Des lois historiques aux lois mémorielles : 19 historiens français pour la liberté de l’histoire

Des lois historiques aux lois mémorielles : 19 historiens français pour la liberté de l’histoire

Dina Khapaeva

L’histoire peut-elle continuer à revendiquer son statut scientifique ? Telle est la question qui sous-tend les débats actuels sur le devenir de la profession d’historien. Les tentatives récentes d’historiens français visant à apporter une réponse positive à cette question et à défendre le droit de l’histoire à survivre à la fois comme science objective et comme discipline académique indépendante des pressions de la société nous offrent une occasion excellente d’y réfléchir.

L’histoire en procès

Nous commencerons par l’analyse des débats récents qui ont préoccupé les historiens et les milieux intellectuels français depuis l’année dernière. À l’origine de ceux-ci figurait le livre Les Traites négrières. Essai d’histoire globale dont l’auteur, Olivier Pétré-Grenouilleau, âgé de 43 ans, professeur d’histoire à l’Université de Bretagne-Sud (Lorient), est un spécialiste renommé de l’histoire de la traite d’esclaves. L’Expansion du 29 juin 2005 présentait Olivier Pétré-Grenouilleau à ses lecteurs comme « le meilleur spécialiste français de l’histoire de l’esclavage » qui « n’a pas peur de bousculer la “bien-pensance” » et « vient de publier un ouvrage de référence qui s’efforce d’établir les faits avant de faire la morale ». Peu de temps après sa publication, le livre a été distingué par l’un des prix les plus importants pour les ouvrages d’histoire : le prix du Sénat. Le jury, qui l’avait décerné à l’unanimité, était composé des historiens les plus éminents tels notamment Pierre Vidal-Naquet, René Rémond et Marc Ferro.
Le lendemain de l’attribution du prix, le Journal du Dimanche du 11 juin 2005 reproduit un entretien de Christian Sauvage avec l’auteur. À la remarque, « Votre livre paraît éclairant dans le débat actuel sur “les peuples indigènes” et l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné », Olivier Pétré-Grenouilleau répondit de la façon suivante : « Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd’hui en France. Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, appelant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y pas d’échelle de Richter des souffrances ».
Le résultat en fut qu’Olivier Pétré-Grenouilleau fut poursuivi en justice par le « collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais » qui se revendiquaient les descendants des esclaves et se sentaient blessés par ses propos. Le collectif accusait Olivier Pétré-Grenouilleau de violation de la loi Taubira. Son adresse électronique et son téléphone furent rendus publics par le collectif et un grand nombre de menaces personnelles lui furent dès lors adressées directement.
Passons sur l’histoire de cet historien talentueux qui se trouva en même temps lauréat d’un prix prestigieux et accusé de par la discussion qu’avait ouverte son livre. Celui-ci est une longue monographie de 500 pages, un « livre de synthèse ». Tous les historiens que j’ai interrogés pour cet article, y compris les membres du jury et les auteurs de recensions, convenaient que la qualité professionnelle de cet ouvrage était au-delà de toute critique. Celui-ci était un travail original synthétisant les résultats de quinze années de recherches universitaires. Il était fondé sur une analyse exhaustive de données statistiques aussi bien que de sources bibliographiques impressionnantes. Le livre était particulièrement apprécié par les membres du jury en ce qu’il englobait l’histoire de la traite des esclaves du XVIe au XXe siècles et couvrait une aire géographique vaste au sein de laquelle elle s’était développée. À plusieurs reprises, le livre fut comparé à l’histoire globale d’Eric Hobsbawm.
L’originalité du travail de Pétré-Grenouilleau, selon les membres du jury, ne consistait ni en la découverte d’une méthode originale d’investigation historique, ni en de nouvelles approches de l’étude des traites négrières. Au contraire, il reposait sur les méthodes et les techniques traditionnelles de l’histoire économique et démographique. L’originalité de son entreprise consistait dans le choix du sujet, c’est-à-dire la comparaison entre trois types de traites : l’américaine et l’européenne, l’arabe et l’orientale et l’africaine. Si la traite européenne avait été bien analysée, la traite arabe l’avait été beaucoup moins et la traite africaine n’avait jamais été étudiée de manière systématique. L’auteur résumait ainsi son propos : « Dans cette histoire, il n’y pas de coupable idéal ni de victime éternelle. Il faut cesser d’envisager la question sous le seul angle de la morale ». En effet, il affirmait qu’il n’y avait pas eu une, mais trois traites. De 1450 à 1867, les grandes nations européennes avait déporté et vendu 11 millions d’Africains aux deux Amériques. Mais la traite orientale, depuis l’expansion de l’Empire musulman du VIIe siècle jusqu’en 1920, aboutit à la déportation de 17 millions de personnes. La traite « interne » conduite par les tribus et les royaumes africains réduisit en esclavage plus de 14 millions de personnes. « Il faut admettre qu’il s’agit du premier exemple de grand commerce international entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour toutes les parties », déclarait Olivier Pétré-Grenouilleau .
