L’avenir des universités européennes. Renaissance ou décadence ?

L’avenir des universités européennes. Renaissance ou décadence ?

Richard Lambert et Nick Butler

Les universités européennes, dans leur ensemble, n’ont pas réussi à offrir l’énergie intellectuelle et créative nécessaire pour améliorer la piètre performance économique du continent. Trop peu d’entre elles sont des centres internationaux de recherche d’excellence, attirant les meilleurs talents du monde entier. Leurs efforts en matière tant d’enseignement que de recherche sont limités par un manque sérieux de ressources, parfois même désespéré dans certains domaines.
Il n’existe certes pas de simple corrélation entre les dépenses d’enseignement supérieur et la croissance économique . Mais il est évident que les meilleures institutions américaines de recherche et d’enseignement ont joué un rôle important dans les réalisations technologiques et économiques de ce pays et il existe un lien entre les niveaux atteints par l’enseignement supérieur d’un pays et sa prospérité économique . Sans un nombre suffisant d’universités d’ordre mondial, l’Europe risque de rester à la traîne en termes d’innovation et d’excellence technique. De plus, la qualité médiocre de l’enseignement dans un trop grand nombre d’universités a des conséquences sur la base de compétences de l’Europe.
La qualité d’ensemble de l’enseignement supérieur en Europe varie fortement, non pas entre mais à l’intérieur des pays. Une poignée de ses universités compte parmi les meilleures au monde et un nombre croissant d’entre elles – particulièrement dans les pays nordiques et aux Pays-Bas – a substantiellement amélioré ses structures financières et de direction ces dernières années. Mais il existe des problèmes et des faiblesses communs. Les universités européennes sont très mal dotées en comparaison de leurs homologues des autres pays développés. Plusieurs décennies de mainmise de l’État ont réduit l’autonomie de la plupart des universités européennes, dotées de systèmes de direction insuffisants. Il existe une sorte d’uniformité terne dans le secteur : beaucoup d’institutions luttent pour répondre à un nombre croissant d’étudiants avec des ressources inadéquates et pour prodiguer un enseignement peu inspirant dans des bâtiments vétustes.
Trop d’universités européennes visent les mêmes buts – qu’elles ne peuvent pas toutes espérer réaliser – et les ressources disponibles allouées sont très insuffisantes. Il existe près de 2 000 universités dans l’Union européenne, dont la plupart ambitionnent de faire de la recherche. Une grande proportion d’entre elles délivre des diplômes au-delà de la licence. En comparaison, il existe 3 300 institutions aux États-Unis qui attribuent un diplôme (ce qui comprend un plus large éventail d’institutions que les seules universités européennes), mais seulement 215 délivrent des diplômes supérieurs à la licence. Et il y a moins de 100 universités américaines reconnues comme pratiquant une recherche intensive. Quoique le nombre d’étudiants ait augmenté rapidement au cours des vingt dernières années, moins d’un quart de la population européenne en âge de travailler a suivi des cours dans l’enseignement supérieur (38% aux États-Unis, 36% au Japon et 26% en Corée du Sud ).
Cependant, les universités européennes commencent à changer. La restructuration radicale des parcours universitaires actuellement en cours, si elle est mise correctement en application, augmentera fortement l’efficacité de l’enseignement des cycles courts et longs. Les changements pourraient aussi injecter dans le système un élément indispensable de concurrence en donnant une prime à l’excellence et en rendant la vie plus difficile aux institutions qui ne parviennent pas au sommet. De même, beaucoup d’États membres de l’Europe ont commencé à revoir les systèmes de direction de leurs universités.
Cependant, les universités ne sont pas des modernisateurs naturels. Beaucoup d’universitaires semblent admettre le besoin de changement, mais un grand nombre espère pouvoir le différer jusqu’à ce qu’ils partent à la retraite. En outre, les universités sont rarement maîtresses de leur propre destin. C’est aux gouvernements qu’il appartient de résoudre les questions relatives à leur financement, à leur autonomie ou à leur gestion. Et en Europe, c’est là que commencent les vraies difficultés.

Le malaise de l’enseignement supérieur en Europe

Les universités européennes connaissent aujourd’hui trois défis majeurs. D’abord, l’Europe n’a qu’un trop petit nombre d’universités de niveau mondial. Ensuite, son enseignement supérieur est trop dirigiste et insuffisamment doté. Le troisième réside dans les obstacles politiques considérables pour renverser une histoire de deux cents ans.

L’Europe n’investit pas suffisamment

Les pays de l’Union européenne investissent environ 1,2% de leur PIB dans l’enseignement supérieur. Mais ce chiffre masque d’importantes différences suivant les États membres. Au sommet de la liste, viennent le Danemark, la Finlande et la Suède, chacun consacrant près de 1,8% du PIB à l’enseignement supérieur. À l’autre extrémité de l’échelle se situent l’Italie et la Slovaquie avec 1% ou moins. La Commission a calculé que pour combler l’écart avec les États-Unis, l’Union européenne devrait investir 150 milliards d’euros supplémentaires chaque année dans l’enseignement supérieur .
Ces niveaux de ressources conduisent à un écart de dépenses considérable par étudiant entre l’Union européenne et les autres économies de l’OCDE. En 2001, l’Europe des 25 dépensait environ 8 600 euros par étudiant à l’université, à comparer aux 20 000 euros des États-Unis. Seuls cinq pays– la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, l’Autriche et la Suède – investissaient plus de 10 000 euros par étudiant (la Suède détenant le record avec 14 000 euros) .
La différence-clé entre l’Europe et n’importe quelle autre économie développée est que le financement privé des universités y joue un rôle extrêmement modeste. Dès lors, le financement public de l’enseignement supérieur représente environ 1% du PIB pour l’Europe des 25 – le même niveau qu’aux États-Unis. Mais le financement privé dans ce pays s’élève à 1,4% du PIB, à comparer à 0,1% en Europe. La moyenne de l’OCDE est de 0,8% et, même dans les pays de l’Union européenne qui connaissent la plus forte implication privée – Espagne, Pologne, Pays-Bas et Royaume-Uni –, l’investissement privé dans l’enseignement supérieur est bien en deçà de la moyenne de l’OCDE . Il existe des raisons évidentes à ces différences déterminantes. La plupart des pays européens n’ont pas la culture de la philanthropie privée : on s’y replie sur l’idée que l’État est le fournisseur de biens et services publics.

Les universités européennes n’ont pas la tradition de faire appel aux dons des anciens élèves et, dans de nombreux cas, leur statut ne leur permet pas de récolter des fonds privés : tous les dons en argent doivent être avalisés par le gouvernement national ou régional. Surtout, peu de pays européens demandent des droits d’inscription. Les étudiants des universités publiques aux États-Unis payent environ 4 000 euros par an et ceux des universités privées plus de 15 000. La Commission a calculé que si les pays européens demandaient des droits d’inscription similaires pour les universités publiques, les ressources privées additionnelles seraient de 62 milliards d’euros par an, à comparer avec l’investissement public total dans l’enseignement supérieur d’environ 110 milliards d’euros dans l’Europe des 15 en 2001.

