Le capitalisme globalisé à l’épreuve de la critique

Le capitalisme globalisé à l’épreuve de la critique

Ève Charrin

À propos de Jean Peyrelevade, Le capitalisme total, La République des idées, Le Seuil, 2005, 94 pages, Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s’autodétruire, La Découverte, 2005, 140 pages, Fabrice Pesin et Christophe Strassel, Le modèle allemand en question, Économica, 2006, 180 pages

C’est nouveau. Le capitalisme affronte ces mois-ci une vague de critiques sans précédent en France. « Le monde est menacé par un redoutable conformisme : celui d’un totalitarisme anonyme, d’un paradigme impossible où triompherait le rêve d’un enrichissement individuel sans limite », écrit Jean Peyrelevade dans Le capitalisme total. « Cette évolution du capitalisme vers la “production” de profits qui ne suscitent ni investissements rentables ni revenus consommables est inquiétante », affirment de leur côté Patrick Artus et Marie-Paule Virard dans un essai percutant et documenté dont le titre est à lui seul suffisamment explicite : Le capitalisme est en train de s’autodétruire. Tout simplement. La parution simultanée de ces deux ouvrages constitue en elle-même une rupture dont il ne faudrait pas négliger l’ampleur.
La critique anticapitaliste n’est pourtant pas une nouveauté en France, dira-t-on. C’est même peut-être une spécialité nationale, de Proudhon à Bernard Cassen, le fondateur d’Attac, en sautant par dessus des décennies de vulgate marxiste. Soit, le terrain est propice. Traditionnellement attachés à l’idée d’égalité, aux prérogatives de l’État garant des services publics et d’une redistribution équitable, nos compatriotes nourrissent de nombreuses réticences voire, pour certains, une hostilité tenace – à l’encontre de l’économie de marché globalisée, une « horreur économique » perçue comme le triomphe de « l’ultralibéralisme ». Très péjoratif et très français, ce vocable intraduisible en anglais en dit long sur le médiocre prestige intellectuel et moral dont est affligé le capitalisme dans notre pays. Ce n’est pas un scoop.
Ce qui est nouveau, en revanche, ce qui fait événement, c’est l’apparition spectaculaire d’une critique du capitalisme menée de l’intérieur, par ses acteurs les plus éminents. Voyons un peu : d’un côté, un grand banquier, Jean Peyrelevade (certes proche de la gauche, mais tout de même…) ; de l’autre, un économiste de marché réputé, Patrick Artus, jusqu’alors franchement libéral (au sens français et intraduisible du terme), chef des études économiques à CDC-Ixis, la filiale des activités de marchés de la Caisse des dépôts et consignations ; et, enfin, à ses côtés, la journaliste Marie-Paule Virard, rédactrice en chef du magazine Enjeux-les-Échos, le mensuel de réflexion du groupe Les Échos … qui n’a pas, mais alors pas du tout, de sympathies à gauche. Aucun doute, il ne s’agit pas là de sympathisants d’Attac ni de compagnons de route d’Olivier Besancenot. Les auteurs ne sont pas non plus – pas exactement – des intellectuels, mais bien des insiders, des acteurs disposants d’un point de vue privilégié sur l’économie mondiale. Et cela change tout, c’est-à-dire que cela change à la fois la nature et la portée de la critique adressée au capitalisme.
Jean Peyrelevade en a conscience, qui consacre quelques paragraphes incisifs au rôle de la critique et à ses lacunes. Laissons-lui la parole : « Pour remettre en cause les forces du marché, l’esprit doit en comprendre la mécanique. Dénoncer l’évolution du capitalisme, s’insurger contre la tyrannie du libre-échange, condamner la pensée unique ne suffit pas à fonder une politique. Le succès grandiose de Viviane Forrester, celui plus élitiste de Pierre Bourdieu à gauche de la gauche témoignent d’un sentiment de rejet apparu récemment au sein d’une partie de l’opinion publique. Mais l’imprécation ne suffit pas, ni l’affirmation d’une solidarité sans faille avec les dominés contre les dominants ». On pourrait évidemment reprocher à Jean Peyrelevade d’oublier l’ouvrage brillant de Luc Boltanski et Ève Chiapello sur Le nouvel esprit du capitalisme , ou celui, tout aussi passionnant, de Pierre-Noël Giraud sur L’inégalité du monde : la preuve est faite qu’il arrive parfois à des intellectuels de dire quelques chose de pertinent en matière d’économie, ou à même des économistes de parler du monde sans s’enfermer dans la technicité de leur discipline. Ces heureuses exceptions méritent d’être soulignées – elles l’ont d’ailleurs été, dans les pages du Banquet notamment.