La comparaison des trois traites effectuée par Pétré-Grenouilleau l’amena aux conclusions suivantes. D’abord, si le trafic organisé par les Africains n’avait pas existé, la traite n’aurait jamais eu l’importance qu’elle eut. Ensuite, 11 millions de personnes ont été capturées dans le cadre de la traite européenne ou américaine, mais 17 millions dans le cadre de la traite arabe. Enfin, la prospérité économique de l’Europe ne peut être directement mise en relation avec l’exploitation d’une main-d’œuvre d’esclaves. Au contraire, Pétré-Grenouilleau démontrait qu’en fait l’esclavagisme avait ralenti les innovations techniques dans des régions comme Nantes ou Bordeaux et qu’il conduisit celles-ci à la stagnation économique et technique plutôt qu’à l’enrichissement. La révolution industrielle fut permise non par le travail d’esclaves, mais indépendamment, sinon en contradiction, avec lui.
Bien sûr, le livre fut l’objet non seulement de louanges, mais aussi de critiques sévères. D’abord, les critiques remarquèrent que les durées différentes de chaque traite d’esclaves devaient avoir eu un impact sur son volume. Si la traite européenne passant par l’Océan Atlantique et l’Océan Indien, qui conduisit en esclavage 11 millions de personnes, a persisté pendant quatre siècles, les traites musulmane et orientale à travers le Sahara durèrent treize siècles. Ensuite, si les statistiques de la traite européenne peuvent être bien appréciées grâce aux archives, les commerces d’esclaves dus aux Musulmans et aux Africains restent mal connus et les statistiques reposent sur des estimations approximatives plutôt que sur des données solides. En troisième lieu, les conclusions sur l’absence de relation causale entre l’exploitation d’esclaves et la croissance économique en Europe sont mal fondées. La traite d’esclaves n’était pas la seule source du bien-être de l’Europe, mais il est peu plausible d’affirmer que l’esclavage n’y contribua pas. Enfin, l’histoire de l’esclavage se déploie dans le livre de Pétré-Grenouilleau’s sur la longue durée : elle part de l’Antiquité, à travers l’Égypte des pharaons, et continue jusqu’au XXe siècle. Cela a pour résultat que la traite organisée par les Européens perd sa spécificité et sa nature raciste . Des arguments plus conventionnels furent aussi avancés par des critiques, notamment le fait que le livre n’était pas fondé sur un champ d’étude original, mais reposait sur des sources de seconde main. Comme d’habitude, les spécialistes du Brésil objectèrent que ce pays était sous-représenté, ainsi que ceux de la Guinée, etc.

Les stratégies d’autodéfense des historiens

Quoi qu’il en soit, le jeune historien que nous avons laissé dans des conditions plutôt malheureuses n’avait pas été abandonné par ses collègues de la même corporation. Le 12 décembre 2005, 19 historiens français majeurs, y compris plusieurs membres du jury, publièrent une pétition connue sous le nom de « pétition des dix-neuf ». En quelques mois, plus de 600 historiens français provenant des institutions et des revues les plus prestigieuses les rejoignirent. Le texte signé par Jean-Pierre Azéma, Alain Decaux, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock, Pierre Nora et d’autres mérite d’être cité dans son intégralité dans la mesure où il touche l’histoire en tant que discipline.
« Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures juridiques touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
-  L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
-  L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.
-  L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.
-  L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.
-  L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judicaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire ».
La pétition des 19 demandait l’abolition des lois mémorielles suivante : la loi du 13 juin 1990 (dite « loi Gayssot ») qui punissait l’expression publique de propos racistes, antisémites et xénophobes y compris la négation du génocide commis contre les Juifs ; la loi du 29 janvier 2001 qui reconnaissait le génocide commis par les Turcs contre les Arméniens en 1915 ; la loi du 21 mai 2001 (dite « loi Taubira ») qui définit l’esclavage comme un crime contre l’humanité égal à la Shoah ; l’article 4 de la loi du 23 février 2005 – depuis abrogé – qui contenait les dispositions suivantes : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».
