L’enseignement supérieur : une nouvelle guerre des étoiles

L’enseignement supérieur : une nouvelle guerre des étoiles

Bernard Ramanantsoa

Nous assistons, ces jours-ci, à un apparent réveil collectif sur les enjeux de l’enseignement supérieur. Tant mieux, il était temps. Mais ce réveil ne prend pas toujours les meilleures formes : on parle le plus souvent de réformes de structures et de changements de gouvernance comme si l’on voulait s’épargner une douloureuse prise de conscience : il faut investir massivement pour rattraper le retard accumulé et se hisser au niveau des pays les plus compétitifs. Deux hypothèses peuvent expliquer ce déni du défi majeur que doit relever notre enseignement supérieur. Chez certains analystes, on est surpris de la faiblesse de leur analyse stratégique du problème et de sa complexité : le choc provoqué par le classement de Shanghai a certes atteint notre fierté nationale, mais sait-on vraiment quelles lacunes il révèle et ce que cela signifie au niveau du pays ? Sait-on quel doit être l’objectif d’un enseignement supérieur national performant et d’ailleurs sait-on clairement quels sont les vrais critères de performance ? Pour d’autres, on sent bien que la période préelectorale est une aubaine pour noircir encore le tableau, ressortir de vielles lunes idéologiques et tenter de renforcer des positions sociales ou politiques : laisser entendre que l’« on peut faire mieux avec moins de moyens que les autres » revient à entretenir l’illusion que tout n’est question que d’organisation et surtout qu’on pourra éviter de faire, au niveau national, des choix drastiques.
L’objet de cet article est de proposer – modestement une analyse de l’environnement concurrentiel des institutions de l’enseignement supérieur et de tenter de dégager les facteurs-clés de succès .

L’univers concurrentiel : à quoi joue-t-on ?

Les discours circulants font la part belle à la mondialisation. C’est à la fois vrai et faux en ce qui concerne l’enseignement supérieur. Dans la plupart des pays développés et dans les pays comme la Chine et comme l’Inde, on peut schématiquement distinguer deux catégories d’établissement, peut-être trois : ceux qui « jouent » dans la concurrence mondiale, ceux pour qui le champ concurrentiel est national, et peut-être, si cela a encore un sens, ceux qui ont un statut régional. Si l’on ose la métaphore, il y a en fait deux divisions, avec, bien sûr, dans chacune d’entre elles, des institutions mieux placées que d’autres, certaines qui progressent, d’autres qui sont « reléguables ». Il plait à tout le monde de faire croire que toutes les universités ont le même statut et que toutes les business schools peuvent avoir la même ambition. Cela occulte la réalité. On ne peut évidemment pas mettre dans la même catégorie la Harvard Business School ou l’INSEAD et une « petite » école de commerce française. Ce n’est pas parce que, dans les deux cas, on parle de mondialisation, qu’on y enseigne la finance (forcément) internationale, qu’on peut raisonnablement penser qu’on « joue dans la même cour ». Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de porter un quelconque jugement de valeur. Seulement, les « acteurs » de la première division doivent avoir pour objectif d’être, à l’échelle mondiale, meilleurs que leurs « concurrents », tandis que les seconds ont d’autres missions, notamment de participer à l’aménagement du territoire. Avoir des centres universitaires et des grandes ou moins grandes écoles d’ingénieurs et de commerce dans toutes les villes de France est révélateur de cet objectif apparemment atteint. Mais c’est parce qu’on a trop longtemps privilégié, en France, le deuxième objectif que l’on découvre aujourd’hui que nous avons peu de champions internationaux peu mais pas zéro, notons le avec force, nous y reviendrons.
Nous parlons de « concurrence » et de « stratégie ». Cela choque de moins en moins et heureusement ! En particulier si l’on se focalise sur ce que nous avons appelé « la première « division ». Mais avant d’aller plus loin, rappelons pourquoi cette « première » division » existe et pourquoi il est important pour un pays d’y être représenté. Il s’agit d’une question de compétitivité nationale. On oublie trop souvent ce point en France, et quand on en parle, on oublie que comme pour tout facteur de compétitivité, la règle de base est l’investissement. C’est pour cela qu’un pays qui n’investit pas, aujourd’hui, massivement dans son enseignement supérieur hypothèque sa compétitivité pour les années à venir . C’est pour cela que s’est créée cette division. Nombreux sont les pays (les États-Unis, bien sûr, mais aussi Singapour qui en a fait un axe majeur de sa politique économique, et aujourd’hui la Chine et l’Inde) qui ont compris qu’il y allait de leur avenir et qui investissent dans ce domaine pendant que nous nous endormons ou que nous nous noyons dans de faux débats. Ainsi, un étudiant français compte 11% de moins qu’un étudiant de l’OCDE, nous investissons dans l’enseignement supérieur 1,1% de notre PIB, alors que les États-Unis y investissent 2,3% du leur !