Mais passons : « Pour changer de l’intérieur l’économie de marché (et sauf à la récuser de façon radicale, sans rien proposer d’autre, ce qui relèverait de la protestation sans conséquence), il faut être capable d’en détailler la technique, d’en décomposer les rouages, savoir lesquels changer, où mettre du frein et où davantage de liberté. En un mot, il faut être compétent », comme Jean Peyrelevade, précisément. L’ancien président du Crédit Lyonnais semble avoir pleinement conscience de la valeur de son ouvrage et de son positionnement original dans le paysage de la critique anticapitaliste, puisqu’il en fait lui-même la théorie, de façon extrêmement convaincante : « L’école marxiste mise à part (mais qu’en reste-t-il ?), l’intellectuel a toujours eu tendance à sous-estimer l’emprise du pouvoir économique. Comment lui demander de renoncer à une partie de ses activités traditionnelles, l’étude, l’analyse, l’élaboration d’une véritable culture littéraire, philosophique, artistique, religieuse pour plonger dans la sphère marchande ? […] Comment persuader le penseur de s’éloigner de cette accumulation locale de siècles de sagesse où il trouve le plaisir de ses explorations pour aller s’occuper de mécanismes frustes mais dès l’origine mondiaux (et sans doute mondiaux parce que frustes) où résidera demain la source de tout pouvoir ? ». N’offrant pas de prise à la critique des intellectuels, ni d’ailleurs à l’action locale des politique, ce pouvoir mondial serait de fait un pouvoir total. Peyrelevade voit juste : quoique résultant d’un rapport de forces très simple entre le capital absolument mobile et le travail ancré dans un territoire , le système manque terriblement de lisibilité pour les non-initiés. Il se définit par un mode de fonctionnement des entreprises et des marchés impliquant des normes (comptables, prudentielles, juridiques…), des contraintes financières savamment élaborées, sans qu’il soit possible, au-delà de ces rouages multiples, de mettre en évidence l’exploitation du Peuple par d’hypothétiques Capitalistes. Et les bilans comptables, les rapports des autorités de marché, et autres rapports annuels d’entreprises sont des documents à la fois difficiles d’accès par leur technicité et pauvres du point de vue du sens, peu faits donc pour attirer l’attention les intellectuels. Ceux-ci, en méprisant l’intendance, se privent ainsi des moyens de comprendre et de critiquer efficacement le monde capitaliste globalisé dans lequel ils vivent, préférant une dénonciation vaine car extérieure. Voici pourquoi il faut lire les ouvrages de Jean Peyrelevade et de Patrick Artus. Menée cette fois par des insiders, la critique gagne en légitimité et en pertinence.
Car c’est en usagers familiers des rouages du capitalisme que l’ancien banquier et le gourou français des marchés en démontent la redoutable logique. « Le capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque société anonyme, écrit Jean Peyrelevade. À la base, trois cent millions d’actionnaires contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale. Souvent d’âge mûr, de formation supérieure, avec un niveau de revenus relativement élevé, ils confient leurs avoirs financiers à quelques dizaines de milliers de gestionnaires pour compte de tiers, dont le seul but est d’enrichir leurs mandants. Les techniques pour y parvenir s’appuient sur les règles du gouvernement d’entreprise et conduisent à des exigences de rentabilité excessives. Elles transforment les chefs d’entreprise en serviteurs zélés, voire en esclaves dorés des actionnaires, et polluent de pure cupidité la légitime volonté d’entreprendre ».
Pour être radicale, cette critique n’est pas vaine parce qu’assortie d’une réflexion sur les causes du triomphe de ce « capitalisme anglo-saxon » sur le « modèle intermédié » qui régnait précédemment. Un tel triomphe, affirme l’ancien banquier, n’était pas inéluctable. « On aurait pu concevoir un système divisé, qui a d’ailleurs existé historiquement, où le marché aurait commandé les échanges de biens et de services mais où la finance, dont la fonction est d’alimenter les entreprises en capitaux, serait demeurée intermédiée. D’un côté, l’économie réelle […] ; de l’autre, la tuyauterie financière, institutionnalisée, réglementée et contrôlée par la puissance publique ». Ah, qu’elle était belle, l’époque bénie des taux administrés, de l’encadrement du crédit et de l’ardente obligation du Plan ! « On sent d’ailleurs à travers leurs prises de positions quelque nostalgie pour ce modèle chez beaucoup de dirigeants politiques de gauche (voire parfois de droite) et de syndicalistes », et, cela va sans dire, de Jean Peyrelevade lui-même, puisque l’ex-président de Suez, de l’UAP et du Lyonnais était un acteur majeur de ce monde disparu. Ce modèle a eu la sympathie « tant des ex-marxistes soucieux de contenir le périmètre de l’économie de marché que des colbertistes désireux de garder en main des moyens d’intervention ».