La pétition manifestait clairement le choix par les historiens signataires d’une stratégie de défense de la profession. Malgré ses évidentes implications politiques, nous concentrerons nos analyses sur cette stratégie. Que dit la pétition sur l’histoire et le rôle des historiens ? Le document développe une rhétorique assez intéressante. Chaque paragraphe commence par une définition négative de ce que l’histoire n’est pas. Nous apprenons que « l’histoire n’est pas une religion », qu’elle n’est pas « morale », qu’elle n’est pas « l’esclave de l’actualité », qu’elle n’est pas la « mémoire », qu’elle n’est pas du domaine de la loi et du jugement judiciaire. Ces définitions négatives semblent évidentes et même banales, en somme un appel hautement discutable au sens commun. En tout cas, les historiens signataires ne disent pas grand-chose sur ce qu’est l’histoire. Les explications en la matière sont apportées au regard du rôle de l’historien.
Pour commencer, l’historien est dépeint comme un intellectuel indépendant et désintéressé dont la posture rappelle celle de « l’intellectuel non biaisé » qu’imaginait Karl Mannheim. Selon le paragraphe 3 de la pétition, un historien est quelqu’un qui est au-delà des influences des idéologies, des phobies et de sentiments qui lui sont contemporains : « L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui ». Le discours historique apparaît dans la pétition des 19 comme si aucun doute n’avait jamais été émis sur l’objectivité des écrits historiques par le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme, le post-structuralisme, le tournant linguistique, l’histoire intellectuelle, la mémoire historique, etc. Comme si toutes les études consacrées aux contraintes qui exercent leur pouvoir sur l’esprit des historiens et leurs écrits devaient être balayées et oubliées. Une réflexion du même type est avancée ensuite : « L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits ». Le lecteur doit être persuadé que l’histoire est une « science objective » qui établit les « faits » historiques en vertu de méthodes scientifiques à l’abri de tout soupçon. Pouvons-nous croire que les historiens qui ont signé la pétition plaident pour une histoire « scientifique » à la mode du XIXe siècle, décrite naïvement à travers les pratiques que les historiens sont supposés suivre ?
En effet, si c’est le cas, il faudrait remettre en mémoire au lecteur plusieurs problèmes que rencontre aujourd’hui le métier d’historien. Parmi ceux-ci, il faut rappeler l’effondrement de l’histoire globale qui a profondément miné la capacité des historiens à établir les « faits historiques » en fonction de lois incontestables de l’enquête scientifique. Malheureusement pour la discipline historique, la fin de l’histoire « globale » ou « sociale » a coïncidé avec la crise des grands paradigmes des sciences sociales. Cela fait plus de vingt ans que la simultanéité de cette crise a été diagnostiquée de manière indéniable dans le domaine des sciences sociales et des humanités, y compris l’histoire. La situation est devenue même plus aiguë pour l’histoire compte tenu de plusieurs tentatives infructueuses pour combler ce vide théorique. L’histoire orale, l’histoire de la vie quotidienne, la mémoire historique, l’histoire du temps présent, la micro-histoire – pour ne mentionner que les principales tendances – sont entrées en compétition pour offrir à la discipline des fondements suffisants pour expliquer au moins quelques faits historiques et pour unifier la discipline historique autour de quelques buts et de quelques règles partagés censés gouverner l’enquête historique. Cependant, les résultats furent loin d’être rassurants : « À la fin des années 1980 de plus en plus de praticiens conclurent à regret que même dans sa définition la plus généreuse, l’histoire ne constitue plus une discipline cohérente ; non seulement parce que le tout n’était jamais que la somme des parties, mais surtout parce qu’il n’y avait plus de tout, mais exclusivement des parties » . C’est pourquoi depuis plus de vingt ans, la plupart des historiens se sentent déstabilisés et peu à l’aise dans leur capacité « d’expliquer l’histoire » et « d’établir les faits » .
De manière plus étonnante, une approche « naïve » de l’histoire est revendiquée par les historiens mêmes qui n’ont pas joué un rôle mineur dans la remise en question de la profession d’historien telle qu’elle existait depuis Leopold von Ranke et Gabriel Monod. La contribution des 19 historiens au démantèlement de l’histoire positiviste et des approches globales de l’histoire peut difficilement être sous-estimée. Pouvait imaginer voir la signature de Paul Veyne sous les affirmations : « En suivant des procédures scientifiques, l’historien […] établit les faits » et « l’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique » ? C’était le même auteur qui luttait dans ses travaux contre la causalité linéaire du récit historique et qui inscrivit sur la couverture de son ouvrage célèbre Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie ces phrases mémorables : « L’histoire n’est pas une science » ; « L’histoire n’existe pas : il n’existe que des « histoires de… » […] Les faits n’existent pas : il n’existe que des intrigues » ? Il semble qu’il y ait aussi une contradiction avec la position de Pierre Nora dont les Lieux de mémoire ont été appelés à bon droit « anti-Lavisse » et décrivaient le positivisme comme une « maladie chronique des sciences sociales » . Comment l’affirmation « L’historien […] n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui » peut-elle correspondre à la thèse centrale qui inspira les Lieux de mémoire selon laquelle l’histoire (l’histoire au deuxième degré) n’est pas « une histoire [des] événements pour eux-mêmes, mais leur construction dans le temps, l’effacement et la résurgence de leurs signification ; non le passé tel qu’il s’est passé, mais ses remplois permanents, ses usages et ses mésusages. […] [La] mémoire [n’est] pas le souvenir, mais l’économie générale du passé dans le présent » ? Que peut penser le lecteur de la pétition des signatures de Jean-Pierre Azéma, Michel Winock, Jean-Pierre Vernant et d’autres, dont les œuvres majeures indiquaient une rupture radicale par rapport au genre d’historiographie qui est décrite dans la pétition ? En d’autres termes, pourquoi les historiens français les plus renommés, la fine fleur de la profession en France, ont-ils signé une pétition qui semble contredire leurs précédentes convictions professionnelles et l’engagement intellectuel de toute une vie ?
