Brèves (23)

Brèves

Giuseppe ALBERIGO (dir.), Histoire du concile Vatican II, V. Concile de transition, Paris et Louvain, Cerf et Peeters, 2005, 834 pages.

Avec ce dernier volume, se clôt la publication de cette magistrale histoire du concile, qui est l’ouvrage de référence sur ce tournant de l’histoire du catholicisme. Nous en avons souligné déjà , à l’occasion de la parution des volumes précédents, la rigueur en même temps que l’honnêteté intellectuelle. Ni critiques, ni révérencieux, les auteurs essaient d’abord de reconstituer l’événement dans sa singularité et sa pluralité, qui va au-delà des textes fondateurs qui en sont issus. Bien sûr, leur tâche a été singulièrement ardue, car une grande partie des sources, soit officielles, soit privées (notamment correspondances), ne sont pas accessibles. Livre de théologie, il s’agit aussi – sinon surtout d’un ouvrage d’historiens, où l’on voit se nouer et se dénouer des intrigues, des rivalités, des jeux tactiques compliqués en même temps que des querelles strictement doctrinales. Le présent volume couvre la quatrième session et la conclusion du concile (septembre-décembre 1965). Le dernier chapitre, dû au directeur de l’ouvrage, est d’un intérêt tout particulier. Sous le titre « Un changement d’époque ? », il dresse un bilan, vu d’aujourd’hui, des limites en même temps que de la portée de ces sept années. À qui entendra en juger, ce grand ouvrage sera un instrument désormais indispensable.


Serge AUDIER, Les théories de la république, La Découverte coll. « Repères », 2004, 119 pages.

Ce petit livre de Serge Audier, dont nous avons déjà souligné la qualité des travaux du Tocqueville et Aron, constitue aujourd’hui l’une des meilleures et plus subtiles introductions au concept de république. S’il en précise les sources et en retrace le déploiement dans notre histoire nationale, il va beaucoup plus loin, en accordant une large place non seulement à la tradition du « républicanisme civique » qui part de Machiavel, redécouverte notamment par Skinner et Pocock, mais aussi aux théories contemporaines qui en traitent, depuis les auteurs « communautariens » jusqu’à Arendt et Habermas. Il ne se contente pas de décrire et d’exposer les idées des principaux auteurs, mais retrace de manière aussi synthétique que précise les débats auxquels cette idée a donné lieu. L’un des principaux mérites de cet ouvrage, dont les références bibliographiques sont particulièrement riches, est d’ôter à l’idée de république son apparente simplicité et de la faire sortir d’un cadre hexagonal trop étriqué pour elle, ce qui lui permet de montrer les contradictions potentielles qu’elle véhicule et les conflits d’interprétation qu’elle suscite et doit, sans doute, continuer de nourrir.


Jacques ANTOINE, Histoire des sondages, Odile Jacob, 2005, 282 pages.

L’auteur, qui fut l’un des pionniers en France des études d’opinion – il fut le premier directeur de la SOFRES – nous livre ici une très intéressante histoire des sondages, de leurs difficultés et du tâtonnement dans leurs méthodes. Analysant certains sondages exemplaires, aussi bien dans le domaine social et politique que dans celui des études marketing, il montre comment progressivement ceux-ci deviennent l’objet d’une réappropriation collective, engendrant polémiques et discussions aussi bien politiques que déontologiques. Bien sûr, on ne peut comprendre les progrès et le bon usage des sondages saisir leur apport – et inversement – aux sciences sociales et à la statistiques. Pas davantage ne peut-on rendre compte de leur histoire sans percevoir leur rapport pour ainsi dire consanguin avec les médias. Sans doute, la limite de cet ouvrage historique est-elle qu’il n’évoque pas, sauf sous cet angle, les problèmes actuels de méthode et les disputes sur leur nature même. On pourra aussi peut-être trouver la partie prospective un peu rapide. Mais son ambition n’était pas de tout traiter.


Wladimir BERELOWITCH, Le Grand siècle russe : d’Alexandre 1er à Nicolas II, Gallimard coll. « Découvertes », 2005, 128 pages.

Entrée dans le club des cinq grandes puissances, après sa victoire sur Napoléon, la Russie allait connaître ce qu’il est juste d’appeler son grand siècle. Cette puissance repose sur l’armée, une des plus puissantes et des plus mobiles d’Europe, la noblesse qui détient les richesses foncières, une industrie métallurgique qui place la Russie au premier rang mondial, un système administratif enfin couronné par une monarchie absolue. Ce pays donne une grande littérature, de Gogol à Tchékhov, de 1835 à 1904, portée au faîte de la création de son temps ; la musique aussi excelle, du groupe des Cinq à Stravinsky ; et que dire des Ballets, de ceux de Marius Petipa aux Ballets russes de Diaghilev ? Ce dynamise russe dans l’industrie, l’instruction, l’édition, la vie associative, la culture se brise sur les écueils de la guerre russo-japonaise de 1905, illustrée par la défaite de Tsushima et la révolution manquée de 1905 symbolisée par le pope Gapone. C’en est fini d’une certaine Russie, que perçoit Anton Tchekhov dans La Cerisaie : le rouleau compresseur russe sur lequel comptait l’état-major français est défait à Tannenberg en août 1914, comme l’a décrit Soljenitsyne. Le Grand siècle sombre dans les ténèbres et s’ouvre le siècle du malheur.


Patrick BERNARD, Les oubliés du Grand Rift, Anako Éd., 2005, 126 pages.

En Éthiopie, aux confins de la vallée des premiers hommes, dans le Haut Nil soudanais, au Kenya et en Tanzanie, sur les berges des lacs Victoria ou Turkana, là où l’on a trouvé les traces des plus anciens hominidés, comme au pied du Kilimandjaro ou du cratère du N’Gorongorian, dans les plaines du Serengeti ou du Masaï Mara, deux des plus grands parcs animaliers d’Afrique, subsistent des peuples de légende. Ce sont ces « oubliés du Grand Rift » dont les plus fameux sont les Massaï, fiers pasteurs nomades qui parcourent inlassablement déserts et savanes, ce berceau de l’humanité que décrit avec chaleur, humilité et sympathie Patrick Bernard. Il allie beauté de l’image à la conscience du texte. Apprenons à écouter les enseignements de ces dernières tribus, des ces hommes fiers et qui ne plient pas. Ils nous enrichissent. Naturel des couleurs dans ces paysages sublimes : tous ceux qui les ont parcourus ont été frappés par leur majesté, même s’ils n’ont eu le temps d’en apercevoir les habitants, les gardiens du milieu.


Pierre BOUVIER, Le lien social, Gallimard, coll. « Folio essais », 2005, 402 pages.

Paradoxe étrange qu’en apparence, au moment où l’expression « lien social » fait florès, ces liens se distendent, se rompent, se corrodent sous l’effet d’événements internes et externes, comme la globalisation des économies, l’instabilité des conditions d’existence, la suppression des acquis sociaux et la précarité. Tous ces éléments vont de pair avec un déchirement des tissus sociaux et de leur trame, sapant les liens entre les individus et les institutions. Au cours des trois décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, on parlait peu des liens sociaux. C’était une donnée sinon une des essences mêmes d’une modernité néo-positive. Antérieurement, les grands récits eschatologiques laissaient peu de place à l’étude spécifique de ce fait social que Pierre Bouvier, professeur à l’Université Paris X Nanterre et codirecteur de la revue Socio-anthropologie, appelle « lien social ». Après avoir dressé le long cheminement de ce concept à compter du XIXe siècle, il montre que cette expression, qui ne connaît une utilisation que depuis la fin du XXe siècle, tend à s’instaurer comme paradigme ayant la double capacité de designer et d’interpeller les rapports sociaux propres à ce début de millénaire, comme les expressions « ordre social » ou « paix sociale » ont pu le faire antérieurement. D’un point de vue sémantique, « lien » vient de ligame, du verbe, ligare ; l’étymologie est plus complexe pour « social » où coexistent socius et societas. C’est la troisième partie du livre que l’on examinera avec la plus grande attention, celle où après avoir fait le constat d’un manque, il examine les nouvelles formes du lien. Trois formes s’en dégagent. Le Sujet s’intègre dans un « on », proposé par les médias et les instituions publiques et privées. Le lien est formaté. Une deuxième voie est celle d’un « je » pleinement et stratégiquement assumé qui minimise le caractère social du lien si ce n’est dans son instrumentalisation. Plus rarement, un nouvel entre-soi insiste sur le « nous », vecteur de liens collectifs. En France, près d’un citoyen sur deux est membre d’une association leur nombre avoisinerait le million, soit en 2002, plus de 21 millions de personnes âgées de plus de quinze ans. Pierre Bouvier en examine bien des aspects (dont quelques pages sur les squats, ces occupations illégales de locaux lorsque les squatteurs à l’initiative de ces actions sont principalement des artistes). Son livre, clair, bien écrit, employant le minimum de termes techniques, n’abuse jamais d’un corpus de citations ou de notes.


Maxence CARON (dir.), Heidegger, Cerf, 2006, 568 pages.

Cet ouvrage rassemble des études, déjà parues et difficilement accessibles ou inédites, des meilleurs spécialistes de Heidegger. Très pointues, « techniques », parfois ésotériques, elles abordent différentes facettes de l’œuvre du philosophe disparu il y a trente ans, parfois méconnues, d’autres plus classiques. C’est ainsi qu’Olivier Souan évoque les rapports entre Heidegger et les mathématiques et que Philippe Capelle traite de la signification que revêt pour lui le christianisme. D’autres articles reviennent sur la question de la mort, de la métaphysique ou de la phénoménologie. Une très subtile étude de Jacques Taminiaux affronte directement la question de la politique de Heidegger, à partir notamment du fameux discours du Rectorat du 27 mai 1933, interprété à partir de son œuvre antérieure, et conclut à l’inspiration platonicienne plutôt que national-socialiste de sa politique, ce qui n’enlève rien à sa faute. Un recueil de référence.


Ernst CASSIRER, Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes 2. De Bacon à Kant, Cerf, 2005, XXII et 614 pages.

