L’effet Poubelle

L’effet Poubelle

Marc Olivier Baruch

À propos de Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer : sur la guerre et l’Etat colonial, Fayard, 2005, 365 pages

Fervent républicain et grand administrateur, Eugène Poubelle fit un parcours remarquable dans le corps préfectoral de la Troisième République. En ayant atteint le sommet en 1883, avec le poste envié et complexe de préfet de la Seine, il y donna, treize ans durant, toute la mesure de ses talents d’administrateur, en réglant notamment le problème de la collecte des ordures ménagères. Qu’a pu toutefois penser le titulaire de cette belle carrière, couronnée par l’ambassade de France près le Saint-Siège, à l’idée que toute son œuvre risquât de se résumer, aux yeux de la postérité, par un cylindre de fer-blanc destiné à recueillir les détritus urbains ?
Nous ne souhaitons pas pareille mésaventure à Olivier Le Cour Grandmaison. Le risque existe pourtant, mutatis mutandis, de voir ce brillant universitaire, qui enseigne la science politique à Évry, d’être reconnu pas tant pour le contenu même de ses travaux que pour l’usage qu’il y fait d’un ustensile dont il est moins l’inventeur – Foucault a créé le terme – que le vulgarisateur : la « dédisciplinarisation ». Son Coloniser. Exterminer : sur la guerre et l’Etat colonial se présente en effet comme un vaste panorama destiné à démontrer que la matrice des violences extrêmes qu’a connues le vingtième siècle européen est à chercher dans l’expérience coloniale, plus spécialement dans la conquête et la colonisation de l’Algérie. Le propos n’est pas absolument neuf, même s’il paraît excessivement global : s’agissant par exemple du stalinisme, dont on conviendra que le bilan n’est pas tout à fait nul en terme de violence d’Etat, il est sans doute difficile de faire le lien avec le projet colonial. Là où l’auteur innove véritablement en revanche, c’est dans sa prétention à inscrire son travail – « étude originale s’appuyant sur quantité de documents peu connus voire oubliés », nous dit la quatrième de couverture, qui souligne ainsi en creux l’absence complète de recours à quelque archive nouvelle susceptible d’étayer les thèses d’Olivier Le Cour Grandmaison – dans une perspective dédisciplinarisée.
L’ouvrage, dès son introduction, se pose ainsi en manifeste « contre l’enfermement chronologique et disciplinaire », et il faut s’en réjouir : qui en effet – à part les aliénés qui ne se rendent même pas compte qu’ils sont enfermés dans leur discipline – militerait pour l’enfermement ? Qui pourrait se satisfaire de cette « partiellité (sic) […] oblitérant les liens pourtant étroits qui existent entre des domaines distincts, certes, mais contigus » ? À vrai dire personne, et personne ne le fait d’ailleurs plus. Il est clair que, s’agissant de l’histoire de l’Etat contemporain, dans laquelle Olivier Le Cour Grandmaison inscrit, entre autres, sa réflexion dédisciplinarisée, on serait bien en peine de comprendre les choses sans recourir à la fois aux apports et aux outils intellectuels du droit, de la science politique, de la sociologie et de l’histoire.