La « pétition des 19 » a donné lieu à des critiques politiques virulentes mais n’a pas été discutée sur le plan intellectuel. Les historiens ont été accusés d’une tentative de « privatiser l’histoire » et d’un esprit corporatiste dans leurs arguments. Ils auraient manifesté leur volonté d’établir un monopole de la vérité historique, mais la légitimité intellectuelle de leurs affirmations n’a pas été remise en cause par leurs critiques.
Les 19 historiens constataient que l’histoire est une science objective qui doit être indépendante de la politique et des pressions et phobies morales et sociales. Une version positiviste de l’histoire était considérée comme la meilleure manière de protéger la discipline académique de populistes analphabètes et des masses. Peut-être ce qui les conduisit à utiliser des arguments positivistes tenait-il à la difficulté d’imaginer un autre rôle social pour la discipline historique qui pourrait paraître légitime et digne de confiance au « grand public ». De manière significative, afin de préserver l’idéal d’une science indépendante, les historiens n’ont pas limité leur appel à des valeurs intellectuelles ou même académiques et à des arguments et à des débats intellectuels. Ils demandaient aussi l’abrogation de plusieurs lois votées récemment par le Parlement. Selon ces historiens, l’existence même de ces lois violait la liberté d’expression et celle de l’histoire, dans la mesure où elles déterminaient les faits historiques. Une science désintéressée devait être protégée des motivations politiques. Comme nous l’avons vu, Pétré-Grenouilleau manifestait la même volonté de marier les considérations politiques et académiques : tout en se présentant comme un expert désintéressé et un historien commis à l’objectivité, il ne se privait pas de faire état de propos politiques bien sentis dans la grande presse.
Il semble que les historiens ne peuvent pas rester en dehors de l’arène politique afin de maintenir leur dignité académique et l’objectivité de leur science, ni garder le silence sur des questions politiques brûlantes dont ils voudraient qu’ils soient des sujets froids de l’enquête historique. Ceci amène une question : l’histoire comme discipline académique et l’historien en tant que chercheur peuvent-ils échapper à la politique de leur temps ? Les historiens paraissent se comporter comme si la seule voie pour protéger la pureté d’une science objective serait de signer des pétitions politiques demandant l’abrogation de lois votées par le Parlement.

L’historien et la moralité

Aussitôt que les historiens décidèrent d’entrer dans la sphère publique pour défendre l’histoire par des moyens politiques, ils rencontrèrent la question de la « fin des intellectuels » diagnostiquée à nouveau dans Le Débat en 2001. Les 19 historiens ont pris la posture inverse de celle des grands intellectuels du passé. Ces derniers intervenaient dans les débats politiques et sociaux au nom de valeurs morales alors que les 19 historiens l’ont fait pour réfuter les considérations morales au profit d’une science objective et indépendante. Selon le texte de la pétition, un historien doit se situer au-delà de tout jugement moral : « L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. […] L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique ».
Quant j’ai interrogé des historiens, dont certains étaient membres du jury, j’ai manifesté ma curiosité de savoir à quel point Pétré-Grenouilleau avait compris que le sujet de son livre avait une portée politique directe et pour quelles raisons il avait choisi un tel domaine alors qu’il voulait prendre ses distances par rapport à la sphère publique et politique. La réponse typique déniait toute préoccupation politique cachée de la part de Pétré-Grenouilleau. « Pétré-Grenouilleau est un pur scientifique sans engagement politique », répondirent mes interlocuteurs. « Son intérêt pour la traite esclavagiste n’a rien à voir avec la politique et est purement académique. Il a choisi ce sujet parce qu’il était né à Nantes où il avait obtenu ses diplômes à l’université, qui étudie traditionnellement l’esclavage et la colonisation. Comme il a soutenu une thèse sur ce sujet, il a naturellement continué ses recherches dans cette voie ».
