La République impériale : origines d’une idée

La République impériale : origines d’une idée

Claude Fouquet

À propos de Aldo Schiavone, L’histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne, Belin, 2003, 286 pages, Paul Veyne, L’empire gréco-romain, Seuil, 2005, 874 pages et Hélène Carrère d’Encausse, L’Empire d’Eurasie, une histoire de l’empire russe de 1552 à nos jours, Fayard, 2005, 491 pages

Rendant compte du livre de Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, notre revue (n° 22) rappelait le rôle joué à l’origine du nazisme par Moeller van des Bruck, l’auteur du Troisième Reich, publié en 1923. Reich signifie empire en allemand et désigne l’empire gréco-romain, et aussi le Saint Empire romain germanique. L’idée impériale ensorcelle les hommes depuis deux millénaires. Alexandre n’était que basileus, c’est-à-dire roi. Ce ne sont pas les Grecs, mais les Romains qui ont inventé l’empire avec Jules César et ses héritiers, au point qu’empereur se dit Kaiser en allemand et Czar ou Tsar en russe, en serbe et en bulgare. À Constantinople, les Grecs ont continué d’appeler basileus leur empereur, jusqu’en 1453. À partir du mot imperator, qui en latin signifie seulement chef, général victorieux, Rome nous a transmis une image de souverain prestigieux, au-dessus des simples rois, au point qu’encore en 1871, un roi prussien croyait utile à sa gloire de venir sceller sa victoire sur la France, en se faisant décerner le titre de César dans la galerie des glaces du château de Versailles.
République et empire ne sont pas antinomiques. C’est sous la République que les Romains ont commencé à constituer leur empire, deux siècles avant Auguste. Le mot empire désigne, en effet, deux choses bien distinctes : une domination sur un vaste territoire pluriethnique, mais aussi un régime politique spécifique, inventé par les Romains. De nombreux livres récents montrent l’intérêt que continue de susciter le mythe impérial.
En 1973, Raymond Aron publiait La République impériale. Les États-Unis dans le monde, 1945-1972, où il montrait – c’est du moins ce qu’on en a retenu à l’époque – qu’une puissante démocratie pouvait légitimement s’opposer à une tyrannie qu’adulaient alors un quart des Français, derrière Sartre et bon nombre d’enseignants. Ce n’est cependant pas Raymond Aron qui a inventé le terme de république impériale. Il était couramment employé dès la fin du XIXe siècle.
Est-il encore utile aujourd’hui d’étudier la Rome antique pour comprendre la république impériale qui domine actuellement le monde ? C’est en réalité dès l’époque de la République, deux siècles avant le principat d’Auguste, que Rome devint un empire, c’est-à-dire une hégémonie transnationale, et tenta, selon Paul Veyne, un essai de « première mondialisation », dont certains concepts subsistent dans le monde actuel, mondialisation commencée dès la République.

Nostalgie de Rome

À partir de la Renaissance, les philosophes européens se mettent à admirer sans modération l’empire romain. Voltaire et Montesquieu furent d’inconsolables nostalgiques de la « grandeur des Romains ». L’historien britannique Edward Gibbon croyait que le siècle des Antonins (96 à 192) – du moins sous les cinq bons empereurs avant Commode – avait été la période la plus heureuse de l’histoire humaine, un dernier bel été de civilisation, avant un hiver de décadence et de barbarie.
Au siècle suivant, Gustave Flaubert s’émerveille dans une lettre : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ». Ainsi, en plein XIXe siècle la Rome impériale apparaît encore à un homme sensé et cultivé comme un modèle d’humanisme. Ce « moment unique » fut en réalité une tragique époque de mépris de l’homme et encore plus de la femme, dans une société fondée sur la conquête et la servitude, où le pouvoir politique se transmettait par la corruption ou la violence. Aucune dynastie romaine n’eut le temps d’imposer durablement sa légitimité. Celle des Antonins – l’heureuse époque de Gibbon – est fondée sur la décision d’un seigneur de la guerre d’adopter un autre seigneur de la guerre pour lui transmettre le pouvoir suprême. Aucun n’a de successeur biologique, sauf Marc Aurèle dont le fils, Commode, fait sombrer la dynastie. La stérilité des empereurs, le mépris de la famille et du mariage, refusés notamment aux esclaves, les impôts arbitraires et confiscatoires, l’insuffisante protection du droit de propriété, le dirigisme économique, aucune de ces causes n’explique à elle seule la dépopulation de l’empire.