La bataille pour les droits d’inscription

Certains pays européens envisagent d’augmenter les ressources provenant des droits d’inscription dans les années à venir, mais pas à une échelle telle que la répartition des sources de financement serait bouleversée. Le Royaume-Uni a été le plus déterminé sur ce plan, avec des droits élevés effectifs dès 2006.
Pour faire approuver ce changement devant une opposition politique acharnée, le gouvernement britannique dut imposer un plafond de 3 000 livres par an de droits jusqu’à 2009 au moins. À ce niveau, les revenus tirés des droits vont accroître les ressources totales de l’enseignement supérieur de moins de 0,2% par an. Et une partie de ces ressources additionnelles devra être redistribuée pour aider les étudiants les plus pauvres. Pour prendre un seul exemple, Oxford s’attend à ce que les revenus supplémentaires tirés de l’augmentation des droits d’inscription s’élèvent à environ 19 millions de livres par an. Mais une fois déduite la somme consacrée aux bourses, ce chiffre tombera à 12 millions. L’université connaît un déficit annuel pour l’enseignement de près de 30 millions de livres par an.
Les pays européens doivent aussi s’attaquer à d’autres handicaps importants dès qu’il s’agit de financer l’enseignement universitaire. L’un est le fait que les étudiants peuvent prendre beaucoup d’années avant d’être diplômés. Cela signifie que, quoique la dépense annuelle par tête puisse être assez modeste, le coût cumulatif pour toute la période des études peut être plus substantiel. Il existe aussi des taux élevés d’abandon dans certains pays européens, ce qui représente un gâchis significatif de ressources publiques.
De surcroît, beaucoup d’universités européennes allouent sans efficacité leurs ressources souvent maigres. Les standards varient de manière significative d’un pays à l’autre, mais le statut et la qualité du personnel non universitaire – tels que les responsables des finances ou des ressources humaines – sont souvent insatisfaisants. Il semble même impossible d’identifier la stratégie financière et la structure de nombreuses universités en France ou en Italie. C’est la faute des gouvernements, non des universités. Aussi longtemps que les universités seront sous la dépendance de l’État, l’allocation efficace des ressources et des budgets ayant un sens demeureront des chimères.
La Commission européenne a estimé que, dans un système universitaire modernisé, un investissement total de 2% du PIB était le minimum requis pour des économies reposant sur une connaissance de haut niveau. Cela peut être un objectif réaliste pour les pays nordiques : le Danemark, la Finlande et la Suède sont déjà les leaders mondiaux en termes d’investissement public dans l’enseignement supérieur, quoique les subventions privées y soient modestes. Mais dans le climat politique et économique actuel, un tel niveau d’investissement public semble de l’ordre de la fantasmagorie pour les autres pays européens.

Comment (ne pas) gérer une université ?

Si les universités européennes entendent plaider pour plus de financements, elles doivent d’abord démontrer leur capacité à gérer efficacement leurs ressources. La réforme de leur direction est devenue une priorité urgente pour les universités dans toute l’Union européenne. Certains pays, comme le Danemark, les Pays-Bas, l’Autriche et la Suède ont déjà reconnu la nécessité d’un changement et sont engagés sur la voie de la réforme. D’autres, comme la France, l’Italie et l’Allemagne ont encore un long chemin à parcourir. Mais partout des structures qui fonctionnent pour des petites communautés de chercheurs sont totalement inadéquates pour des institutions recevant des dizaines de milliers d’étudiants.
Seuls les gouvernements nationaux peuvent accomplir les changements nécessaires. Les universités prises isolément manquent du pouvoir et souvent des incitations pour introduire des systèmes de direction plus efficaces. Un seul modèle de direction n’est certes pas approprié pour un nombre aussi important d’universités disséminées dans 25 pays. Mais quelques principes généraux peuvent être appliqués.
Les interventions bureaucratiques du sommet à la base ne produiront pas de bons résultats à une époque de concurrence globale et de changement rapide. Les universités qui ont besoin d’une approbation ministérielle pour nommer un professeur, comme c’est le cas en Italie, auront des difficultés considérables dans la compétition des talents avec leurs homologues américaines autrement mobiles.
Le contrôle de l’État implique un statut égal pour toutes les institutions. Mais l’Europe souffre de trop d’uniformité. Il existe un besoin croissant de diversité – pour certaines universités, qui en possèdent les ressources, pour entrer en compétition avec les meilleures du monde et pour d’autres afin de remplir des obligations régionales et locales avec des standards élevés. Les universités ont besoin d’autonomie pour avoir l’autorité nécessaire pour développer leurs propres avantages comparatifs.
Les universités doivent devenir beaucoup plus transparentes et responsables sur le plan comptable si elles veulent attirer un financement – nécessaire – du secteur privé. Elles doivent renforcer leur administration centrale et faire beaucoup plus attention à l’organisation du financement de la recherche et à la gestion. Il leur faut aussi développer une direction de soutien et veiller à l’infrastructure des campus, domaines trop souvent négligés.
Les universités à travers le monde jouent un rôle sans cesse plus important dans la recherche scientifique fondamentale et l’innovation. Mais le succès dans ces domaines exige des compétences de gestion autant qu’un génie créatif. Selon le forum de la Commission sur la recherche universitaire, de nombreuses universités européennes n’ont pas les moyens pour traduire l’excellence de la recherche en débouchés commerciaux . La conséquence en est que l’Europe ne réussit pas à saisir les occasions pour construire des ponts entre le marché et les universités.
Certains pays européens ont rompu de manière décisive avec l’ancien modèle de contrôle absolu par l’État. Il y a à peine quarante ans, les universités des Pays-Bas étaient, en termes formels, une composante du ministère de l’Éducation, de la Culture et de la Science : elles n’avaient pas de personnalité juridique propre. À la suite d’une série de réformes législatives, elles ont maintenant leur propre identité, un système clairement défini de direction centrale et des conseils d’administration qui doivent être approuvés par le ministre compétent, mais sont en pratique nommés par l’université . Le résultat en est que les institutions néerlandaises telles que les universités de Groningen, Leiden et Utrecht sont maintenant parmi les plus dynamiques en Europe.
Les universités britanniques ont en principe toujours été des institutions privées indépendantes, quoique fortement dépendantes de l’État pour le financement. Devant les pressions budgétaires des décennies récentes, elles ont substantiellement renforcé leur administration centrale. La plupart des conseils de direction ont accepté un code de bonnes pratiques sur une base volontaire ; les vice-chanceliers sont recrutés de manière professionnelle, souvent en dehors de l’institution ; les contrôles financiers ont été notablement améliorés.
Mais les autres pays ont fait beaucoup moins de progrès. Le gouvernement Aznar en Espagne a transféré certains pouvoirs de l’État aux instances régionales, mais a rencontré des difficultés quand il a proposé que les universités espagnoles augmentent leurs obligations plutôt modestes d’enseignement et de recherche.
L’Allemagne a encore 16 systèmes centralisés séparés, un pour chacun des Länder. Certains sont devenus assez libéraux. Dans d’autres, la gestion dans le détail par le gouvernement régional est si étendue que même des dépenses banales – comme les cotisations à une association – doivent être contresignées par des bureaucrates de l’État.