Nous avons déjà salué la courageuse publication par les éditions du Cerf, dans la remarquable collection « Passages », des œuvres complètes de Cassirer . Cet ouvrage est le quatrième paru sous le même titre, après celui consacré à la période qui va de Nicolas de Cues à Bayle (tome 1), celui qui porte sur les Systèmes postkantiens (tome 3), paru en 1999, et celui qui va De la mort de Hegel aux temps présents (tome 4), paru en 1995. La période couverte par ce dernier volume édité en français correspond sans doute à la période charnière de la formation de la pensée critique pour Cassirer lui-même. Le propos de l’auteur, on le sait, est d’abord de retracer des systèmes de pensée – sans qu’il y ait là aucune pensée déterministe – à l’œuvre dans le déploiement historique de la philosophie. C’est pourquoi aussi, avec une érudition sans faille, cet « encyclopédiste » contemporain s’attache aussi bien à la pensée d’auteurs méconnus qu’à celle des plus grands, les philosophes mineurs ayant souvent exprimé, peut-être parce que moins subtils, ce qui fait le propre d’un système de pensée. Bien sûr, il réserve une place de choix aux plus grands : Leibniz et Kant assurément, mais aussi Spinoza et Hume. Bien entendu, il ne saurait séparer, pas plus que ne le faisaient les philosophes de cette époque, philosophie et science, ce qui explique la place déterminante qu’il accorde à la révolution newtonienne.


Philippe CHALMIN, Le siècle de toutes les espérances, Belin, 2005, 126 pages.

Un survol bien articulé du siècle au travers des transformations politiques, économiques et stratégiques par ce spécialiste de marchés des matières premières qu’est Philipe Chalmin. Il abord bien des sujets, mondialisation, État et marché, marchés et instabilités, la population mondiale et ses 9 milliards d’hommes, l’avenir écologique de la planète, l’éveil de la Chine et de l’Inde, les pays émergents, l’islam, l’Afrique noire, l’esprit du tiers-monde. Comment éviter les instabilités, être garants du bien commun et quels projets adopter pour le XXIe siècle ? À force de trop étreindre, on peut perdre en profondeur ce qu’on veut gagner en surface. Spiritualités, bonne gouvernance, biens communs, tout y passe par traits, jets ou allusions. À le lire, on aimerait le compléter, l’enrichir, l’approfondir. Philippe Chalmin nous laisse humer la matière plus qu’il ne nous la donne à consommer. Sagesse ou prudence ?


Francis CHENEVAL, La Cité des peuples. Mémoires de cosmopolitismes, Cerf, 2005, 299 pages.

Les défis que rencontrent nos sociétés rendent leur actualité à l’ancienne notion de cosmopolitisme. Ulrich Beck signale dans un ouvrage récemment paru les débuts d’une seconde modernité qu’il qualifie de « cosmopolite ». Or, le cosmopolitisme n’est pas, comme on le croit trop souvent, une idée héritée des Lumières, mais une notion aussi ancienne que la philosophie elle-même. C’est donc une autre lecture que propose ici F. Cheneval, professeur de philosophie à l’Université de Zurich en montrant comment la notion de cosmopolitisme ne se rattache pas à l’ouverture d’une nouvelle phase dans la modernité, mais découle plutôt d’un second versant de la philosophie politique. Il met tout d’abord en lumière l’existence d’un cosmopolitisme métaphysique dont on trouve la théorie formulée aussi bien dans les œuvres de Leibniz que de Wolff. Chez ce dernier, le cosmopolitisme connaît une inflexion majeure qui ouvre à la réflexion kantienne : d’idée désignant un empire créé par la transcendance il devient une fiction de la raison envisageant la cohabitation de l’humanité dans son ensemble. Avec Kant il désigne un projet de l’humanité. La troisième partie s’efforce de montrer comment loin d’être une anticipation d’un futur système mondial, le cosmopolitisme est essentiel à l’unité de la philosophie kantienne. Il fixe la finalité de la raison théorique et pratique à la fois. Au terme de cet examen philosophique, F. Cheneval est conduit à distinguer ce qu’il nomme un cosmopolitisme des Modernes par opposition à celui des Anciens. Ce cosmopolitisme moderne, qui se construit à partir de Kant, est processuel et s’inscrit selon l’auteur dans une logique postnationaliste, à savoir qu’il n’entreprend pas de reproduire à un échelon supérieur le système étatique mais cherche à édifier le peuple humain. Il s’agit en réalité de garantir les droits humains à travers la construction d’États démocratique. Cette conception permet de dépasser l’éventuelle aporie à laquelle l’effacement de l’État-nation conduirait la philosophie politique. Aussi celui-ci n’est-il plus indispensable à la démocratie. La mondialisation est à l’origine de conditions politiques et juridiques anticipées par Kant. Ainsi devient-elle une chance offerte à la transformation de la démocratie. Sur cette voie l’Europe peut nous fournir un modèle.


Charles COGAN, Diplomatie à la française, Jacob-Duvernet, 2005, 375 pages.

Agrémenté d’une préface de Hubert Védrine, cet ouvrage subtil et documenté sur notre pratique de la diplomatie, sans concession ni dénigrement, complètera utilement le présent dossier du Banquet. Sur la base d’une longue enquête, fondée à la fois sur des entretiens et la consultation de documents de première main, Cogan montre comment fonctionne notre diplomatie et trace la voie d’une spécificité française de la pratique de la négociation. Il ne s’agit toutefois pas d’un ouvrage strictement centré sur la période contemporaine, mais qui accorde aussi une large place aux déterminants historiques de notre « art » diplomatique. La sociologie n’est pas non plus absente, car on ne peut comprendre l’administration sans un examen approfondi du milieu où elle s’exerce et des hommes qui conduisent au quotidien l’action diplomatique. Trois études de cas – Irak, Uruguay Round, OTAN – figurent aussi dans cette étude et, à l’usage des diplomates étrangers, il contient aussi un petit manuel sur l’art de négocier avec les Français. Le chapitre final dessine des perspectives : la « diplomatie à la français » évolue et devra encore changer pour être plus efficace. Cogan le montre, sans s’ériger en donneur de leçons, à propos des récentes incompréhensions transatlantiques et l’Europe devrait constituer aussi un puissant facteur de transformation. Un livre à mettre dans les mains de tous les diplomates et des responsables politiques de haut niveau dans le domaine de la politique étrangère pour qu’ils le méditent et en puisent des réflexions pour l’action.
Michel Contat (dir.), Sartre, Bayard, 2005, 282 pages. Le centenaire de Sartre a montré que les débats qui ont entouré chacune des publications d’un des auteurs les plus discutés du siècle n’avaient rien perdu de leur âpreté. Parmi elles, l’ouvrage proposé par Michel Contat, l’un des plus fins connaisseurs de Sartre, a le mérite de réunir, sous la plume des plus grandes signatures du siècle en France et aux États-Unis, une anthologie des textes qui accompagnèrent l’écriture de l’œuvre et de nous permettre de relire des documents devenus difficiles d’accès. Le recueil s’ouvre ainsi par un texte de M. Blanchot dans lequel celui-ci confronte en 1948, à travers une analyse de la Nausée et du Sursis, philosophie et roman. On peut ainsi lire différents articles signés de J.-L. Curtis, S. Doubrovsky ou A. Gorz mais aussi des études de R. Girard, C. Lévi-Strauss ou J. Kristeva qui, chacune, éclaire l’œuvre à partir de la discipline de ses auteurs. Si M. Contat insiste sur l’importance de l’ordre chronologique pour saisir le développement d’une pensée qui se confronta toujours au monde, on peut regretter qu’aucune explication n’accompagne les articles rassemblés, sauf peut-être ceux qui portent sur le marxisme. Cela donne ainsi au recueil, au-delà des problématiques abordées, un certain sentiment d’irréalité.


Alain CORBIN, Le ciel et la mer, Bayard, 2005, 122 pages.

Historien du sensible, l’auteur de Le miasme et la jonquille (Aubier, 1982) a exploré les relations qu’ont tissées les hommes avec leur environnement sonore, olfactif ou plus généralement météorologique, comme dans ce dernier essai qui se déroule comme une ondée rafraîchissante. L’historicité de la sensibilité au temps qu’il fait se penche sur les relations que les hommes ont entretenues avec la météorologie. Déluge, réchauffement chaos, ouragan, orages, vagues, bruissements ont provoqué maints plaisirs : sensualité, craintes, ravissements extases ou frayeurs. Ce sont ces mille et une palettes qu’il explore avec finesse et tact. D’où sa réflexion sur l’eau douce et l’eau salée – d’un côté, nuages, brumes, rosée, pluie, eaux courantes, thème du lac, eaux courantes et eaux violentes, eaux profondes, stagnantes, dormantes et, de l’autre, l’eau salée de la mer et de l’océan. L’émergence du désir de rivage clôt sa réflexion. Au cours des siècles, les hommes sont venus chercher les mêmes choses au bord de la mer, des bonifications de leur santé, des émotions, des évasions, des pratiques sociales, mondaines et sportives. La spécificité de cette forme de fascination de la mer, demeure dans ce désir de noce éternelle avec le rivage.


Andrée CORVOL, Les Arbres voyageurs, Robert Laffont, 2005, 350 pages.

Alors que le discours sur la mondialisation devient dominant et qu’il envahit peu à peu tous les domaines du savoir, on doit se rappeler que le domaine de la flore fut très tôt celui des échanges, des emprunts, de la circulation. Historienne, directrice de recherches au CNRS, Andrée Corvol a écrit de nombreux ouvrages sur la sylviculture et la dendrologie. Dans celui-ci, elle décrit la découverte des arbres et des essences exotiques : acacia, cèdre, eucalyptus, ginkgo, séquoia. L’Occident a non seulement emprunté ces essences et bien d’autres comme le platane mais a aussi favorisé leur circulation. D’Amérique à l’Asie, à travers les modes et de multiples rebondissements. Les explorateurs Christophe Colomb, Marco Polo, des botanistes comme Carl von Linné et Jussieu, des marins, des cours et des royaumes ont joué un rôle dans cette fresque qui dépeint la naissance et la rosace de nos forêts. Sait-on que l’expédition du Bounty qui eut lieu dans l’archipel des Tonga était destinée à ramener l’arbre à pain de Polynésie aux Antilles ? Que de savoir et d’érudition dans cet ouvrage, sur Pierre Poivre, la longue recherche de la quinquina, les paradis végétaux , le père du robinier, Jean Robin. Hélas, conclut-elle, les temps héroïques sont révolus pour les arbres. Autrefois, ils voyageaient. Mais maintenant ce sont les gènes qui sont transplantés. On est entré dans l’ère du virtuel. Tout est répertorié, analysé, informatisé, grinçant ; tout est doté d’un pedigree et d’un arbre généalogique. Une telle évolution relativise le terme exotique. Mais ne gagne-t-on pas en santé et en transparence ?