Comme les campagnes se vident et que la terre n’est plus cultivée, des barbares de plus en plus nombreux sont autorisés à s’installer à l’intérieur du limes et à s’enrôler dans l’armée, au point que, sous l’empereur Julien, la plupart des généraux portent des noms barbares. Même sous les « bons empereurs », une administration arbitraire au service d’un État prédateur étouffe les initiatives individuelles indispensables au progrès économique. C’est un monde brutal et corrompu de redistribution démagogique des richesses par la spoliation. Le Sénat est décimé au point que les grandes familles de la République sont éliminées en moins d’un siècle. En vantant les deux premiers siècles de l’empire romain, Flaubert veut ignorer le destin tragique des meilleurs esprits de ce temps. Cicéron, Lucrèce et Sénèque ont connu une mort violente. Ovide fut contraint à l’exil par Auguste. De Machiavel à Flaubert les admirateurs de la République romaine n’ont pas manqué. Pendant longtemps, la connaissance de cette période a dépendu uniquement de la lecture des historiens et écrivains romains. Mais aujourd’hui, l’archéologie et l’épigraphie ont modifié notre perception du monde antique.
Valeurs de la république, pacte républicain : rarement définis, ces termes sonnent bien et font partie du vocabulaire politique français. En latin res publica signifie simplement chose publique ou État. Il ne désigne pas un régime politique particulier. Sous les empereurs successeurs de César, quand les Romains voulaient rappeler le régime antérieur que nous appelons « république », ils n’avaient que le mot libertas. Si la France devient une république en 1792, c’est en raison du prestige dont jouit alors la République romaine et sans visée doctrinaire précise.
Selon la légende, elle est instaurée en 509 av. J.-C. par Lucius Junius Brutus, un neveu du roi Tarquin le Superbe, qui soulève le peuple et abolit la monarchie. Il est le premier consul du nouveau régime. Ses deux fils ayant comploté pour rétablir la monarchie, il les fait exécuter. Cela semble si admirable à Voltaire qu’il en tire une tragédie en 1730. David en fait un tableau qu’il expose au salon de 1789 à Paris. Il est déjà célèbre pour son Serment des Horaces qui a fait sensation en 1785 et a été perçu comme un manifeste contre une culture chrétienne déclinante qui allait céder la place à des valeurs viriles et patriotiques inspirées de la République romaine. L’héroïsme est alors à la mode, dans une France largement épargnée par la guerre, qui vit depuis 1715 sous deux souverains pacifiques. Aucune armée étrangère n’a foulé son sol depuis 1712. Les exploits de Rochambeau et de La Fayette en Amérique n’ont pas suffi à étancher la soif de gloire militaire d’une jeunesse ardente nourrie des œuvres de Plutarque, exaltant les exploits des conquérants romains. C’est moins son régime politique que sa formidable puissance militaire et ses conquêtes qui rendent la République romaine si fascinante.
En 147 av. J.-C., Scipion Émilien, petit-fils de Scipion l’Africain, qui avait défait Hannibal à Zama un demi-siècle plus tôt, détruit Carthage. En contemplant l’agonie de la grande ville qui brûle, il se tourne vers Polybe et lui dit en grec : « Je crains et prévois qu’un jour quelqu’un donnera le même ordre pour détruire ma patrie ». Un demi-millénaire plus tard, en 410, Alaric, roi des Wisigoths, ordonne le sac de Rome. Après la destruction de Carthage, Rome n’a plus de rivaux. Homme cultivé et fervent helléniste, Scipion Émilien a, en sa jeunesse, formé une amitié durable avec Polybe qui fut commandant de cavalerie dans la Ligue achéenne combattant les Romains. Envoyé à Rome comme otage après la défaite de Pydna, en 168 av. J.-C., Polybe s’est rallié à Rome qu’il admire et dont il a entrepris d’écrire l’histoire. « Qui serait assez léger et paresseux, écrit-il, pour ne pas vouloir connaître comment et avec quelle sorte de gouvernement les Romains ont, en moins de 53 ans, conquis presque tout le monde habité qu’ils ont placé sous leur domination, une réussite comme on n’en avait encore jamais vue ? »
Pendant deux mille ans, on continuera à se poser la question. Pour Polybe, c’est leur régime politique qui explique ces succès, leur fameuse « constitution mixte », résumée dans la phrase inscrite sur tant de monuments : Senatus populusque romanus. C’est une constitution aristocratique, puisque le Sénat n’est pas élu mais est composé de familles patriciennes et d’anciens élus du peuple. Il constitue un réservoir d’expérience et une assurance de stabilité. En revanche, les magistrats élus – l’élément démocratique du système – changent chaque année. L’élément monarchique est le pouvoir des magistrats élus, notamment les deux consuls, qui ont un droit de châtiment et même de vie et de mort sur les citoyens, symbolisé par les faisceaux de verges entourant la hache, instruments du bourreau, qui figurent encore aujourd’hui fièrement jusque sur le papier à lettres de ministres et de hauts fonctionnaires de la République française. Selon Polybe, la constitution mixte aurait permis à Rome d’échapper aux cycles de déclin et de changement frappant inéluctablement les formes simples de gouvernement : monarchie, aristocratie et démocratie. Cette analyse parut convaincante de Cicéron à Montesquieu. Elle n’était pas absente de l’esprit de général de Gaulle quand il proposa, en 1969, d’ouvrir le Sénat à de supposées « forces vives », experts et syndicalistes.
