Politique internationale (23)

Politique internationale

Alexandre DEL VALLE et Emmanuel RAZAVI, Le dilemme turc ou les vrais enjeux de la candidature d’Ankara, Éditions des Syrtes, 2005, 314 pages

Parmi les nombreux livres consacrés à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne en voilà un qui tranche par son ton critique, la force des ses argumentations et son plaidoyer passionné contre l’admission de la République turque au sein du club européen. On ne s’en étonnera point de la part d’Alexandre Del Valle qui s’est fait, depuis des années, le pourfendeur du cheval de Troie islamiste, le procureur des dérives et déroutes sur le continent ainsi que l’apôtre de la civilisation chrétienne, qui constitue le fondement principal de l’édifice européen depuis des siècles. Secondé par Emmanuel Razavi, qui a longtemps enquêté au Moyen-Orient et en Afghanistan, il a rédigé un livre somme toute documenté, clair et qui se lit à un rythme soutenu. Les deux auteurs démontent un par un les arguments présentés par les défenseurs de la candidature turque. Mais surtout ils insistent sur le principal d’entre eux à savoir que l’Europe ne saurait dire non à la Turquie sous peine de passer exclusivement pour un club chrétien, xénophobe, antimusulman. Cet argument est un chantage permanent auquel il convient de résister. Il en va de la crédibilité de l’Europe, de sa force, de son identité. De manière plus précise, les auteurs considèrent que les quatre « conditions de 1987 » posées par le Parlement européen lors de la première candidature n’ont jamais été remplies : reconnaissance sans conditions du génocide des Arméniens, reconnaissance de la République (grecque) de Chypre et retrait des troupes turques, plein respect des droits de l’homme, reconnaissance et respect des minorités religieuses non musulmanes sunnites. On en apprend beaucoup sur tous ces points. Les Alévis (20% de la population turque), répartis entre Kurdes (30% d’entre eux) et Turcs, ces « Musulmans hérétiques », n’ont jamais été reconnus. Les chrétiens sont toujours discriminés. Les Assyro-Chaldéens et les protestants demeurent des parias. La question arménienne, mieux connue, est abordée par le menu. Fallait-il pour autant flétrir l’attitude « négationniste » de la Turquie ? Quant aux droits de l’homme, même si leur protection a fait l’objet d’une sérieuse amélioration, maintes poches d’ombre demeurent. Des minorités ethniques sont toujours brimées ou niées, comme les Kurdes et les Lazis. Enfin, la question chypriote n’est toujours pas réglée. Bien d’autres aspects du dossier turc sont par la suite examinés. La Turquie serait-elle « judéophile », alors qu’elle balance entre une attitude pro-palestinienne et une alliance « stratégique » avec Israël ? Serait-elle pro-américaine ? Autre aspect intéressant : il convient de prendre en compte la montée de l’europhobie en Turquie principalement de la part de l’armée, gardienne du dogme kémaliste ! Ce paradoxe a été maintes fois commenté. Alors que l’armée se veut la gardienne de la laïcité et de l’ordre constitutionnel, la perspective de l’adhésion à l’Union européenne commande que ses pouvoirs soient considérablement diminués.
Sans même parler du coût hypothétique de l’adhésion (PAC, fonds régionaux) qui atteindrait quelque 40 milliards d’euros, du poids de 100 millions de Turcs au sein du Parlement, où ils seraient la majorité, et des instances de l’Europe, qui leur donnerait des droits de vote prépondérants, voire décisifs en cas de votes serrés, l’entrée de la Turquie poserait bien d’autres dangers encore. Le monde turc, des Balkans au Caucase et à l’Asie centrale, recèle bien des bombes géopolitiques à retardement. Les frontières orientales de l’Union seraient contiguës à d’autres zones belligènes : Syrie, Irak, Iran. Une bonne partie des trafics de drogue transite par la Turquie qui offre par ailleurs une porte d’entrée commode au djihad européen et aux mouvements terroristes. Cette série d’arguments vise à effrayer le lecteur. Et si c’était précisément pour (tenter) de maîtriser ces défis que les partisans de l’entrée de la Turquie entendaient agir ? Qu’en sera-t-il de la Turquie dans 12 ou 15 ans ? Les négociations seront longues, ardues et nul ne peut prédire ce que sera l’Union européenne à 27, 29, 30 ou 33, avec l’entrée des anciennes républiques yougoslaves en 2017. Il n’est pas inscrit que l’entrée de la Turquie soit forcément une source de paupérisation pour l’Europe. En définitive, on peut dire du problème turc ce que le général de Gaulle avait dit jadis du problème allemand, qu’il était par excellence le problème de l’Europe. En débattant des mérites et des dangers de la candidature turque, dés lors que le feu vert des négociations aura été donné, c’est à l’Europe et à ses peuples de dire ce qu’ils veulent être, ce qu’ils veulent faire, où ils veulent aller. Tel est le sens de la question turque dont Alexandre Del Valle et Emmanuel Ravazi ont présenté avec force et passion l’ensemble des aspects.