Dans une autre division…

Il est facile de remarquer des défauts dans les classements académiques. Les critères utilisés pour la sélection sont inévitablement partiaux et arbitraires. Parce qu’ils sont fondés sur des citations académiques dans des publications internationales, qui sont essentiellement écrites en anglais, ils introduisent un biais en faveur des institutions anglophones. Des tableaux différents raconteraient d’autres histoires. Pour autant, il existe un message fort dans les classements publiés des grandes universités de recherche mondiales. Ils sont dominés par les institutions américaines et la plupart des grands pays européens ne sont pas représentés en haut du tableau.

Tableau 2. Les dix meilleures universités du monde

Pays Rang

Harvard, États-Unis 1
Cambridge, Royaume-Uni 2
Stanford, États-Unis 3
Berkeley California, États-Unis 4
Massachusetts Inst Tech, États-Unis 5
California Inst Tech, États-Unis 6
Columbia, États-Unis 7
Princeton, États-Unis 8
Chicago, États-Unis 9
Oxford, Royaume-Uni 10

Source : Institute of Higher Education, Shanghai Jiao Tong University, Academic Rankings of World Universities, 2005.

L’université Jiao Tong de Shanghai fut la première à s’essayer à un tel système global d’évaluation Le classement 2005 comportait 36 universités américaines parmi les 50 premières et seulement neuf européennes, dont cinq du Royaume-Uni (Cambridge, Oxford, Imperial University College, Londres et Edinburgh) et une pour la Suisse (l’Institut fédéral suisse de technologie de Zurich), la Suède (l’Institut Karolinksa de Stockholm), la France (l’université Paris VI) et les Pays-Bas (Utrecht). Une liste des endroits où les 1 000 meilleurs scientifiques en informatique ont été formés montre que les dix premières institutions de niveau master ou doctorat étaient toutes aux États-Unis . Cambridge est la seule université européenne parmi les dix meilleures au niveau licence. L’Europe ne se situe pas loin derrière seulement dans les sciences dures. En économie par exemple, seulement cinq départements européens figurent parmi les 50 premiers mondiaux en termes de citations et tous sauf un (Copenhague) sont au Royaume-Uni . Entre 1901 et 1950, 73% des Prix Nobel provenaient de ce qui est maintenant l’Union européenne. Entre 1951 et 2000, cette part est descendue à 33%, et à 19% entre 1995 et 2004 .
Ces données donnent une image sombre de l’Europe. Comment l’Union européenne peut-elle espérer devenir « l’économie fondée sur la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique dans le monde » – l’objectif stratégique de la réforme économique de l’Union européenne appelée agenda de Lisbonne – quand la plupart de ses meilleures universités jouent si clairement en deuxième division ? Et comment est-il possible qu’un ensemble aussi riche et divers de pays trouve si difficile de construire et de soutenir des institutions de classe mondiale ?

L’Europe en retard en matière de recherche

Il y a plusieurs réponses à cette deuxième question. D’abord, l’Union européenne dans son ensemble investit trop peu en recherche et développement. En 2003, le total des dépenses de R&D dans l’Europe des 25 s’élevait à un peu moins de 2% du PIB, contre 2,6% pour les États-Unis et 3,2% pour le Japon. Malgré les objectifs élevés du programme de Lisbonne, la croissance de l’investissement en R&D s’est ralentie depuis 2000.
Une seconde explication à la faible présence de l’Europe dans les classements internationaux tient à ce que les dotations publiques pour la recherche sont affectées sans efficacité, avec une insuffisante coordination entre les instituts de recherche publics et les départements de recherche des universités. En Allemagne, par exemple, les institutions de recherche à but non lucratif comme l’Institut Max-Planck et l’Institut Fraunhoffer jouent un rôle très important dans le financement de la recherche : elles investissent au moins autant que les universités. La majeure partie du financement de la recherche universitaire passe par les Länder qui ont plus intérêt à développer des champions régionaux que nationaux. Il y a cent ans, les universités allemandes étaient de loin les instituts de recherche connaissant le plus de succès dans le monde et étaient un modèle pour leurs homologues. Aujourd’hui, elles luttent pour apparaître parmi les cent meilleures.
Une explication évidente pour la relativement bonne performance des universités britanniques dans le classement tient à ce que le financement de la recherche est beaucoup plus fortement concentré dans les institutions de tête que partout ailleurs en Europe. Bien plus des trois cinquièmes de l’investissement public et privé dans la recherche universitaire au Royaume-Uni sont dirigés vers les 15 universités de tête . Les universités britanniques sont aussi nettement plus sélectives dans leurs politiques d’admission que la plupart de leurs homologues européennes. Les universités d’élite sont capables d’attirer les meilleurs étudiants et d’écrémer une large partie des financements pour la recherche.
Les problèmes de la R&D européenne sont aggravés par le fait que ses universités jouent un rôle plus important dans l’infrastructure de recherche qu’aux États-Unis ou au Japon, malgré leur relative faiblesse. C’est pourquoi les sociétés européennes, prises dans leur ensemble, font moins de recherche que leurs homologues internationales. En 2002, le secteur privé finançait 56% des dépenses de R&D dans l’Union européenne contre 63% aux États-Unis et 74% au Japon .
L’Europe effectue l’essentiel de sa recherche dans les humanités et les sciences sociales et une part substantielle de celle en sciences de la nature à l’intérieur du système universitaire. Dès lors, ce qui se passe sur le campus est d’une importance cruciale pour son dynamisme intellectuel d’ensemble.

Le lien manquant : les universités et le secteur privé

De surcroît, les universités jouent partout un rôle plus important que par le passé dans la recherche fondamentale et l’innovation. Le secteur privé considère les universités comme des partenaires de plus en plus attractifs. Les universités sont multidisciplinaires par nature et elles attirent un courant constant de nouveaux talents.
Bien sûr, il existe de bons exemples de collaboration entre l’université et le secteur privé en Europe. Le Royaume-Uni a accompli un grand bond dans cette direction au cours des dix dernières années . Il y en a d’autres exemples avec l’Université technique de Delft aux Pays-Bas, qui a développé un grand nombre de liens avec le secteur privé à partir de sa spécialisation dans le verre et la technologie de la matière, les systèmes de mesure et de contrôle et l’ergonomie. L’université finlandaise d’Oulu a une réputation mondiale pour sa collaboration avec le secteur privé sur les technologies de l’information. Mais dans de larges parties de l’Europe, les entrepreneurs et les universitaires se regardent avec une suspicion mutuelle. Les universitaires à titre personnel peuvent avoir des relations avec des entreprises particulières, mais il y a très peu de liens institutionnels.
Afin de réussir dans sa compétition avec les États-Unis et, de plus en plus, avec l’Asie, l’Europe a grand besoin de développer des universités de recherche de qualité mondiale. Les universitaires de premier plan veulent travailler avec les meilleurs cerveaux de leur discipline, utiliser les meilleurs équipements et – idéalement – être bien payés pour leurs efforts. Comme la compétition pour les talents s’accroît, les États-Unis exercent une pression de plus en plus forte sur les chercheurs de meilleur niveau, ce qui a des conséquences aussi bien économiques qu’intellectuelles. L’Europe continue de perdre des talents : 58% des citoyens européens qui ont reçu un doctorat décerné par des institutions américaines entre 1998 et 2001 décidèrent de rester aux États-Unis une fois leurs études achevées .

