Histoire (23)

Histoire

Jean-François SIRINELLI, Comprendre le XXe siècle français, Fayard, 2005, 528 pages

Jean-François Sirinelli, historien des intellectuels du XXe siècle, a exploré, défriché et exposé la période 1934-1958, retraçant le parcours qui fut le sien et explicite les raisons qu’il eut, en 1973, alors que le temps n’était pas encore aux basses eaux idéologiques, d’investir un aussi vaste domaine largement inexploré. Ce pan de l’histoire culturelle, donc politique, de la France du dernier siècle, nul plus que lui ne l’a exposé avec autant de pénétration. Cela nous vaut des monuments maintes fois visités, à commencer par la version imprimée de sa thèse, Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux guerres, Les Intellectuels français en France de l’affaire Dreyfus à nos jours et surtout le Sartre et Aron, deux intellectuels dans le siècle, auquel le centenaire de leur naissance a donné un nouvel éclat. La liste de ses ouvrages, contributions, articles serait trop longue à poursuivre ; elle tient sur huit pages. Curieusement, le rôle des intellectuels et l’examen du pouvoir intellectuel n’avaient jamais été élucidés avant lui d’une façon aussi systématique. On s’était attaché avant tout aux partis, aux systèmes électoraux, au rôle des personnalités politiques et à l’opinion publique, alors que le prisme de l’intellectuel, qui permet comme un sismographe de mesurer les palpitations de son époque, avait été relativement ignoré. Certes, tout étudiant de Sciences-Po avait bien fréquenté le Que Sais-je ? de Bodin sur Les Intellectuels ou avait fréquenté ou lu le cours de Jean Touchard, approches valables qui attendaient la venue d’un Jean-François Sirinelli. Pour lui, l’histoire des intellectuels dans le siècle sert de sismographe de l’ère du temps et il montre qu’ils ont traversé des « saisons différentes ». Après le printemps ardent de l’affaire Dreyfus, les engagements des années 1930, puis la phase de rayonnement maximal (qui a culminé avec Sartre, mort en 1980, et Aron, en 1983), on a assisté au repli de ces dernières années. Certes, les deux premières phases sont les plus intéressantes pour la corporation, les plus brillantes, celles où l’on dispose du recul nécessaire, celles des grands débats, des engagements et du rayonnement de la pensée française aux quatre coins du monde. Marianne comptait et était écoutée et l’on avait un président lettré sachant dire : « on n’enferme pas Voltaire en prison ». On sait que l’arrivée de la gauche a changé bien des choses. Est-elle la seule responsable ? L’ère de l’économie triomphante, du règne de l’expert et de la globalisation montante a amoindri bien des débats. Tout le monde se souviendra du débat lancé par Max Gallo dans Le Monde de l’été 1983 « Y a-t-il encore des intellectuels en France ? ». J.-F. Sirinelli dépasse cette approche encore parcellaire pour se situer dans une perspective plus englobante. Il dégage les deux versants idéologiques de notre XXe siècle qui gravite autour de la guerre toujours recommencée. De 1870-1871, matrice de l’affaire Dreyfus, à 1946, c’est bien le thème de la guerre et du pacifisme qui a préoccupé au premier chef les esprits. Tendance lourde, ce n’est pas un hasard si la pensée d’un Aron avant et après 1945 s’est penchée sur la guerre, sur Clausewitz, même si Aron, par rapport à son petit camarade, a plus rapidement sauté, si l’on peut dire, au-dessus des guerres coloniales pour embrasser le grand débat, celui de la Guerre froide, dont il fut incontestablement l’un des plus brillants analystes. J.-F. Sirinelli oppose d’ailleurs Aron et celui qui, sans avoir été son maître, fut l’un des ses formateurs : Alain. Son étude, « Aron avant Aron », dévoile bien des maturations et expose un processus d’ouverture intellectuelle, de courage et de probité qui restera la marque du spectateur engagé. Mais après la paix en Algérie, nous sommes entrés dans la ligne de partage des eaux. Après, c’est la thèse centrale de Sirinelli, s’enclenche la métamorphose française, son espace se rétracte, le pays est désormais en paix ; il entre dans une nouvelle phase de son histoire.
Cette introduction étant faite, les 450 dernières pages de l’histoire reprennent les écrits centraux de l’auteur sur une vingtaine d’années. Pourquoi avoir mis en chantier une histoire des intellectuels où il expose la variété des outils employés, truelle du minier, scalpel du médecin, loupe, scanner ? Tout ceci pour dégager des micro et macro climats, des générations, le mot fera florès, avant de dépeindre en pied le pouvoir intellectuel dans toute sa majesté. On ne s’étonnera guère si les khâgneux et normaliens des années trente ont la part belle. Temps heureux d’une France des bons élèves, des boursiers, des classes moyennes ! Son apport principal est d’avoir montré ces effets d’âge et phénomènes de génération dans le milieu intellectuel français. Une seule période est relativement négligée : celle des luttes coloniales. Seul, un texte porte sur les intellectuels et la guerre d’Algérie, car le débat se déroula bien en France et il fut tranché. Rien sur l’Indochine, celle de la guerre française ou de l’américaine, rien sur les guérillas du tiers-monde ou le parcours de Sartre et de Beauvoir à Cuba, la période des Khmers rouges, des boat people ou l’aveuglement de certains clercs vis-à-vis du petit livre Rouge ou de Khomeyni. C’est une période déjà, ce sont d’autres théâtres surtout, la France est plus spectatrice qu’actrice des événements du monde. Est-ce l’une des raisons, parmi tant d’autres, du silence des intellectuels des années 1980 et 1990 ? On est passé de la culture de masse à l’événement monde (le 11 septembre 2001). J.-F. Sirinelli conclut par le Knock out de Georges Carpentier dont le résultat a mis 120 secondes pour traverser l’Atlantique, ce qui a permis de fêter une gloire incontestable française… celle de Branly. Depuis, il y a eu l’assassinat de Kennedy, Armstrong sur la lune, la chute du Mur, cette culture mondiale prédite par Margaret Mead. Aurait-elle à ce point englobé la française et les intellectuels avec ?