Nicole BACHARAN, Faut-il avoir peur de l’Amérique ?, Seuil, 2005, 217 pages

Politologue et spécialiste des États-Unis qu’elle décrypte lors de chaque grand événement sur les plateaux de télévision, N. Bacharan a choisi à travers ce livre de se confronter aux poncifs que véhicule le sentiment antiaméricain particulièrement virulent en France et en Europe depuis l’intervention en Afghanistan et plus encore la guerre en Irak. Cette interrogation se nourrit à l’aune d’une expérience biculturelle puisque l’auteur ne cache rien des liens personnels qui l’unissent aux États-Unis, ni de son engagement propre. N. Bacharan revisite pourtant les mythes américains sans complaisance. Elle n’élude aucun des grands problèmes que connaissent aujourd’hui à l’instar des autres démocraties les institutions américaines (corruption, absence de participation, communautarisme..). Mais pour comprendre l’Amérique actuelle comme celle d’il y a un siècle, il faut cette connaissance du terrain qui permette de lire le pragmatisme derrière la réaffirmation des grands principes mais qui fasse en même temps crédit de ces déclarations d’intention qui rattachent aux idéaux des Pères fondateurs les évolutions de la société américaine actuelle. On perçoit à la lire ce qui fait le paradoxe de ce pays : la capacité d’adaptation et le risque de dérapage qui lui est lié – tout n’est pas parfait dans la démocratie américaine mais aussi la fidélité à son origine. À lire N. Bacharan, on comprend la justesse des analyses de Tocqueville qui faisait de la démocratie américaine une expérience politique propre. C’est ce sentiment que prolonge N. Bacharan et qu’elle illustre en rapportant le rêve américain à l’interprétation modeste et pragmatique qu’en faisaient les Pères fondateurs. La démocratie américaine est en débat permanent et pour en comprendre les enjeux, il faut se souvenir, nous dit N. Bacharan, que les institutions ont été dessinées par des esprits sceptiques qui ont vu dans les conflits une garantie de leur bon fonctionnement. L’Amérique non pas « démocratie achevée mais démocratie en marche » (p. 72) souffre en réalité du manque de pragmatisme chez ceux qui la jugent.
N. Bacharan aborde la réalité américaine sans prévention mais sans illusion. Ainsi le chapitre consacré à la justice est-il le plus dur du livre. Il met en avant l’existence des zones de non-droit que sont les prisons américaines, la brutalité des rapports avec la police, la violence qui entoure l’existence de certaines catégories de populations. En revanche, les garde-fous placés par les Pères fondateurs fonctionnent aujourd’hui comme au premier jour, au premier rang desquels l’attachement obsessionnel des citoyens américains au projet qu’ils formulèrent et à leurs maximes. De même doit-on comprendre les pratiques spirituelles des Américains et leur rapport à la religion en les rattachant à ce qui fut l’état d’esprit des pèlerins du Mayflower attachés avant tout au principe de la liberté de la religion, très différent d’une laïcité à la française, liberté d’être puritains. Ainsi la passion première du pays, la liberté, assure-t-elle des alliances parfois étranges aux yeux des Européens, comme celle qui réunit les partisans de la modernité rationaliste, dans la ligne d’un déisme à la Thomas Paine, et les héritiers des protestants évangélistes. Autre étape historique fondamentale pour comprendre l’Amérique qui choque tant les occidentaux, celle du Sud et des États aujourd’hui fondamentalistes, la guerre de Sécession qui explique non seulement la coupure Nord/Sud mais bien des oppositions politiques actuelles comme l’avait prédit Lyndon Johnson dès 1964. Mais là encore il ne faut mettre l’affirmative action et les décomptes des différentes communautés que sur le compte du pragmatisme et d’un réalisme qui font défaut à l’idéal républicain français. Le danger que représente à nos yeux le multiculturalisme se révèle à la fois illusoire et déjà dépassé. Le dernier chapitre tente un décryptage de la politique extérieure américaine, en inscrivant le programme de G. Bush dans la continuité historique, tout au moins sur le fond. Seule différence : l’ancrage religieux de sa doctrine qui fait de lui à la fois un partisan du vieil isolationnisme américain et un apôtre des idéaux wilsoniens. En montrant la distance qui sépare la véritable Amérique, celle qui s’est construite depuis 1776, à la fois de l’image qu’en ont les Européens et de celle qu’en produit le monde politique américain, N. Bacharan trace le portrait d’une société dont les paradoxes font partie de l’histoire.