Si ce modèle s’est démantelé, c’est parce que le fameux « pouvoir de dire non » des banquiers a fini par paraître exorbitant ; c’est parce qu’en même temps, en disant trop facilement oui, des banquiers ont commis de colossales erreurs de jugement (Jean-Claude Haberer au Crédit Lyonnais, par exemple) ; et enfin, au-delà, parce que c’était un système hybride, « impur », selon le terme de Jean Peyrelevade. « Tant que les capitalistes étaient représentés dans les conseils d’administration par des institutions spécialisées dont le métier était de mutualiser le risque, de compenser gains et pertes, d’arbitrer le temps long et le temps court, de tenir compte des réseaux d’influence politiques ou syndicaux, l’objet social de l’entreprise, au demeurant mal défini, pouvait ne pas se réduire au seul enrichissement instantané de ses actionnaires du moment. […] Le capitalisme direct (désintermédié) fait voler en éclats ces constructions trop complexes pour ne pas être fragiles ». Si le modèle anglo-saxon l’a emporté sur le modèle rhénan, pour reprendre les termes de Michel Albert, c’est grâce à sa redoutable simplicité. Un seul objectif, aisément mesurable, facile à sanctionner, se substitue au flou antérieur : il ne s’agit désormais que de créer de la valeur pour l’actionnaire.
De fait, la « création de valeur pour l’actionnaire » (shareholder value) est devenue le but ultime des entreprises cotées, leur seul objectif légitime, toujours plus protégé partout dans le monde par les règles toujours plus strictes du « gouvernement d’entreprise » (corporate governance). De façon très percutante, Jean Peyrelevade explique le gouvernement d’entreprise, dont le néophyte pourrait croire qu’il est à la gestion des entreprises ce que l’État de droit est à la politique : un corps de règles visant à insuffler éthique et transparence dans un univers où régnaient auparavant la recherche exclusive du pouvoir/de l’argent. Eh bien, non ! Ou plutôt, la transparence imposée aux entreprises par les règles du corporate governance n’est pas neutre : elle bénéficie à l’actionnaire, et à lui seul. L’un des mérites du court essai de Jean Peyrelevade est bien de rendre lisible – limpide le rapport entre les règles du gouvernement d’entreprise et l’asservissement des entreprises à l’objectif unique de la « création de valeur » pour l’actionnaire. Toutes les règles y concourent : contrôle du dirigeant opérationnel par un représentant des actionnaires au conseil d’administration ; durcissement des contraintes comptables ; publication trimestrielle (et non plus semestrielle) des comptes ; évaluation de la valeur des actifs des entreprises à leur valeur boursière du moment (fair value), au risque de fluctuations erratiques ; au-delà des règles de droit proprement dites, généralisation de l’objectif de retour sur fonds propres comme principal critère de gestion (arbitrairement fixé à 15% minimum par les gestionnaires de fonds).
Conséquence logique, le partage de la valeur ajoutée se déforme toujours plus au profit de l’actionnaire, donc au détriment du salarié. À ce jeu, c’est le plus mobile qui gagne : transférable instantanément, le capital l’emporte donc aisément sur le travail, attaché à un outil de production, ancré dans un territoire. Actionnaire et salarié peuvent être une seule et même personne aux intérêts contradictoires, un étrange citoyen schizophrène qui sabote son propre cadre de vie et ses conditions de travail, réduit consciencieusement ses propres marges de manœuvre politiques, à seule fin d’étoffer son portefeuille boursier en prévision de sa retraite ! Peyrelevade le montre en effet très crûment : le capitalisme financier fonctionne au profit des retraités, actuels et futurs, et subsume toute autre identité – producteur, employé, citoyen, usager des services publics, etc. , dans celle du retraité virtuel soucieux avant tout de ses plus-values boursières. Résultat de cette montée en puissance de l’actionnaire, « d’après l’Insee, la part des dividendes dans le revenu national est passée en France de 2,3% en 1969 à 7,9% en 2003. Ce qui suffit à montrer que le mouvement devra s’arrêter quelque jour : l’actionnariat ne peut tout emporter, il faut bien laisser une place aux autres revenus du capital et surtout à ceux du travail. Dans une économie équilibrée, aucune composante ne peut croître durablement plus vite que la production tout entière ». Le capitalisme actuel repose sur un rapport de forces déséquilibré, non seulement inéquitable mais encore insoutenable à long terme.
