Autres Lumières : de l’horizon chimérique à la demeure retrouvée

Autres Lumières : de l’horizon chimérique à la demeure retrouvée

Béatrice Blanchet

À propos de Pierre Birnbaum, Géographie de l’espoir. L’exil, les Lumières, la désassimilation, Gallimard, « NRF essais », 2004, 486 pages

Évoquant, dans ses Souvenirs d’un Européen, le destin brisé d’une génération émancipée des orthodoxies religieuses au nom de l’universelle Raison, Stefan Zweig décrit la sortie du ghetto qui affranchit l’esprit juif « de toutes les étroitesses et petitesses que le ghetto lui a imposées, par son adaptation à une autre culture et, si possible, à une culture universelle » . L’exaltation d’une émancipation collective occultant la mémoire du Shtetl ne constitue pourtant qu’une des réponses à une question juive posée avec insistance par la diaspora en exil, comme en témoignent les itinéraires de nombreux juifs scindés au plus profond d’eux-mêmes par de multiples allégeances.
À travers l’étude des trajectoires croisées de huit penseurs juifs (les sociologues et historiens Karl Marx, Émile Durkheim, Georg Simmel, Raymond Aron, Hannah Arendt, Isaiah Berlin, Michael Walzer et Yosef Hayim Yerushalmi) ayant confronté les promesses des Lumières à la chaleur de la sociabilité communautaire, Pierre Birnbaum poursuit une réflexion sur les identités au sein de l’État-nation, replaçant les destins juifs au cœur des civilités et des mémoires réinventées.
La relecture minutieuse d’œuvres souvent négligées par les commentateurs et les épigones (correspondances privées notamment) témoigne des multiples visages de la judaïté en diaspora. Ainsi, la dimension juive transparaît avec clarté dans les écrits d’Émile David Durkheim, savant positiviste et « juif d’État » parfaitement intégré aux institutions jacobines dans un espace public laïcisé, mais également remarquable exégète des textes sacrés. Comme en témoignent ses échanges avec le jeune Marcel Mauss, les engagements militants du savant dreyfusard croisent en de nombreux points l’attachement du fils de rabbin aux rituels religieux, précieux ancrages de la solidarité familiale au sein d’une modernité en proie à l’anomie.
Cette lecture originale de l’œuvre de Durkheim, connaisseur érudit des sacrifiés de Massada, révèle la complexité du dialogue entre solidarités communautaires et assimilation entretenant l’amnésie de la Yiddishkeit. La prégnance du judaïsme de for intérieur au sein de la République amène à s’interroger sur la présence des Juifs dans la science et dans la Cité, entre Lumières et devoir de mémoire du « monde de nos pères ».

Science et consciences juives en diaspora : les déchirements d’une conversion épistémologique

