le directeur de recherche, ainsi que l’idée tenace selon laquelle un étranger ne peut comprendre l’histoire du Japon ont rendu cette expérience parfois frustrante.
Mais cette expérience nous a également permis de comprendre les points forts de l’école historique japonaise. Le premier est la rigueur : au Japon, le traitement des documents est particulièrement rigoureux, et l’on ne perd jamais d’esprit qu’en histoire, le document permet d’établir le fait et que le fait constitue la matière de l’histoire. Le second est une certaine ouverture sur le monde : les historiens japonais savent qu’ils ne sont pas au centre du monde et que l’apport d’idées de l’extérieur est indispensable. En effet, si la vision que le Japon se fait du monde peut paraître, à bien des égards, déséquilibrée en raison du poids démesuré des États-Unis, l’omniprésence de ce pays empêche le Japon de se croire au centre du monde et lui permet de bénéficier des fruits des recherches du monde universitaire américain.

Une expérience d’enseignant

Nous avons enseigné, entre 2001 et 2005, à l’Université de Tsukuba, ville nouvelle située à une soixantaine de kilomètres de Tokyo. L’ancêtre de cette université est l’Université des Sciences de l’Éducation de Tokyo, équivalent japonais de notre École normale supérieure. Celle-ci ayant été le siège de mouvements contestataires, parmi les étudiants et les enseignants , elle fut déplacée au nord de Tokyo, dans un endroit isolé du département d’Ibaraki, au début des années 1970. En outre, d’université spécialisée dans les sciences de l’éducation, elle est devenue une université à vocation essentiellement scientifique.
Rattaché au département de cultures comparées, nous avons pu également enseigner pour les départements d’études asiatiques, d’histoire, ou encore de sciences de l’information. Le caractère de nos recherches, à la croisée de la France, du Japon et de l’Asie du sud-est a sans doute constitué un point intéressant pour un département aux multiples facettes . Notre charge hebdomadaire était de huit cours – pour moitié cours de français, pour moitié cours en japonais , chacun d’une durée de 1 heure 15. Nous avons pu décider du thème et du contenu des cours en langue japonaise, dont les intitulés étaient la guerre au XXe siècle, la péninsule indochinoise à l’époque coloniale, l’historiographie française et le monde vu à travers la presse internationale.
Le département de cultures comparées de l’Université de Tsukuba est l’un des plus en vue du pays et ses étudiants sont d’excellente qualité, comme l’atteste la difficulté de son examen d’entrée. Il n’existe pas de sections différentes dans les lycées japonais : tous les élèves suivent les mêmes cours. En outre, les examens d’entrée des universités nationales à la différence de ceux des universités privées exigent une polyvalence des étudiants. La conséquence en est que ces étudiants ont une excellente culture générale, mais aucune spécialité en particulier. Cet aspect était renforcé au département de cultures comparées car le contenu des cours était tellement variable que les étudiants avaient du mal à choisir un domaine d’études pour écrire leur mémoire de licence. Plus qu’une approche comparative, les enseignants proposaient des cours correspondant à leurs spécialités respectives, l’aspect comparatiste étant laissé à la discrétion des étudiants.

Une expérience pédagogique

Nous parlerons ici des deux premiers cours de la liste ci-dessus. Nous avons dû enseigner notre discipline, l’histoire contemporaine, à des étudiants qui n’avaient jusqu’ici guère suivi de cours d’histoire, surtout sur la période précédant et suivant la Deuxième Guerre mondiale. Sachant que tout allait être nouveau pour les étudiants et pour nous, nous avons pris le parti d’enseigner comme nous l’entendions, profitant de l’effet de surprise engendré par un enseignant étranger s’exprimant en japonais et parlant largement du Japon, ainsi que du côté malléable d’étudiants sans réflexes intellectuels bien établis.
Les deux cours sur l’histoire de la guerre et sur la péninsule indochinoise ont été l’objet d’une expérience pédagogique. Ayant eu carte blanche pour créer ces deux cours, nous avons pu les concevoir et les faire évoluer de la façon qui nous semblait la plus appropriée à notre public. Les étudiants n’étant pas accoutumés aux cours d’histoire, il a fallu leur donner les bases nécessaires à la mise en place du cours. Sur trois trimestres, le premier a été occupé par une introduction au sujet prise en charge directement par nous. Il s’agit du seul moment de l’année où l’enseignant a réellement fait le cours.
Néanmoins, afin que ce dernier ne prenne pas la forme ennuyeuse d’un cours magistral, l’utilisation de questions et la mise en place d’un dialogue ont été une priorité. Les enseignants, tant japonais qu’étrangers, disent généralement que les étudiants nippons sont passifs et ne posent jamais de questions. Or, cette méthode nous a permis de constater que si les étudiants japonais restaient le plus souvent sur la réserve, c’est qu’on ne leur donnait pas toujours l’occasion d’en sortir. Chaque cours s’étalant sur un an, la fin de chaque année a vu l’instauration d’un échange avec les étudiants. Chose relativement rare, certains se sont même risqués à exprimer ouvertement, en cours, leur esprit critique sur ce que nous disions.
Les deuxième et troisième trimestres étaient occupés par des exposés, soit individuels soit en équipe de deux personnes. Une liste de thèmes généraux était proposée, liberté étant laissée aux étudiants de préciser le sujet. La durée et la méthode étaient celles généralement utilisées en France : pas plus de 30 minutes, interdiction de lire un texte, etc. Les étudiants étaient relativement peu habitués aux exposés oraux, et quand ils en faisaient, ils étaient généralement plus longs et plus rigides que ce que nous leur demandions.
Les étudiants ont dû affronter un certain nombre de difficultés : manque de culture historique, défaut de rigueur de raisonnement et faible habitude de la recherche documentaire. Les principaux défauts observés étaient des hors sujet fréquents, une mauvaise gestion du temps, une hiérarchisation insuffisante des sources et des conclusions hâtives. La principale qualité des étudiants aura été leur absence d’a priori, leur curiosité, leur esprit critique, leur volonté de communiquer quelque chose à leurs camarades et leur relative sérénité devant l’enseignant. À la différence de leurs homologues français, les étudiants japonais ne craignent guère les examens, étant sélectionnés non à la sortie mais à l’entrée de l’université.