Moins profond et moins politique que celui de Jean Peyrelevade, l’ouvrage de Patrick Artus et de Marie-Paule Virard est en revanche très vivant, animé par la volonté de faire comprendre au lecteur néophytes les rudiments du capitalisme financier à grand renfort d’encadrés sur les hedge funds, les fonds de pensions, les nouvelles normes comptables ces questions techniques inconnues du grand public et qui pourtant changent la vie de tout un chacun, pas franchement en bien. Au-delà de ces différences de forme, les deux essais décrivent bien le même monde : « Plus la croissance est molle plus les profits explosent, rien d’étonnant à ce que le débat sur la légitimité d’un tel partage de richesses monte en puissance », écrivent Patrick Artus et Marie-Paule Virard. Pis, « il s’agit d’un capitalisme sans projet, qui ne fait rien d’utile de ses milliards, qui n’investit guère, qui ne prépare pas assez l’avenir ». Artus dénonce en effet le « court-termisme » ravageur des opérateurs de marché : « l’obsession de la rentabilité à court terme pervertit totalement le système : les entreprises ne sont plus incitées à imaginer et à réaliser les projets qui créeraient de la croissance et de la rentabilité dans le long terme. […] Or cette logique porte en elle-même sa propre fin, puisqu’elle suppose de sacrifier l’avenir ». Le mot fameux du chancelier social-démocrate Helmut Schmidt a perdu aujourd’hui une bonne part de sa pertinence et, avec elle, la justification sociale-démocrate du capitalisme : non, les profits d’aujourd’hui ne sont plus nécessairement les investissements de demain, ni les emplois d’après-demain. Il serait plus juste de dire des profits-records d’aujourd’hui qu’ils sont… les dividendes de demain. Rien de plus. « En France, le revenu disponible brut des ménages a augmenté en moyenne de 1,7% en 2004 […]. Quant au marché du travail, il ne cesse de se détériorer […], les emplois peu qualifiés et de plus en plus précaires prolifèrent. Le contraste est saisissant. En 2004, les sociétés du CAC 40 ont engrangé un bénéfice net global d’un peu plus de 60 milliards d’euros, en augmentation de 55% par rapport à l’année précédente ». Symptôme alarmant, les rachats d’actions se multiplient : de Total à BNP-Paribas, les champions du capitalisme français trouvent là un moyen facile quoique peu productif ! de doper le cours de bourse pour mieux satisfaire leurs actionnaires, décidément ultimes arbitres des destinées. « Bref, les marchés fonctionnent à l’envers : les entreprises redonnent plus à leurs actionnaires en moyenne, un peu plus du tiers de leurs bénéfices rien qu’en dividendes, avec en tête Accor et Suez qui en versent plus de 60% qu’elles ne lèvent de capitaux. Du jamais vu ». Le rapport des forces car c’en est un, bien sûr est aujourd’hui tellement favorable aux détenteurs de capitaux de capitaux mobiliers, que c’est désormais l’économie réelle, la sphère productive, qui alimente la sphère financière, véritable aberration économique.
Conservateurs, Patrick Artus et Marie-Paule Virard visent avant tout à sauver les meubles : « Notre propos n’est pas de condamner le capitalisme, mais de tirer la sonnette d’alarme ». Comme Jean Peyrelevade, les auteurs dénoncent la nouvelle dictature des 15% de retour sur fonds propres (return on equity), une norme de rentabilité extrêmement exigeante unanimement imposée par les gestionnaires de fonds aux entreprises cotées, au prix de délocalisations, de compressions des salaires, de suppressions d’emplois…. Le dirigeant d’entreprise qui s’écarterait de la norme serait immédiatement sanctionné par la désaffection de ses actionnaires, donc par une chute de ses cours boursiers qui rendrait aléatoire le financement d’éventuels projets. De toute façon, pareille dissidence ferait de son entreprise une proie alléchante pour d’éventuels acheteurs via une offre publique d’achat (OPA). Quant au dirigeant récalcitrant, il pourrait dire adieu à son poste – quitte à empocher en guise de consolation une confortable prime de départ.