Marc DACHY, Dada. La révolte de l’art, Gallimard coll. « Découvertes », 2005, 160 pages.

Moment artistique bref et intense (1915-1923), qui s’est joué à Zurich, à Berlin et à New York, à Barcelone et à Paris autour de Tzara, Picabia et Max Ernst. Dada ne doit pas être confondu avec le surréalisme. Le moment de crise que fut Dada surgit dans l’abstraction entre le cubisme, le constructivisme et par la suite le surréalisme. Cette réinvention de la relation entre la pensée et le langage, la pensée et la peinture est à l’origine d’une extraordinaire efflorescence d’œuvres plastiques qui s’avèrent aujourd’hui des chefs-d’œuvre. Étonnante diversité, créatrice dans les thèmes et les procédés : photomontage, poèmes libres, poésie abstraite, sonore, photogrammes, collages, sculptures assemblages, typographie, photographie. Le dadaïsme a engendré bien des mouvements plus contemporains, le Nouveau réalisme, Fluxus entre autres.
Françoise Dastur, Comment affronter la mort ?, Bayard, 2005, 93 pages. Freud affirmait qu’au fond personne ne croit à sa propre mort dans la mesure où nous ne parvenons pas à concevoir un monde sans nous. Il n’y a donc pas d’expérience de la mort. Mais à travers le deuil, la mort des autres, c’est encore la mort qu’il nous faut affronter. La philosophe F. Dastur s’interroge sur la manière dont nous faisons face à la mort. La mort aujourd’hui, on le sait, est exclue de nos sociétés, le deuil évacué, masqué, le mort expulsé de la mémoire des vivants au lieu de s’inscrire dans une chaîne des générations. Ainsi la mort cesse-t-elle de nous apparaître comme une donnée de fait. Cette mort à laquelle nous ne pouvons échapper, nous pouvons la neutraliser à travers la transmission génétique mais aussi culturelle, même s’il faut se garder de croire à l’immortalité d’œuvres elles aussi périssables. À travers le dialogue que nous entretenons avec les cultures qui nous ont précédés, les Grecs mais aussi le christianisme, F. Dastur tisse le fil des attitudes collectives adoptées devant la mort. La question posée par la mort est en réalité celle que porte le temps. C’est une conversion du regard que suggère ici la philosophe : comprendre la mort et la finitude radicale comme la condition de la vie et de l’ouverture aux autres.


François-Georges DREYFUS, Une histoire de la Russie, Éd. de Fallois, 2005, 290 pages.

Historien de l’Allemagne et de la Seconde Guerre mondiale de l’Occupation, principalement , on peut se demander pourquoi le professeur strasbourgeois s’est attaqué à un sujet dont il n’était pas familier. Car il ne manquait pas d’histoires de la Russie, beaucoup plus complètes, celles parues chez « Bouquins » de Riasanowsky ou de Heller chez Calmann-Lévy. S’agissait-il de présenter sous une forme nouvelle l’histoire de longue période de ce vaste pays qui a connu contraction et expansion au cours des siècles ? Convenait-il d’éclairer d’un œil neuf l’éclatement de l’URSS en décembre 1991 puis l’émergence de la nouvelle Russie ? Aucune des ces motivations ne semble avoir conduit François-Georges Dreyfus dans sa synthèse claire, honnête, mais sans plus. Des origines de la Russie à celle d’aujourd’hui, dix-huit chapitres se succèdent. Ils ne portent pas seulement sur des thèmes « classiques », car un chapitre est consacré à l’église orthodoxe, âme de l’État russe, un autre au sous-développement, constante de l’économie russe. Quelques cartes et des tableaux agrémentent cet ouvrage, ainsi qu’une brève bibliographie. Comment éviter les raccourcis, comme l’autocrate éclairé que fut Stolypine, ou écrire que l’idée d’un État ukrainien repose sur un mythe ? F.-G. Dreyfus termine par un vœu : « Il faut aider l’homme russe à retrouve son dynamisme et son volontarisme pour effacer aussi rapidement que possible les traces du bolchevisme ». Cette histoire de la Russie est plus une introduction qu’une étude fouillée, en somme un manuel pour étudiants ou pour ceux qui veulent prendre une connaissance générale de l’histoire russe résumée à quelques thèmes clefs : poids de la conquête mongole, influence de l’orthodoxie, sous-développement économique, géopolitique du monde russe.


Stéphane FERRET, La leçon de choses. Une initiation à la philosophie, Seuil, 2006, 231 pages.

À vrai dire, en ouvrant le livre, on a d’abord un mouvement de recul : quoi, encore un ouvrage de vulgarisation aguichante sur la philosophie comme la mode en est désormais bien établie ? Puis, on s’y plonge et l’on découvre une pensée rigoureuse, pédagogique, qui oblige à penser et qui, pour ce faire, nous prend aimablement mais fermement par la main. Bref, le contraire d’un ouvrage « commercial » à consommer dans le métro ou qui fera le délice des politiques incultes avides de phrases à la guimauve. Les leçons, d’ailleurs, n’ont pas le goût de moraline, mais traitent de questions philosophiques aussi classiques que difficiles : l’action, la liberté, les choses, le doute, l’esprit, etc. La composition de l’ouvrage est d’ailleurs d’une ingénieuse subtilité. La première partie, composée de douze chapitres, ne s’embarrasse pas de notes et de référence et aide au raisonnement par sa simplicité même. Suit un post-scriptum qui, à l’aide d’une bibliographie nourrie et de références importantes, montre le fondement des propositions d’abord aisément exposées et retrace avec concision et rigueur les débats que ces questions ont suscités. Deux ouvrages en un, en quelque sorte, pour le plaisir et l’intérêt des profanes comme des spécialistes. Certes, point de philosophie politique dans ce livre. L’auteur cite d’ailleurs ses trois sources d’inspiration : les Grecs, les métaphysiciens du XVIIe siècle et les philosophes analytiques. Une réussite rare pour ce genre.


Jean FOURASTIÉ, Productivité et richesse des nations, Gallimard coll. « Tel », 2005, 626 pages.

Si chacun connaît les formules de Fourastié (1907-1990), son œuvre, pourtant fondamentale en économie, est aujourd’hui rarement lue et travaillée. Le recueil de textes, souvent peu accessibles, ici présentés montre l’actualité de sa pensée pour qui entend comprendre la notion de productivité, la question du temps de travail, la théorie des prix, le rôle du progrès technique, le « système » des profits et les inégalités. Une substantielle étude de Jean-Louis Harouel, éditeur du livre, intitulée « Jean Fourastié : l’homme et sa pensée », qui court sur les 209 premières pages, montre comment les grands économistes politiques doivent être d’abord des historiens, des sociologues, peut-être des philosophes, avant de pouvoir tenir un raisonnement économique. Il n’est d’ailleurs point fortuit que la simplicité du style et l’absence de tout jargon caractérisent les études ici présentées. On ne saurait trop méditer sa leçon : « Les pays à faible productivité sont les pays à fortes rentes » (p. 468), ou encore celle-ci : « Une cause des grandes erreurs économiques et politiques est la croyance à une perfection immédiatement possible » (p. 551).


David FROMKIN, Le dernier été de l’Europe. Qui a provoqué la Première Guerre mondiale ?, Grasset, 2004, 391 pages.

Cet ouvrage renouvelle en profondeur notre compréhension des causes de la Première Guerre mondiale en même temps que l’écriture historique de cette période. L’ouvrage s’ouvre de manière pertinente sur un rappel des conséquences de la Grande Guerre, non seulement sur les drames historiques du XXe siècle (nazisme, mais aussi communisme soviétique) et l’évolution des sociétés, mais aussi sur notre présent immédiatement actuel (ce qu’est l’Irak aujourd’hui par exemple). Fromkin fait justice aussi, grâce à l’accès à de nouvelles sources, de la croyance, parfois encore entendue, d’une responsabilité partagée dans le déclenchement de la guerre. Peut-être un malheureux concours de circonstances et d’événements – l’attentat de Sarajevo – en a-t-il déterminé le moment, mais la guerre obéissait bien à une intention délibérée et planifiée de la part des dirigeants allemands et autrichiens. Contrairement, là aussi, à une légende, la guerre n’a pas été un coup de tonnerre dans un ciel serein, car les dangers et les tensions n’avaient cessé de s’accumuler au cours des années qui ont précédé 1914. Les illusions d’un monde pacifié ne tiennent pas. Sans volonté de domination, la guerre n’aurait pas eu lieu. De manière éloquente, l’auteur cite ce passage d’une lettre de Moltke, personnage médiocre : « Cette guerre que j’ai préparée et déclenchée » (p. 367). L’analyse confirme qu’il ne s’agissait pas d’une pure et sinistre vantardise. Une étude historique remarquable, qui se lit avec passion et rage, et qui devrait constituer un bréviaire pour les dirigeants d’aujourd’hui.


Marcel GAUCHET, La condition historique, entretien avec François Azouvi et Sylvain Piron, Gallimard coll. « Folio essais », 2005, 485 pages.

Il est heureux que cet ouvrage d’entretiens soit désormais disponible en poche, car il constitue la meilleure approche de l’œuvre d’un philosophe dont chacun reconnaît aujourd’hui la fécondité. Non seulement, grâce aux questions averties des deux « interrogateurs », il précise utilement, avec la distance du temps, certains points qui pouvaient rester obscurs ou incomplets dans certains de ses ouvrages, mais il retrace – ce qui sera peut-être le plus « formateur » pour le lecteur – l’origine même de ses thèses et de ses raisonnements. C’est de cette confrontation permanente avec les grandes œuvres et les mystères de ce qui lui était le plus étranger – la religion notamment , mais aussi, tout simplement, avec le réel et l’événement qu’a pu naître une pensée qui se refuse à la complaisance des systèmes.


Carlo GINZBURG, Nulle île n’est une île. Quatre regards sur la littérature anglaise, Verdier, 2005, 144 pages.