Gérard CHALIAND, Guerres et civilisations, Odile Jacob, 2005, 446 pages

Faisant suite à l’Anthologie mondiale de la stratégie (1990), ce dernier ouvrage traite principalement des conflits dans les sociétés non européennes et leur rôle de la guerre dans la formation des empires. Gérard Chaliand prend le sage parti ne pas s’étendre sur des aspects déjà abondamment traités dans l’historiographie : la Grèce, Rome, le Moyen Âge, la Renaissance notamment. Après avoir décrit le rôle de l’armement dans la généalogie des conflits, il s’attache surtout à mettre en valeur la tradition militaire de l’Islam, de l’Inde et de la Chine. Ces aspects ont été peu étudiés par les orientalistes qui se sont penchés surtout sur l’étude de langues, des religions et des institutions. Certes, on s’est intéressé, depuis la victoire de Mao, à Su Zi, mais de manière isolée. Gérard Chaliand ouvre des pans entiers de l’histoire militaire mondiale, jusqu’alors laissés dans l’ombre. Le premier véritable empire militaire fut celui des Assyriens, aux IX-VIIe siècles avant notre ère. L’empire byzantin, non plus n’a pas été honoré d’un seul grand livre sur la tradition militaire. Avoir duré mille ans, et avec gloire de six à sept siècles, relève pourtant de l’exploit ! La foudroyante expansion arabe aux VIIe et VIIIe siècles est mal connue du public. Les fils de la steppe pour leur part, Seldjoukides, Ottomans, Mamelouks, Moghols ou Tamerlan, ont édifié des empires durables tout en conservant leurs modes de combat spécifiques, issus du monde steppique. Les empires qu’il appelle « post-mongols » comprennent les Ming en Chine, les Ottomans, les Séfévides en Iran et les Moghols en Inde. Certains trouveront cette histoire militaire trop brève. Mais Gérard Chaliand, doté d’une solide culture et d’une connaissance approfondie à la fois des techniques militaires, a su replacer en moins d’un demi millier de pages chaque zone traitée dans son environnement stratégique, en décrire les principaux rapports de forces et dresser l’inventaire des moyens humains économiques, militaires. Sans abuser du vocable technique, il décrypte les phalanges, les légions, donne des chiffres, décrit équipements et tactique. Certes certains de ses chapitres sont étonnamment brefs, comme les neuf pages qu’il consacre à la Russie moscovite et la fin des Tatars. Le temps des révolutions est également vite enlevé. En spécialiste des guérillas et des stratégies indirectes, il consacre à ce thème des développements plus fournis. Dommage que sa conclusion, « de la guerre totale à la stratégie asymétrie », ne soit réduite qu’à un survol de ce thème clef. Il faudra s’en consoler. Aucun éditeur, hélas, n’aurait autorisé une somme de plus de 500 pages sur une matière aussi riche et vaste que Gérard Chaliand domine largement. Quelques cartes, gravures, tableaux complètent son livre ainsi que des chronologie par grand empire : Chine, Byzance, Empire ottoman. Chaque phrase compte, comme celle de la page 301 : « Avec le shah Abbas (1587-1629), les Séfévides et la Perse sont à leur zénith. Avec l’empire Ottoman et l’empire Moghol, l’Iran est devenue alors une des trois grandes puissances du monde musulman, et l’une des grandes puissances du monde tout court ».