L’importance de la recherche…et du taux d’encadrement

Quelles sont alors les règles du jeu de cette compétition internationale ? Tout d’abord, être capable d’attirer les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants ; cela va ensemble dans une sorte de cercle vertueux. Aux niveaux master et doctorat, les meilleurs chercheurs recherchent la confrontation avec les meilleurs élèves et réciproquement ; c’est la qualité scientifique d’un corps professoral qui attire avant tout les meilleurs étudiants dans une institution. On peut le regretter mais, notamment parce qu’elle n’est pas mesurable à l’échelle planétaire, la « qualité pédagogique » du chercheur attire moins que sa réputation scientifique, l’idéal étant bien sûr qu’il allie au plus haut niveau les deux compétences.
Dans la « première division », la recherche est un élément non négociable et il faut un minimum significatif de publications reconnues comme internationales par la communauté scientifique. On peut regretter les choix qui sont faits et l’on peut déplorer que le « champ » soit dominé par les Anglo-Saxons, mais si l’on refuse de jouer ce jeu, on est certain d’être exclus. Ceux qui prétendent trouver une source de différenciation dans la « non-recherche » ou dans une recherche ne respectant pas les standards internationaux se condamnent à la deuxième division et à une différenciation par le bas. Les systèmes d’accréditation confortent cette règle. Tous les établissements, universités ou grandes écoles, qui souhaitent une accréditation internationale se trouvent dans l’obligation d’investir dans la recherche selon les canons internationaux. Du coup, les systèmes d’accréditation ont obligé certaines écoles de gestion à recruter massivement des professeurs à plein temps, consacrant une part significative de leur temps à publier dans les revues internationales… ce qui coûte, il est vrai, très cher !
On voit bien qu’il est illusoire de se contenter d’une analyse nationale. Les meilleurs chercheurs (et concomitamment les meilleurs élèves) sont aujourd’hui mobiles… et volatiles. Ils vont là où « ça se passe », eux-mêmes acceptant un jeu concurrentiel entre eux. On comprend aisément que l’enjeu est d’avoir les moyens de recruter les meilleurs talents. Rappelons seulement qu’un jeune professeur de finance coûte aujourd’hui 150 000 euros, auxquels il faut ajouter le coût de son environnement de recherche, et il n’enseigne que 90 heures par an, pour pouvoir consacrer le maximum de temps à ses recherches. Ce sont les normes mondiales et c’est le tarif pour attirer les meilleurs professeurs du monde. Une fois que l’on a réussi à les attirer, ils mettent HEC en concurrence avec la London Business School à Londres, avec la Rotterdam School of Management et avec les meilleurs Américains qui sont en fait ceux qui fixent globalement les tarifs. L’autre problème est de les garder. Cinq ans après leur arrivée, un tri s’est fait entre ceux qui ont bien publié et ceux qui ont moins publié. Le monde entier fait aux premiers des propositions mirobolantes et le risque pour les « institutions les plus faibles » est de les voir partir alors qu’elles ont investi pendant cinq ans. C’est un changement radical par rapport à la situation d’il y a dix ans. Un professeur était alors professeur à Londres, à HEC ou à Stanford. Désormais, il est professeur de finance et il est prêt à se placer là où sont les propositions. Il y a donc un vrai marché, c’est-à-dire une vraie concurrence.
On voit aussi pourquoi cela est directement lié à la compétitivité d’un pays. Les retombées de la recherche vont d’abord profiter au pays d’accueil, mais un étudiant diplômé dans un pays et satisfait des études qu’il a accomplies devient ensuite un ambassadeur efficace de ce pays, de son économie et de sa culture. En termes de compétitivité, il faut exporter notre enseignement supérieur, c’est-à-dire attirer les meilleurs.
Mais on l’oublie trop souvent, un autre critère est, implicitement ou explicitement, le taux d’encadrement, c’est-à-dire le ratio nombre de professeurs/nombre d’élèves. Il est un reflet de la qualité de l’enseignement. Il est surprenant que, quand on parle de regroupement d’universités ou de grandes écoles, on « oublie » ce facteur. Caricaturalement, fusionner toutes nos universités et toutes nos écoles dans un ensemble intitulé « Université France » placerait probablement celle-ci dans un bon rang du classement de Shanghai, mais ne résoudrait rien et ne tromperait pas grand monde : c’est méconnaitre, en particulier un des grands critères des systèmes d’accréditation internationaux. À la Harvard Business School, il n’y a que 2 000 élèves, mais il y a 220 professeurs pour les encadrer. Avec ce nombre d’enseignants-chercheurs, cette école peut à la fois avoir la taille critique en termes de recherche, rester « manœuvrable », c’est-à-dire réactive, et assurer une qualité pédagogique de haut niveau. D’ailleurs, si la fusion permettait des résultats vraiment performants, le MIT, Harvard et la Boston University auraient fusionné depuis longtemps. Aujourd’hui, même pour les établissements apparemment les mieux dotés, le retard selon les normes internationales est criant. Il faut recruter et former des enseignants-chercheurs.