Qu’il s’agisse de s’interroger sur l’invention de l’île d’Utopie par Thomas More, sur la Défense de la rime de Sir Philip Sidney, sur Tristram Shandy ou sur la figure de Tusitala le pseudonyme que s’est choisi Robert Louis Stevenson à Samoa dans les années 1890 où il s’était retiré, ce qui signifie conteur en samoa , l’île est prise comme un paradigme pour penser, dans l’histoire, les relations entre le réel et l’imaginaire, mais à l’envers en éclairant la façon dont la littérature, même quand elle paraît la plus éloignée, de la réalité, se relie au monde qui la contient. Ginzbourg reconstruit l’arrière-plan de l’entreprise de More, le milieu intellectuel européen qui la rend à la fois possible et en fait une partie intégrante par la personne d’Érasme, le grand ami du chancelier. Au XVIIIe siècle, Laurence Shandy se rattache aisément à la tradition littéraire continentale, celle de Rabelais et de Cervantès qui n’auraient pas existé sans la découverte de Lucien de Samosate par Thomas More et Érasme. Dernière rencontre : celle de Robert Louis Stevenson et du jeune Polonais Bronislaw Malinovski, qui devint un des maîtres de l’ethnologie avec Les Argonautes du Pacifique occidental (Gallimard, 1963, puis coll. « Tel », 1989). C’est en lisant le récit de Stevenson, La Bouteille endiablée, que le jeune Polonais parvient à décrire le sens de la kula, cette circulation de femmes, de bijoux, d’objets, animaux, échangés avec des coquillages dont la valeur est purement symbolique. Dans le récit de Stevenson, la bouteille, source de succès, doit s’échanger continuellement à la condition que son acheteur puisse la revendre à un prix moindre que celui auquel il l’a achetée. Sans toutefois atteindre la gratuité, le don étant formellement interdit. Ainsi a procédé Malinovski, il a découvert que les activés de la kula qui paraissaient incohérentes et sans corrélation n’étaient pas dénuées de sens. L’archipel de Stevenson, indique Ginzbourg, est là pour nous rappeler que nul homme n’est une île, que nulle île n’est une île.


Jack GOODY, L’islam en Europe. Histoire, échanges, conflits, La Découverte, 2004, 179 pages.

Voici un bien singulier ouvrage, d’abord en ce qu’il est dû à un éminent professeur du St John’s College de Cambridge, ensuite parce ce qu’il a été publié en français par une maison d’édition, certes souvent engagée, mais quand même et d’abord sérieuse et qui produit le plus souvent des ouvrages de belle facture. La qualité de l’auteur et de l’éditeur semblait nous promettre autre chose. De sérieux, de rigueur, de justesse, d’analyse argumentée, de subtilité, ici il n’est pas question. Sans doute, une bonne partie du chapitre central est-elle globalement fondée, quoique trop rapide ; il est exact que l’Islam a largement fécondé la culture occidentale, tant dans le domaine des sciences que dans celui de la philosophie. Il est juste aussi que les échanges entre l’Orient et l’Occident – en admettant toutefois que ces termes soient, en raison de leur globalité, réellement pertinents. Il est sans doute politiquement fécond de se demander comment, aujourd’hui, on peut poursuivre ces échanges et ne pas s’engager dans une confrontation des civilisations. Mais relativiser le terrorisme de l’islam radical au motif qu’il ne l’a pas inventé et qu’on peut « comprendre » ses motivations – qui seraient équivalentes à celles qui ont pu caractériser certains moments de notre propre histoire , en faire une affaire de « point de vue », dire de la destruction des statues de Bamiyan par les Talibans qu’après tout elle procède d’une longue tradition iconoclaste qui n’était pas propre au seul islam (certes, c’est vrai, mais cela ne démontre rien) et que « tout comme nous sommes en droit de considérer la destruction des statues bouddhistes comme un geste barbare, eux sont en droit de considérer leur existence même comme l’œuvre de barbares » (p. 169), c’est faire preuve d’une étonnante confusion d’esprit. Certes, tout est relatif, toute conception peut être défendue dans un monde abstrait, mais la politique reste quand même une question de préférences. Quant à l’islam lui-même, si nous pouvons plaider avec quelques rares intellectuels musulmans, qui d’ailleurs n’y croient guère, pour qu’il devienne éclairé, son histoire glorieuse est loin derrière nous – et les raisons profondes de cet « obscurcissement », vers la fin de notre Moyen Âge, demeure une question historique majeure. Politiquement, le problème est bien de comprendre l’islam radical d’aujourd’hui, non d’invoquer celui qui a disparu depuis des siècles. Une chose est de comprendre et de tenter de rectifier ce qui, dans notre propre attitude d’Occidentaux et dans nos politiques de gribouille, peut l’attiser ; une autre est de lui accorder une légitimité. Peut-être la politique doit-elle profiter des leçons de l’histoire ; encore faut-il qu’un propos purement politique ne convoque pas l’histoire pour l’appliquer n’importe comment au moment présent.


Stephen JAY GOULD, Le renard et le hérisson, Seuil, 2005, 265 pages.

Le biologiste, mort en 2002, nous a légué l’image du couple que forment le hérisson et le renard pour illustrer l’interaction qui, à ses yeux, devrait unir les sciences et les humanités. La métaphore, illustrée par Archiloque au VIIe siècle avant J.-C. avant d’être reprise par Érasme, oppose la ténacité à la ruse. Pour comprendre les relations antagonistes que la science entretient depuis le XVIIe siècle avec les autres domaines de la connaissance, il faut remonter à l’origine et saisir comment les initiateurs de la révolution scientifique conçurent leur rôle. Le propos de Gould est donc d’éclairer l’origine de ce qui a été constitué par les protagonistes eux-mêmes et développé par leurs héritiers comme une lutte sans merci entre deux visions différentes du monde, l’une étant censée triompher de l’autre. Le conflit entre sciences et humanités découle bien de l’apparition de la science moderne au XVIIe siècle. Mais de légitime au départ, car inévitable dans la mesure où il s’agissait de deux visions du monde concurrentes, mais aussi d’un conflit de pouvoir, cette opposition est par la suite devenue néfaste à nos modèles épistémologiques. Il faut donc travailler aujourd’hui à la réconciliation des deux parties en refusant la hiérarchisation des disciplines, ce qui implique de s’inscrire en faux contre les précédentes tentatives d’unification qui, à l’image du réductionnisme scientifique ou du modèle de « consilience »proposé par son collègue E. Wilson, exige de chacune des approches qu’elle brade son indépendance et inscrive les humanités en haut de la chaîne même des sciences. Plutôt que de tenter l’amalgame au sein d’un mécanisme explicatif unique, Gould propose d’unir les sciences et les humanités par le biais d’un modèle qui leur conserve leur indépendance, le lien étant seulement établi à travers le désir de les faire dialoguer. Il conserve ainsi l’unité dans la diversité, les visages multiples du renard et la vertu du hérisson. Écrit sur un ton très personnel, en rupture avec l’idée d’un mode unique d’explication du monde, ce livre fourmille d’anecdotes mais aussi d’incises qui tracent, autour des sciences naturelles et, plus largement, de l’interrogation scientifique, mais aussi de la littérature et des arts, le chemin d’une vie.


Baltasar GRACIÀN, Traités politiques, esthétiques, éthiques, prés. et trad. par Benito Pelegrín, Seuil, 2005, 940 pages.

Peu de gens connaissent en France le jésuite espagnol, peu apprécié par sa Compagnie, et qui fut pourtant l’un des moralistes majeurs de son temps et l’un des grands auteurs de la littérature universelle. Né en 1601 et mort en 1658, cet écrivain – car c’est bien ainsi qu’il faut d’abord le caractériser – cultive un art d’écrire, imprégné de baroque et de gongorisme, qui ne peut d’abord que dérouter. Concis dans l’expression de ses idées, volontiers « ésotérique » au sens straussien dans des écrits qu’il signa essentiellement sous des prête-noms transparents – à l’exception notable de son dernier écrit, Art de communier , en même temps que flamboyant dans ses images et dans ses narrations, il laisse une œuvre considérable dont on trouvera ici les textes majeurs. Prédicateur déchaînant l’enthousiasme des foules, écouté par quelques puissants en même temps que relégué dans son ennuyeux Aragon, il devait théoriser son style dans un traité qui reste l’un des monuments de l’art littéraire : Art et figures de l’esprit. Le lecteur des moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles commencera sans doute par l’Oracle manuel et art de prudence, dont le traducteur rappelle qu’il est l’un des bréviaires – on imagine, incompris – des jeunes financiers de Wall Street. On y trouve des maximes subtiles, telle celle parlant des emplois : « Les plus recommandables sont les moins dépendants, ceux qui sont proches du pouvoir mais distants de qui nous dépendons » (p. 352). Il pourra ensuite aborder Le héros, Le politique Don Ferdinand le catholique et L’honnête homme qui restent parmi les grands classiques de l’art de gouverner.


Frédéric GROS, États de violence. Essai sur la fin de la guerre, Gallimard, 2005, 305 pages.

La fin de la guerre ne marque pas la fin des violences mais leur « redistribution dans des configurations inédites » : telle est la thèse que soutient ici F. Gros, professeur de philosophie et spécialiste de Foucault. La plus grande partie du livre est consacrée à une déconstruction du concept de guerre. En abordant la guerre d’un point de vue philosophique, il cherche à comprendre ce que la transformation des formes actuelles du conflit nous apprend sur notre conception de l’humain. Envisagée du point de vue moral tout d’abord, la guerre se caractérise par ce qu’il appelle un rapport actif à la mort qu’il analyse à travers cinq attitudes possibles du soldat, cinq conduites de guerre par leurs chefs dont chacune répond à une éthique propre. Telle invoquera le courage et le dépassement (c’est l’éthique chevaleresque), tandis que telle autre fera appel à l’obéissance et à la discipline, voire au sacrifice (les Athéniens à Marathon, les poilus de la Première Guerre mondiale). La guerre totale est l’exemple de cette mobilisation de sens à travers l’idéologie, qui transforme la haine de la guerre en violence décuplée en raison de la volonté de la voir disparaître. Appliquée à la politique et à l’État, la pensée de la guerre conduit à une vision de ce dernier plus fragile et dynamique à la fois. L’État n’est plus pensé comme pouvoir institué et surplombant, mais comme le résultat toujours fragile d’un rapport de forces. C’est la guerre qui ramène à l’immanence les unités politiques. C’est elle qui les maintient en état d’exister. Enfin, la guerre est de part en part traversée par le droit bien loin que les deux activités soient antithétiques. En bousculant ainsi toutes les définitions philosophiques, éthiques et juridiques de la guerre, F. Gros met en lumière ce qu’il appelle des états de violence et qu’il définit en conclusion de son ouvrage. La guerre dans sa forme pure, « publique et juste » a disparu, remplacée par de actes de violence privatisées et anarchiques. Les armées font place aux groupes d’intérêts. C’est à ce point que la déconstruction laisse place à une analyse constructive des états de violence. Consacrée à l’analyse des dernières formes de conflits, la conclusion ordonne les états de violence autour d’un nouveau rapport à la mort. « La mort ne s’échange pas. […] Elle se distribue ». La mort devient ainsi pour l’auteur une « condition d’être » (p. 223). Aussi l’état de guerre est-il désormais impuissant à fournir un cadre moral, mais répondrait à travers la mort des autres à une reconfiguration de soi et de son identité.