Maurice VAÏSSE (dir.), 8 mai 1945. La victoire en Europe, Éditions Complexe, 2005, 228 pages

Soixante ans après la fin du conflit le plus meurtrier de l’histoire, peut-on encore dire des choses nouvelles sur cette date du 8 mai qui scella la fin de la guerre en Europe mais non en Asie ? L’histoire ne se borne pas aux commémorations puisque ce n’est que fort récemment que la France a reconnu sa responsabilité dans le massacre de Sétif qui plongea le Nord Constantinois dans la violence. Aussi se replongera-t-on avec intérêt dans cette troisième édition des textes choisis des actes du colloque organisé à Reims en 1985. Depuis cette date, la perspective a changé et il est dommage que l’on n’ait pas prévu un minimum de mise à jour historiographique. Maurice Vaïsse dans sa postface reprend le débat qui a émaillé la sortie du film La Chute, sorti en France en janvier 2005, ainsi que la commémoration du soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz. 1945 apparaît bien comme le tournant du siècle dernier. L’année a ouvert une ère nouvelle. Mais cette césure est propre aussi aux périodes de transition où tout est possible mais où les rêves ne se réalisent pas. On l’a vu lors de la cérémonie commémorative du 9 mai 2005, où Moscou fut boudé par la Pologne et deux petits pays baltes. Doit-on donner le dernier mot à cet éditorialiste anonyme de Combat qui, le 8 mai 1945, nous révèle la profondeur et le trouble de cette immense joie pleine de larmes ? « Ce jour est venu. Nous le reconnaissons mal en ceci, pour l’avoir tant attendu ou à cause, peut-être, de ce cœur contraint et mal éveillé que nous a fait une souffrance trop longue… » Ce à quoi répondait certainement de Gaulle : « En avant donc pour l’immense devoir de travail, d’unité, de rénovation ! ». Qui a parlé de la fin de l’histoire ?


Henri FROMENT-MEURICE, Journal d’Asie. Chine-Inde-Indochine-Japon 1969-1975, L’Harmattan, 2005, 488 pages

Henri Froment-Meurice, entré au Quai d’Orsay à sa sortie de l’ENA en 1950, appartient à cette race particulière des « grands ambassadeurs » qui ont côtoyé l’histoire et qui l’ont relatée au jour le jour dans leurs journaux, lettres ou divers écrits. Une habitude qui se perd, s’effiloche au rythme du courrier électronique, de l’immédiat et des médias triomphants. C’est dommage, mais il en est désormais ainsi. Contentons-nous de le lire, page par page, et de suivre un esprit pénétrant, analysant les convulsions du monde, marquées par l’équipée vietnamienne de la fin des années 1960 jusqu’à l’année 1975 qui a vu le retrait précipité des Gi’s de Saigon ! L’historien, comme l’observateur, trouvera mille et une annotations originales dans des pages écrites de manière brève, parfois drôles même, comme ce dialogue à la Ionesco qu’il révèle entre Mao et Pompidou en septembre 1973. Défilent les grands noms de la diplomatie mondiale : Mao, Zhou En Laï, Ho Chi Minh, Nixon, Kissinger, Brandt, comme de certains jeunes agents du Quai qui auront le plaisir d’avoir été ainsi associés à la grande histoire. Mais ce qui frappe, c’est le jugement sur les hommes que nous livre l’ambassadeur de France. Il donne un coup de patte à Peyrefitte, trouvant « naïf » son best-seller sur la Chine… Il s’interroge sur le tropisme asiatique de certains de ses ministres ; il révèle les dessous des négociations de paix sur l’Indochine qui se sont conclues par les accords de Paris de janvier 1973. C’est bref, pas d’effets de style, de componction. Des portraits ciselés, des remarques qui fusent, on ne s’ennuie jamais. Je livre un passage, presque au hasard, page 475 : « La mort de Mao suscite un torrent de dithyrambes. Tous les grands complices du maoïsme à la française y vont de leur couplet : Couve, Peyrefitte, Debré, Lipkowski, Jobert, Edgar Faure, et naturellement Manac’h (ambassadeur à Pékin). Le courant gaulliste bien connu, ceux qui ne veulent voir en Mao que le grand héros de l’indépendance chinoise, le nationaliste, le restaurateur de l’unité, le communiste national, donne de la voix à qui mieux mieux. N’oublions pas la leçon de Mao : ne compter que sur ses propres forces. Pas un mot sur les purges, les prisons, les éliminations physiques, les persécutions religieuses, les déportations, la répression des nationalités, les lavages de cerveau, les recyclages pour intellectuels ».