C’est ainsi que s’enclenche le « piège à croissance faible », dans lequel la toute-puissance de l’actionnaire se nourrit des délocalisations : « En Europe, le besoin d’investissement de capacités est d’autant moins élevé que la demande intérieure est faible et forte la concurrence des pays émergents ». Pour réduire les coûts revendication majeure de l’actionnaire , les entreprises délocalisent une part croissante de leur production dans les pays à bas salaires, et réalisent parallèlement dans leur pays d’origine d’importants investissements de productivité : un effort nécessaire, estiment-elles, pour résister à la concurrence des pays émergents […]. Comme les gains de productivité sont élevés, il y a peu de créations d’emplois. Les salaires augmentent d’autant moins que, pour maintenir leur profitabilité dans un contexte concurrentiel élevé, les entreprises utilisent leur position de force sur le marché du travail pour comprimer le plus possible les coûts salariaux ». Les éléments du cercle vicieux se précisent : « Le revenu des ménages étant faible, la consommation l’est aussi, ce qui contribue à rendre inutiles les investissements de capacités », donc les nouvelles embauches. Le problème est que cet équilibre sous-optimal ainsi mis en place peut fort bien être durable : « Le système s’auto-entretient », alors même qu’« il ne fabrique ni offre ni demande ».
À trois exceptions près le Royaume-Uni, l’Espagne et la Suède , c’est l’Europe tout entière qui est prise dans ce redoutable piège à croissance faible. Et significativement, c’est la principale économie du Vieux Continent qui est aussi le champion de la croissance faible. L’Allemagne va mal, son économie piétine, son chômage grimpe et sa consommation intérieure plonge… L’ex-modèle rhénan tant admiré jusqu’au années quatre-vingt dix a montré des signes de faiblesses et subi des tentatives de restructuration à l’emporte-pièce qui ont menacé sa cohérence. C’est-ce que montrent Fabrice Pesin et Christophe Strassel dans un ouvrage très documenté, à mi-chemin entre l’essai et le manuel : Le modèle allemand en question. « À l’orée des années 1990, nombreux étaient ceux qui croyaient à la supériorité du « capitalisme rhénan » sur le capitalisme « anglo-saxon » . Depuis, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Irlande ont accumulé les succès économiques tandis que l’Allemagne perdait du terrain année après année face à ces pays désormais devenus des références. Pour autant, doit-on d’ores et déjà l’enterrer ? » C’est la question à laquelle le livre prétend répondre, question cruciale car « au-delà du seul cas allemand c’est la viabilité d’un modèle de capitalisme alternatif au modèle anglo-saxon qui est en jeu ». Il n’est pas sûr que le livre y parvienne. En revanche, les auteurs montrent clairement qu’il est coûteux de démanteler un modèle aussi ancien et complexe que le « modèle rhénan », pour appliquer sans réflexion ni concertation les recettes-miracles du capitalisme anglo-saxon, comme l’a fait Gerhard Schröder au cours de la précédente législature et comme s’apprête à le faire Angela Merkel dans les années qui viennent.
L’Allemagne sert ainsi de laboratoire géant pour une expérience passionnante de politique économique. Sans surprise, c’est la Deutsche Börse qui a servi de cheval de Troie au capitalisme désintermédié à l’anglo-saxonne. Elle a encouragé le dénouement des participations croisées, caractéristique historique du capitalisme rhénan : les banques s’engageaient sur le long terme auprès des entreprises auxquelles elles faisaient crédit, participaient au conseil d’administration, aux décisions de gestion et contribuaient à définir la stratégie à long terme. Mais il est difficile de résister à la logique du profit à court terme qui sous-tend le nouveau capitalisme. Exonérées d’impôts sur les plus-values réalisées à partir du 1er janvier 2002, les banques allemandes ont profité de cette mesure fiscale pour se débarrasser massivement de leur portefeuille de participations industrielles. Attention, on ne passe pas sans heurt d’un monde à l’autre : en l’absence du soutien traditionnel de la Hausbank (banque-maison) et sous l’effet de la faible croissance, le nombre de faillites d’entreprises a explosé !