Les Romains ont moins spéculé que les Grecs sur la constitution parfaite. Plus pragmatiques, moins soucieux de théorie politique, les Romains acceptent de partager, à des degrés divers, la citoyenneté avec d’autres cités en Italie. Ils fusionnent d’abord Rome avec les cités latines. Mais ensuite, avec les autres Italiens, le droit de vote est modulé au cas par cas. Certains peuvent voter sans être éligibles. Les pouvoirs locaux sont plus ou moins décentralisés, et la soumission aux impôts et au service militaire est variable. La combinaison de la force militaire et du sens du compromis permet aux Romains d’imposer leur hégémonie sur l’Italie et sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Au lieu de réduire les cités vaincues à l’obéissance pure et simple, comme l’avait tenté l’Athènes de Périclès, Rome étend progressivement sa citoyenneté aux peuples conquis. Après que Rome a annexé Italie, Carthage, Espagne, Grèce, Gaule et Orient hellénistique, sa constitution devient à l’évidence inadaptée au gouvernement d’un immense empire. En particulier, le recrutement de l’armée n’est plus compatible avec des expéditions coloniales et des garnisons lointaines.
Les armées de la République étaient formées de citoyens paysans mobilisés seulement quelques mois, le temps d’une campagne. Lorsque l’empire s’étend, les hommes doivent s’absenter si loin et si longtemps que leurs fermes dépérissent. Les légionnaires ont en outre pris goût à la vie facile dans les riches villes hellénistiques qu’ils occupent et pillent. À leur retour, ils n’ont plus envie de se remettre au travail sur leur ferme laissée à l’abandon, d’autant qu’ils reviennent avec un pécule et un ou deux esclaves. Beaucoup vendent alors leur lopin pour aller s’installer en ville, car l’arrivée massive d’esclaves en Italie rend le travail libre de moins en moins rentable. C’est d’autant plus tentant qu’à Rome il y a des distributions gratuites de pain et d’huile. Tandis que les hauts fonctionnaires et les généraux, qui ont fait fortune en rançonnant sans merci les provinciaux, rachètent des terres, les petits cultivateurs laissent la place aux esclaves ramenés des campagnes outre-mer. On a calculé qu’en Italie, à la fin de la République, il y a entre un et deux millions d’esclaves sur une population totale d’environ quatre millions.
En 107 av. J.-C., il faut recruter une armée pour aller en Afrique soumettre Jugurtha, un roi numide rebelle. Le consul Gaius Marius, dont les ancêtres n’étaient pas romains — il était un homme nouveau d’origine italienne — ne trouve pas assez de paysans libres à mobiliser. En effet, de grandes fermes utilisant des esclaves remplacent progressivement les petites exploitations individuelles. De plus en plus d’affranchis rejoignent aussi les rangs des citoyens sans terre. Jusque-là ces derniers ne pouvaient pas servir dans les légions. Pour la première fois, on accepte que des non-propriétaires soient mobilisés. Ils forment ainsi un noyau de soldats professionnels qui va peu à peu remplacer les petits propriétaires. Marius promet alors de donner à leur retour aux nouveaux enrôlés des terres qu’ils pourront faire travailler par des esclaves ramenés de la guerre. Il développe l’identité de chaque légion en lui donnant un aigle distinctif. Il est aussi crédité de l’invention de l’uniforme.
Ces innovations font des légionnaires de moins en moins des citoyens soldats, mais des mercenaires dévoués à leur général plutôt qu’à la République. Or, ces généraux sont aussi des hommes politiques. Ainsi Marius, plus tard Pompée et César, disposent d’armées permanentes capables d’imposer leur volonté et d’influer sur les élections, qui n’ont bientôt plus d’autre rôle que d’entériner le pouvoir du vainqueur dans les guerres civiles du dernier siècle de la République. Le meilleur moyen d’accéder au pouvoir est désormais d’avoir une armée. Après avoir écrasé la révolte des esclaves menés par Spartacus, Crassus et Pompée marchent avec leur armée sur Rome, où ils sont tous deux élus consuls. Lorsqu’en 44 César est poignardé en plein Sénat, Brutus et Cassius croient avoir rétabli la République, ou plutôt ce qu’ils appellent la libertas. Mais ils ont compté sans les légions de soldats professionnels attachés à César, qui se rallient à son neveu âgé de 18 ans, Octavien, que César avait nommé son héritier. Octavien et Marc Antoine, qui était consul en même temps que César, poursuivent, tuent ou contraignent au suicide ses meurtriers, avant de se partager le monde. Le premier élimine ensuite l’amant de Cléopâtre.