Comment attirer les meilleurs et les plus intelligents ?

Les données de l’OCDE et de la Commission européenne montrent que l’Europe, en comparaison avec les États-Unis, se défend assez bien pour le nombre d’étudiants. Mais dans l’ensemble les résultats de l’enseignement sont faibles. De nombreux pays ont des taux élevés de sorties sans diplôme alors que les étudiants européens peuvent prendre longtemps pour en obtenir un. En outre, les États-Unis deviennent un aimant de plus en plus puissant pour les étudiants européens de qualité à tous les niveaux . Comme la Commission l’a reconnu, les universités européennes sont de moins en moins capables de soutenir la compétition sur ce qui est devenu un marché mondial.

Tableau 3. Étudiants dans l’enseignement supérieur, en millions, 2003.

Union européenne 16.3
États-Unis 15.9
Japon 4.0
Chine 12.1
Inde 10.6
Russie 8.0

Source : Mémorandum de la Commission européenne, avril 2005.

Aux États-Unis, 30% des personnes âgées de 25 à 34 ans sont passées par l’enseignement supérieur, quoique cela inclue des cours qui ne seraient pas considérés comme relevant de l’enseignement supérieur dans l’Union européenne. En Europe, cette proportion est de 25% aux Pays-Bas, 23% en Finlande, mais de 14% seulement en Allemagne et 12% en Italie, le chiffre étant aussi bas pour les nouveaux États membres. Pour autant, le nombre d’étudiants a crû plus vite dans les pays de l’Europe centrale et orientale, ainsi qu’en Espagne, au Portugal et en Grèce au cours des années récentes.
Les taux élevés de sortie indiquent soit que le système universitaire ne correspond pas aux besoins des étudiants, soit que les jeunes utilisent les universités comme un lieu commode pour passer une année ou deux avant de s’engager dans la vie. Dans un système massifié sans sélection et avec des taux élevés de chômage des jeunes, il peut être assez rationnel pour un étudiant de se poser pour un an ou deux avant de s’envoler. Mais cela peut difficilement être considéré comme un usage efficace des fonds publics.
Dans l’ensemble de l’Union européenne, le taux de sortie s’élève à environ 40%, ce qui est beaucoup plus que la moyenne de l’OCDE qui est d’environ un tiers. L’Italie apparaît comme ayant des résultats désastreux : près de trois cinquièmes des étudiants ne parviennent pas à faire un cursus complet. En cherchant à expliquer cette situation lamentable, la Commission suggérait : « Dans la plupart des États membres, un parcours scolaire réussi dans le secondaire donne automatiquement droit d’accéder aux études universitaires sans aucune autre sélection. Ce droit est considéré comme un élément essentiel de la démocratie, garantissant l’égalité de tous les citoyens. Dès lors, beaucoup d’étudiants s’embarquent dans des études supérieures sans réelle vocation universitaire et n’obtiennent pas ce qu’ils veulent de cette formation » . Les taux de sortie sont beaucoup plus bas que la moyenne dans les pays comme le Royaume-Uni, où il existe une sélection à l’entrée, et dans les filières ailleurs en Europe qui limitent le nombre d’étudiants. Tout est question d’engagement.
De manière peut-être peu surprenante, il existe un lien entre la longueur d’un cursus et le pourcentage des étudiants qui en sortent diplômés. En moyenne pour les pays de l’OCDE, 32% des personnes ayant l’âge normal pour être diplômées ont suivi des cours de l’enseignement supérieur de trois à cinq ans. Mais en Autriche, en République tchèque, en France, en Allemagne, en Italie et en Slovaquie, la majorité des étudiants s’engagent dans des programmes plus longs (d’au moins cinq ans) et les taux d’obtention d’un diplôme sont de 23% ou moins.

Pourquoi les étudiants partent-ils en nombre aux États-Unis ?

Une autre manière de mesurer l’attraction relative des différents systèmes d’enseignement consiste à regarder les flux internationaux d’étudiants. La plupart de ceux qui étudient en dehors de leur pays de résidence doivent payer ce choix, au moins partiellement. Ces étudiants tendent à être des consommateurs plus exigeants, qui en veulent pour leur argent.
Cinq pays accueillent près des trois quarts de tous les étudiants qui poursuivent leurs études à l’étranger : les États-Unis 30%, le Royaume-Uni et l’Allemagne 12%, l’Australie 10% et la France 9%. Toutefois, en Allemagne, ce chiffre inclut un nombre significatif « d’étrangers de l’intérieur », essentiellement les enfants des travailleurs immigrés qui sont définis comme des étudiants étrangers, bien qu’ils soient des résidents permanents dans le pays. Il y a un nombre particulièrement important d’étudiants africains en France pour des raisons de langue et d’histoire. En outre, plus de la moitié des étudiants étrangers en France et en Allemagne sont là pour une durée courte dans le cadre de programmes d’échanges intra-européens et ne peuvent être comparés avec les étudiants de longue durée de tous niveaux qui forment la grande masse de ces étudiants étrangers aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie.
Ces trois pays ont deux choses évidentes en commun. La première est la langue anglaise, devenue un puissant élément d‘attraction pour les étudiants partout dans le monde. Le résultat en est qu’un nombre accru de cours dans l’Europe continentale est maintenant donné en anglais. Les universités nordiques en particulier offrent un large assortiment de cours en anglais, qui contribue à expliquer la croissance vertigineuse du nombre d’étudiants étrangers accueillis en Suède ces dernières années.
La seconde est qu’ils sont clairement incités sur le plan économique à attirer les étudiants venus de pays étrangers et, pour le Royaume-Uni, non membres de l’Union européenne . Compte tenu de la pression sur le financement public, les étudiants étrangers – parce qu’ils payent un droit d’inscriptions plus élevé – sont devenus particulièrement attractifs. Au Royaume-Uni et en Australie, en particulier, les étudiants étrangers sont devenus une source de revenus vitale.
Il y a cinq ans, les ministres européens de l’Éducation se fixaient eux-mêmes l’objectif de transformer l’Union européenne en « la destination la plus prisée des étudiants, des universitaires et des chercheurs des autres régions du monde ». Compte tenu des tendances actuelles, ce but relève de l’incantation. Considérées dans leur ensemble, les universités européennes offrent aux étudiants et aux chercheurs un environnement moins attractif que celui leurs principaux concurrents. Des réformes radicales seront nécessaires, non pas seulement pour attirer les talents d’ailleurs, mais – ce qui est plus important – pour persuader les meilleurs et les plus intelligents des Européens de rester. Heureusement, certaines de ces réformes sont maintenant en vue.

Les réformes en cours de l’enseignement supérieur

La bonne nouvelle est que ces faiblesses commencent à être reconnues au niveau politique et que les changements sont en cours. La question majeure est de savoir si les réformes envisagées iront suffisamment loin pour répondre aux besoins de l’Europe.