Catherine LUTARD-TAVARD, La Yougoslavie de Tito écartelée 1945-1991, L’Harmattan, 2005, 566 pages

Aucun pays ayant appartenu au camp socialiste, n’a pu s’échapper totalement de son histoire. Le « socialisme réel » a ainsi marqué, bien qu’à des degrés divers, les différents PECO. Pourtant la République tchèque n’est pas l’Albanie, la Hongrie, la Bosnie… Le cas yougoslave reste à cet égard un cas à part, car la construction fédérale de Tito s’était voulue en son temps exemplaire. Elle a voulu, dès la rupture de 1948, échapper au modèle stalinien uniforme et la Constitution de 1974 a conféré une large marge de manœuvre aux entités nationales au nombre de huit, puis réduites à six. Pourquoi alors cette fédération a-t-elle éclaté dans le feu et le sang ? S’en référer à une malédiction balkanique, parler de Macédoine, ne résout qu’en partie la question. Il faut s’en prendre à Tito lui-même et au titisme. C’est à ce travail que se livre l’auteur, qui a séjourné longuement en Yougoslavie avant la cassure de 1990-91. Elle montre que la construction yougoslave était bel et bien d’institutionnaliser la pluralité des groupes d’intérêts spécifiques (antinazis) au sein d’un régime à parti unique. Le régime reconnaissait de facto la pluralité des forces sociales rejetant ainsi la conception classique de l’unicité des intérêts de la société dans son ensemble – et, par conséquent, la pluralité des intérêts au sein du système socialiste. Une conscience nationale s’est développée et renforcée de manière naturelle. Dans tous les cas, il y avait toujours un groupe, frustré par rapport à d’autres. Par conséquent, les conflits sont apparus non pas en tant que conflits de classes, mais plus violemment encore comme conflits de groupes et de blocs de pouvoir. C’est ceci que Catherine Lutard-Tavard démontre. La solution de fédérer la population des régions yougoslaves était la meilleure pour tous, mais son succès dépendait d’un cadre étatique réellement démocratique. Par leur politique au coup par coup et leur amour immodéré du pouvoir, Tito et son équipe ont créé un pays qu’ils ont en même temps condamné dès le départ et mené à sa perte. L’auteur aurait dû pourtant analyser aussi le contraste entre les succès extérieurs de Tito, son leadership du mouvement des non alignés et l’intérêt moindre qu’il accordait aux affaires intérieures. Les succès extérieurs du Maréchal ont peut-être mobilisé trop de ressources au détriment de l’intérieur. Ce pan de l’analyse et de la description manque à cet ouvrage et le rend incomplet. Cela dit, elle analyse avec sérieux les différentes composantes de la société yougoslave et les acteurs à l’œuvre. Le Parti communiste (KPJ), Ligue des communistes (SKJ), les rouages de l’État titiste, le schisme au sein de l’Église communiste, la question paysanne, les réformes économiques, la religion. Peu à peu on assiste à la baisse du nombre des citoyens se déclarant yougoslaves, les mariages mixtes, au départ en hausse, ont diminué. L’homme s’est refermé dans sa coquille nationale, inquiet et craintif de tout et surtout de son voisin. Le vide idéologique dû à la perte de crédit du parti communiste et de l’État de référence – la Fédération yougoslave provoqua un appel d’air pour de nouvelles références. Ce fut alors aux religions, aux leaders politiques nationalistes de proposer l’espoir de nouvelles valeurs et de nouvelles normes. Le clivage républiques riches/républiques pauvres attisait l’hostilité entre les groupes régionaux.


