Souvenir et oubli

Souvenir et oubli

Michèle Febvre

À propos de Jean-Claude Dupont (dir.), Histoires de la mémoire. Pathologie, psychologie et biologie, Vuibert, 2005, 324 pages

Dans la mythologie grecque, la mémoire était une déesse qui voulait porter remède aux maux des hommes. Au fil des siècles, elle est devenue un objet d’étude et ses histoires complexes, impliquent des disciplines aussi variées que la philosophie, la psychologie, la psychiatrie et la biologie. Et pourtant, comme le souligne Michel Meulders dans la préface, « la mémoire continue à poser d’immenses problèmes ».
Successivement, les recherches ont porté sur les bases organiques de la mémoire, avec la volonté d’identifier les structures cérébrales concernées, sur la pluralité des mémoires, sur les troubles mnésiques ; on a tenté d’appréhender l’oubli pathologique, de catégoriser les différentes mémoires et de traquer les molécules qui agissent sur des groupes neuronaux. À l’ère des neurosciences, cette quête du savoir n’est pas achevée.
Chacun d’entre nous cherche empiriquement à percer les mystères des mécanismes de la mémoire en préparant des examens ou des concours ou en exerçant une activité professionnelle. Ce livre collectif sous la direction de Jean-Claude Dupont, spécialiste d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, démontre à quel point nos connaissances sur le sujet sont fragmentaires et incomplètes. Les différents contributeurs retracent les étapes historiques des recherches et présentent les hypothèses, concepts, erreurs et réussites qui ont souvent déclenché des polémiques et de nouvelles explorations.
Saint Augustin a proposé une belle définition de la mémoire, « là sont gardées toutes les pensées que nous formons, en augmentant, en diminuant, en modifiant d’une manière quelconque les acquisitions de nos sens, et tout ce que nous avons pu y mettre en dépôt et en réserve, si l’oubli ne l’a pas encore dévoré et enseveli. »

Conscience, inconscience et pathologie mentale

Un nom est souvent cité dans l’historique des recherches mnésiques, celui de Théodule Ribot (1839-1916). Il a accordé une place essentielle à l’inconscient : « l’activité inconsciente de l’âme, sphère plus large que l’activité consciente » et à la pathologie mentale qui lui a permis d’en savoir plus sur le sujet normal. En 1881, dans son célèbre ouvrage Les maladies de la mémoire, il présente sa loi de dissolution ou de réversion ; en effet, dans les amnésies progressives, la perte de mémoire suit un ordre de dégradation temporelle : le volontaire disparaît avant l’involontaire, le cognitif avant l’affectif, le complexe avant le simple et les souvenirs récents avant les plus anciens. Cette loi de psychologie générale précise aussi que les fonctions de base (ou mémoire procédurale) ne disparaissent pas, comme les habitudes, l’aptitude à exercer un métier manuel, à parler et écrire sa langue.
Au XIXe siècle, la mémoire et l’oubli ont attiré les magnétiseurs et les hypnotiseurs. L’hypnose acquiert sa caution scientifique avec Jean Martin Charcot (1825-1893). L’état de conscience est artificiellement modifié et pourtant rien ne se perd, la trace est là et l’hypnose permet de l’évoquer. Sigmund Freud (1856-1939), lui aussi, s’est servi de l’hypnose avant de l’abandonner. L’hystérie est le point de départ de sa théorie de l’inconscient. Il pratique la psychothérapie en faisant revivre les souvenirs traumatiques et en aidant le patient à formuler ce qui a été refoulé. Dans la suite logique de la pratique freudienne s’inscrivent les travaux sur la victimologie : traumas des victimes du terrorisme, de la torture, des viols, catastrophes, accidents…
Selon Hermann Ebbinghaus (1850-1909), la mémoire ne peut se réduire au souvenir conscient, mais elle peut s’exercer au cours d’activités psychologiques sans que le sujet soit conscient. Pour lui, les événements psychiques sont mesurables et il a développé les techniques de réapprentissage pour capter les contenus mnésiques conscients et inconscients. Il est possible de retrouver volontairement un état mental antérieur par un effort de rappel ou il peut réapparaître involontairement, même après plusieurs années. Ses travaux ont apporté à la psychologie expérimentale le cadre méthodologique et la rigueur scientifique dont elle avait besoin.
La loi biogénétique d’Ernst Haeckel (1839-1919) selon laquelle « l’ontogenèse est une récapitulation concise et condensée de la phylogénie, conditionnée par les lois de l’hérédité et de l’adaptation » a influencé Wilhem Preyer (1841-1897) : il s’est consacré à la psychologie de l’enfant. L’enfant n’est pas une tabula rasa, mais il conserve « l’empreinte des innombrables impressions sensorielles de générations depuis longtemps disparues ». Ainsi l’enfant garde-t-il en lui des restes ancestraux comme la peur ou le courage.