Un empire sans constitution

Dès avant la victoire sur Antoine, Mécène, sorte de ministre de la propagande d’Octavien, avait recruté les meilleurs poètes de l’époque, Virgile, Horace, Properce, Varius et Tucca, qu’il invitait dans sa luxueuse villa de Tibur pour qu’ils chantent les mérites de l’héritier de César. Devenu en 29 Princeps Senatus, c’est-à-dire Premier du Sénat, puis nommé Augustus, le nouveau maître de Rome demande à Horace et à Virgile de venir en personne lui donner lecture de leurs projets. Il leur indique ensuite ses orientations. Il avait exigé de Virgile un résumé de son Énéide, avant même qu’il ait commencé à rédiger. Peu avant sa mort, en 19 av. J.-C., Virgile demande qu’on brûle son Énéide, encore inachevée et dont il n’est pas satisfait. Auguste l’interdit et confie l’édition à deux poètes amis, Varius et Tucca, en leur recommandant de corriger le moins possible. Si Auguste sauve ainsi le grand œuvre de Virgile, ce n’est pas seulement en raison de la qualité du poème, mais surtout parce qu’il annonce « un nouvel âge d’or » sous un souverain issu de la descendance de Vénus, mère d’Enée et ancêtre donc des Julii. Ascendance hautement revendiquée naguère par Jules César et qui le prédestinait, lui et les siens, à régner sur Rome. Chantant l’arrivée des Troyens en Italie, annonçant la victoire sur Carthage et le triomphe final d’Auguste et de sa dynastie, l’Énéide apporte la preuve que les Destins ont, de longue date, préparé l’arrivée au pouvoir d’Auguste. Est mise ainsi en place, dès le début le Principat, une politique de domestication des écrivains qui devint un trait durable du nouveau régime impérial.
Après l’élimination d’Antoine, Octavien aurait pu se faire nommer dictateur, comme l’avaient été avant lui Sulla et César. On l’appelle Princeps, Premier, d’où l’appellation de principat donnée par les historiens à ce nouveau régime qui prétend avoir restauré la République, et qui est en fait une dictature permanente. Sous la République, la dictature était une magistrature temporaire en cas de péril extrême, et normalement limitée à six mois. Le principat est en réalité une dictature militaire dans le sens moderne, puisque la source du pouvoir n’est pas l’élection, ou la désignation par le Sénat, mais l’obéissance de l’armée à son commandant en chef, Imperator, armée désormais permanente, loyale avant tout à son chef. Cette réalité ne sera jamais institutionnalisée, car il s’agit d’une allégeance personnelle des soldats, solennisée par un serment prêté publiquement chaque 1er janvier. L’empire n’eut jamais de constitution.
À la mort d’Auguste, en 14 de notre ère, les soldats reportent tout naturellement leur allégeance sur Tibère, son beau-fils, qu’il avait adopté, et qui devient à son tour Imperator. Pendant 50 ans, la dynastie d’Auguste, appelée julio-claudienne, fournit aussi les empereurs Caligula, Claude et Néron. Se méfiant des sénateurs, Claude crée une bureaucratie confiée à des esclaves affranchis, qui lui doivent tout. Homme sans charisme, mais d’une intelligence exceptionnelle, il semble avoir pressenti l’échec humain du nouveau régime qu’il incarne. Tacite rapporte qu’il regrette l’insuffisance d’intégration de l’empire romain : « Quelle autre cause, aurait dit Claude, y a-t-il eu à la ruine des Lacédémoniens et des Athéniens, en dépit de leur valeur guerrière, que leur entêtement à écarter les vaincus comme étrangers ? » Cette intégration, l’empire romain l’a finalement réalisée, mais elle n’a pas suscité le développement. La population de l’empire a, au mieux, stagné au premier siècle et – on le sait grâce à l’archéologie – diminué au second en raison de l’empoisonnement au plomb, de la démoralisation des élites, d’une fiscalité écrasante et arbitraire et de l’infanticide généralisé des petites filles.
La modernité est née en Europe occidentale au Moyen Âge, bien avant la révolution industrielle. Entre le onzième et le treizième siècles s’est accomplie une révolution urbaine et commerciale concomitante de l’apparition du bourgeois. La civilisation romaine, elle aussi, avait été un phénomène essentiellement urbain. À première vue, il pourrait donc sembler que, malgré une interruption de plusieurs siècles, un certain lien puisse être établi, et que le chemin reprenait là où il avait été interrompu. Or, la révolution commerciale en Europe ne doit rien au modèle romain, car la société chrétienne est très différente de la société romaine ; tout particulièrement de celle du second siècle, déjà irrémédiablement figée dans un modèle esclavagiste, statique et même régressif, qui broyait et décourageait le monde de la production.