Le processus de Bologne

L’enseignement supérieur en Europe connaît actuellement le programme de réformes le plus complet depuis des décennies. L’initiative spécifique la plus importante est ce qu’on appelle le processus de Bologne. Les 45 gouvernements signataires s’engagent à restructurer de manière radicale l’enseignement universitaire et à créer ce qui a été décrit avec emphase comme une zone européenne d’enseignement supérieur autour de l’année 2010.
Le point essentiel sur Bologne est qu’il sépare les degrés d’enseignement traditionnels en Europe continentale – qui s’étalent sur cinq ans – en deux parties : Après trois ou quatre ans, les étudiants recevront une licence et choisiront soit de se présenter sur le marché du travail, soit de poursuivre dans le cadre d’un master, habituellement pour deux ans de plus.
L’introduction de cet arrêt au niveau licence est la clé du changement de structure de l’enseignement supérieur en Europe. Le système en deux cycles est maintenant appliqué sur une large échelle : environ la moitié des étudiants en Europe le connaissent. Presque tous les signataires ont pris des dispositions pour assurer un système de qualité fondé sur des critères définis d’un commun accord. Et 36 des pays participants se sont mis d’accord sur une convention qui stipule la reconnaissance des diplômes et des périodes de scolarité par-delà les frontières. Selon le GMAC (Graduate Management Admission Council), un groupe chargé d’aider la gestion de l’enseignement supérieur à travers le monde, plus de 2,4 millions d’étudiants européens par an recevront une licence d’ici 2010, date à laquelle le nouveau système sera complètement opérationnel.
Si les réformes sont appliquées avec succès, les résultats pourront aller bien au-delà des changements dans les parcours universitaires qui en constituent le cœur. L’enseignement universitaire pourrait devenir plus efficace, mieux maîtriser ses coûts, et les taux de sortie pourraient baisser. Les universités devront déterminer quels sont leurs avantages comparatifs, leurs forces ou leurs faiblesses respectives, afin de faire face à la concurrence et d’attirer les étudiants en fin de premier cycle qui entreront en master.
Les étudiants seront sans doute plus mobiles, capables d’évoluer entre différentes institutions – et différents pays – pour achever leur master. Il pourrait y avoir une plus grande place pour le financement privé, les entreprises et les étudiants eux-mêmes se voyant demander de contribuer au financement des masters. Il pourrait y avoir un développement de l’enseignement des affaires, dans la mesure où il deviendra plus facile pour les étudiants de se tourner vers un MBA.
De surcroît, il pourrait être politiquement plus facile d’introduire ou d’accroître les droits d’admission au niveau du master qu’à celui de la licence. Les diplômes supérieurs apportant des bénéfices considérables aux étudiants concernés – avec la perspective de revenus supérieurs à la moyenne et de meilleures offres d’emploi –, il est donc plus difficile de prétendre qu’ils doivent être nécessairement et entièrement financés par les fonds publics.

Mise en œuvre

Selon l’Association des universités européennes (AUE), toutes les universités européennes sont en train de redéfinir leurs programmes de cours. Contrairement aux peurs initiales suivant lesquelles la restructuration conduirait à un regroupement superficiel des parcours existants, la plupart des institutions redéfinissent leurs objectifs centraux et combinent les réformes de Bologne avec leurs propres programmes institutionnels .
Mais tout le monde n’avance pas à la même vitesse. Les universités de l’Europe du Nord voient les changements de manière plus positive que celles du Sud. Certains pays ont fait du processus de Bologne une partie centrale de leurs efforts nationaux pour moderniser le système universitaire, comme le Projet pour une réforme de qualité en Norvège. Parmi les pays participants, certaines universités sont plus enthousiastes que d’autres : en France, par exemple, certaines institutions avancent dans la voie de la réforme plus rapidement que d’autres.
Parmi les pays les moins enthousiastes, le Royaume-Uni a paraphé Bologne avec la conviction que cela n’aurait qu’un faible impact, voire aucun impact du tout, sur un système déjà construit autour d’un cycle licence/master/doctorat. Mais c’était une erreur de jugement : certains aspects du système britannique ne collent pas avec la structure de Bologne. Beaucoup d’universitaires européens estiment que les masters britanniques, qui sont obtenus en un an après les trois années de licence, sont trop courts, d’autant plus que l’année de licence britannique comporte notablement moins d’heures d’enseignement qu’ailleurs en Europe. Les universitaires britanniques considèrent souvent Bologne avec une certaine irritation, voire pire. Mais si les diplômes britanniques sont perçus comme un peu courts au regard des nouveaux standards européens, le pays ne peut espérer conserver sa position de première destination pour les étudiants étrangers – en particulier à un moment où un nombre croissant de cours en anglais de qualité sont introduits ailleurs en Europe.
L’une des préoccupations majeures pour le processus de Bologne concerne l’employabilité d’étudiants pour lesquels l’enseignement supérieur s’est arrêté à la licence. De nombreux universitaires européens expriment encore des doutes sur la possibilité d’offrir un diplôme après seulement trois ans qui soit académiquement valable et pertinent sur le marché du travail. Certains employeurs se demandent comment des étudiants ont pu apprendre suffisamment en trois ans pour devenir des recrues qui en vaillent la peine : l’Italie est l’un des pays où cette préoccupation est exprimée de la manière la plus virulente. Selon l’AUE, les réserves sur la validité d’une licence en trois ans sont particulièrement fortes dans le domaine des sciences de l’ingénieur, des sciences naturelles et de l’histoire de l’art. Les professions régulées – avocats, ingénieurs, etc. – tendent aussi à être très conservatrices et réticentes à admettre la validité de diplômes en trois ans.
Dans certains cas, les gouvernements eux-mêmes ne soutiennent pas les réformes qu’ils ont eux-mêmes engagées. L’AUE conclut : « Il est vital que les gouvernements donnent le bon exemple en affirmant clairement leur volonté de recruter les licenciés pour des postes dans le service public ». Le gouvernement italien a été lent à reconnaître la nouvelle structure dès qu’il s’est agi des recrutements de fonctionnaires.
Le Danemark donne un exemple de ce qui peut aller de travers. Après les réformes de 1988, les universités se virent autorisées à décerner des diplômes de licence plus courts en parallèle des cursus traditionnels en quatre ou cinq ans. L’idée était de réduire la durée moyenne d’un diplôme et le taux de départ des étudiants. Mais disposant de nombreux diplômes « à l’ancienne » sur le marché, les employeurs ont continué à favoriser les diplômes traditionnels et les diplômes raccourcis ont raté leur envol.
Un argument puissant en faveur de Bologne est qu’il peut apporter une injection bien utile de diversité et de concurrence dans le système universitaire européen. Les étudiants ne seront plus captifs de la même institution. Avec un système commun à deux cycles et une approche largement partagée, le choix des étudiants devrait s’accroître, et avec lui leur mobilité. Les universités devront se vendre elles-mêmes sur le marché ainsi que leurs programmes si elles veulent retenir leurs étudiants et en attirer de nouveaux au niveau du master. Il y aura là une expérience toute nouvelle pour la plupart des universités européennes qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais considéré leurs étudiants comme des consommateurs.
Mais pour avoir un tel impact radical sur l’enseignement supérieur en Europe, le processus de Bologne aura besoin d’un soutien sans faille de la part des gouvernements nationaux. Les universitaires ne sont pas d’habitude les grands champions du changement. Bologne nous aide à améliorer la structure des enseignements universitaires. Mais tout dépendra de la volonté politique de promouvoir les changements difficiles et parfois impopulaires dont ont besoin les universités européennes.