Une standardisation à respecter

Une autre série de critères concerne les standards internationaux des programmes. Nous avons déjà parlé des critères en termes de recherche ; nous assistons aussi à une standardisation des formats et des caractéristiques des programmes. Pour rester dans le domaine de la gestion, on sait que le MBA est un produit mondial, avec des normes acceptées par à peu près tout le monde et notamment par la seule accréditation internationale, l’AMBA : c’est le cas en particulier du temps minimum d’expérience en entreprise exigé des candidats : trois ou quatre ans, avec une tolérance pour 10 % des étudiants. Ces normes s’imposent aux acteurs qui sont réellement dans la concurrence mondiale. Ce n’est qu’une fois ces normes respectées que chacun peut commencer à se différencier. Et là, on le sait, le fait d’être Français peut se révéler une grande force : il existe un marché pour de vrais MBA qui valorisent des différences : le fait d’être un des meilleurs MBA européens en est une. Avoir 80 % d’étudiants étrangers en est une autre. Et avoir des cours intellectuels sur l’épistémologie ou sur l’éthique en est une troisième. Nous devons montrer nos différences et capitaliser sur elles, mais pour cela, encore faut-il accepter la concurrence… et être acceptés par elle.
La formation continue l’executive education est aussi un produit mondial. Là encore, les entreprises ne nous disent pas : « Nous apprécions votre spécificité française, nous allons vous confier nos projets de formation continue ». Beaucoup d’entreprises françaises pensent même : « Il faut montrer que nous sommes internationaux, donc nous allons à la London Business School ». Il faut que les « produits » soient conformes aux standards. On voit bien que ceci peut être un handicap pour des établissements français. On peut néanmoins le surmonter : une solution réside dans nos alliances, qui peuvent s’établir sur le court ou le long terme – ainsi HEC a passé des alliances avec Oxford, New York University et la London School of Economics par exemple.
Et ne nous trompons pas : nos grandes écoles sont prises dans ce « tourbillon » de normalisation. Les accords de Bologne leur imposent de jouer la carte des standards européens : la notation, avec les ECTS (système européen de transfert et d’accumulation de crédits), la durée et l’appellation avec le grade de master. Celles qui ne veulent pas ou ne peuvent pas jouer ce jeu qui implique des productions significatives en termes de publications scientifiques sont condamnées au mieux à un marché de l’emploi très local.

Ne pas oublier les entreprises

Le recrutement par les grandes entreprises est le troisième aspect de la mondialisation qui s’applique à ce secteur. Les grandes entreprises recrutent de plus en plus de façon mondiale. La bonne nouvelle est que, de ce fait, les grandes entreprises américaines viennent faire recruter en Europe. Mais certaines entreprises françaises ont aussi déplacé leur recrutement : elles continuent à recruter en France, mais vont aussi recruter dans les autres grandes institutions européennes, voire mondiales. L’interpénétration avec le monde professionnel doit donc être une autre exigence. Au-delà de ce que font déjà depuis longtemps les écoles et de plus en plus d’universités (stages, appui des corps professoraux permanents par des enseignants associés ou vacataires poursuivant leur activité en entreprise), il faut que nous créions des chaires d’entreprises et des fondations. Ces structures permettent certes de trouver des financements mais plus important elles permettent, en respectant l’identité de chacun, de faire interagir au quotidien et sur de longues périodes les différents acteurs.
Un autre critère d’évaluation des professeurs par les étudiants est aux États-Unis leur capacité à placer leurs étudiants sur le marché. Cela ne compte pas dans l’université française et c’est inacceptable, en particulier, mais pas uniquement au niveau doctoral : un professeur doit placer ses étudiants. Dans la culture universitaire américaine, cette idée est très présente. Les professeurs y consacrent une énergie considérable parce qu’il en va de leur responsabilité et de leur réputation. Les étudiants connaissent les professeurs qui placent leurs étudiants ou non et font leur choix en conséquence. Cela renvoie évidemment à la sélection des étudiants : un très mauvais étudiant est impossible à placer, mais en général, s’il est très mauvais, il n’est pas pris dans les meilleures écoles.