François HUGUENIN, Le conservatisme impossible. Libéraux et réactionnaires en France depuis 1789, La Table Ronde, 2006, 396 pages.

Dans cet ouvrage radicalement novateur, fondé sur une connaissance historique approfondie et mû par une réflexion à la fois personnelle et acérée, François Huguenin pointe l’une des questions majeures qui gouvernent notre vie politique : pourquoi la France a-t-elle occulté deux traditions qui se sont développées ailleurs au point, parfois, de structurer la vie politique, le conservatisme et le libéralisme ? Si Huguenin parle ici spécifiquement de la première, il montre bien que, paradoxalement, l’occultation parallèle des deux courants n’est pas fortuite. De même que le libéralisme n’est pas réductible à ses déviations et, parfois, ses perversions rangées sous le vocable de « néolibéralisme », le conservatisme n’a rien à voir avec ce que représentent aujourd’hui l’extrême droite ni même la droite souverainiste. On peut ne pas partager l’analyse politique de Maistre, Bonald et Maurras – peut-être moins excusable toutefois que ne le dit Huguenin – ou même Maritain, mais reconnaître que certaines de leurs questions appelaient une réponse plutôt qu’une mise sous le boisseau. Il est trop simpliste d’éliminer une tradition, au demeurant, comme le montre Huguenin, peu homogène, au motif qu’elle critiquerait certains aspects de la démocratie. Celle-ci a tout intérêt à entendre les reproches qui lui sont adressés de l’extérieur pour opérer sa propre critique. En replaçant dans leur contexte tout en montrant leur actualité les débats prolongés au cours du XIXe siècle entre les grands auteurs libéraux (Tocqueville, Constant, Guizot) et les « réactionnaires » (encore que Huguenin discute souvent ce terme), en ouvrant aussi cette confrontation à d’autres traditions philosophiques (depuis Strauss jusqu’aux textes contemporains de l’Église), Huguenin procède à une nouvelle écriture de notre histoire politique, dont on peut espérer qu’elle suscitera une réflexion sur les impasses de notre propre pensée démocratique. S’il vient de cette tradition qu’il connaît de l’intérieur et dont il s’est éloigné, Huguenin en opère finalement la critique : tel quel le conservatisme est « impossible ». Peut-être toutefois la politique l’est-elle tout autant.


François JOYAUX, Les roses de l’Impératrice. La rosomanie au temps de Joséphine, Éd. Complexe, 2005, 190 pages.

« La rose, au dix-huitième siècle, était une fleur anglaise ou, plutôt, hollandise. Grâce à l’impulsion donnée par Joséphine, elle va devenir, et elle restera, une fleur française », écrit Jules Graverau, le fondateur de la Roseraie de L’Haÿ, en 1912. De fait, on portait auparavant un véritable culte au lys et à la tulipe. La rose, elle, ne peut qu’embellir une femme. « Reine des fleurs, elle n’a nul besoin de Joséphine pour plaire ». Rose Tascher de La Pagerie, devenue Joséphine Bonaparte, n’a besoin de la rose pour séduire. Mais la rencontre de l’une et de l’autre relève de cette alchimie subtile qui crée les mythes. Le beau livre de Redouté, Les Roses, publié de 1817 à 1824, les a rendues célèbres. Fleur des « Lumières », elle n’était pas que dans les jardins, mais partout dans le décor des demeures, l’ornementation du mobilier, la parure des femmes… François Joyaux collectionne les roses depuis plus de trente ans ; il a créé un conservatoire de roses rares qui compte plus de mille variétés anciennes et possède un ensemble de roses dites « galliques » sans équivalent qui a été classé « collection nationale ». La « rosomanie » a saisi la société française après la Révolution. Après les souffrances, le goût des plaisirs envahit tout et la rose n’est-elle pas la fleur, image du plaisir, qu’il décrit avec charme, et subtilité ? Les rosomanes furent de plus en plus nombreux, les pépiniéristes créèrent des centaines de roses, les collections se multiplièrent.
Gilles Kepel, Du Jihad à la Fitna, Bayard, 2005, 61 pages. Issu d’une conférence à la BNF, cet ouvrage n’est pas une analyse historique mais plutôt une réflexion sur le contexte culturel de la notion de Jihad. Connotée négativement à nos yeux d’occidentaux, elle demeure positive dans la majorité du monde arabo-musulman, tout comme elle l’est dans la doctrine de l’islam. Le jihad peut aussi bien signifier « effort ». L’islam lui oppose une version négative, la fitna, guerre qui brise l’islam de l’intérieur. Qui peut décider du jihad ? C’est la question même du pouvoir dans l’islam. Or, l’islam n’a pas prévu de normes légitimes d’accession au pouvoir, ni religieux, ni politique. La question du pouvoir est résolue de façon pragmatique. Dans le monde sunnite, le pouvoir de proclamer le jihad revient par exemple aux oulémas. Les années 1980 ont marqué un bouleversement dans la possibilité de proclamer le jihad autour de la guerre contre la présence soviétique en Afghanistan. Le 15 février 1989, l’armée soviétique défaite quittait le territoire afghan, date qui incarne pour G. Kepel un tournant au moins aussi historique que la chute du Mur de Berlin. L’erreur vient de ce que les Américains pensaient avoir instrumentalisé le jihad afghan qui essaima ensuite vers l’Égypte et l’Algérie puis à partir de 1992 en Bosnie, au Cachemire, voire par la suite en Tchétchénie. Les responsabilités dans le déclenchement du jihad vont alors basculer, en particulier en raison de la modernisation des moyens de communication. Ajoutons à cela l’idée qui se fait jour notamment chez Al-Zawahiri d’un jihad lancé contre un ennemi non pas proche mais lointain. Analysant la situation en Irak, Kepel se demande si le jihad actuel relève du jihad ou de la fitna et si, dans cette dernière hypothèse, il n’est pas possible d’envisager que ceux qui y voient une fitna se dressent contre lui de l’intérieur du monde musulman.


Antoine KERNEN, La Chine vers l’économie de marché. Les privatisations à Shenyang, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2004, 274 pages.

Ce livre, dû à un chercheur suisse qui a réalisé, sur plusieurs années, une solide enquête de terrain, constitue un éclairage différent sur la Chine dont beaucoup ne connaissent que le dynamisme des plus grandes métropoles ou des zones d’accueil des investissements étrangers, ou se contentent d’images et de statistiques globales. Le grand intérêt de cette monographie réside dans l’analyse quasi « totale » de la transformation d’une ville industrielle de 6,5 millions d’habitants située à 700 km de Beijing : processus de privatisation, contrôle étatique sur celui-ci, rôle de la municipalité, mode de gestion des « nouvelles » entreprises, création de règles inédites de « gouvernementalité », vie sociale, etc. Le dernier chapitre sur la gestion du chômage et de la pauvreté est particulièrement instructif des transformations de la société et de la politique chinoises. L’une des principales leçons du livre est qu’« on assiste à un double mouvement de désengagement (encore partiel) de l’État de l’économie et de son réinvestissement dans le social. Une des dernières spécificités de ce pouvoir “communiste” est sans doute sa crainte des mécontentements populaires » (p. 165). Une étude exemplaire sur la transition.


KIKI, Souvenirs retrouvés, José Corti, 2005 (1929), 318 pages.

Paris s’amuse… avant la crise. Une petite fille de rien du tout, née dans le ruisseau, est élue reine de Montparnasse. Man Ray publie d’elle des photos osées et Ernest Hemingway rédige une préface pour l’édition américaine de ses souvenirs. Kiki a déjà vingt-huit ans. Elle a connu Modigliani, Soutine, Desnos, Kisling… Cette version des souvenirs date de 1938. Dans un style si libre, si léger, dans ce gazouillis d’oiseau, on retrouve une certaine insouciance et une effronterie françaises, celles de notre génie et de notre inconstance. Il faut la prendre telle qu’elle est. Page de gloire, de nostalgie où Paris était encore le centre du monde et que des rangs serrés de touristes visitent pour humer cet air du temps perdu.


Michel KUBLER, Benoît XVI, pape de contre-Réforme ? L’ouverture d’un pontificat, Bayard/La Croix, 2005, 160 pages.

L’auteur, prêtre assomptionniste, docteur en théologie, journaliste depuis 1989 à La Croix, dresse un portrait du nouveau Saint-Père dont les traits réels s’éloignent de l’image de « Panzerkardinal » qui en fut jadis brossée du fait de sa germanité. L’affabilité, la délicatesse et la simplicité de vie quasi monacale ont caractérisé le cardinal. Relativement timide, son sens de l’écoute et du dialogue interpersonnel l’a toujours caractérisé. Il a excellé dans cette rencontre avec l’autre qu’est la disputatio académique. Passons sur les détails au demeurant mieux connus de son élection. Benoît XVI se place dans la continuité » de Benoît XV qui a conduit l’Église en une période tourmentée, à cause du premier conflit mondial, et de saint Benoît, le grand « patriarche du monachisme occidental », très vénéré en Bavière. Le début de son pontificat est placé sous quatre axes : la continuité avec Jean-Paul II, la fidélité à Vatican II, l’affirmation d’une « volonté » de collégialité et la confirmation de l’engagement œcuménique de l’Église catholique. C’est sur ces deniers traits qu’il se démarque de son prédécesseur. En appelant tous ses frères cardinaux à se placer à ses côtés pour qu’il puisse être le servus servorum Dei, le serviteur des serviteurs de Dieu, il rompt avec la centralisation et la personnalité de Jean-Paul II. Certes, la réforme de la Curie, laissée telle quelle, n’est pas intervenue, mais bien des signes d’ouverture se sont manifestés à l’égard des chrétiens persécutés, du judaïsme et de l’Église orthodoxe russe. Vu son âge et ses forces, Benoît XVI recadrera la fonction papale vers l’essentiel. Il déléguera ses tâches et accordera peut-être plus d’autonomie aux églises régionales dès lors que la doctrine d’ensemble réglant la foi et les mœurs restera entièrement préservée.