Une concurrence croissante des universités privées

Bologne est actuellement le facteur principal de changement des universités européennes, mais ce n’est aucunement le seul. Des innovations du côté du financement conduisent aussi à d’importantes évolutions. Par exemple, l’Autriche, la République tchèque, l’Irlande, la Suède et la Finlande se sont dirigées récemment d’un système de budgets détaillés vers des financements sur la base de sommes forfaitaires ou de dotations globales pour l’enseignement et le soutien – un changement qui devrait permettre d’accroître l’autonomie institutionnelle. Telle est la composante déterminante de la réforme. Le gouvernement slovaque prône l’autonomie pour ses universités depuis des années, mais il continue à contrôler leurs budgets jusque dans les moindres détails.
En même temps, certains pays comme les Pays-Bas, la Finlande, la Suède et le Royaume-Uni, attribuent une partie plus importante de leurs fonds en fonction de la performance de leurs universités. Un nombre accru d’États membres discutent de l’introduction de droits d’admission. Les universités européennes veulent de plus en plus attirer des étudiants capables de financer leurs études et de payer des droits rémunérateurs. Une étude du GMAC a identifié un peu plus de 1 500 programmes de master enseignés en langue anglaise pour l’année académique 2003-2004 en dehors du Royaume-Uni. La plus forte concentration se situe dans les pays nordiques et aux Pays-Bas : ceux-ci offrent 448 cours, contre seulement 37 en Italie.
Les universités traditionnelles font face à une concurrence croissante de la part d’institutions à but lucratif, en particulier en Europe centrale et orientale, en Grèce et en Espagne. Elles proposent souvent une gamme étroite de formations, comme la gestion, exploitant au mieux l’insuffisance de l’offre dans le système national d’enseignement supérieur.
En Pologne, par exemple, devant une demande en accélération rapide, le nombre d’institutions privées d’enseignement supérieur est passé de 3 en 1990 à 280 en 2004, dont près de 60 à Varsovie. Leur recrutement en 2004 s’élevait à 510 000 étudiants, soit près de 30% de tous ceux qui suivent un enseignement universitaire .
Dans d’autres pays, des systèmes excessivement rigides de sélection et d’enseignement ont ouvert un fossé que ces nouveaux acteurs peuvent combler. La croissance des institutions à but lucratif aux États-Unis – comme l’université de Phoenix qui a investi fortement dans les contenus en ligne, la pédagogie et les mesures d’évaluation – permet d’imaginer quel champ s’ouvre en Europe à ce type d’enseignement.

Comment améliorer le niveau de la recherche en Europe ?

Malgré le large écart qui les sépare en termes des dépenses totales de R&D, l’Union européenne et les États-Unis investissent chacun à peu près le même montant dans la recherche au sein des laboratoires universitaires, soit environ 30 milliards de dollars par an. Mais les résultats sont très différents. Les universités européennes ont des résultats raisonnablement bons pour certains indicateurs. Mais pour certaines raisons, elles atteignent rarement les hauts niveaux atteints par les meilleures de leurs homologues américaines.
Le financement de la recherche américaine est dirigé vers les meilleures institutions. La plupart des financements publics aux États-Unis sont alloués en réponse à des offres compétitives des chercheurs. Dans de nombreux endroits d’Europe, il est distribué au compte-gouttes sur la base d’autres critères comme la taille d’une université concernée. Un montant disproportionné de la recherche européenne concerne des disciplines classiques telles que la chimie. Les États-Unis sont plus flexibles en transférant les efforts de recherche vers des secteurs en croissance comme les biosciences et vers le soutien à la recherche multidisciplinaire. Le financement américain tend aussi à suivre le chercheur au lieu d’être alloué à une institution particulière. Enfin, les universités américaines ont le pouvoir de décider où elles veulent investir leurs ressources et – si nécessaire – les réduire. Les universités dans la plupart des pays européens manquent de l’autonomie nécessaire pour prendre des décisions aussi déterminantes, à l’exception de quelques-uns comme le Royaume-Uni et la Suède.
Un problème sous-jacent tient à ce que les ressources déployées par l’Union européenne pour soutenir la R&D sont d’échelle modeste et non dirigées d’abord vers la recherche d’excellence. Un rapport de la Fondation européenne pour la Science concluait que les mécanismes de financement de l’Union européenne étaient souvent perçus comme dirigés vers la recherche appliquée plutôt que vers la recherche-frontière : les programmes cadres de l’Union européenne visaient à accroître la compétitivité industrielle plutôt qu’à découvrir de nouveaux fondements. Ils manquaient aussi de répondant devant un monde de la recherche en rapide évolution et étaient biaisés par la nature du financement lié à la conduite des politiques. Enfin, ils sont complexes et encombrants : certains chercheurs disent que le temps pris pour postuler à un financement européen n’en vaut tout simplement pas la peine .
Ces défauts ont conduit la Commission à lancer une nouvelle initiative très importante : le Conseil européen de la recherche (CER). Le CER devra être capable d’accorder un financement à toutes sortes d’instituts de recherche publics ou privés et pas seulement aux universités. Mais on s’attend à ce que la plupart des financements aillent vers la recherche la plus en pointe des départements universitaires et à ce que les subventions de le CER servent alors à distinguer l’excellence. Le fait que les financements soient distribués de manière concurrentielle devrait avoir un effet d’entraînement sur la recherche européenne dans son ensemble : les pays « perdants » s’engageront probablement dans un sérieux examen de conscience.
Une fois mis en place, le CER attribuera des fonds en réponse à des offres compétitives de toute l’Europe. Il prendra ses décisions indépendamment des hommes politiques, signifiant ainsi que les dotations seront attribuées seulement sur la base de l’excellence évaluée par les pairs. Comme la National Science Foundation américaine, sa mission sera de garantir que les meilleurs projets scientifiques sont développés indépendamment de tout critère géographique. Un élément déterminant dans le succès des projets est que leur financement sanctionne une activité existante déjà significative en R&D. Si l’argent donné venait seulement compléter d’autres budgets de recherche, le CER aurait un impact beaucoup plus modeste sur l’organisation de la recherche en Europe.
La création du CER devrait apporter au moins deux principaux changements. D’abord, le système devrait démontrer les bénéfices d’une allocation des financements sur la seule base de l’excellence. Pendant deux décennies, les universités britanniques ont reçu ainsi l’essentiel de leurs subventions de recherche – avec les résultats que l’on connaît. Si un tel processus de financement était adopté – au moins partiellement – à travers l’Europe, les universités européennes auraient sans doute plus de chance de pouvoir devenir des centres de recherche de niveau mondial. De surcroît, les décisions du CER soulèvent inévitablement des questions quant à l’efficacité des politiques scientifiques nationales : cela n’a pas de sens pour un scientifique de jouer contre son homologue alors qu’il devrait s’associer à lui.