L’attitude selon laquelle le discours de l’historien doit être vierge de tout jugement moral apparaît à ce point dans l’ouvrage de Pétré-Grenouilleau que même certains membres du jury, par exemple Marc Ferro, ont fait état de critiques à l’égard de cette position dans les entretiens que j’ai eus avec eux. « Le livre de Pétré-Grenouilleau est une pure recherche en sciences sociales. Il est fondé sur des calculs solides et ne laisse aucune place aux émotions. De fait, la dimension humaine de l’esclavage est fortement sous-représentée dans ce livre, comme dans les travaux de Hobsbawm. Ce serait comme une histoire du Goulag qui serait écrite en termes purement statistiques. Cette impression demeure même si Pétré-Grenouilleau a dédié son livre à la souffrance des esclaves. Les souffrances humaines ne sont pas présentes dans le texte : c’est une histoire purement scientifique » .
Dans quelle mesure l’histoire des souffrances du peuple peut-elle être écrite sans jugements moraux ? Si l’histoire scientifique se veut elle-même « froide », afin d’être au-delà de la morale, ce qui suppose d’écrire sans compassion sur les crimes contre l’humanité, quelle est la limite au-delà de laquelle un tel discours objectif devient « immoral » ? Les souffrances d’un peuple particulier peuvent-elles être considérées comme plus légitimes que les autres ? Tels sont plus ou moins les arguments mis en avant par les opposants aux 19 historiens. Jusqu’à quel point Pétré-Grenouilleau peut-il être accusé de nier les souffrances des esclaves en affirmant la légitimité exclusive des souffrances du peuple juif ? Dans quelle mesure est-il légitime de reprocher aux historiens d’écrire l’histoire des Blancs, d’avoir peur des études coloniales ou post-coloniales et d’être dans l’ignorance de l’histoire des Noirs parce qu’ils n’appartiennent pas à une minorité discriminée ? En même temps, qui n’éprouve pas de sympathie pour les historiens et qui estime que le discours historique est détourné à des fins politiques ?
Les 19 historiens ont formulé leur protestation en termes de défense des droits humains fondamentaux et des libertés démocratiques. Pour justifier leur démarche, ils se référaient à la loi adoptée le 23 février 2005 qui demandait que les programmes scolaires reconnaissent le « rôle positif de la colonisation ». Pourtant, d’autres lois mémorielles peuvent être accusées sans ambages de violer la liberté d’expression. Comme cela a été exprimé à plusieurs reprises pendant les débats, d’autres lois de mémoire, à l’exception de la loi Gayssot, sont purement commémoratives et pas du tout prescriptives. Ce qui ajouta beaucoup à la confusion politique fut le fait que les historiens demandaient aussi l’abolition de la loi Gayssot. Les opposants aux 19 affirmaient qu’abolir des lois votées cinq, voire seize, années auparavant serait un geste politique symbolique de nature douteuse. En premier lieu, cela minerait le pouvoir de la loi et les procédures démocratiques existantes. Ainsi que l’avance Henry Rousso : « Mais l’abolir aujourd’hui constituerait un acte politique plus inopportun encore. […] Quant aux autres lois, […] il est illusoire de prétendre les effacer, sinon les amender, quelques années après les avoir promulguées, sauf à donner le sentiment que le loi n’est qu’un bien de consommation jetable » . En second lieu, cela pourrait être interprété comme une dangereuse dérive politique dans la politique intérieure de la Ve République.
Dans un communiqué publié à la fin de janvier 2006, les 19 historiens opposèrent l’histoire à la mémoire : « Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L’histoire, elle, est critique et laïque. […] La connaissance des acquis historiques résultant d’un travail scientifique libère du poids des circonstances ». Leur pathos exprimé dans la pétition les conduisit à réclamer une émancipation de l’histoire et des historiens des contraintes et des obligations morales. De manière plus fondamentale, argumentaient les historiens, l’État ne doit pas intervenir dans les affaires académiques et dicter aux universitaires ce qu’ils doivent penser ou écrire comme cela semblait être le cas avec la loi du 23 février 2005. Un historien doit ignorer les tentatives de l’État d’imposer ses règles, se débarrasser de la « correction politique » au profit de la vérité scientifique et agir en tant qu’expert indépendant.