La posture du naïf présente néanmoins quelques avantages : en simplifiant le débat à l’extrême, elle désamorce par avance la critique, assimilée à la défense corporatiste des frontières académiques, et conduit l’interlocuteur à se placer sur la défensive. Le recours au document, la revendication d’exactitude relèvent ainsi de la cuistrerie, celle-là même qu’il est urgent d’abattre. Le critique, au risque de passer pour un pion, se doit néanmoins d’assumer cette part de cuistrerie ; au moins peut-il lui aussi invoquer les grands ancêtres, avec la définition de l’histoire comme « récit vrai » que donne Paul Veyne dans son Michel Foucault révolutionne l’histoire.
Claquemuré dans son isolement disciplinaire, isolé de la compréhension du réel par l’étroitesse de sa focale, l’historien académique reste platement attaché aux sources, surtout lorsqu’il se trouve en face d’approches qui remettent en cause des acquis qu’il croyait solides. Il peut s’agir de points mineurs, comme le prénom de l’amiral Darlan par exemple : il était convenu jusqu’à présent de le prénommer François, suivant ainsi le choix fait par ses parents, le voici devenu Joseph. L’histoire n’en est pas bouleversée, à ceci près que Joseph était le prénom de Darnand, et que la confusion Darlan-Darnand est digne d’un élève médiocre de première.
Tout à sa découverte de Marcel Peyrouton, haut fonctionnaire de l’administration coloniale de la Troisième République devenu ministre de l’Intérieur de l’Etat français entre septembre 1940 et février 1941, Olivier Le Cour Grandmaison en fait la pièce maîtresse de la construction du statut des juifs, ce qui reste à démontrer. Que, seuls ou presque parmi les hauts commis ayant servi le régime précédent, les coloniaux aient été d’emblée bien considérés à Vichy ne fait pas de doute : leur pratique d’une administration autoritaire était, en effet, en parfaite harmonie avec les principes devant régir l’Etat nouveau. Mais cette évidence n’apporte pas rien à la thèse défendue par l’auteur. Même le fait que Peyrouton, ancien résident général au Maroc puis en Tunisie, ait donné comme ministre de très fermes instructions pour que ce statut fût mis en œuvre avec sévérité ne signifie pas grand-chose : tous les ministres et tous les hauts fonctionnaires qui se succédèrent dans les plus hauts postes du ministère de l’Intérieur (et des ministères régaliens en général), firent de même, sans pour autant avoir servi dans l’Empire. La filiation directe entre législation coloniale et statut des juifs, posée par l’auteur comme allant de soi, n’est que partiellement recevable : déjà avancée lors du colloque tenu en décembre 1995 à Dijon , elle peut avoir valeur de comparaison – le juif comme « indigène de l’intérieur » – mais rencontre assez vite ses limites : le juif tel que Vichy le crée apparaît plutôt comme un incapable au sens juridique du terme, auquel est également interdit l’accès aux fonctions publiques autres que subsidiaires.