La culture de l’évaluation

Enfin, il est primordial, pour les meilleures de nos institutions, de se confronter à la comparaison internationale. Il nous faut pour cela développer une culture de l’évaluation. Dans cette perspective, les accréditations internationales, comme les classements internationaux, sont stratégiques. Ils ont pour intérêt essentiel de permettre de se mesurer aux standards internationaux et ensuite d’exister dans la carte concurrentielle mondiale. Les universités devront accepter d’affronter cette épreuve : celles qui l’ont déjà fait en sont fort satisfaites. Rester dans « le cocon » français sera fatal, même si c’est de mort lente. À ne pas accepter cette confrontation, nous donnons en plus, collectivement l’image d’une nation frileuse et peu attractive pour les meilleurs élèves et les meilleurs professeurs.

L’importance de l’image et de la marque

On constate aisément qu’au nom de chaque pays est désormais attachée l’image de ses pôles d’excellence intellectuelle, de ses universités et de ses centres de recherche. On ne peut donc dissocier l’image de la France de celle de ses meilleures institutions d’enseignement et de recherche. La marque de celles-ci, c’est pour partie la marque France, comme porteuse d’une culture vivante et porteuse d’avenir et d’attractivité mondiale.
Il est frappant de voir comme la mondialisation pose des problèmes nouveaux aux institutions d’enseignement voulant être des acteurs mondiaux et qui, jusque-là, en étaient préservées. Elles doivent se penser comme des marques car de toute façon leur marché est désormais mondial, et plus on est loin, moins la connaissance physique du pays et a fortiori de l’institution d’enseignement existent. Seule subsiste la réputation : une aura attachée au nom capable de faire venir des professeurs, des étudiants et des managers du monde entier pour y parfaire à grand coût leur curriculum.
Cette internationalisation de la marque est révélée par des « juges mondiaux » qui ont fait adopter leurs évaluations, devenues des classements ou des systèmes d’accréditation qui s’imposent. Il en va de nos universités et de nos grandes écoles comme de nos vins. Nous avons cru avoir le meilleur vin du monde. Mais pour les grands classements mondiaux, en général anglo-saxons, la course est beaucoup plus ouverte. On n’hérite plus de son rang ; il faut le conquérir.
Ces évaluateurs définissent les critères objectifs de leurs jugements : en cela, ils exercent une influence sur les produits et les processus. Nous pensons, dans le champ de la gestion, à plusieurs classements nationaux et surtout internationaux qui peuvent très rapidement faire ou défaire une réputation auprès des lecteurs mais surtout auprès des candidats, de la communauté académique et des recruteurs. L’impact des classements du Financial Times et, dans une moindre mesure, de Business Week n’est plus à démontrer. Tout le monde, en France aussi, en particulier les dirigeants d’entreprise, lit ces classements et s’y réfère. La pression des parties prenantes – les élèves, les anciens, les tutelles, les entreprises – est très forte. Ainsi, certaines années, un tiers des directeurs des écoles de commerce françaises ont été remerciés, et c’est souvent parce que les classements de leur école n’étaient pas jugés suffisamment bons. Ce phénomène est amplifié par les systèmes d’accréditation, EQUIS (European Quality and Improvement System), l’AACSB (American Assembly of Collegiate Schools of Business) et l’AMBA (American Master in Business Administration).
La marque université ou école se bâtit par ses produits : elle ne jouit pas de grandes campagnes de communication qui inonderaient les médias. L’argent fait défaut, et celui des entreprises mécènes est plutôt investi dans des chaires qui font avancer un domaine. En revanche, ses ambassadeurs sont la qualité et la réussite de ses étudiants, d’où l’importance de la sélection et du nombre critique d’étudiants par promotion. Ce sont aussi les publications des professeurs dans les meilleures revues scientifiques ou de gestion, comme la capacité d’influencer la pensée managériale de façon durable. Le professeur Philip Kotler a fait connaître la Northwestern University comme une Mecque mondiale du marketing ; Michael Porter a renforcé le statut de la Harvard Business School. Contribuent aussi à la réputation les missions internationales d’ingénierie pédagogique pour le compte des plus grands groupes.
Le défi pour les quelques marques françaises aujourd’hui en lice est là : leur combat n’est plus national. Il faut investir sur le marché mondial. On comprend la valeur que représentent certaines marques : la Sorbonne, bien sûr, mais aussi, plus récentes et plus fragiles, l’INSEAD, voire HEC. Avant de jouer avec ces marques, lors de fusions, lors de nouveaux projets pédagogiques ou lors de la mise en place de nouvelles gouvernances, il convient d’y regarder à deux fois, surtout si l’ambition est la reconnaissance internationale. Une nouvelle marque ne s’installe pas en quelques années, aussi « innovante » soit-elle, et les meilleurs se plaisent toujours à rappeler leur ancienneté.