La monarchie césarienne n’a rien à voir avec les monarchies chrétiennes apparues en Europe occidentale sur les ruines de l’empire. Jamais les rois chrétiens ne furent considérés comme des dieux, alors que César devint dieu (Dominus et Deus) à partir de Domitien. Contrairement au César de Rome qui ne se reconnaît point d’homologues, les rois d’ancien régime s’appelaient l’un l’autre « mon cousin ». « Le principat, note Paul Veyne, n’avait pas l’équivalent des “lois fondamentales” non écrites de l’Ancien Régime. La plupart des régimes politiques sont limités par une tradition inconsciente, dont la réalité et la puissance ne se révèlent que trop, lorsque cette tradition n’existe pas ou qu’un régime dictatorial rompt avec elle ; les phénomènes les plus divers de tératologie politique peuvent alors apparaître […]. Or le régime impérial était né sans tradition ni modèle étranger ; jusqu’au IIIe siècle, il n’a pas existé de rôle auquel les princes se seraient conformés à leur insu et qui aurait limité leurs errements ou excentricités. Pire encore, il existait bien une tradition, mais c’était celle du pouvoir comme imperium, qui bousculait tout obstacle ; d’où les caprices sultanesques de Néron, Caligula et autres, tandis que notre ancien régime n’aura pas ses “Césars fous”… Ce pouvoir absolu auquel la noblesse n’était pas en mesure de faire contrepoids n’avait d’autres limites que les prétendants rivaux, le meurtre du maître ou, si ce maître était un faible, les intrigues de sérail » (page 51).
L’absence d’État de droit est une des raisons qui a empêché l’émergence d’une classe moyenne à Rome. Le bourgeois, créateur de l’économie moderne, n’a pu émerger pour la première fois qu’au Moyen Âge, dans l’Europe chrétienne latine et nulle part ailleurs. Car Rome était, selon Veyne, « l’empire du bakchich et de l’extorsion ou squeeze à tous les niveaux, comme les empires turc ou chinois » (page 148). C’est pourquoi les incontestables avancées technologiques des temps hellénistiques et romains furent stérilisées et ne permirent pas le décollage économique. Après les guerres civiles de la fin de la République, le principat puis l’empire apparaissent comme le prix à payer pour acheter la paix civile. Ce fut un prix très élevé comme l’atteste la dépopulation. On est loin de l’Âge d’or évoqué jadis par Montesquieu et Gibbon. Veyne peint un sombre tableau de cette époque. Il se demande même si le césarisme est bien un système politique
Aldo Schiavone, pour sa part, cherche à comprendre comment l’histoire s’est brisée à Rome. Il imagine qu’une direction différente aurait pu être prise. Peut-être pendant les quelques décennies qui vont de la fin de la guerre sociale à la dictature de Sylla. Puis, à nouveau, au milieu du premier siècle avant notre ère, au moment où un large mouvement de municipalisation aurait pu dégager une bourgeoisie et sauver la république. Il fallut attendre le Moyen Âge. Au début de notre ère, explique Aldo Schiavone, Auguste établit un gouvernement du monde romain qui allait le stériliser définitivement, selon le schéma « conquête, soumission, fidélité, romanisation ». Dès la fin du premier siècle, la société conquérante et esclavagiste s’épuise, faute d’une libre classe d’entrepreneurs inspirant l’innovation technique, l’investissement privé et la création de richesses. Il n’y a jamais eu de bourgeoisie à Rome, ni même de classe moyenne. Dans un monde où entre un tiers et la moitié de la population est esclave, où la femme, en dehors des classes supérieures, n’a pas d’autonomie, et où la plèbe de la capitale est nourrie à ne rien faire, les prélèvements fiscaux sur les forces productives des provinces sont de plus en plus lourds et deviennent rapidement insupportables, jusqu’à provoquer l’effondrement économique et démographique du troisième siècle.

La littérature démentie par l’archéologie

Les Romains auraient inventé le droit. Ce n’est pas faux. Du temps de la République, avant les guerres civiles, le droit avait incontestablement plus d’existence à Rome que dans les cités grecques, mais il a ensuite régressé. Ce n’est qu’à l’époque de Justinien, un empereur chrétien, que le droit romain prit la forme codifiée que nous lui connaissons, et qui allait plus tard nourrir l’État de droit en Occident. Mais le Haut Empire n’en était pas un pour les citoyens, encore moins pour les esclaves. Schiavone pense que l’esclavage est à Rome un trait constitutif capital, et non marginal, comme il le fut au Brésil ou aux États-Unis. Il a contaminé tout le travail productif et même le concept de richesse. Les jeunes Romains des classes supérieures apprennent dans Homère et Virgile que mieux vaut conquérir que produire, contraindre que convaincre. Tout travail est déshonorant, même le travail libre des artisans et commerçants, qui sont méprisés, au point qu’on leur dénie souvent la citoyenneté. Les négociants qui réussissent ne réinvestissent pas dans la production de nouvelles richesses. Ils ont hâte de se laver de l’ignominie du travail pour acheter des terres, seule source honorable de revenus.