Une méconnaissance des enjeux et des situations consternante

Il y a plus grave : on lit, page 266, que « ni le général de Gaulle ni les Alliés ne jugeront nécessaire d’abroger les dispositions antisémites en vigueur [en Algérie], qui seront donc appliquées jusqu’à la libération complète de la métropole ». Il s’agit là d’un ensemble impressionnant d’erreurs. Devenu tout puissant en Afrique du Nord après l’assassinat de Darlan, Giraud – conseillé effectivement par Peyrouton, qu’il avait nommé gouverneur général de l’Algérie – refusa dans un premier temps d’abroger le statut des juifs. Il fallut toute l’insistance des Américains, et la capacité de persuasion de Jean Monnet, devenu conseiller politique de Giraud, pour que ce dernier, prononçant le 14 mars 1943 ce qui, selon ses propres termes, était le « premier discours démocratique de [sa] vie », annonçât l’abrogation des lois antisémites, présentées au demeurant, avec quelque liberté avec les faits, comme « imposées à la France par les nazis ». Mais était maintenue l’abrogation du décret Crémieux, qui reconnaissait depuis septembre 1870 la citoyenneté française des juifs indigènes d’Algérie et que l’Etat français avait abrogé en même temps qu’il promulguait le statut. Dans le bras de fer qui opposa de Gaulle et la Résistance intérieure, d’un côté, et Giraud, d’abord soutenu par les Américains, de l’autre, le rétablissement du décret Crémieux avait valeur de symbole, comme s’en aperçut rapidement l’administration Roosevelt. Il n’en fallut pas moins attendre le 21 octobre 1943 pour qu’une déclaration officielle du CFLN prenne formellement acte de ce rétablissement .
Écrire ce qui est écrit ici – outre que cela aboutit à présenter de Gaulle comme un disciple en antisémitisme de Pétain – révèle une méconnaissance et une incompréhension des enjeux assez consternantes, de sorte qu’il nous paraît difficile de faire ainsi confiance à la seule perspicacité, fût-elle dédisciplinarisée, de l’auteur, en passant simplement par profits et pertes de telles erreurs – inévitables sans doute lorsqu’on entend tracer d’aussi ambitieux panoramas sans se donner le temps ou les moyens d’asseoir ses analyses sur des sources recoupées. La fiabilité dans un des matériaux les plus utilisés dans l’ouvrage, à savoir l’adhésion des esprits libéraux du dix-neuvième siècle aux pires exactions liées à la colonisation, risque de poser également problème. Dans une livraison passée du Banquet, Jean-Louis Benoît avait ainsi montré que la présentation de la position de Tocqueville sur la question algérienne, à laquelle s’était déjà livré Olivier Le Cour Grandmaison dans un texte précédent, reposait sur des citations tronquées et largement décontextualisées . Bis repetita : l’exercice est à renouveler ici, textes à l’appui, mais il est d’ores et déjà clair que, jugé à l’aune des préjugés racistes ayant accompagné la conquête de l’Algérie, Tocqueville est des plus modérés. Le nouveau florilège que nous livre ici Olivier Le Cour Grandmaison – si l’exercice n’est pas neuf, il est toujours instructif – confirme une fois encore que la violence constitutive de l’entreprise coloniale française se déploya largement tant sur le plan militaire que sur le plan idéologique.
Tout cela, quoi qu’en pense l’auteur et quoi qu’en pense de manière récurrente Le Monde diplomatique, n’est pas si oublié que cela – sauf du législateur français, nous y reviendrons. On reste néanmoins dubitatif devant l’ampleur du glissement dans l’espace et dans le temps dont a besoin l’auteur pour tirer de l’expérience des années 1830-1850 en Algérie le soubassement des violences extrêmes du vingtième siècle. Lui-même en semble parfois conscient, au point d’être conduit, à coups de périphrases contournées, à tenter de désamorcer ce que sa méthode a de contestable scientifiquement, voire de moralement choquant – ainsi, pages 169-171, avec la filiation, historiquement absurde, entre un événement qui fit scandale dans les années 1830 (l’utilisation à des fins industrielles, par des négociants français d’ossements humains importés d’Algérie) et la Shoah. Citons le paragraphe :
« Les différences avec ce que les nazis ont commis dans les camps de la mort sont importantes et nombreuses ; la comparaison, qui vient nécessairement à l’esprit lorsqu’on sait ce que fut Auschwitz , ne signifie ni identité ni analogie, moins encore rabattement de cet événement du XXe siècle sur ceux, plus anciens et d’une autre nature, qui retiennent notre attention. Il n’en demeure pas moins que ce qui a été perpétré en Algérie constitue, au sens strict du terme, un précédent inquiétant ; pour la première fois, sans doute, dans l’histoire de l’Europe soumise aux transformations de la révolution industrielle, des restes humains furent employés dans l’élaboration de produits de consommation courante. Il s’agit donc d’une rupture majeure que soutiennent la bestialisation et la dégradation méthodiques de l’autre comme vivant, puis comme mort » .