Pour promouvoir ces idées, plusieurs articles de Madeleine Rebérioux, en particulier celui sur la loi Gayssot, ont été fréquemment cités et reproduits pendant les débats. Quand elle s’élevait contre la loi Gayssot en 1990 , elle liait explicitement l’objectivité scientifique avec les valeurs qu’impliquaient les droits de l’homme : « Proclamer entière la liberté de la recherche, telle est entre autres la vocation de la Ligue de droits de l’homme » . Quoiqu’elle ait participé elle-même en tant que témoin au procès intenté à Robert Faurisson (1981), elle appelait les historiens à conserver une position d’experts pleine de réserve distincte de celle d’un juge. Elle demandait aussi que les historiens oublient les doutes exprimés par Hannah Arendt relatifs à l’inapplication des concepts des sciences sociales à l’univers concentrationnaire et continuent à chercher son explication. Elle affirmait que les historiens devaient lutter pour la vérité historique en dépit du discours politiquement correct. L’inconvénient lié à l’adoption en 1990 de la première loi commémorative qui était, à son sens, qu’elle créait un précédent dans l’intervention de l’État dans la définition des faits historiques, la conduisit à citer l’Union soviétique : « L’URSS a payé assez cher son comportement en ce domaine pour que la République française ne marche pas sur ses traces » .
Elle aurait pu choisir un meilleur exemple. Après l’effondrement de l’Union soviétique, le communisme soviétique n’a jamais été condamné en tant qu’idéologie ou régime criminel non seulement par les régimes post-soviétiques, mais aussi par la communauté internationale. Les lois de mémoire qui auraient voulu condamner le régime soviétique et commémorer ses victimes ne sont jamais passées devant la Douma russe. La loi sur la « réhabilitation des victimes de répressions politiques », adoptée en 1991 et modifiée en 2004, ne peut être considérée autrement que comme une humiliation pour les victimes . Le discours politiquement correct rangeant le communisme soviétique parmi les « crimes contre l’humanité » n’a jamais vu le jour dans la Russie post-soviétique. On peut difficilement éviter d’expliquer la renaissance actuelle, qui fait tache d’huile, de mœurs soviétiques en Russie par les déficits accumulés de jugements moraux sur l’histoire. Le discours politiquement correct et les lois commémoratives nous conduisent à faire face à un dilemme quant aux limites de la liberté d’expression et de la censure.
Pour en revenir aux 19 historiens, nous les trouvons prisonniers de contradictions paradoxales. D’un côté, afin de protéger l’histoire objective et scientifique contre les mémoires construites volontairement, les historiens doivent compter sur l’idéal positiviste de l’histoire qu’ils avaient détruit avec succès au cours de toute leur carrière professionnelle. Cependant, compte tenu du fait que l’idée de science a perdu l’incontestable légitimité dont elle bénéficiait au cours du siècle précédent, les historiens doivent faire de « l’histoire scientifique » une part intégrale des droits de l’homme, notamment de la liberté d’expression. Si les 19 historiens avaient lutté contre la violation des droits de l’homme, pourquoi attendirent-ils si longtemps pour protester contre les lois mémorielles adoptées il y a seize (loi Gayssot) ou cinq ans (loi Taubira et loi sur le génocide arménien) ? Et, d’un autre côté, quels peuvent être les fondements des valeurs contenues dans les droits de l’homme sinon des principes moraux universels récusés par les 19 historiens ?
Avant d’en venir à quelques remarques conclusives, il convient de rassurer les lecteurs. Le 4 février 2005 le « collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais » a retire sa plainte contre Pétré-Grenouilleau en donnant les explications suivantes : 1) le « Collectif » est parvenu à atteindre son objectif le plus important, c’est-à-dire attirer l’attention du public sur la question ; 2) le « Collectif » ne voulait pas persister à mettre en question des lois mémorielles déjà adoptées ; 3) le « Collectif » ne souhaitait pas être accusé de déclencher une « guerre de civilisations ». Mais même si l’historien de l’esclavage n’est désormais plus en danger, ses pairs décidèrent de continuer leur combat contre les lois de mémoire et en faveur de la liberté d’expression. L’association « Liberté pour l’histoire » présidée par René Rémond continue à poursuivre cet objectif.

L’histoire kidnappée par la mémoire ?

Même si les 19, et 600 historiens français à leur suite, ont plaidé pour l’idéal positiviste de la science historique, cela n’aide pas l’histoire comme discipline académique à surmonter son actuelle crise épistémologique. Malgré des déclarations politiques, les conditions d’une histoire scientifique sont encore loin d’être rassurantes. L’idéal positiviste demeure inatteignable et l’histoire, pour paraphraser la formule de Pierre Nora, est hantée par la mémoire. Les investigations historiques ne peuvent susciter l’intérêt du public et son attention que dans la mesure où elles touchent à des questions politiquement parlantes. Et une fois que l’histoire académique y est parvenue, son discours est immédiatement exproprié de la science par le grand public, le monde politique et le discours profane ; il perd dès lors son « objectivité scientifique » et sa « neutralité ». En fait, comment les historiens peuvent-ils empêcher les groupes d’intérêts de s’approprier l’histoire afin d’un faire un usage volontairement politique et mémoriel à partir du moment où des notions comme les « méthodes scientifiques », « l’objectivité de l’enquête historique » et la « vérité historique » ont été profondément compromises ?