Géographie de l’espoir explore les courants et les généalogies qui façonnent la conscience juive sur le continent européen, confirmant la nette césure entre des sociabilités orientales profondément travaillées par les courants contradictoires de l’orthodoxie et du socialisme, et un judaïsme séduit par l’« Ange de la Raison » sous l’égide d’un État-nation assimilateur. Dans l’Allemagne du XIXe siècle, la voix d’un judaïsme attaché aux « usages antiques et vénérables » (Moses Hess) s’est fait entendre avec constance et vigueur, inspirant aux exégètes de l’histoire juive (les savants de la Wissenschaft des Judentums) le souhait d’une durable nationalité spirituelle. L’Europe de l’Est constitua le foyer d’une possible rencontre entre études juives et sciences sociales, matrice d’une contre-histoire soucieuse de concilier la rationalité avec l’impératif de souvenance (zakhor) énoncé dans la Torah.
De Vilno, « Jérusalem de la Lituanie », à Chicago, en passant par la France et la Grande-Bretagne, l’ouvrage de Pierre Birnbaum revisite une histoire des sciences sociales souvent conçues par l’éthique savante comme arrachement et conversion à l’objectivité scientifique, mais qui renvoie finalement avec force aux affects ainsi qu’aux croyances individuelles. Le rôle fondateur des théoriciens juifs dans les sciences sociales en essor découle sans conteste d’une posture particulière, ce « regard sociologique » (Habermas) étant déterminé par la double position d’outsiders confrontés au rejet antisémite et d’insiders intégrés aux normes de civilité dominantes. Comme en témoigne la tragique affaire de Damas (1840), accusation de meurtre rituel dans l’Allemagne conservatrice et antisémite de l’empereur Frédéric-Guillaume, l’émancipation et les Lumières, loin d’illustrer le triomphe définitif de la Raison sur les superstitions, apparaissaient alors bien fragiles.
La puissance aliénante du regard d’autrui qui « fait le Juif » (Sartre), entre assimilation revendiquée et martyre des parias, a bien souvent nourri un fécond écartement de l’âme, mais elle a également engendré d’incessantes interrogations identitaires parfois entachées de haine de soi dont la correspondance marxienne porte témoignage. Caractérisées par une méconnaissance notable de l’histoire et de la spiritualité judaïques, les Réflexions sartriennes concernant la « question juive » marquèrent pourtant durablement Raymond Aron : ce dernier, modèle méconnu du « Juif français authentique » dépeint par Sartre, choisit la posture d’un savant confronté au choix weberien des valeurs, hésitant néanmoins « entre détermination externe (par le regard de l’Autre, par Vichy, etc.) et détermination interne par l’appartenance à une communauté qui ne veut pas disparaître au sein de la communauté nationale » . Située entre les deux rivages de l’Allemagne native et de la Palestine, sans pouvoir définir véritablement son identité duale de Juive assimilée et de paria revendiquée, Hannah Arendt a choisi de ressusciter la figure exemplaire de Rahel Varnhagen : comme le souligne Pierre Birnbaum dans une analyse remarquable, la biographie de Rahel, « sortie d’Égypte » afin d’animer un salon littéraire dans l’Allemagne romantique au prix d’un exil intérieur, constitue le miroir de sa propre existence, « de ses déchirements entre identité et action » .
La persistance d’un sentiment d’exil en diaspora pose la question essentielle de la part de conscience et de sensibilité juives au sein d’œuvres revendiquant le relativisme, voire l’athéisme. Cette conversion épistémologique a fréquemment pour contrepoint la dénégation d’une identité conçue comme être pour autrui : ainsi, « grâce aux innombrables biographies ou autobiographies existantes, on pourrait citer les déclarations, les prises de position souvent abruptes de ces théoriciens des sciences sociales qui révèlent leur volonté de tout faire pour ne pas apparaître dans l’espace public en tant que Juif » .
L’écho lancinant de la question juive n’apparaît qu’en filigrane d’œuvres savantes, lorsque la judaïté n’est pas reniée sans ambages : de part et d’autre de l’Atlantique, nombre de penseurs ont privilégié la neutralité d’un positivisme affiché, solution alternative à des études juives longtemps considérées comme étroit ghetto académique et identitaire. L’entrée dans la modernité semble imposer le retrait affiché de la Yiddishkeit, conçue comme enfermement aliénateur : né dans la Vienne antisémite, l’épistémologue Karl Popper affirmait explicitement, au nom des Lumières assimilationnistes, que « la Torah est la source de l’intolérance religieuse et du nationalisme tribal » , tandis que le socialiste Harold Laski exaltait son anglicité en déclarant ne pouvoir « réconcilier Maimonide et Mill ». Le déplacement du regard anthropologique vers des communautés situées aux antipodes du monde juif contemporain (Indiens pour Franz Boas, partisan du relativisme culturel, sociétés chrétiennes primitives pour l’ethnologue Robert Hertz, fervent patriote) illustre de manière comparable cet éloignement des allégeances les plus intimes.