Ne pas se tromper de combat

Les fausses « bonnes solutions »

On comprend pourquoi nous nous insurgeons contre ces voix qui s’élèvent aujourd’hui pour dire que la dualité grandes écoles-universités est « le » handicap pour la visibilité internationale du système d’enseignement supérieur français. Ces professions de foi, qui resurgissent périodiquement, ne résistent en effet pas à une analyse sereine. Ce n’est pas le nombre d’étudiants qui donne de la qualité et de la visibilité à une institution. C’est le nombre de professeurs chercheurs, le taux d’encadrement et la qualité des élèves. Avoir peu de chercheurs ne permet pas d’« exister », il est vrai, mais avoir un faible taux d’encadrement est une garantie assurée… de médiocrité. Sans un corps professoral en nombre suffisant et de très bonne qualité, inutile d’espérer attirer les très bons étudiants. De même, le jeu international conduit inéluctablement à la nécessité pour un pays d’avoir des filières élitistes. Elles existent dans tous les pays et ce sont elles que l’on cite en exemple, notamment dans les classements internationaux. Si l’enseignement supérieur doit concerner le plus grand nombre, il est tout aussi important qu’il y ait, encore une fois aux niveaux master et doctorat, dans notre pays comme dans les autres, des « fers de lance » du système éducatif. Les grandes écoles revendiquent, souvent à juste titre, ce statut mais on oublie aussi de dire avec force que l’université française a également des domaines d’excellence : le droit et l’économie dans certaines facultés, très souvent la médecine et les mathématiques avec nos régulières médailles Fields. De même, on se plait à rappeler de façon lancinante que les universités ne pourraient pas sélectionner. C’est exact si l’on regarde l’admission dans les universités après le baccalauréat et cela devra changer. Mais n’oublions pas qu’ensuite arriver au niveau master et a fortiori au doctorat dans les universités de renom n’est pas une sinécure et n’est pas accessible à tout le monde. Les modes de sélection sont différents certes, mais il faut y voir, avant tout, un respect des différents profils. La vraie question est, pour revendiquer un statut international, de pouvoir sélectionner le plus largement possible, c’est-à dire en France mais aussi à l’étranger. Prenons l’exemple significatif des MBA : une « bagarre » mondiale a lieu entre les meilleurs MBA européens qui tentent d’attirer les meilleurs élèves. Avec les accords de Bologne, le même phénomène se manifeste pour les élèves des meilleures grandes écoles. Ainsi, 25 % des élèves de la grande école HEC sont actuellement étrangers. Cela ira probablement en s’accentuant en raison de la mondialisation du recrutement, qui met déjà HEC en concurrence avec la London School of Economics, avec la Rotterdam School of Management, avec les Italiens et les Espagnols.
L’« absurdité » du dernier avatar de cette opposition rituelle entre universités et grandes écoles est criante : il faudrait faire systématiquement absorber un système qui marche du moins pour les meilleures des grandes écoles , par un système qu’on reconnaît aller mal ! Compte tenu de la dissymétrie, le nouvel ensemble n’aurait guère de chances de conserver le caractère d’excellence des grandes écoles et perdrait, nous y reviendrons, en visibilité internationale. En outre, créer des mastodontes éducatifs n’est pas une solution. La segmentation pertinente n’est plus aujourd’hui de distinguer les établissements suivant qu’ils relèvent de l’université publique ou sont des grandes écoles. À une logique de statut se substitue une logique de métiers : certains établissements développent un corps de chercheurs , avec pour objectif d’être des acteurs internationaux tandis que d’autres, à vocation plus nationale, sont axés sur la délivrance du savoir et l’enseignement. Il convient d’encourager les écoles et universités relevant du même segment stratégique à nouer des partenariats solides ; ceux-ci se transformeront dans certains cas en fusion et certains acteurs voulant « changer de division » y auront intérêt. Mais pour être efficaces ces processus devront être engagés par les chercheurs eux-mêmes.