Mais la Deutsche Börse n’allait pas renoncer pour si peu à répandre les bienfaits du capitalisme anglo-saxon. Dans un Livre blanc sur la place financière allemande, publié en 2003, les experts de Francfort expliquent que la co-gestion une autre caractéristique historique de l’économie sociale de marché à l’allemande, définie par l’implication des salariés dans la gestion des entreprises constituerait la pierre d’achoppement de la compétitivité allemande. « Son argumentation repose essentiellement sur la pression exercée par la mondialisation : des capitaux toujours plus internationalisés ne seraient pas compatibles avec des standards très différents des standards anglo-saxons de gouvernance des entreprises ». On retrouve là à l’œuvre la redoutable logique décrite par Jean Peyrelevade. « Seuls les salariés allemands ont le droit d’élire et d’envoyer des représentants dans un conseil de surveillance. Il est donc évident que ce modèle n’est pas acceptable dans une économie largement internationalisée » (sic), affirment les rédacteurs du livre blanc, qui prônent donc explicitement une normalisation : le démantèlement d’un équilibre économico-social spécifique au profit de l’alignement sur la norme mondiale du capitalisme total. Ici, le clivage capitalisme contre capitalisme devient extrêmement lisible et le laboratoire macroéconomique allemand particulièrement utile : « Les critiques adressées à la cogestion prennent toutes appui sur un même argument : l’existence de représentants salariés réduirait la valeur actionnariale de la société, ce qui est probablement vrai », notent Christophe Strassel et Fabrice Pesin. D’après les auteurs, une étude récente montre que plus le nombre de représentants salariés dans les organes de contrôle d’une société est élevé, plus sa valeur boursière est faible. Logique : la représentation des salariés aboutit généralement à des salaires plus élevés ainsi qu’à une plus forte résistance aux restructurations, c’est-à-dire à un partage de la valeur ajoutée un peu plus favorable au travail. Et après ? « Il n’a jamais été établi de lien entre la co-gestion et la valeur économique d’une entreprise ». Pourquoi prendre la valeur actionnariale comme critère universel ? Il n’est pas mauvais qu’on ose encore poser la question, alors que triomphe le capitalisme actionnarial. Effacement du lien banque-industrie, contestation montante de la co-gestion, « tout se passe comme si ces mécanismes qui visaient à assurer la stabilité des relations entre les entreprises et leurs partenaires étaient démantelées pour faire place à des relations de court terme ». CQFD.
Que faire, si l’on veut éviter que le rouleau compresseur du nouveau capitalisme n’écrase toutes les subtilités et les civilités du contrat social en Allemagne, en France et ailleurs ? Jean Peyrelevade, comme Patrick Artus, y ont réfléchi. Incorrigible libéral, Patrick Artus renvoie in fine à « la responsabilité de chacun des acteurs », ce qui risque de ne pas mener très loin. Jean Peyrelevade, lui, ne croit pas à une quelconque autorégulation sympathique du capitalisme : le commerce équitable ne pèse rien, le consommateur ne se comporte pas comme un citoyen, les multinationales n’ont aucun intérêt spontané à respecter l’environnement, n’y comptons pas. Il assume donc le recours nécessaire au politique : « Les décisions que commande l’intérêt général devront être imposées, politiquement imposées à force de lois et de traités internationaux, à des actionnaires et à des chefs d’entreprise qui défendront toujours leur capacité à gagner plus d’argent ». Il faut aussi « atténuer le poids du capitalisme financier sur l’économie réelle, […] desserrer la force des enchaînements, mettre fin à l’automaticité des asservissements : si les gestionnaires d’actifs sont les fabricants de normes excessives de rentabilité, il faut les soumettre au politique ». Plus classiquement, l’ancien directeur adjoint du cabinet de Pierre Mauroy préconise d’« encourager par la fiscalité le réinvestissement des bénéfices plutôt que leur distribution et rendre plus coûteux, voire interdire, les rachats d’actions, autoriser des dividendes plus élevés sur les titres détenus depuis plus longtemps, de façon à stabiliser les actionnariats ; favoriser les détentions longues et décourager par la fiscalité les allers-retours. Enfin, on pourrait rendre plus malaisées les opérations de concentrations, par exemple en soumettant leur bien-fondé à un collège d’experts, sans autre sanction que le caractère public de leur appréciation, et en exigeant pour le lancement de toute offre publique une approbation à la majorité qualifiée des actionnaires de la société initiatrice ». Le politique, pour agir efficacement doit être aussi un expert de la technique financière. Aujourd’hui, pour changer la vie, il faut changer la bourse.