Un résultat encourageant

Assurés trois années de suite, ces cours ont attiré plus d’étudiants chaque année. Le bouche-à-oreille jouant son rôle, ces cours ont éveillé l’intérêt des étudiants. En l’absence d’enquête, il est difficile de connaître les raisons de ce succès, mais l’on peut avancer l’intérêt que représente un enseignement reçu d’un étranger abordant parfois les mêmes problèmes que d’autres enseignants avec une grille de lecture différente. L’usage de la langue japonaise a permis d’ôter rapidement tout exotisme, ce qui aurait brouillé le message. Cependant, la principale raison de ce succès est à chercher, à notre sens, dans la discipline enseignée : l’histoire contemporaine. Les jeunes Japonais n’ont plus les complexes de leurs aînés et désirent de plus en plus regarder leur pays et le monde en face . Réfléchir sur ce qu’étaient leur pays et ses relations avec le monde il y a quelques dizaines d’années a sans doute contribué à aider nos étudiants à mieux comprendre leur pays et le monde.
Les faire étudier de façon libre mais critique leur a également permis de se forger leur opinion vis-à-vis de questions souvent monopolisée par les polémiques entretenues par l’extrême droite japonaise, particulièrement virulente et habile depuis une dizaine d’années. Parmi ces thèmes qui ont recueilli leur attention, on peut citer la construction de l’État-nation japonais, l’occidentalisation du Japon et l’Asie, la société japonaise avant-guerre, la Deuxième Guerre mondiale et ses causes, les relations du Japon avec l’Occident et avec ses voisins asiatiques, le militarisme japonais d’avant-guerre et la Deuxième Guerre mondiale, la Shoah, l’occupation du Japon par les États-Unis, le Japon et la décolonisation de l’Asie et le sanctuaire Yasukuni.
Tout comme la France aujourd’hui, le Japon a un passé qui ne passe pas. L’occidentalisation à marche forcée qui a été, et continue de constituer une humiliation permanente et sourde, le reniement de soi-même à travers la guerre avec la Chine, la dépendance insoluble devant le « maître » américain et les sentiments d’humiliation, de haine et d’admiration qu’entretient le Japon en direction des Etats-Unis, l’incapacité à assumer les crimes de guerre et à dire un pardon sincère aux pays asiatiques colonisés ou occupés, toutes ces questions rendent la place de l’histoire difficile à déterminer et à stabiliser.
La génération qui a connu la guerre veut oublier. La génération née après guerre traîne comme un boulet un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Occident. Quant aux élites, notamment politiques, elles ont trop de choses à cacher pour laisser l’histoire en paix. Mais la jeune génération, grâce aux succès économiques remportés par ses parents et à un retour salutaire vers l’Asie, ne nourrit plus guère de complexe vis-à-vis de l’Occident. Les conditions pourraient être réunies pour que l’enseignement de l’histoire puisse être assuré de manière dépassionnée, mais celui-ci reste largement absent de l’éducation des jeunes Japonais, ce qui laisse la voie aux manipulations des mouvements politiques extrémistes. La polémique virulente engendrée par la visite du Premier ministre Koizumi Jun.ichirô au sanctuaire Yasukuni le 15 août dernier montre à quel point la discipline historique tarde à combler le vide mémoriel par la promotion d’un savoir dépassionné.