Voilà pourquoi les économies antiques sont si difficiles à cerner. Les sources littéraires ne nous décrivent guère que l’exploitation, le plus souvent autarcique, d’un domaine rural, la loi de la maison (qui signifie économie en grec), rien de plus. Les Anciens ont superbement ignoré l’économie. Plus que la littérature ou les recensements, si souvent contradictoires, car ils ignorent femmes, esclaves, métèques, mais aussi hommes libres non citoyens, l’archéologie nous permet aujourd’hui de soulever un coin du voile. À cette époque supposée si heureuse des Antonins, il pouvait y avoir à Rome 140 hommes pour cent femmes. Les cimetières nous révèlent l’effroyable mortalité infantile, la dénutrition chronique généralisée, l’infanticide des petites filles.
Jamais il n’y eut de sphère économique distincte du politique. Toute relation productive ou commerciale est subordonnée au clientélisme politique, au service d’une économie de type mafieux. Cette primauté antique du politique a, dès la Renaissance, séduit beaucoup d’intellectuels européens, comme Machiavel ou Thomas More. Elle s’est incarnée dans un désir de régulation de la puissance étatique, qui s’est épanoui de la Révolution française à la chute du mur de Berlin, deux siècles plus tard.
On a longtemps cru que les deux premiers siècles de l’Empire romain avaient été une période heureuse de prospérité et de paix. Pendant longtemps, les historiens se sont contentés du témoignage de sources littéraires qui reflétaient ce qu’un régime autoritaire souhaitait qu’on dît de lui. C’est le cas d’un texte de propagande impériale rédigé au milieu du second siècle de notre ère, un éloge du temps moderne formulé dans un discours prononcé à Rome par un jeune rhéteur grec, Aetius Aristide, devant un public où devait être l’empereur Antonin le Pieux. Le discours vante le présent, selon lui un moment exceptionnel de l’humanité, un siècle d’or, une mondialisation réussie faisant converger vers Rome toutes les richesses du monde, même celles d’Inde et d’Arabie. « Vos champs, dit Aristide, ce sont l’Égypte, la Sicile et la partie cultivée de la Libye. Les arrivées et les départs de navires n’ont jamais de cesse. […] Ce qu’on ne voit pas ici ne fait pas partie des choses qui ont existé ou existent ». Dans ce texte, apparemment optimiste, il n’est pourtant nulle question de l’avenir. Ce discours d’Aristide est une fermeture totale, qui révèle son côté le plus obscur. L’avenir n’est évoqué que dans le vœu que le présent se prolonge au-delà de lui-même, sans fin et immuablement. La boucle est bouclée, le monde – l’Empire romain – n’a-t-il pas atteint sa plénitude absolue ? La civilisation est entièrement déployée et accomplie. Le progrès est impossible.
Les nouvelles sources révèlent un tableau beaucoup plus sombre de misère, d’esclavage massif, d’écrasante fiscalité. Pour la plus grande partie de la population de l’Empire la vie est courte et cruelle. Le nouveau régime créé par Auguste n’est qu’une dictature militaire instable et corrompue, un régime oppressif et arbitraire. La misère et la dépopulation de l’empire s’aggravent encore au IIIe siècle, quand des empereurs de caserne se mettent à diminuer la teneur en argent des pièces de monnaie, créant ainsi l’inflation. L’effondrement du système monétaire rend alors nécessaire le paiement des impôts en nature. Pour échapper à la fiscalité du Bas-Empire, le paysan tente à tout prix de quitter la terre, mais en est empêché autoritairement. Beaucoup se placent alors sous la protection de fonctionnaire impériaux ou de grands propriétaires. C’est ainsi que des paysans libres deviennent des serfs attachés à la glèbe de génération en génération.
L’échec patent de l’empire romain, à partir du IIIe siècle, est celui de tout l’ancien monde. Certes, l’Antiquité connut de grandes réussites. Les pyramides, la salle hypostyle du temple d’Amon à Karnak, le Parthénon d’Athènes, le Colisée de Rome, sont d’inoubliables monuments. Ce qui nous reste des littératures grecque et romaine est un trésor inestimable. Mais les civilisations antiques se sont toutes effondrées. L’ancien monde fut une succession de réussites qui se sont transformées en échecs : effondrement de la civilisation égyptienne, vaincue et asservie par le Perse Cambyse, destruction de Carthage, défaite des royaumes hellénistiques, décadence de Rome, et finalement conquête de Byzance par les Turcs. Pourtant, le monde antique avait atteint un haut niveau de civilisation à l’époque de Périclès, et plus encore à l’apogée de la période hellénistique. La science antique semble avoir été suffisamment avancée pour permettre les inventions techniques, comme la machine à vapeur, nécessaires au décollage économique ; mais ce décollage n’a pas eu lieu. Il a fallu attendre plus d’un millénaire pour que la révolution culturelle et commerciale du Moyen Âge occidental en crée les conditions.