Salvatore CIRIACONO (dir.), Eau et développement dans l’Europe moderne, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Colloquium », 2004, 252 pages

L’eau, élément naturel bénéfique dans ses usages agricoles, énergétiques, domestiques et urbains, ou dévastateur lors des inondations, est devenu un objet d’étude historique depuis le Moyen Âge jusqu’à l’ère industrielle, dans l’Europe dite « moderne ». En agriculture, l’amélioration des terres ou bonification passe par des travaux d’assèchement des marais en drainant l’eau en excès et d’irrigation des terres récupérées. Avec la restructuration des paysages agraires, l’amélioration de la productivité des cultures permet de nourrir une population en pleine croissance démographique, d’où un enjeu économique important. Le creusement des canaux assure aussi le transport et la distribution de l’eau dans les villes modernes.
Le contrôle de l’eau est démocratique lorsqu’il y a association de la propriété de la terre et de la ressource hydrique ou despotique lorsqu’un pouvoir gestionnaire de l’eau impose ses règles aux propriétaires et aux paysans.
Les travaux de drainage et d’irrigation ont leurs particularités dans les différents pays européens (France, Italie, Espagne, Hollande, Allemagne, Angleterre) et pour chaque nation se pose le problème de l’importance des travaux et de leur financement. Il existe plusieurs procédés pour éliminer les eaux stagnantes, creuser des canaux de drainage ou colmater des dépressions marécageuses par l’apport d’alluvions. Les Italiens développent des techniques hydrauliques performantes jusqu’à la fin du XVIe siècle, puis les Hollandais sont les grands innovateurs entre le XVIIe et le XVIIIe siècle : leurs instruments mécaniques, leurs canaux de drainage, et leurs moulins sont sophistiqués et très utilisés dans leurs polders (marais littoraux endigués et asséchés). Le modèle hollandais s’articule autour de communautés locales de paysans libres qui assurent les travaux de creusement et d’entretien des canaux et la construction de digues qui protègent les polders. Cependant, l’administration des polders est l’affaire des grands propriétaires et d’entrepreneurs-spéculateurs, tandis que l’État détermine la politique de conquête de nouvelles terres pour augmenter la richesse du pays.
Un autre aspect est la précarité des polders hollandais fragilisés par l’extraction massive de la tourbe, source énergétique et matériau de construction pour les maisons. Le dragage de la tourbe fournit du travail à une main-d’œuvre abondante, mais entraîne une dégradation des terres qui deviennent de petits puis de grands lacs. Il devient nécessaire de réguler ce rendement économique à court terme. Les Hollandais ont d’abord endommagé leur environnement avant de façonner de nouveaux paysages.
En France aussi les politiques sont variables. Au début de la Révolution, on considère le dessèchement des marais comme prioritaire ; il faut augmenter les surfaces cultivables, la culture étant « le fondement inébranlable du pacte social : c’est sa première base physique, morale et politique » selon Hertault de Lammerville (1790) qui s’appuie aussi sur l’argument sanitaire : il faut éliminer les maladies comme le paludisme, les mauvaises odeurs. Puis, la politique de l’assèchement est arrêtée, une nouvelle sensibilité environnementale se fait jour et prône le retour aux étangs poissonneux qui repeuplent les rivières.
Ce livre collectif décrit divers programmes de drainage et de croissance agricole que ce soit dans la vallée du Pô, la lagune de Venise, la côte allemande de la Mer du Nord, les lacs hollandais ou les marécages anglais. Les caractéristiques locales, les conflits et les médiations font l’objet de politiques qui sont autant de reflets d’une époque riche en bouleversements.


Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel, gouvernante des enfants de France de 1789 à 1795, Mercure de France, coll. « Le Temps retrouvé », 2005, 660 pages
Prés. par Jean Chalon, notes établies par Carlos de Angelo

Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, hymne à la Révolution française et à la République, donne la parole aux vaincus de l’histoire, et la leur donne avec un immense respect. On connaît le discours à Gauvain, aristocrate révolutionnaire, du Marquis de Lantenac qui ouvre le livre septième, « L’ancêtre » (premier chapitre de « Féodalité et révolution »). C’est également ce discours des vaincus, un peu moins convaincant que celui imaginé par l’écrivain, que nous restitue la duchesse de Tourzel. Intime de la famille royale, elle est chargée de l’éducation du Dauphin et de Madame Royale en 1789, alors que la titulaire de ce poste autrefois envié, Madame de Polignac, vient d’émigrer. Elle participe à la fuite de Varennes sous le nom de baronne de Korff, le Roi et la Reine passant pour ses domestiques. On ne cherchera pas chez elle, bien sûr, un discours détaché sur la Révolution française, mais ses souvenirs sont passionnants : ils nous permettent de comprendre, presque physiquement, pourquoi l’appel aux souverains étrangers, la trahison de la Nation (en termes républicains), représentaient la seule solution qui s’offrait au roi. La « trahison » lui permettait de défendre une famille sur laquelle les menaces se faisaient de plus en plus violentes et ouvertes, dont la sécurité n’était plus garantie, une conception du pouvoir et de la religion catholique sur laquelle Louis XVI pouvait d’autant moins transiger que ses partisans étaient persécutés, que la guerre civile et les brigandages faisaient rage.
Les Mémoires de Mme de Tourzel n’ébranleront pas le nombre non négligeable (même si les circonstances le rendent peu audible) de Français encore capables de vibrer à la lecture du testament républicain de Marc Bloch. D’autant moins qu’elle ne cache pas sa préférence pour le retour à l’ordre dans les colonies françaises et qu’elle déplore les révoltes des esclaves de Saint-Domingue, si nuisibles à la société et au commerce. Malgré la haine bien compréhensible de la Révolution qui l’anime, Mme de Tourzel ne cache pas certains mystères (versatilité des foules, amour des Français pour leur roi, qualité, désintéressement, générosité de certains êtres, y compris au sein du camp ennemi, dans les pires circonstances). Enfin, les spécialistes de la manipulation de l’opinion, du lancement des rumeurs, les historiens de l’éducation (un fils de France « passe aux hommes » à l’âge de sept ans), y trouveront de beaux sujets d’étude. L’annotation, précise et discrète, apporte des informations utiles qui relèvent aussi de l’histoire sociale : nous pensons entre autres à l’étonnant sens de l’étiquette développé par Madame Royale à sept ans et demi.


Étienne SCHLUMBERGER, avec Alain SCHLUMBERGER, L’honneur et les rebelles de la Marine française 1940-1944, Maisonneuve et Larose, 2004, 265 pages

Étienne Schlumberger fait partie des quelques marins qui ont choisi de rallier la France libre dès juin 1940. Condamné à mort pour désertion par un tribunal militaire de Toulon, siégeant quelques jours après le sabordage de la flotte en 1942, il a été nommé compagnon de la Libération en 1945. Cette expérience n’a inspiré à l’homme ni ressentiment, ni aigreur, ni soif de vengeance, ni orgueil, juste une ardente volonté de comprendre et de faire comprendre. Comprendre les raisons de son engagement et, surtout, celles du refus, obstiné, de nombreux marins de lutter aux côtés des Alliés, pour la défense de la patrie et de la démocratie, alors inséparables. Soucieux d’objectivité, conscient des règles de la méthode historique, il s’efforce de donner la parole au camp adverse, dont les thèses, largement exposées par l’amiral Auphan, lui semblent relayées aujourd’hui par des historiens comme Philippe Masson. Au passage, il démonte et dénonce la symétrie, savamment manipulée par les anciens collaborateurs, entre les persécutions dont gaullistes, communistes et juifs ont été victimes sous Vichy, et les poursuites qu’ils ont subies pendant l’Épuration.
Étienne Schlumberger se livre à une analyse passionnante — et accablante — de « l’honneur » tel qu’il était perçu par les officiers formés à l’École navale, montrant qu’il s’est réduit à une exaltation d’un « État-Marine », considéré comme le modèle sur lequel la France devait s’appuyer pour se réformer. Un modèle ne correspondant ni aux aspirations, ni même au intérêts de la patrie France, constamment invoqués pour justifier le refus de la France libre.
Le livre d’Étienne Schlumberger n’a rien d’un règlement de comptes. Il est trop tard pour ce genre d’opération, qui ne touche plus grand monde. Mais son travail devient passionnant quand l’auteur se livre à une analyse de l’état d’esprit d’un corps fermé sur lui-même, orgueilleux, ignorant des nouveaux rapports de force internationaux, prisonnier d’une conception de l’histoire vue comme éternelle répétition des mêmes conflits, alors même qu’il se prétend fonder son attitude sur le réalisme ! L’auteur, ingénieur du Génie maritime, donc étranger au monde de l’École navale, étudie le parcours d’un autre marin résistant, Honoré d’Estienne d’Orves, venu de Polytechnique, et les raisons pour lesquelles son « patron », l’amiral Godfroy, parle dans son cas de circonstances atténuantes (D’Estienne d’Orves n’a pas eu la chance d’être formé à la dure école de la « vraie Marine » !).
Étienne Schlumberger apporte aussi d’intéressants témoignages sur le fossé qui s’est creusé entre officiers vichystes, légalistes (pro-nazis dans le pire des cas, tel l’amiral de Laborde, commandant la base de Toulon en 1942) et leurs marins, exaspérés de leur passivité, perméables à la « propagande anglo-gaulliste ». Enfin, son récit, détaillé, modeste, sobre, de ses campagnes pour les Forces navales françaises libres, à bord du sous-marin Junon incite à une réflexion sur l’héroïsme, qui peut concerner, au-delà des militaires et des passionnés d’histoire maritime, bien des responsables civils. Un seul regret, qui ne s’adresse d’ailleurs pas aux auteurs de ce beau livre : que son éditeur n’ait pas jugé bon, pour des raisons que nous ignorons, d’accomplir le travail… d’un éditeur.