Une nouvelle étape : quelques recommandations

Pour les universités

Toutes les universités doivent développer des actions de lobbying de manière plus énergique afin d’accroître leur financement d’ensemble. Elles ont aussi besoin de réaliser des réformes dans le cadre légal et politique existant. Par exemple, la plupart des universités britanniques ont adhéré à un code de bonne gestion, qui définit en termes larges le rôle des instances de direction et les principes généraux orientant leurs structures et leurs procédures. Ce fut le cas en particulier pour Oxford et Cambridge, qui ont su adapter leurs anciennes structures pour répondre aux exigences d’aujourd’hui, et préserver ainsi leur excellence.
La plupart des universités européennes se situent aussi loin derrière leurs consœurs américaines en termes de gestion des ressources humaines. Elles ont besoin d’augmenter leur capital humain, en termes qualitatifs et quantitatifs, en attirant, développant et conservant leurs talents dans les carrières de l’enseignement et de la recherche. Elles doivent introduire des procédures plus ouvertes, transparentes et concurrentielles. Par exemple, elles doivent signaler publiquement les vacances de postes, autant que possible sur le plan international, au moins en ce qui concerne les présidents d’université, les doyens, les professeurs et les chercheurs.
Les universités doivent tirer davantage profit des collaborations croisées, en particulier avec le monde des affaires. Construire des réseaux entre les départements de recherche ayant des compétences complémentaires, ce qui serait hors d’atteinte pour une institution prise isolément, est vital.

Pour les gouvernements

Chaque gouvernement en Europe doit décider au niveau adéquat les investissements dans le système d’enseignement supérieur et de manière à ce que les coûts soient partagés entre les secteurs public et privé. Certes, cela implique de faire un choix entre les différentes priorités auxquelles il doit faire face. Mais un gouvernement qui ne peut pas présenter un programme crédible d’investissements de près de 2% de son PIB dans l’enseignement supérieur ne peut prétendre construire une économie fondée sur la connaissance.

Le paiement des droits d’inscription

Le point de départ est que l’accès gratuit à l’enseignement supérieur ne garantit pas par lui-même l’égalité d’accès et le meilleur taux d’accueil. Partout en Europe, il existe une priorité dans l’enseignement en faveur des classes moyennes. La plupart des études universitaires n’ont guère montré d’effets négatifs en cas d’accès payant à des programmes bien calibrés. Les recrutements d’étudiants en Autriche ont diminué la première d’année après l’introduction de droits d’inscription (admettons-le, modestes), mais dès la deuxième année, leur nombre est revenu à son niveau antérieur.
Une partie de l’argent provenant des droits doit être utilisée pour soutenir les étudiants défavorisés. Cependant, le remboursement des prêts étudiants doit être lié aux revenus que les étudiants peuvent espérer toucher dans les années qui suivent leur diplôme. Les promesses gouvernementales d’augmenter la participation des universités au financement de l’aide destinée aux catégories sociales défavorisées seront sans valeur si les institutions manquent d’équipements et des moyens pour attirer une équipe universitaire qualifiée. Si les gouvernements ne s’engagent pas à leur côté, leurs universités risquent de seulement répartir les fonds de façon différente, au détriment de l’encadrement des étudiants.

Accorder plus d’autonomie

L’action des gouvernements doit être de définir la direction stratégique de leur système universitaire et fixer des objectifs en termes de qualité et d’efficacité pour chacune de leurs universités. Quant à elles, les universités doivent être responsables de la gestion de leur personnel et de leurs étudiants, de la définition de leurs programmes en harmonie avec les priorités approuvées, afin de gérer leurs ressources de la manière la plus efficace possible et les allouer d’une manière telle qu’elles confortent leur force. Certains pays, notamment dans l’Europe du Sud, ont un long chemin à parcourir avant d’atteindre de tels objectifs.
Les gouvernements doivent être prêts à apporter des financements limités pour aider à construire des ponts entre les campus universitaires et le milieu des affaires. Le Royaume-Uni est un exemple de bonne pratique dans ce domaine. Les britanniques dépensent aujourd’hui 100 millions de livres par an pour la commercialisation de la recherche universitaire. Cet argent a provoqué un vrai changement de culture sur les campus, devenus plus désireux que par le passé de s’associer avec des partenaires commerciaux.
Les gouvernements doivent aussi étudier dans quelle mesure leur régime de propriété intellectuelle constitue ou non une barrière à de tels transferts de connaissance : il coûte beaucoup plus cher de transférer des connaissances de l’université à l’industrie en Europe qu’aux États-Unis.

Intéresser le milieu des affaires

La mise en place d’incitations claires pour la participation des entreprises au financement de l’enseignement supérieur pourrait amener un partenariat nouveau et mutuellement bénéfique. Le soutien des entreprises aux universités a trop souvent été assimilé à de la philanthropie plutôt qu’à un investissement. Les liens avec les affaires ne doivent pas être réduits aux universités d’élites et au financement de programmes de recherche fondamentale. Aux niveaux local et régional, l’association des universités et des entreprises peut produire des bénéfices significatifs en termes d’application de la recherche et de programmes spécifiques de formation et de perfectionnement des cadres.

Pour l’Union européenne

L’Union européenne doit concentrer ses efforts sur trois grands secteurs afin d’accroître la qualité de l’enseignement supérieur en Europe. Elle doit notamment agir comme un catalyseur du changement et promouvoir l’échange de bonnes pratiques entre les États membres. Cela nécessite d’établir des comparaisons à partir desquelles chaque unité de formation et de recherche peut s’évaluer. Elle doit encourager non seulement le développement des universités de niveau mondial mais aussi aider à l’émergence de l’excellence régionale et locale, en particulier dans les nouveaux États membres. Il lui faut s’assurer aussi qu’il y a suffisamment de compatibilité entre les différents systèmes nationaux et les régulations nécessaires au libre échange des personnes et des idées. Elle doit également créer les incitations financières et donner un appui aux étudiants et aux universitaires pour circuler à l’intérieur de l’Union.
Le projet de Conseil européen de la recherche est un premier exemple de ce qui doit être fait sous le premier chapeau. La proposition de la Commission de créer un Institut européen de technologie (IET) est plus discutable. L’IET pourrait représenter une déviation à un moment où l’Union a besoin de se concentrer sur la réforme de l’enseignement supérieur plutôt que de créer de nouvelles institutions. Il y a eu plusieurs tentatives sérieuses au cours des cinquante dernières années pour créer une « université européenne » et, dans une large mesure, elles n’ont pas résisté aux rivalités nationales. Il est difficile de voir pourquoi le projet d’IET ne connaîtrait pas le même sort. Une telle institution serait très coûteuse et prendrait des années pour s’installer. Le projet pourrait donner lieu à des tentative de lier les universités dans un système centralisé, alors que des efforts sont effectués pour leur donner plus d’indépendance et de liberté. L’Union européenne devrait d’abord faire ce qui est en son pouvoir pour renforcer les meilleures universités qui existent déjà en Europe.
Quoi qu’il en soit, il existe une tension entre le besoin de soutenir une recherche de niveau mondial – qui devra nécessairement être circonscrite à un nombre limité d’universités – et l’enjeu politique, culturel et économique de l’expansion à travers toute l’Union européenne d’excellentes universités. Les nouveaux États membres en particulier ont besoin de toute l’aide possible pour développer leurs systèmes d’enseignement supérieur. À l’avenir, les cofinancements et les prêts à long terme du budget de l’Union et de la Banque européenne d’investissement devront être dirigés vers les constructions et la création de programmes de formation. Les États membres doivent aussi faire pleinement usage de tous les instruments financiers de l’Union pour développer leur secteur de la connaissance.