Rome était admirée par Polybe pour sa terrifiante machine de guerre qui lui permit d’envahir et d’asservir tant de peuples. Mais l’afflux d’esclaves en Italie, s’il permit la croissance des périmètres urbains, dépeupla les campagnes et conduisit finalement à un bilan démographique négatif. Durant les cinq siècles que dure l’empire d’Occident, l’Europe perd la moitié de sa population . La fameuse Pax Romana était une guerre permanente aux frontières de l’empire. Au mieux, la population romaine stagne au premier siècle de notre ère, mais certains croient qu’elle s’effondre déjà. C’est pourquoi Claude autorise des barbares à s’installer sur des terres vacantes à l’intérieur du limes. La pression barbare s’accentue au second siècle, quand nous savons avec certitude que la population diminue. Ce déclin démographique s’accélère dramatiquement au IIIe siècle, comme le montre le rétrécissement général des périmètres urbains.

La troisième Rome aussi

Et les Grecs, dans cet empire bilingue ? Se sentaient-ils romains ? Plutarque, le plus romain des écrivains grecs, ne cache pas son amertume. Il n’hésite pas à définir la pax romana comme « paix et servitude ». Il va même très loin dans l’éloge de Néron, qui a si bien humilié la classe dirigeante romaine. Paul Veyne constate que « Rome a un complexe de supériorité politique et d’infériorité culturelle et, jusqu’à la chute de l’empire d’Occident, les Grecs auront le complexe inverse ; leur identité nationale sera celle d’un peuple hautement civilisé qui a été impérial et ne l’est plus » (page 178). D’Auguste à Théodose aucun empereur n’est grec. Alors que Gaulois et Ibériques se sont rapidement sentis romains, les Grecs se ressentent comme soumis aux Romains, et cela jusqu’à l’époque de Théodose.
En 395, quand Théodose partage l’Empire entre ses deux héritiers, tout bascule. C’est un vrai divorce où le mépris mutuel s’exprime enfin librement. Pour les Occidentaux, les Grecs sont lâches et efféminés. Ils ont trahi l’empire et favorisé le triomphe des barbares. À partir de cette date, aucun empereur n’est légitime à Rome ou Ravenne s’il n’est investi ou même envoyé par Constantinople. « Devenus les maîtres d’une Rome grecque, explique Veyne, les Grecs vont devenir les vrais Romains et s’appelleront les Rômaioi pour le millénaire à venir » (page 256). Ce divorce n’a cessé de marquer les esprits jusqu’à nos jours. Les autorités religieuses orthodoxes de Grèce rappelaient encore récemment le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, et l’empire latin alors imposé par la force.
Hélène Carrère d’Encausse, quant à elle, ne traite pas d’un empire mort, mais d’une grande puissance d’aujourd’hui, de loin le plus vaste État de la terre. Cet État s’est proclamé, dès son humble origine, l’héritier de l’Empire gréco-romain. Après la chute de Byzance en 1453, Moscou s’est en effet officiellement considérée comme la Troisième Rome. Remontant bien avant 1552, mentionnée dans le sous-titre de son livre, elle commence son histoire aux temps obscurs des origines de Moscou qui, avant de devenir la Troisième Rome se contentait modestement d’être la seconde Kiev. Ce sont en effets les khans mongols de la Horde d’Or qui, en 1326, acceptent le transfert à Moscou du métropolite, faisant de cette ville la capitale de l’orthodoxie et assurant pour l’avenir sa prééminence religieuse, à la suite de Kiev et de Vladimir. L’année suivante, Ivan Kalita, prince de Moscou, remercie les Mongols en se mettant à leur service pour briser la résistance de Tver. En récompense, il est fait grand-prince de Moscou par les Mongols, et chargé par eux de collecter le tribut exigé des principautés russes vassales de la Horde d’Or.
En 1380, profitant de l’affaiblissement de la dynastie mongole, minée par les querelles de succession, le grand-prince Dimitri se révolte contre ses maîtres et les bat à Koulikovo, sur le Don, grâce à l’intervention de saint Serge. Pour la première fois, la Horde d’Or n’apparaît plus comme invincible. Certes, Moscou fut ensuite détruite grâce à l’intervention de Tamerlan, mais le souvenir de cette première victoire allait assurer à l’avenir la prééminence du grand-prince de Moscou. En 1478, Ivan III s’empare de Novgorod qui avait toujours contesté la suprématie de Moscou. En 1480, un siècle après Koulikovo, il proclame solennellement la fin de la domination mongole. Il faut cependant attendre 1552 et la prise de Kazan pour que Moscou domine la Volga. Dès la conquête de Kazan, Ivan IV le Terrible décide la construction d’une cathédrale à l’emplacement même de la grande mosquée. Un dixième des impôts prélevés va à l’église orthodoxe.