Jean ZAY, Souvenirs et solitude, précédé de Patrick PESNOT, « Jean Zay, ministre de l’intelligence française », Préf. de Pierre Mendès France, int. et notes d’Antoine Prost, préf. de Jean Cassou à la 1ère éd. La Tour d’Aigues, éd. de l’Aube, 2004, 385 pages

Assassiné par la Milice une quinzaine de jours après le Débarquement de 1944, Jean Zay a laissé un journal de sa captivité, qui est aussi un retour sur son action passée, dont la lecture reste passionnante. Si ce texte n’apporte rien de totalement neuf sur les périodes du Front Populaire et de l’Occupation, il permet de mieux comprendre la fierté de son œuvre que pouvait éprouver le « plus jeune ministre jamais nommé à l’Éducation nationale », haï de l’extrême droite comme juif, franc-maçon et inlassable réformateur d’une République à laquelle il croyait de toutes ses forces. Il est difficile de dire toute la richesse de ce témoignage, qui traite les difficultés de la décision politique et de son exécution, évoque des figures importantes, celles de Joseph Caillaux, ou de la colonie des savants de l’Arcouest, entre autres, mais aussi de Blanqui (à travers une liste de grands révolutionnaires ou patriotes intransigeants) ou du très francophile John D. Rockfeller, des événements comme la réoccupation de la Rhénanie par l’Allemagne ou encore le chantier de l’exposition de 1937, des entreprises comme le renforcement du réseau d’enseignement français à l’étranger ou le projet de démocratisation de la haute fonction publique par la création de l’ENA, la protection et l’évacuation des œuvres d’art au moment de la guerre, les débats provoqués par l’opportunité de célébrer le cent cinquantenaire de la Révolution française dans un pays démoralisé et doutant de lui-même, l’enthousiasme des inspecteurs des Finances pour l’Ordre nouveau.
Jean Zay était un prisonnier de marque que le régime de Vichy ne savait pas trop comment traiter, hésitant, selon les périodes et les hommes au pouvoir, entre les mesquineries, les accès de sévérité et une relative douceur (si on compare son emprisonnement à celui des obscurs et des sans grade que son expérience lui permettait aussi de côtoyer et d’observer avec une sympathie étonnée). Sur le plan humain, il remarque à quel point la tragédie révèle les individus : « Que de monstres hideux se dissimulaient sous les apparences de l’amitié, du dévouement, de la loyauté, du patriotisme ! Mais parfois quelle surprise agréable quand nous découvrons les trésors cachés du courage et de la fidélité, que nous n’avons pas su discerner sous des eaux dormantes ! Nous ne nous connaissions pas nous-mêmes : chaque jour nous sentons émerger un vice inconnu, une vertu ignorée. » Il n’entend pas parler du général de Gaulle ; mais ses réflexions montrent qu’ils eût souscrit à sa condamnation de notre passion pour les divisions, quand il rappelle à trois reprises à propos de la guerre de 1870, de l’Exposition de 1937, de la réélection du président Albert Lebrun, que les partis, aveuglés par leurs misérables querelles, en oubliaient la cause de la France, « à l’heure où de tous côtés le monde allait se livrer à des forces inconnues ».
Enfin, s’il ne faut pas souhaiter à la nouvelle Union européenne à 25 de faire l’expérience d’une tragédie commune, on peut méditer la belle remarque de Jean Zay sur la solidarité des emprisonnés politiques : « Rien ne fonde une communauté comme un malheur partagé. »


Mona OZOUF, Varennes. La mort de la royauté, Gallimard, « Les journées qui ont fait la France », 2005, 433 pages