En même temps, les historiens peuvent-ils s’autoriser eux-mêmes à congédier comme « fausses mémoires » ne méritant pas l’analyse et l’attention historiques ces mémoires construites ou inventées, par exemple celle des « descendants d’esclaves » ? Les historiens peuvent-ils continuer à ignorer comme illégitime et non existant le désir social de posséder l’histoire, de se l’approprier et de la façonner ? La question des raisons pour lesquelles différentes communautés sont si passionnément attachées à revivre les souffrances de leurs ancêtres inventés exige une explication.
Plusieurs formes, ayant émergé récemment, d’appropriation de l’histoire peuvent être mises en parallèle avec les mémoires des « descendants d’esclaves ». L’art contemporain, lorsqu’il comporte une dimension historique, vient à l’esprit en premier lieu. Il est intéressant de citer, sur ce point, une étude conduite par Martin Jay qui analysait différentes installations et objets d’art imitant des événements historiques fameux et leurs représentations artistiques classiques. La plupart de ces installations, tout en copiant presque exactement, de manière réaliste, les objets historiques montrent leurs différences avec les originaux. Parmi les exemples les plus impressionnants, citons une photo-portrait de 17 membres de l’association d’Abraham Lincoln. Ces 17 personnes assises ensemble ne peuvent qu’être difficilement distinguées du portrait classique d’Abraham, même si chacune d’entre elles a un petit détail de son costume ou dans sa gestuelle qui insiste délibérément sur la différence entre eux, y compris le portrait de Lincoln.
La reconstructions des événements historiques qui acquiert une grande popularité à travers toute l’Europe représente une autre forme d’appropriation de l’histoire par le grand public. Rien qu’à Saint-Pétersbourg, il existe une armée napoléonienne, dirigée par l’historien Oleg Sokolov, ardent admirateur de Napoléon (considéré comme l’Empereur par ses soldats, il participe avec « son » armée à plusieurs reconstitutions des batailles napoléoniennes, y compris celle d’Austerlitz), un mouvement cosaque, la Garde Blanche, etc. L’intention ultime des participants à ces mouvements est de revivre les événements historiques et de considérer l’histoire comme une représentation qui peut être rejouée sans fin. On peut difficilement sous-estimer le degré d’implication personnelle et d’identification avec des figures historiques comme l’importance psychologique de ces mouvements pour leurs membres. Assez souvent, ceux qui y participent insistent sur le fait qu’ils sont « descendants » ou au moins « héritiers spirituels » des héros du passé.
Ces « mémoires inventées » semblent être assez proches par leur nature des mémoires des « descendants d’esclaves » français. Les événements historiques sont construits comme des sujets de sentiments esthétiques et moraux et d’émotions vécues par nos contemporains. Les émotions deviennent la manière essentielle de revivre l’histoire et d’en faire une partie de sa propre expérience morale et esthétique. Le seul rôle qui reste à l’histoire et à la recherche scientifiques est de fournir des détails, même si la fiction est certainement considérée comme une meilleure source d’information. Un autre trait commun est une décontextualisation de l’événement ou du héros historiques. L’épisode historique est retiré de son contexte culturel et historique et est libéré de la séquence chronologique des événements . Il est construit comme un objet émancipé de « l’écoulement du temps ». Cette nouvelle perception de l’histoire ignore manifestement l’idée de continuité du temps historique comme sa linéarité. Au contraire, elle offre la meilleure illustration qui soit du fait qu’un changement radical dans la perception du temps historique est advenu : la discontinuité et la réversibilité du temps historique joue un rôle important dans la construction de cette nouvelle attitude envers l’histoire . De la même manière, les « descendants d’esclaves » n’entendent pas reconnaître l’espace temporel qui les sépare du passé. Au contraire, ils s’efforcent de saisir immédiatement ce passé par le truchement d’une expérience émotionnelle. Afin de devenir un objet de mémoire politique ou esthétique, l’histoire n’a pas besoin d’être « objective » et de disposer de « moyens de vérification ». Cela ne signifie-t-il pas que nous sommes les témoins, que nous le voulions ou non, de l’émergence d’une nouvelle forme de perception historique ? Cela serait-il une nouvelle voie qui permet à une société contemporaine de faire l’expérience d’un accès à l’histoire ?