Localisateurs et unitaires

Même en connaissant mal l’encéphale, de nombreux savants ont cherché à localiser la mémoire et ils accordent au cerveau le statut d’organe particulier, celui de la pensée ; Franz Joseph Gall (1758-1838) créateur de la phrénologie (étude du caractère d’après la forme du crâne) souligne l’importance du cortex cérébral. Après lui, les localisateurs comme Jean-Baptiste Bouillaud, François Broussais, Guillaume Ferrus… pensent que le cortex fonctionne selon des parties séparées et autonomes, tandis que les unitaires comme Pierre Flourens, Louis Francisque Lelut, Jean Cruveilhier sont persuadés que le cortex fonctionne comme un tout.

Différentes mémoires

Autre axe d’investigation, les chercheurs ont voulu décomposer la mémoire globale, d’abord en mémoire visuelle et auditive (les pédagogues ont beaucoup exploité cette voie), puis en sous-systèmes avec la phase d’enregistrement ou encodage, la phase de conservation, stockage, rétention, enfin la phase de restitution ou récupération des représentations acquises auparavant. Puis le modèle de Richard Atkison et Richard Schiffrin (1968) a détaillé l’organisation temporelle et hiérarchique de la mémoire. La MCT (mémoire à court terme), sous la dépendance de l’hippocampe, permet à l’information sensorielle de ne pas se dissiper, mais il y a cependant un délai de stockage au-delà duquel les informations (en nombre limité ou empan) sont soumises au déclin temporel. La MLT (mémoire à long terme), sous la dépendance du néocortex, est une mémoire permanente, à capacité illimitée, du moins théoriquement ; en effet elle est également soumise à l’oubli, par exemple à cause d’interférences.
Alan Baddeley a ajouté à ces catégories la MDT (mémoire de travail), sous la dépendance des lobes frontaux, qui autorise un stockage provisoire d’informations utiles pour effectuer une tâche.

Neurochimie

Au XXe siècle, les travaux s’orientent vers la neurochimie : des modifications se produisent-elles dans les macromolécules du cerveau en liaison avec des événements mémorisés ? L’analyse chimique des macromolécules cérébrales porte sur la recherche de la synthèse de ces molécules lors de l’apprentissage, ce qui constituerait une preuve de leur rôle dans la mémoire. Puis on a étudié le rôle des antibiotiques (ils perturbent la synthèse des grosses molécules) ; s’ils s’avéraient capables à fortes doses de perturber la mémoire, on aurait un argument indirect pour soutenir le rôle de la synthèse de ces grosses molécules dans les phénomènes de la mémoire. Il faut aussi mentionner les tentatives de transferts de mémoire par voie chimique : on administre à un animal « naïf » (qui n’a pas appris une tâche particulière) des extraits de cerveau d’un animal entraîné à cette tâche pour voir s’il peut y avoir transmission d’éléments mémorisés de l’un à l’autre. Mais ces tentatives sont peu convaincantes et déclenchent des objections et des réserves. En effet, un cerveau qui apprend est le siège de changements chimiques tellement importants et complexes qu’il est impossible d’isoler une cause et un effet.
Devant ces perspectives ambitieuses mais irréalistes, la neurochimie conduit actuellement des recherches plus raisonnables en isolant des médiateurs chimiques susceptibles de jouer un rôle dans les phénomènes mnésiques. Par exemple, l’acétylcholine dont la déficience est connue dans le cas de plusieurs démences dont la maladie d’Alzheimer, le GABA (acide gamma amino-butyrique) qui ralentit l’action du système nerveux, le glutamate qui agit sur la plasticité synaptique, la noradrénaline qui modifie les capacités d’apprentissage ou certains peptides qui peuvent favoriser ou perturber les processus mnésiques.

Théorie biologique de la mémoire

Gerald Edelman, prix Nobel 1972 de médecine et de physiologie pour ses travaux d’immunologie, s’est ensuite consacré à une théorie biologique de la mémoire dite « théorie de la sélection des groupes neuronaux » ou TSGN. Il a défini six points : les répertoires primaires (des groupes de neurones établissent des réseaux selon un processus de sélection, d’où une variabilité), les répertoires secondaires (renforcement ou labilisation des connexions synaptiques), le concept de réentrée et de communication entre les cartes (combinaison des répertoires primaires et secondaires), la cartographie globale, la catégorisation (réorganisation du réseau de neurones et de ses connexions) et enfin le boostrapping (le système développe la puissance et l’efficacité des structures utilisées). Cette théorie fait appel à des mémoires génétique et épigénétique, avec entre les deux un darwinisme neuronal.

Les histoires de la mémoire ont débuté avec l’intérêt des scientifiques pour les pathologies mentales et se poursuivent de nos jours par l’exploration des mécanismes neurobiologiques du fonctionnement cérébral. Une partie de la boucle est achevée puisque les recherches en cours laissent espérer une meilleure prise en charge des perturbations de la mémoire lors du vieillissement ou de traumatismes comme des lésions accidentelles, l’action de substances toxiques ou des phénomènes dégénératifs.
Ce livre remarquable et foisonnant ne donne pas toutes les réponses, mais explore beaucoup de pistes et démontre que la mémoire est un sujet épistémologique particulièrement fécond.