Philippe LACOUE-LABARTHE, Le Chant des Muses, Bayard, 2005, 63 pages.

À travers cette « petite conférence », le philosophe raconte pour un public non averti la naissance de la musique en la conduisant comme une question philosophique. Pourquoi y a-t-il de la musique ? Le retour au mythe et à la poésie, au faire, mais aussi au langage, conduit notamment à l’idée d’imitation ; la musique essaierait, selon les Grecs, de reproduire quelque chose de profond et d’oublié. Passant en revue les moyens dont se sert la musique, ses instruments, le corps, puis les instruments proprement dits, et enfin l’amplification. C’est dans cette l’amplification de l’émotion qu’il voit le pouvoir des Muses ; c’est elle qui fait de la musique l’art le plus ancien.


Marlène LARUELLE, Mythe aryen et rêve impérial dans la Russie du XIXe siècle, CNRS éd., 2005, 224 pages.

Pour soutenir la poussée impériale russe qui, rappelons-le, a commencé en 1867 en Asie centrale, il fallait trouver des justifications idéologiques et spirituelles. Tel fut le rôle véhiculé par un petit groupe de penseurs russes au XIXe siècle. Pour ceux-ci, le foyer de l’Europe était double : il provenait à la fois de l’Asie et de la Russie. De même que l’Europe en avait appelé au mythe gothique, l’Angleterre aux Normands, les Scandinaves aux Saxons, la France du Nord et du Sud à l’antithèse des Francs et des Romains, sans parler des Celtes, la Russie se chercha et se trouva des racines aryennes, du terme sanscrit arya (avestique airya) qui signifie « excellent, honorable, noble ». La Scythie constitua le berceau de ce rêve. Certains linguistes voulurent déceler une proximité entre les langues slaves et le sanscrit. N. F. Fidonov développa le thème de l’alliance russo-indienne. Mais c’est Esper E. Oukhtomski qui se fit le théoricien de l’aryanisme comme nouveau discours identitaire russe. Cette étude fouillée aide à mieux comprendre les thèmes des slavophiles et de ceux, poètes et hommes de lettres, qui ont toujours exalté la double nature du peuple russe, finno-ougrienne et scytho-russe. Nous sommes des Asiates, proclamait-on en 1910 ; le rapprochement récent entre Moscou, Delhi et Beijing, sur fond pétrolier et gazier, n’en est-il pas un lointain écho ?


Rémy LEVEAU et Khadija MOHSEN-FIAN (dir.), Musulmans de France et d’Europe, CNRS éd., 2005, 188 pages.

Les auteurs réunis ici examinent sous divers angles l’intégration des populations de culture musulmane en Europe, question qu’ils lient au débat sur l’ouverture de l’Union à la Turquie qui suscite les peurs que l’on sait. En France, les revendications en termes de citoyenneté, la recomposition des identités religieuses et leur manière d’investir à la fois l’espace local et européen, fragilisant les anciens modèles nationaux (laïcité à la française), inquiètent. La peur de l’Autre s’est exacerbée dans un contexte marqué par des réflexes sécuritaires qui pourrait conduire l’Europe des polices et des contrôles des personnes à progresser plus vite que l’Europe des droits de l’homme. Les divers auteurs rendent compte des formes d’islamophobie dans différents pays d’Europe. Si l’Europe ne s’investit pas pour trouver des solutions collectives et laisse chaque pays gérer seul cette question, des difficultés nouvelles apparaîtront, contribuant à la complexité de l’intégration des musulmans dans l’espace européen : islamophobie, radicalisation de l’islam, modalités d’intégration, gestion des exclus. Pourtant, qu’il s’agisse d’un nouveaux rôle intégrateur de la fonction publique d’État et, plus encore, de la fonction publique locale ou hospitalière, ou d’une plus grande visibilité des lieux de culte dans l’espace public, la culture musulmane cherche, et progressivement, trouve sa place dans les sociétés française et européenne en dépit d’un débat public frileux et exalté. Une synthèse assez complète, inégale selon les contributions, qui adopte un parti pris. Bien des aspects de cette question sont abordés : institutionnalisation du culte, rôle intégrateur de l’école, police (mobilisation associative contre le racisme policier), la prison (dans de nombreux pays, l’islam est la deuxième religion carcérale), nourriture, manque d’imams. Chaque pays européen fait l’objet d’un examen particulier : tensions en Grande-Bretagne, islamolophobie aux Pays-Bas comme symptôme d’un modèle pluraliste en crise, xénophobie plus qu’islamophobie en Espagne.


Robert MAGGIORI, À la rencontre des philosophes. 100 chroniques de Libération, Bordas, 2005, 866 pages.

Professeur de philosophie au lycée Couperin de Fontainebleau et directeur de la rubrique « philosophie » à Libération, R. Maggiori rassemble ici l’ensemble de ses chroniques parues dans Libération. Certaines avaient fait l’objet d’une précédente publication (La Philosophie au jour le jour, Flammarion, 1994) mais un grand nombre, écrites depuis, sont inédites en recueil. La philosophie se détermine selon R. Maggiori à travers un mouvement qui est principalement désir de la connaissance. C’est ce sentiment d’invitation, de découverte, mais aussi pour certains des philosophes dont il est ici question, de retrouvailles, auquel renvoie la construction de l’ouvrage. Faisant ici à la fois œuvre pédagogique et littéraire, R. Maggiori provoque, incite, suscite le désir et le dialogue avec ceux dont la pensée ou la personnalité ont rythmé les événements littéraires récents, mais dont l’œuvre dépasse le simple calendrier des publications. La bibliothèque d’Umberto Eco, riche de trente mille volumes, qui garnit les murs de son appartement de Milan, sert de viatique à cet impressionnant voyage. On comprend ainsi que le personnage central est moins tel ou tel philosophe, que la rencontre elle-même et son moyen le plus parfait : le livre. On pénètre alors dans le corps du texte, un ensemble de cent notices, présentées en ordre chronologique, des présocratiques à J.-L. Marion en passant par tous ceux qui ont illustré l’aventure humaine de la pensée. Mais toujours le héros demeure le livre. Outre la diversité des sujets et des approches, l’autre intérêt des chroniques est d’aborder chacun des protagonistes avec des questions propres à notre époque. Enfin, renvoyant à des ouvrages publiés ces dix dernières années elles ont le mérite de tracer le portrait de la bibliothèque idéale qui, à défaut d’être encyclopédique à l’image de celle d’U. Eco, permet à un amateur curieux de savoir de se repérer dans l’univers de la pensée. On trace ainsi un portrait de la philosophie.


Emmanuelle OLIVIER et Manuel VALENTIN, Les Bushman dans l’histoire, CNRS éd., 2005 262 pages.

Depuis le film, comique à sa façon, Les Dieux sont tombés sur la tête, on croit mieux connaître ces Bushman appelés San au Botswana, hommes et femmes, allongés, sveltes à la peau marron claire, aux traits asiatiques dont nul n’a pu retracer l’origine qui remonte à 40 000, ou 50 000 ans. En tout cas, ils furent les premiers occupants de cette région qui se situe au sud de l’Orange, du Zambèze. Ces chasseurs-cueilleurs qui furent d’excellents pisteurs, mobilisés par Pretoria dans ses guerres néo-coloniales, sont près de 90 000 à l’heure actuelle, répartis entre la Namibie (32 000), le Botswana (47 675), l’Afrique du Sud (4 350), le Zimbabwe (2 500), l’Angola (1 200) et la Zambie (1 200), vaste aire qui recoupe celle du Kalahari, ce désert rouge. Emmanuelle Olivier, ethnologue, musicologue et linguiste, qui a séjourné près de trois mois par an parmi eux pendant une décennie et demie, retrace admirablement l’histoire, la physionomie, les coutumes, la culture, l’artisanat et la musique, à l’aide de simples morceaux de bois et de fils de fer mais qui laissent des sons plaintifs nostalgiques, et profonds. Rituels de guerre, art rupestre, assez proche de l’art franco-cantabrique cher à Leroi-Gourhan, chasse avec arcs et carquois, quel précieux et délicieux témoignage nous livrent les auteurs de ces peuplades attachantes, reliques de la préhistoire, qui bientôt ne seront plus. Qui n’a pas admiré cette fameuse White Lady, cette Dame Blanche découverte dans le massif du Brandberg et que l’abbé Breuil, l’homme de Lascaux, est allé identifier sur place ?


Gaël RABALLAND, L’Asie centrale ou la fatalité de l’enclavement ?, L’Harmattan, 2005, 354 pages.

En s’appuyant sur le cadre théorique de la nouvelle géographie économique développée, entre autres, par Paul Krugman, l’auteur, qui travaille à la Banque mondiale sur l’Asie centrale, fournit une approche fort intéressante, fouillée et raisonnée, du problème de l’enclavement de ces pays. L’importance des coûts de transport et de la localisation des activités est bien mise en valeur. Surtout, elle fait l’objet d’indices chiffrés au moyen d’une base de données établie à partir de 46 pays. Il analyse les facteurs atténuant l’impact de l’enclavement et notamment l’intégration économique régionale. Force est d’admettre que celle-ci, malgré la multiplicité des organismes (Communauté économique eurasiatique, GUUAM , organisation de coopération centrasiatique, OCCA, Organisation de coopération de Shanghai, OCS), reste peu opérante. Le désenclavement par les flancs sud vers le SAARC et l’Inde, et l’ouest, en direction de la Caspienne, ne semble pas prévaloir à l’heure actuelle. En revanche, l’intégration économique avec la Russie et la Chine aurait une réalité économique aujourd’hui. Mais comme dans toutes les autres régions en développement du monde, les États centre-asiatiques n’ont pas abouti à faire fonctionner le bloc régional qui les rassemble. Surtout, une véritable trappe à enclavement est à l’œuvre. Ces États souffrent de coûts de transport élevés, du fait de leur enclavement, qui provoquent un déficit de commerce, ce qui accentue leur isolement et accroît leur manque de ressources.