La vocation eurasienne de la Russie remonte à l’héritage de Novgorod qui, dès le XIIe siècle, était à cheval sur deux continents. Attirée par l’Occident, au point d’être accusée de « papisme », Novgorod, fière d’avoir échappé au joug mongol, s’était avancée dans une autre direction, loin vers les terres sibériennes, en quête de fourrures. Plus tard, après la chute de Kazan, la conquête de la Sibérie est essentiellement l’œuvre de grands marchands. Dès 1558, les Stroganov obtiennent du Tsar l’exclusivité du commerce dans la région de la Kama, ce qui leur ouvre les portes de la Sibérie.
Du côté de l’Occident, dès 1625, Michel, le premier tsar Romanov, avait refusé l’hommage de l’Ukraine, afin d’éviter une guerre avec la Pologne. Son fils Alexis, à la demande des cosaques zaporogues, l’accepte en 1654. C’est ainsi qu’il devient « tsar et grand-prince autocrate de toutes les Russies, Grande et Petite ». Il reconnaît cependant à l’Ukraine le droit de se gouverner librement et il accorde une certaine autonomie à l’armée cosaque qui a permis cette expansion.
L’empire russe a alors le choix de s’étendre dans toutes les directions. Le dilemme n’est pas qu’entre le choix de l’expansion vers l’est ou vers l’ouest, il est aussi entre le nord et le sud. « Dès le début de son règne, Pierre le Grand laisse entrevoir ses conceptions. Une flotte et l’accès aux mers : telle a toujours été son obsession, guère encouragée par la situation géographique de son pays. Dans quelle direction se tourner pour répondre à cette ambition ? Vers la Suède, qui commande l’accès à la Baltique ? Mais elle est par trop puissante. Vers la Turquie, qui tient la mer Noire, “rêve russe vieux de deux siècles” ? Mais l’Empire ottoman soutient dans l’ombre le khanat de Crimée qui menace la sécurité russe par des raids réguliers sur les terres d’Ukraine nouvellement conquises ».
Pierre attaque d’abord l’Empire ottoman et finit par prendre Azov en 1696. Il se tourne ensuite contre la Suède pour accéder à la Baltique et créer Saint-Pétersbourg. Mais c’est pendant longtemps la guerre sur plusieurs fronts que doit mener la Russie. Encore au début du XIXe siècle, elle fait la guerre en même temps à la Turquie et à la Perse, afin de s’imposer au Caucase, le plus souvent par la terreur.
L’autocratie et l’absence de contre-pouvoirs en Russie et, plus généralement, dans la zone de chrétienté orthodoxe sont souvent attribuées à un césaro-papisme hérité de Byzance. Dans cette zone n’a jamais existé l’équivalent de la doctrine gélasienne, définie dès la fin du cinquième siècle et distinguant radicalement le pouvoir spirituel de l’Église et le pouvoir temporel des princes, conception qui culmine à Canossa en 1077 et continuera longtemps de marquer les esprits. Hélène Carrère d’Encausse est plus nuancée. Elle estime que l’Église orthodoxe a joué un rôle historique et ne s’est effacée qu’à cause de Pierre le Grand. L’empire russe s’est longtemps référé, effectivement, à un principe spirituel, mais il s’est aussi appuyé, comme tous les empires, sur la force qui donne la victoire, signe visible de la faveur divine. Cette protection vint soudain à manquer quand, dans la nuit du 9 février 1904, sans déclaration de guerre, les Japonais, dans un type d’agression qui se répéta à Pearl Harbor, détruisent la flotte russe d’Orient dans la rade de Port-Arthur. L’année suivante, ils détruisent la flotte de secours à Tsoushima. Cet événement eut un retentissement considérable dans un monde alors dominé par les empires coloniaux.
Exclusivement continental, le processus russe d’expansion impériale a conduit à une inextricable imbrication des peuples. Les Russes de souche s’appellent eux-mêmes « Russkie », mais ils appellent les non-Russes de la fédération de Russie « Rossiani ». Cela montre la difficulté pour la Russie de définir, encore aujourd’hui, son identité. La constitution de la fédération actuelle ne prévoit pas la possibilité de sécession. Or, dès le début, deux peuples, les Tatars et les Tchétchènes, se sont revendiqués comme nation. À Kazan, les Tatars ont récemment décidé, en un geste hautement symbolique, de reconstruire la grande mosquée détruite par Ivan le Terrible. Plus encore que l’exemple tartare, c’est l’exemple tchétchène qui « fascine tous les peuples du Caucase », constate l’auteur.
Alors que l’Empire gréco-romain a disparu sans que personne revendique désormais son héritage, l’Empire russe, tel le phénix, ne cesse de disparaître pour renaître. Dissous en 1917, il est ensuite reconstitué par Staline et même étendu jusqu’à Prague, au cœur même de l’Occident. Disparu à nouveau en 1992, il ressemble maintenant, note l’auteur, à ce qu’il était en 1552. « En dernier ressort, conclut-elle, l’ambition de la Russie ne serait-elle pas, en s’inspirant du modèle américain, de se transformer en république impériale ? »