Religions et histoire des religions (23)

Religions et histoire des religions

Patrick HAENNI, L’islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Seuil, La République des idées, 2005, 110 pages

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, un nombre impressionnant d’ouvrages, de qualité fort diverse, ont été publiés sur l’islam. Logiquement, c’est l’islam radical et/ou terroriste, son origine, ses causes, ses manifestations et ses conséquences qui attirent le plus l’attention des chercheurs, universitaires et journalistes. Pourtant, cette réalité d’un islam fondamentaliste ne doit pas empêcher de se rendre compte que d’autres logiques de transformation sont à l’œuvre au sein de la religion musulmane. C’est cette réalité inaperçue que nous à donne à voir Patrick Haenni, dans cet ouvrage riche et didactique. Cet islamologue, à travers une étude comparée de plusieurs pays musulmans (Egypte, Turquie, Indonésie principalement), observe le développement de nouvelles formes de religiosité, caractérisées par une normalisation culturelle et une intégration à l’espace public global. Quatre critères définissent plus précisément ce qu’il nomme l’islam de marché : une religiosité individualiste, peu militante dont le but est la réalisation de soi et la quête du bien-être personnel. Cet objectif, l’auteur l’analyse dans le succès tant médiatique que littéraire des prédicateurs musulmans (dont un s’inscrit explicitement dans la lignée de Dale Carnegie). Ce premier trait est résumé ainsi par Haenni : un compromis entre un univers symbolique (l’Occident) et des normes religieuses (musulmanes). Deuxième critère : un nouveau jeu d’échanges entre le champ religieux et économique. En effet, le marché devient le canal d’expression privilégié de cette nouvelle religiosité puisqu’il lui donne un cadre « désinstitutionnalisé (ni mouvements politiques, ni structures religieuses) et les ressources conceptuelles d’un nouvel imaginaire fondé sur les principes de la culture d’entreprise » (p. 39). En clair, il ne faut plus réformer les âmes, mais s’adapter à leurs demandes. Le troisième critère est directement lié au précédent : l’importation de concepts et valeurs attachés à l’entreprise au sein du domaine religieux. Autrement dit, font dorénavant figure de credo l’ambition, le succès et la richesse. L’archétype devient le « winner » pieux : efficace économiquement, désengagé politiquement et qui cultive les valeurs de la richesse et de « l’achievement » (p. 59). D’un point de vue sociologique, cette nouvelle religiosité est portée par une bourgeoisie cosmopolite, apparue ces vingt dernières années au sein des sociétés égyptienne, indonésienne et turque, et se caractérise par son côté proactif et positif. Pour l’islam de marché, c’est la négativité qui est à la source de la décadence du monde arabe. Enfin quatrième et dernier critère, la forte consonance néo-libérale : caractéristique de ce « nouvel esprit du capitalisme », l’islam de marché est le plus souvent organisé sous la forme réticulaire, adepte de « l’entreprise maigre », et propose des projets collectifs ponctuels. Le but étant de se substituer à l’État-Providence, comme fournisseur de services sociaux.
En conclusion, Haenni met en parallèle cette « révolution conservatrice » musulmane avec celle connue par les États-Unis au début des années 1980. Les points communs ne manquent pas : déification de la réussite, conservatisme religieux, non-interventionnisme de l’État et rapatriement du religieux dans l’espace public. Il ne manque pas de s’inquiéter d’une éventuelle alliance objective de ces deux révolutions contre l’humanisme laïc à la française.