Jean-Michel RABATÉ (dir.), Lacan, Bayard, 2005, 342 pages.

Le même principe que celui adopté dans l’ouvrage dirigé par M. Contat sur Sartre préside à l’ouvrage consacré à Lacan. Il s’agissait ici d’éclairer le propos d’une pensée qui fut souvent appréciée ou décriée pour son hermétisme. Le critère qui a présidé au choix de J.-M. Rabaté est donc celui d’une élucidation d’une œuvre toujours controversée. À la manière des Cambridge Companions qui présentent de façon généraliste et didactique l’œuvre des grands auteurs de la philosophie, une présentation thématique expose les grandes idées de Lacan dans les différents secteurs d’intervention qui furent les siens, de la psychanalyse à la sexualité, de l’anthropologie à l’art, de la philosophie au féminisme. Un large choix d’auteurs français et étrangers éclaire l’aura d’une œuvre qui a rapidement dépassé les frontières nationales, autre manière de contourner les écueils nés des querelles qui déchirèrent les différentes écoles psychanalytiques. Le présupposé qui préside à l’établissement du recueil vise à démentir l’idée selon laquelle les écrits de Lacan demeureraient toujours aussi hermétiques. Son premier objectif est donc de mettre à notre portée ses principaux concepts comme celui de « jouissance », de « lettre » ou de « ça » et les jeux sur le signifiant. Le point commun qui réunit les différentes approches est de rendre visible l’évolution de la théorie lacanienne elle-même, mais aussi d’en éclairer les points d’accroche aux différentes disciplines, philosophie et sciences humaines. D’où l’importance de la description du rapport à Freud qui ouvre l’ouvrage et pour lequel Lacan joua, selon J.-M. Rabaté, auteur de l’article, le même rôle que Heidegger par rapport à Husserl, mais aussi celle accordée au dialogue avec la linguistique et le structuralisme. Une thèse centrale parcourt l’ouvrage : la pratique clinique est au centre de la théorie lacanienne. Ainsi la rupture de Lacan avec les représentants de la psychanalyse traditionnelle serait-elle à mettre au compte non pas d’une révolution conceptuelle mais des ruptures introduites dans la pratique.


Judith REVEL, Michel FOUCAULT, Expériences de la pensée, Bordas, 2005, 251 pages.

Plus de vingt ans après la mort de Foucault, la place qu’il occupe dans notre paysage social et philosophique rend l’approche de son œuvre et le rapport à sa biographie complexes. Par la difficulté à classer son œuvre à l’intérieur de telle ou telle discipline là où, aux États-Unis, les cultural studies n’ont aucun mal à le situer, parce que lui-même s’est plu à brouiller les pistes et à se dire inclassable, toute étude sur Foucault suppose de la part de son interprète une vision théorique forte. Il s’agit donc pour J. Revel de faire apparaître la complexité de la vision foucaldienne mais également de mettre au jour la stratégie de ses commentateurs en interrogeant les deux césures repérées dans le travail de Foucault : le passage d’une réflexion sur le discours à la réflexion politique puis de 1976 à 1984 le retour à la subjectivité. C’est autour de la notion de discontinuité que J. Revel reconstruit la démarche de Foucault en montrant comment celle-ci opère avec la notion de rupture. Toute forme de rupture théorique doit être analysée à la lumière même du discours de Foucault et d’une philosophie qui en fait son principe. Ceci permet donc de signaler par-delà les diverses formes de récupération possible la continuité et la cohérence de la démarche.


Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2005, 390 pages.

Réédition du dernier ouvrage du grand philosophie français, disparu en 2005, qui, formé à la phénoménologie husserlienne (il fut le traducteur et le commentateur des Idées de Husserl), et à la philosophie de l’existence (Gabriel Marcel, Emmanuel Mounier et Karl Jaspers), s’est attaché à développer une herméneutique philosophique en dialogue avec nombre d’autres disciplines dont la phénoménologie de la religion, la linguistique, la poétique, l’histoire, la psychanalyse et l’exégèse biblique. Curieusement, contrairement aux multiples théories de la connaissance, il n’en existait pas sur le plan philosophique de la reconnaissance, alors que ce vocable comprend pas moins de 23 significations différentes. Certes, il existe dans l’histoire de la pensée philosophique trois grands foyers, mais qui ne présentent aucune référence commune. Voici le foyer kantien, sous le vocable Rekognition, dans la première édition de la Critique de la Raison pure. Puis voici le foyer bergsonien, au titre de la reconnaissance des souvenirs, très proustienne. Enfin le foyer hégélien, aujourd’hui en pleine expansion, sous le vocable de l’Anerkennung, datant de l’époque de la Realphilosophie de Hegel à Iéna. L’hypothèse de Paul Ricœur est que les usages philosophiques du verbe « reconnaître » peuvent être ordonnés selon une trajectoire partant de l’usage à la voix active : « Je reconnais telle chose, telle personne, tel objet, à la voix passive, je désire être reconnu ». Reconnaître en tant qu’acte exprime une prétention, un claim, d’exercer une maîtrise intellectuelle sur le champ des significations, des assertions significatives. Au pôle opposé de la trajectoire, la demande de reconnaissance exprime une attente qui peut être satisfaite seulement en tant que reconnaissance mutuelle, que celle-ci reste un rêve inaccessible ou qu’elle requière des procédures et des institutions qui élèvent la reconnaissance sur le plan politique.


Jean-François SABOURET (dir.), La dynamique du Japon, Saint-Simon, 2005, 431 pages.

Pour qui parcourt souvent les étals des librairies, les essais ou études sur le Japon se caractérisent par une économie de la rareté. Phénomène relativement étonnant : ce pays, outre d’être sa place de puissance économique mondiale, se révèle comme l’un des acteurs stratégiques majeurs d’une zone, l’Asie, qui tend à concentrer un certain nombre d’interrogations, voire d’inquiétudes, en ce début de XXIe siècle (montée en puissance économique, militaire de la Chine, avenir de Taiwan, etc.). Cette relative méconnaissance du Pays du Soleil Levant a pour conséquence une vision tronquée, pour ne pas dire simpliste de ce pays. Les idées reçues ne manquent pas, comme celles qu’avait exprimées une ancienne Premier ministre ! Or, c’est dans le but de déconstruire ces clichés et de faire un état des lieux le plus rigoureux possible du Japon actuel que s’inscrit ce livre collectif, dirigé par l’un de spécialistes français du pays du chrysanthème. En effet, le fil rouge de ce livre tient dans la démonstration que le succès du Japon ne tient absolument pas d’un prétendu « miracle ». Bien au contraire, les raisons de la réussite japonaise tiennent pour l’essentiel à des causes endogènes au pays lui-même. Ce que montrent de manière assez convaincante les différents auteurs réunis : le choix d’une approche thématique (économie, politique, société, vie intellectuelle, institutions) – vingt-six articles en tout ainsi que la volonté d’étudier « le glissement progressif » vers la modernité du Japon sur un temps long de l’arrivée des bateaux noirs du commodore Perry (en 1853) à nos jours permettent ainsi une compréhension claire et synthétique des bouleversements à l’œuvre au sein du pays nippon. On recommandera particulièrement les articles portant sur la modernisation du pays (p. 31), la localisation de la société civile (p. 111), la place stratégique du Japon au sein du monde asiatique (p. 135), la gouvernance d’entreprise (p. 171), les entreprises japonaises (p. 321) et enfin sur le féminisme (p. 357).


Javier SANTISO, Amérique latine. Révolutionnaire, libérale, pragmatique, CERI/Autrement, 2005, 157 pages.

Les transformations de l’Amérique latine sont encore mal connues et appréciées en France, dont le regard se porte sans doute plus volontiers vers l’Asie. Cet ouvrage, dû à l’un des meilleurs spécialistes du continent latino-américain, apporte un éclairage nuancé et informé sur les multiples transformations – réalisées en peu d’années – de cette région du monde. Son évolution vers une voie libérale et sociale pragmatique couvre certes d’importantes différences entre les pays et Santiso consacre des pages spécifiques pour examiner les évolutions au Mexique, au Brésil, au Chili, au Venezuela et à l’Argentine. Des retours en arrière ne sont pas à exclure et une propension à privilégier « l’économie de l’impossible » sur celle du possible n’est aucunement à exclure. Ceux qui seraient tentés par la première voie auront d’ailleurs tout intérêt à lire de près le livre de Santiso, qui montre bien les conditions, économiques, mais aussi sociales et politiques, d’un chemin de la réussite. Il faut se déprendre des modèles purs et parvenir à conjuguer l’ouverture, certes contrôlée, des marchés et des sociétés, et une faculté de maintenir l’espoir que certains dirigeants – songeons évidemment à Lula – ont fait naître. La grande nouveauté, peut-être, est que désormais les choix sont quasi entièrement dans la main des peuples.


Jacques TAMINIAUX, Art et événement Spéculation et jugement des Grecs à Heidegger, Belin, 2005, 252 pages.

Ouvrage relativement difficile que celui-ci qui se consacre à une lecture généalogique de l’interrogation heideggérienne sur l’origine de l’œuvre d’art, questionnement qui date du milieu des années trente. À la suite d’une citation du Prométhée d’Eschyle, l’auteur, professeur émérite à l’Université de Louvain ainsi qu’à Boston, nous indique que cette citation vise à souligner que la theoria ontologique et existentielle est non seulement l’accomplissement de la praxis mais aussi de la technè, c’est-à-dire la modalité suprême d’un savoir-faire, d’un art, ajusté à une poésie ou production spécifique : la mise en œuvre de la vérité, entendue bien sûr, en continuité avec Sein und Zeit, comme alètheia, décèlement ou dévoilement. Si l’on dépasse cette difficulté du vocabulaire, la lecture de l’ouvrage entraîne le lecteur à des hauteurs dont il aura été récompensé. Jacques Taminiaux met en contraste deux approches philosophiques de l’art et de la politique : l’approche spéculative, celle de Platon chez les Anciens et de Hegel chez les Modernes, et l’approche judicative, celle d’Aristote chez les Anciens et de Kant chez les Modernes. C’est la première qui fut célébrée par Heidegger, celle qui réserve au philosophe le privilège d’une vue de dernière instance sur l’art et la politique. Hannah Arendt a décelé dans Les Origines du totalitarisme que c’est dans ce platonisme exacerbé (Dominique Janicaud) qu’il convient de chercher les penchants des philosophes pour la tyrannie.