Glissements, amalgames et rhétorique d’autorité

L’exemple est ici extrême, mais on trouve des sophismes du même ordre quand il est question de concepts tels que « espace vital », qui joua dans l’histoire du vingtième siècle le rôle que l’on sait, ou « vie sans valeur », récemment popularisé par les travaux de Giorgio Agamben. L’auteur procède toujours par le même type de procédés : de citations en rapprochements, puis de glissements en amalgames, le tout articulé par des propositions aussi peu probantes que « ces exemples tendent à prouver », ou encore « ces différences sont négligeables au regard des nombreux points communs qui existent entre eux » … On est loin effectivement de l’enfermement chronologique et disciplinaire, un peu trop loin peut-être. Car à totalement oublier que l’histoire est la science de l’homme dans le temps, à écraser complètement toute référence contextuelle, l’auteur aboutit à des prouesses certes dignes d’admiration – ainsi de cette tentative de dresser en moins de quarante lignes toute l’histoire de l’internement administratif, de Bugeaud à Guantanamo, en passant par Daladier, Vichy et la guerre d’Algérie – mais qui perdent toute signification heuristique. Pas toute, en vérité, comme le laisse entendre une phrase en cours de démonstration :
« La multiplicité des usages et des conséquences de l’internement administratif, qui peut remplir des fonctions irréductibles les unes aux autres – antichambre de la mort programmée, détention indéfinie, rétention et expulsion – ne doit pas faire oublier la permanence de certains des mécanismes qui l’organisent et des discours qui le légitiment aujourd’hui. Pauvreté et monotonie de la rhétorique sécuritaire. Ailleurs, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la guerre sans fin menée contre le terrorisme est à l’origine de graves atteintes portées aux droits et libertés individuels. Une fois encore, l’internement administratif est l’un des principaux vecteurs de cette offensive, sans précédent depuis 1945 » .
Après Bugeaud-Hitler, Pétain-Tony Blair ? On pourrait d’ailleurs contester la dernière phrase citée, en se demandant si précisément les mesures mises en œuvre par les pouvoirs civils et militaires français en Algérie après le vote des pouvoirs spéciaux en 1956 ne constituaient pas une atteinte plus grave aux libertés publiques que celles en vigueur aujourd’hui dans un monde anglo-saxon persuadé d’avoir à mener contre le terrorisme une véritable guerre . Pour Olivier Le Cour Grandmaison, l’enjeu, le combat devrait-on plutôt dire, est moins scientifique que politique. Peu lui chaut au fond la faiblesse de sa démonstration, qui relève finalement d’une plate histoire des idées, incapable de prendre en compte la spécificité d’une époque – ainsi du vitalisme, mis à toutes les sauces dans les premières années du vingtième siècle, devant lequel il est donc au moins anachronique de s’indigner aujourd’hui. On est loin, en tout état de cause, de l’essence de la recherche, qui, comme le rappelle l’historien britannique Ian Kershaw, doit s’assigner comme mission de chercher à distinguer ce qui est distinguable.
Il n’est certes pas interdit d’écrire un pamphlet politique : en dénonçant très tôt dans la presse, alors qu’il était un des rares à le faire, les inconséquences du législateur-historien dressant à sa manière, en février 2005, le bilan de la colonisation, Olivier Le Cour Grandmaison a contribué à faire émerger le débat sur l’écriture de l’histoire qui a secoué la société française à la fin de 2005. Débat dont les acteurs ne sont certes pas sortis grandis : les politiques – toutes couleurs confondues – ont exposé sous un jour on ne peut plus cru leur cynisme – qui plus est, inefficace – en matière d’instrumentalisation de l’histoire. En face d’eux, nombre d’historiens illustres – et parmi eux quelques-uns dont l’œuvre impose le respect – ont versé dans une forme de confusionnisme inquiétante chez des intellectuels, professionnels dont la capacité de discernement est censée offrir un modèle à la réflexion collective. Que l’incurie politique et mentale des élus et du gouvernement, qui a conduit aux pantalonnades qu’on sait, ait donné l’occasion à l’auteur du livre dont il est ici question de se positionner en chef de file du combat contre le « négationnisme colonial », titre de sa tribune publiée le 2 février 2005 dans Le Monde, tant mieux pour lui. Cela ne confère pas pour autant à son livre le statut de référence auquel il prétend : mais peut-être ce Coloniser, exterminer apporte-t-il, par ses outrances mêmes, de quoi nourrir un débat qui mérite mieux que l’instrumentalisation politique et mémorielle à laquelle on le réduit des deux côtés de la Méditerranée et dans les deux camps.