Encourager l’échange d’expériences entre pays

L’Union européenne pourrait aussi faire plus pour encourager l’échange de bonnes pratiques. Cela serait particulièrement utile dans le domaine de la direction et de la gestion. Pour ne prendre qu’un petit exemple, elle pourrait publier un commentaire annuel comparant la qualité du reporting financier dans les universités européennes. Il n’y a pas une approche unique clés en mains de la direction d’un établissement, mais quelques principes généraux sur ce qui conduit ou non aux meilleurs résultats. De manière analogue, l’Union européenne peut aider à abaisser les coûts de transfert de la propriété intellectuelle des laboratoires de recherche vers l’industrie, qui sont actuellement quatre à cinq fois plus élevés qu’aux États-Unis. Les États membres peuvent apprendre beaucoup les uns des autres sur la manière de développer des politiques de propriété intellectuelle, qui encouragent la recherche universitaire et abaissent les barrières entre les laboratoires et les entreprises. Après de nombreuses années de frustration et d’échecs, il est temps de parvenir à un accord sur un système européen de brevet.
Le second domaine large de responsabilité de l’Union européenne concerne la reconnaissance mutuelle des qualifications et des compétences – et ici Bruxelles doit avancer délicatement. Le processus de Bologne est piloté au niveau national et serait arrêté sur sa lancée par une tentative d’imposer autoritairement des standards de qualité à partir du centre. Des réseaux d’agences d’assurance qualité ont été mis en place – chacun couvrant un pays ou une discipline particuliers – sur la base d’un accord général sur les critères requis pour la reconnaissance de qualification académiques par-delà les frontières européennes. C’est aussi dans l’ensemble l’approche adoptée par le processus de Bologne.

Faire en sorte que les étudiants et les enseignements bougent

Enfin, l’Union européenne doit redoubler d’efforts pour encourager les universitaires et les étudiants à se déplacer à travers l’Europe. Une mobilité accrue apportera deux bénéfices significatifs au système européen d’enseignement supérieur. D’abord, elle va renforcer la concurrence entre les universités, les meilleurs esprits étant attirés par les meilleures institutions. Ceux qui se trouveront eux-mêmes exclus – à un niveau institutionnel ou national seront obligés de s’en prendre à eux-mêmes. Le second bénéfice sera que les chercheurs d’excellence pourront y puiser l’occasion de travailler avec leurs pairs, où qu’ils soient, et c’est ainsi que les grands départements de recherche sont bâtis.
Ainsi, l’Union européenne doit renforcer ses propres dispositifs, comme le programmes Marie Curie pour les chercheurs et Erasmus pour les étudiants et leurs professeurs. L’Union européenne doit aussi encourager l’attribution des aides financières aux étudiants à travers les États membres et pas seulement aux ressortissants de chacun de ceux-ci, surtout au niveau master, et favoriser un débat sur le partage de la charge d’éducation des étudiants qui proviennent des autres États de l’Union.

Propos d’étape

Le défi de l’Union européenne est de tirer parti des forces de l’Europe pour résoudre ses problèmes. Elle doit se concentrer sur quatre principes.
Le premier est de privilégier la diversité et non la conformité. L’Europe a besoin de tous les types d’institutions d’enseignement supérieurs : des établissements offrant des enseignements tout au long de la vie, des écoles de commerce, des universités d’enseignement, des outils de spécialisation dans des recherches d’importance régionale et des universités où s’effectue une recherche de qualité mondiale. De nombreuses universités européennes estiment que ce qui les sépare du statut de Harvard n’est qu’une grosse liasse d’argent. Mais elles doivent se concentrer sur leurs forces respectives. Un tel esprit de diversité et d’indépendance doit se prolonger dans de nouveaux liens, partenariats et, si nécessaire, regroupements. La fusion entre l’Université de Manchester et l’Institut de science et de technologie de l’Université de Manchester, aidée par des financements publics substantiels et avec l’objectif avoué de devenir l’une des 25 universités de tête d’ici dix ans, est un exemple remarquable du type d’ambition qui peut se développer en Europe.
Le deuxième principe concerne l’élévation des critères de comparaison et des ambitions. L’absence d’incitation au succès et de pénalisation de l’incompétence a miné la qualité de l’enseignement supérieur dans certaines parties de l’Europe. Les pays de l’Union européenne doivent faire plus, non seulement pour reconnaître et récompenser l’excellence, mais aussi pour identifier et corriger les mauvaises performances. Les institutions qui échouent peuvent devoir fermer en dernier ressort, alors que celles qui réussissent doivent être récompensées par l’attribution d’une part plus importante des ressources disponibles. Mais ce n’est pas un jeu à somme nulle : un système d’enseignement dynamique devrait être moins enclin à gâcher ses ressources.
Le troisième principe est celui du bon pilotage des institutions, ce qui signifie simplement une structure de gestion où les rôles et les responsabilités sont clairement définis. Il suppose à la fois la liberté et l’obligation de rendre compte, condition pour un financement accru des secteurs public et privé. C’est la responsabilité des politiques d’engager un tel changement car les universités ne peuvent réformer leur mode de fonctionnement sans un soutien politique.
Enfin, il faut un financement adéquat. La promesse d’un enseignement supérieur à un nombre toujours plus grand d’étudiants va provoquer une terrible déception si elle n’est pas accompagnée de nouvelles ressources. Dans un marché global, les meilleurs étudiants et professeurs iront là où les ressources seront et ne peuvent accepter l’indifférenciation. Alors, les standards d’enseignement et de recherche déclineraient. L’investissement du secteur privé dans le domaine de la recherche serait dirigé encore plus fortement vers les institutions américaines. Des financements additionnels significatifs provenant des contribuables sont peu vraisemblables, compte tenu des multiples pressions à la baisse des dépenses publiques. Il existe toutefois une autre source de financement. Ceux qui bénéficient de l’enseignement supérieur doivent se préparer à payer au moins en partie pour le service qu’ils retirent. Les entreprises aussi gagnent à un enseignement supérieur développé et doivent être encouragées à investir dans l’enseignement et dans la recherche. Les gouvernements, comme l’Union européenne, peuvent aider à aiguiller les fonds existants plus efficacement.
Pour de nombreux pays de notre continent, les universités européennes ont fortement contribué à la qualité de la vie et à la performance économique. Avec l’intensification de la concurrence mondiale, leur rôle n’a jamais été aussi important.

Traduit de l’anglais par Nicolas Tenzer