Semih VANER (dir.), La Turquie, Fayard, 2005, 733 pages.

Publié sous l’égide du CERI, ce livre constitue une très bonne synthèse des principales questions qui agitent aujourd’hui la Turquie. S’agit-il d’une démocratie ou d’un régime qui reste autoritaire ? Que pensez de la contradiction entre la tradition laïque et le poids de l’islam ? Quel est le rôle des militaires dans le régime ? Quelle est l’évolution possible du statut de la femme ? Comment traiter la question kurde ? Accordant une large place à l’histoire, à la sociologie, aux bouleversements économiques, mais aussi à la culture et aux arts et, naturellement, aux relations de la Turquie avec ses voisins, cet ouvrage, dû à des chercheurs français et turcs, devra servir de référence à ceux qu’inquiète l’entrée possible de la Turquie dans l’Europe ou qui l’espèrent. Cet ouvrage confirme que la Turquie est un pays de l’entre-deux : entre deux mondes, entre deux continents, entre deux traditions, entre la démocratie et son mépris. Son évolution n’est aucunement tracée et l’Europe jouera naturellement un rôle majeur, positif ou négatif, dans ses futures transformations. Chronologie, index et bibliographie accompagnent cet ouvrage. On pourra toutefois exprimer trois regrets : la question arménienne (dans la société et la politique turques) n’est pas abordée, la réévaluation du kémalisme – sujet toujours sacré en Turquie – n’est pas vraiment faite et, de manière plus générale, il eût été intéressant de se pencher sur la manière dont, aujourd’hui, la Turquie – dans ses livres, ses manuels, sa presse, les déclarations de ses hommes politiques et de ses leaders d’opinion – se raconte sa propre histoire. Mais on sait aussi que les intellectuels turcs ne peuvent pas encore tout écrire. Avec ces limites, l’ouvrage est à recommander à tous ceux qui veulent mieux connaître cette nation fascinante, déroutante et ambiguë.


Jacques VÉRON, L’espérance de vivre. Âges, générations et sociétés, Seuil, 2005, 236 pages.

Le directeur adjoint de l’Institut national d’études démographiques (INED) présente ici, de manière pédagogique, l’ensemble des travaux récents sur ce qu’on appelle désormais la question des âges. Faisant le point sur les bouleversements démographiques entraînés par l’augmentation de l’espérance de vie et le vieillissement qu’elle entraîne logiquement, il aborde les questions tant médicales que sociales qu’elles suscitent. Revenant sur la question du recul possible des limites de la vie, au regard des connaissances actuelles, sur la transformation de l’état des personnes d’un même âge et, partant, sur la condition de la vieillesse, il examine les problèmes liés aux conflits de générations, au « traitement » des personnes âgées et aux problèmes d’organisation sociale aussi bien qu’éthiques que soulèvent ces transformations. Cela lui permet d’examiner, toujours avec prudence et sérieux, des questions aussi déterminantes que les attitudes électorales, la gestion des temps sociaux et les inégalités sociales. Un petit livre de référence aisément accessible.


Dominique VIART, Bruno VERCIER, La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Bordas, 2005, 511 pages.

D. Viart et B. Vercier parcourent dans cet ouvrage les vingt-cinq dernières années de littérature. Les écrivains apparus sur la scène depuis1980 ont, disent-ils, tenu leurs promesses en ouvrant une nouvelle époque dans la littérature. Trait distinctif de la véritable littérature par opposition à ce qu’ils appellent la littérature consentante, le souci qu’elle a de l’écriture et des enjeux de notre temps, s’engageant dans un style propre. Cette nouvelle littérature émerge donc à la fin des années 1970, dans un climat de crise économique et intellectuelle, où les sciences humaines doivent à leur tour affronter le discours sur le soupçon qu’elles distillaient depuis le début des années 1960. Ces années marquées par le développement de la postmodernité ont alors le désir d’échapper au caractère d’épuisement que l’on diagnostic alors dans les arts. Le nouvel écrivain, héritier de ce soupçon, apprend à composer avec lui en dialoguant avec un héritage littéraire plus ancien. Au centre de ce renouvellement, l’autofiction que caractérise aussi l’écriture des carnets et dont le succès est illustré par le Goncourt donné à l’Amant de M. Duras. Parmi ceux qui fréquentent ce genre on trouve aussi bien A. Ernaux que P. Modiano ou Le Clézio. À travers ces auteurs, l’autofiction évolue souvent vers les récits de filiation, à travers lesquels ce n’est pas seulement la continuité mais également la restitution qui est interrogée. Le sujet de roman se construit à travers la préoccupation pour autrui, tout comme, en philosophie, on se soucie de l’Autre sur les pas de Levinas ou Ricœur. Sans doute la violence du siècle explique-t-elle que l’histoire et ses grands traumatismes soient aussi une expérience d’écriture. Les Champs d’honneur de J. Rouault ou plus récemment Les Âmes Grises de Ph. Claudel montrent comment la mise en récit d’une expérience étrangère nous permet en même temps de nous inscrire dans une filiation, plus difficilement négociable lorsqu’il s’agit de la Seconde Guerre mondiale. La description du monde qui nous entoure à travers ses lieux ou ceux qui les peuplent est le troisième grand objectif que se fixe la nouvelle littérature. Le fait divers devient alors le prétexte à la fiction mais aussi au jugement porté sur l’ensemble de l’époque. À l’interrogation sur le sens de la littérature dans un pays où revient par intermittence la déploration sur la mort du grand écrivain, les réponses apportées ont été multiples. Ce que célèbre cet ouvrage dans lequel les auteurs ne craignent pas de faire des choix, ni d’émettre des jugements, c’est l’extraordinaire vitalité de la littérature et son retour dans le monde.


Pierre VIDAL-NAQUET, Flavius Josèphe et la guerre des Juifs, Bayard, 2005, 76 pages.

La série « Guerres et religions », publiée en 2005 en collaboration par les Éditions Bayard et la BNF sous le slogan « aucune guerre n’est sainte même si la religion fut parfois à l’origine de la guerre », reprend le texte de conférences faites par de grands historiens dans le cadre de la BNF. Dans ce volume, P. Vidal-Naquet raconte la guerre qui opposa entre 66 et 70 les Juifs aux Romains, s’acheva par la destruction du second Temple par Titus et la prise de Massada quatre ans plus tard. C’est l’occasion pour P. Vidal-Naquet d’interroger l’histoire antique à la lumière des problèmes actuels en se posant la question de savoir si la Guerre des Juifs peut être abordée comme une guerre de religion. C’est aussi le prétexte à s’interroger sur le rôle que joue l’historien à travers le personnage de Flavius Josèphe mais aussi en rappelant son propre parcours et sa rencontre en 1976 avec l’œuvre de l’historien juif, passé à l’ennemi romain et dont on tient le premier récit de l’événement pour la préface d’un ouvrage. Il dresse ainsi le paysage culturel et spirituel de la Judée autour des années soixante-soixante-dix. Sa conclusion ? La Guerre des Juifs fut bien une guerre de religions, celle qui mit aux prises le monothéisme juif et le pouvoir impérial, entre deux représentations du pouvoir. Autant que qu’une étude sur les guerres de religion, il s’agit en fait d’un voyage, d’une méditation sur l’histoire de l’histoire, ses sources et le rapport qu’entretient tout présent avec le passé.


Pierre VIDAL-NAQUET, Le chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec, La Découverte/Poche, 2005, 488 pages.

Nous saluons la réédition en collection de poche de ce recueil d’articles qui est un classique. Recueil donc, mais non ensemble disparate de textes décousus. L’unité de l’ouvrage est donnée par le sous-titre et par l’articulation très rigoureuse du plan : « L’espace et le temps », « Les jeunes, les guerriers », « Les femmes, les esclaves, les artisans », « La cité pensée, vécue ». L’introduction explicite d’ailleurs l’intention et la méthode de l’ouvrage, accompagné d’une substantielle bibliographie et d’un index remarquable. L’introduction « Une civilisation de la parole politique » est un classique. Un grand livre, on l’aura compris qui, à partir d’analyses de points précis de l’histoire et de la mythologie grecques, constitue la meilleure introduction qui soit à ce monde dont nous sommes les descendants oublieux.


Protection et gestion des eaux, Éd. des Journaux officiels, « Aux sources de la loi », 2004, 516 pages.

La loi n° 2004-338 du 21 avril 2004 fixe un cadre pour une politique communautaire dans le domaine de l’eau. Elle rappelle et précise des principes importants. Les coûts liés à l’utilisation de l’eau sont pris en charge par les utilisateurs selon les secteurs industriel et agricole, et les usages domestiques. Pour chaque bassin, les masses d’eau sont gérées par un comité qui précise périodiquement les caractéristiques et l’impact des activités sur l’état de l’eau. Certaines zones sont particulières en raison de la préservation des espèces et des habitats liés à l’eau. Il est également nécessaire de recenser et de mettre à jour les zones de captage qui servent à l’alimentation en eau potable. Les schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux doivent fixer des objectifs de qualité et de quantité des eaux, veiller à un bon état écologique et chimique et anticiper la détérioration de la ressource. C’est le comité de bassin qui élabore et actualise le schéma directeur (mis à jour tous les six ans) et il doit consulter le public, les conseils régionaux et généraux et les établissements publics territoriaux de bassin. Dans certains cas de missions non remplies, l’autorité administrative peut se substituer au comité de bassin. L’autorité établit un programme fixant la réalisation des objectifs et la surveillance de l’état des eaux ; elle peut également coordonner des programmes avec les autorités étrangères dans le cas de bassins trans-frontières. Les différents articles de la loi insistent sur la gestion équilibrée de la ressource en eau et sur les objectifs de qualité des eaux définis par les schémas directeurs. Le droit en vigueur tient compte du code de l’environnement, du code des collectivités territoriales et du code de l’urbanisme. Dans ce recueil de textes officiels, il est possible de suivre les questions des parlementaires et les réponses des ministres, de consulter les rapports des députés et de prendre connaissance de la réglementation européenne. Un calendrier général de la directive-cadre sur l’eau s’échelonne depuis 2003 jusqu’à décembre 2027.