L’art de l’historien est souvent proche de celui de l’écrivain. Or, peu nombreux sont les historiens à s’être intéressés à la fuite de Varennes, cette journée du 20 juin 1791 où comme le dit si bien M. Ozouf « un roi s’en est venu, un roi s’en est allé ». Avec le récit de la fuite de Louis XVI à Varennes, Mona Ozouf n’abandonne pas l’espace romanesque qu’elle avait parcouru ces dernières années pour revenir à ses amours révolutionnaires. Il faut tout à la fois la finesse psychologique, le talent de mise en scène et à la sûreté de l’historienne pour nous exposer ce qui se joue en cette journée de 1791. Dans les pas de Louis Blanc et de Michelet, elle accompagne ses personnages, sachant ménager les suspens, nous rendre haletantes les distances parcourues. « L’événement de Varennes [devient] le foyer de compréhension de la Révolution française ». Le lien qui se rompt là est celui qui unissait la nation et son roi, non plus représentant de Dieu sur terre, mais le père et protecteur du peuple, auquel la fuite ôta ses dernières vertus domestiques. Le retour à Paris et l’enfermement aux Tuileries lèvent le voile sur les contradictions qui entourent la relation de la Révolution à une monarchie qu’elle n’avait pas encore songé à abolir. Après Varennes, rien ne sera plus comme avant. Les débats de la Constituante de l’été 1791 portent en germe ceux de la Convention de 1792 qui conduisirent à la condamnation du roi. Ce sera aussi l’« occasion » offerte à la République d’une première apparition.
Si les premiers chapitres de l’ouvrage nous enchantent par la grâce du style et le bonheur d’une érudition livrée sans qu’il n’en paraisse rien, il faut lire ceux qui suivent pour leur puissance d’interprétation et le regard d’ensemble qu’ils projettent sur la Révolution. Au-delà des retards pris, au-delà des hasards de l’histoire, l’échec de la fuite du Roi s’explique avant tout par la discordance des temps entre fugitifs et poursuivants : temps de l’Ancien Régime fait d’étiquette et de tergiversations, temps bref de la Révolution tourné vers la fougue et l’action. M. Ozouf excelle ainsi à nous faire comprendre comment la fuite du roi vint en fait bouleverser un ordre que la Révolution, pourtant rupture fondamentale, avait à cœur d’instaurer. Par l’importance qu’elle accorde aux représentations, par les nuances et les niveaux de compréhension qu’elle introduit dans l’analyse, elle éclaire de façon lumineuse non seulement les événements eux-mêmes mais aussi l’interprétation qu’en donnèrent témoins et historiens. Façon pour les « Journées qui ont fait la France » de renouer avec les plus grandes plumes de notre histoire nationale.


Dusan T. BATAKOVIC (sous la direction de), Histoire du peuple serbe, L’Âge d’homme, 2005, 388 pages

Ce livre, publié en langue serbe en 2000, a très vite acquis une grande popularité grâce à son approche novatrice, sa relative neutralité idéologique, son style clair et sa riche documentation. L’auteur principal, docteur de l’Université de Paris IV-Sorbonne, professeur d’histoire à l’Université de Belgrade, actuellement ambassadeur à Athènes, est considéré comme l’un des meilleurs historiens des Balkans, auteur du classique Yougoslavie, Nations, religions, idéologies (L’Âge d’homme, 1994), ainsi que de l’étude Kosovo, la spirale de la haine (L’Âge d’homme, 1993). Outre les grands courants du développement politique, il analyse les phénomènes sociaux, religieux et économiques, les illustrant de documents souvent inédits. L’identité serbe plonge ses racines dans le Moyen Âge et la culture populaire de tradition orale a été modelée à l’époque moderne par son ouverture à l’Occident. Piémont des Slaves du Sud, la Serbie a gagné son indépendance au prix de nombreuses victimes. Cette étude aborde également les aspects principaux de la culture serbe, allant des monastères médiévaux et de la poésie épique jusqu’à la littérature et l’art contemporain. Maints chapitres soulèveront des interrogations, comme celui intitulé « le génocide dans l’État indépendant de Croatie (1941-1945) » qui place, selon les estimations grossières, le nombre des victimes entre 300 000 et 700 000. Bien des informations nouvelles sont livrées sur la guerre civile et ses falsifications, de même que sur la dénazification manquée, Tito et la question nationale. Le dernier chapitre, « Vers la destruction de la Yougoslavie », reste bref, marque encore au fer rouge des tragédies. Il est loin d’être certain que, malgré les efforts pour se débarrasser de tout nationalisme, cet ouvrage autorise enfin un regard juste sur le passé serbe.