Une véritable guerre des étoiles

Ne nous trompons pas de combat ! Notre principale faiblesse réside dans les faibles moyens financiers dont nous disposons, si on les compare à ceux des leaders américains et des meilleures institutions européennes. Ne faisons pas comme si tout n’était qu’une question d’organisation et de fusion : on a dit ce qu’il en était. Rappelons-le : nous ne sommes pas au niveau des pays développés et nous n’investissons pas autant que plusieurs pays émergents. On peut « additionner » les institutions ; cela n’« additionne » pas les moyens. Et cela ne va pas s’améliorer : les États-Unis, comprenant l’enjeu mondial en termes de compétitivité et de rayonnement, investissent au niveau des entreprises, des États et de l’État fédéral. Cela leur permet de fixer les standards. Ce sont les meilleures business schools américaines qui fixent les normes de recrutement des jeunes professeurs ; ce sont elles qui ont les moyens d’attirer par des bourses les meilleurs étudiants du monde entier. Dans cette perspective, ils offrent aujourd’hui des bourses sur des critères d’excellence beaucoup plus que sur des critères sociaux. Plus elles mettent de moyens, plus nous devrons en mettre. Il s’agit d’une nouvelle « guerre des étoiles ». Tout fonctionne comme si quelques pays cherchaient à décourager les autres et à les « étouffer ». C’est d’ailleurs là un risque majeur : nous risquons de disparaître de la chaîne internationale par « étouffement », c’est-à-dire sans souffrir et sans sursaut.
Il est donc temps : si nous n’avons pas d’enseignement supérieur, et donc de recherche, compétitifs, nos entreprises ne le seront plus ou quitteront notre pays ; les meilleurs talents iront du coup s’installer ailleurs. Le problème n’est pas, comme on le lit trop souvent, un problème qui concerne les individus. C’est un problème du pays ! Il s’agit pour répondre à cette menace de se mobiliser nationalement ; il s’agit d’une cause nationale. L’État doit investir en priorité dans ce domaine. Ce sera douloureux, car cela implique des réallocations de ressources, car on sait ne pas pouvoir compter sur des moyens supplémentaires. Les entreprises doivent dépasser les discours sympathiques de « bonne citoyenneté » pour aider les établissements les plus compétitifs. Les retombées ne devront pas être mesurées en termes immédiats de retombées : il nous faut retisser un réseau de « savoirs et de connaissances articulés ». Les institutions devront accepter la concurrence et leur autonomie : alors je suis persuadé qu’une hiérarchie se créera, que les meilleurs pourront réclamer encore plus de moyens et que les suiveurs se mobiliseront pour améliorer leurs statuts. Bien sûr, cela signifie qu’il faudra recruter plus de professeurs aux standards internationaux et exiger d’eux des résultats aux standards internationaux également. Enfin, il faudra – cela prendra plus de temps que nous acceptions collectivement que l’enseignement supérieur soit un investissement, auquel doit participer l’individu, quitte à s’endetter.
Nous avons des atouts. Certaines institutions sont reconnues mondialement je ne résiste pas au plaisir de rappeler que HEC est classée première business school européenne par le Financial Times, mais il y a aussi des centres de recherche et des universités. Les entreprises ne demandent qu’à se rapprocher encore des universités come elles le font déjà avec les grandes écoles. Nos meilleurs élèves reçoivent des formations reconnues à l’étranger. Il nous faut capitaliser sur ces atouts, investir beaucoup plus et affronter le vent du large. Bien sûr qu’il nous faut préserver notre identité, mais pour cela il nous faut avant tout être reconnus dans la concurrence mondiale.
Nous ne voudrions pas que les adjurations – aussi légitimes soient-elles à une meilleure gouvernance des uns et des autres ou à des fusions vécues comme la solution-miracle nous fassent oublier les priorités immédiates. En tout premier lieu, il nous faut croire en nos atouts, c’est-à-dire ne pas casser ce qui marche et investir massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche. Toutes les comparaisons internationales devraient nous paniquer. Il y va de la compétitivité de notre pays