Mémoires juives et citoyenneté : l’héritage controversé d’une Révolution libératrice

Les réflexions de Pierre Birnbaum concernant les destinées d’intellectuels juifs traversées de tensions et de déchirements, entre adhésion aux Lumières et retour à soi par affirmation identitaire, s’inscrivent dans une historiographie renouvelée de la diaspora. À rebours d’une historiographie doloriste du malheur juif, Pierre Birnbaum souligne avec force l’équilibre trouvé, dans une France tertio-républicaine, entre fidélités ancestrales nourries de franco-judaïsme et usages citoyens de l’espace public : « On n’ignore pas que l’État républicain saura, par-delà ses proclamations, concilier attachement aux identités locales ou religieuses et citoyenneté militante tournée vers l’espace public, que les Juifs français conservent à cet époque leur rituel, leur mémoire, même “chimérique” en se montrant de fidèles serviteurs de la République » .
Au fil des itinéraires retracés avec minutie, et en dépit des multiples points de rupture, se noue un dialogue souvent surprenant : Marx a ainsi correspondu avec l’historien Heinrich Graetz auteur d’une monumentale Histoire du peuple juif et laudateur d’une spiritualité judaïque. Émerge alors une dialectique complexe entre l’universalisme cognitif du savant et la pluralité des valeurs, une figure paradigmatique de l’étranger conçu comme « hybride culturel » par Georg Simmel. Le maintien d’une double fidélité s’exprime en une vaste palette d’écrits et de postures, au regard du contexte historique et des données biographiques, à travers la quête de la « chaleur primitive » (Émile Durkheim), la croyance en une citoyenneté multinationale (Raymond Aron), l’exaltation des « liens émotionnels entre membres d’une même race » évoquée par le très oxfordien Lord Isaiah Berlin. La quête incessante d’une demeure pour les Juifs passe par la reconstruction d’une Nation dispersée, devoir d’historien rendu exemplaire par l’œuvre de Yosef H. Yerushalmi pour lequel les Juifs peuvent légitimement « se sentir à la maison en situation d’exil » .
En conclusion, le vaste périple effectué par Pierre Birnbaum à travers les politiques contrastées de la mémoire juive invite à une indispensable relecture des Lumières et de leur héritage, trop souvent réduits à une Raison toute puissante hostile aux identités particulières. Les ambiguïtés d’une critique de l’État-nation moderne, qui unit les écrits de penseurs de l’École de Francfort tels que M. Horkheimer et T. Adorno aux défenseurs des particularismes (dont Michael Walzer), sous l’égide du très célébré Edmund Burke, sont clairement mises en évidence : ainsi, écrit Pierre Birnbaum, « ces penseurs aux origines intellectuelles diverses offrent involontairement des arguments à tous ceux qui combattent résolument les idéaux des Lumières au nom de l’attachement au Volk, à la communauté mais aussi, à l’inverse, à la démocratie pluraliste, jusqu’à prendre les traits d’ennemis acharnés du gouvernement du peuple qui apportent, tels Leo Strauss et Hannah Arendt, de l’eau au moulin des conservateurs les plus rétrogrades dans les États-Unis d’aujourd’hui » .
Géographie de l’espoir confronte les judaïsmes en démocratie en développant une rigoureuse réflexion citoyenne : « la lente venue d’une relative girondinisation de la société française contemporaine, le réveil de la vie associative, la reconnaissance des identités multiples, changeantes et parfois rivales, qui met à mal le modèle unitaire sans en changer pour autant la logique républicaine et égalitariste » imposent en effet de prendre en considération l’émergence d’un espace public pluraliste sans pour autant négliger la menace des logiques exclusives.
Pierre Birnbaum signe ici une œuvre particulièrement dense et stimulante, à la fois érudite et militante, Géographie de l’espoir dépassant les horizons de la question juive pour interroger les multiples figures de l’identité et de l’altérité en démocratie.