Les historiens doivent admettre qu’après la chute de l’histoire globale et même de l’« histoire roman national », alors que l’histoire scientifique perd sa capacité originelle de produire un récit ordonnée chronologiquement et causalement, peu d’outils restent disponibles pour établir des relations avec le passé. L’abandon du « fait » à travers la rupture radicale dans la perception du temps historique, alors que les relations entre le passé, le présent et le future ont été questionnées en profondeur, rend l’accès au passé encore plus compliqué . Les « mémoires construites » des sociétés contemporaines peuvent-elles être considérées comme un exemple de réponse émotionnelle au changement des conditions intellectuelles ? Ces « fausses mémoires » peuvent-elles être analysées comme une nouvelle expérience du temps historique, l’expression d’un sentiment de rupture de l’histoire, de discontinuité et de réversibilité ?
Toutefois, l’imagination historique contemporaine n’est pas seulement hantée par les souffrances d’ancêtres innocents, quoique si éloignés dans le temps qu’ils sont quasi imaginés. D’une manière qu’on ne saurait minorer, elle est possédée par les crimes commis à la fois par des ancêtres éloignés et immédiats. Il semble que c’est ainsi que ces processus jaillissent d’origines communes.
Nous pouvons suivre Pierre Nora quand il parle de ce processus comme relevant d’une « criminalisation et d’une victimisation générale du passé » et d’une « négation de l’histoire » . Ces définitions ne vont pas empêcher ce processus de se développer. En effet, regardons les exemples choisis par Pierre Nora pour soutenir son argumentation selon laquelle soit « l’histoire n’est rien d’autre qu’une longue suite de crimes contre l’humanité », soit nous devons arrêter d’exagérer en appliquant cette notion sans restriction . Il soutient que cela serait ridicule si la France devait adopter des lois mémorielles concernant l’extermination des indigènes dans les Amériques, les massacres de Katyn, les crimes communistes « contre la Garde Blanche », etc. La question va clairement bien au-delà du contexte français. Si nous regardons les États-Unis, nous trouverons l’éveil d’une prise de conscience des crimes commis pendant la colonisation des deux Amériques dans les arts visuels, le théâtre, la littérature, etc. Et assez récemment, la Pologne a exigé de la Russie qu’elle reconnaisse que les massacres de Katyn étaient des « crimes contre l’humanité ». Ces revendications n’ont assurément pas conduit l’actuel gouvernement russe à proposer une loi mémorielle ni même à donner aux Polonais les dossiers afférents détenus dans les archives secrètes . Ni la communauté internationale ni le gouvernement russe post-soviétique n’ont jamais non plus considéré le communisme comme un « crime contre l’humanité » malgré 50 millions de victimes (y compris ceux de la Garde Blanche). Même s’il n’y a pas de débat public en Russie sur les crimes soviétiques, il existe des éléments clairs qui montrent que cela n’empêche pas le passé d’affecter la société russe contemporaine de manière immédiate et directe. L’analyse de l’héritage soviétique dans la vie de tous les jours en Russie est un sujet en soi qui doit être abordé séparément .
Pierre Nora se demande si « la communauté humaine et nationale peut éviter les relations génétiques avec son passé et des attitudes positives envers son histoire » . (Une fois encore, c’était ce diagnostic qui démontrait pourquoi et pour quelles raisons intellectuelles et idéologiques « l’histoire roman national » n’était plus une forme possible de récit historique dans le monde contemporain). Pourtant, le texte de Pierre Nora implique une réponse négative à cette question. Mais si nous abandonnons, à ce moment de notre développement, une histoire – même nationale – qui ne peut plus être désormais perçue comme « positive » ou « glorieuse », est-ce que rien ne peut plus servir de fondement à une identité nationale positive ? Se pourrait-il que l’histoire ait été compromise non seulement comme discipline universitaire et pratique intellectuelle, mais aussi comme événement ? Est-ce à dire que, si nous sommes les témoins d’une réévaluation morale globale de l’histoire, tout événement historique peut acquérir une signification historique seulement dans la mesure où il peut être moralement condamné ? Qu’est-ce qui reste à notre disposition si « l’histoire morale » est la seule version qui survit depuis que notre « mémoire a digéré l’histoire » ? Et quels sont les moyens à la disposition de l’historien pour composer avec cette nouvelle perception de l’histoire ? La mémoire – ou, plus précisément, les souvenirs, les réévaluations et les ressentiments moraux relatifs au fossé entre la civilisation occidentale et ses actes – peut aussi être considérée comme l’expression d’une indifférence de la société pour « l’objectivité historique » de la science historique qui, sans doute, a trop longtemps tenu à distance l’appropriation émotionnelle et politique de l’histoire.

Traduit de l’anglais par Nicolas Tenzer