En patrouille à Oakland Californie

En patrouille à Oakland Californie

Pierre Aubery

Nous entamons la dernière semaine de l’hiver et pourtant aujourd’hui la température a dépassé 25 degrés centigrade. Le soleil qui a brillé pendant presque toute la journée, décline à l’horizon. Il est près de six heures du soir et bientôt il va se coucher derrière l’arche grandiose du pont de la Golden Gate. Je viens de garer ma voiture derrière le poste de police qui occupe l’angle d’un vaste centre commercial du quartier Est de Oakland. La plupart des bureaux et des entreprises sont maintenant fermés. La circulation automobile s’est ralentie et une sorte de calme et de sérénité s’est établie. Nous sommes au pied des collines qui dominent la rive orientale de la baie de San Francisco. J’ai rendez-vous avec l’un des agents de la police municipale chargés de la sécurité de ce secteur qui, en dépit de apparences, a la réputation d’être l’un des plus violents d’une ville qui passe pour être parmi les capitales du crime aux États-Unis. Selon la rumeur publique on y enregistrerait une moyenne de 150 meurtres et de près de 400 viols par an, chiffres exceptionnellement élevés pour une ville d’environ 400 000 habitants.
En réalité, Oakland n’est qu’un élément du tissu urbain, l’un des plus denses des États-Unis, qui entoure la baie de San Francisco. Cette mégalopole compte aujourd’hui plus de six millions d’habitants, avec tous les problèmes qu’entraîne inévitablement une telle population. La ville s’est étendue sur un territoire difficile, au relief tourmenté, affligé par de longues périodes de sécheresse, des inondations, des tremblements de terre et les incendies dévastateurs qui en résultent parfois. Ce soir je vais accompagner un policier dans sa patrouille vespérale d’un secteur de la ville qui en reflète bien la diversité. On y trouve en effet des quartiers résidentiels, distincts les uns des autres, avec des populations homogènes, par l’âge, la couleur ou le niveau de vie. Près des rives de la baie, le long des lignes de chemin de fer et des autoroutes qui les sillonnent, s’étendent des zones industrielles, dont l’activité s’est bien ralentie depuis la fin des guerres de la seconde moitié du XXe siècle, parsemées ça et là de lotissements.
Le personnel de la police de Oakland compte près de 1 200 personne, dont plus de 700 agents assermentés et environ 400 civils. C’est une administration complexe, organisée sur le modèle militaire, avec à sa tête un chef, nommé par la municipalité, secondé par un adjoint, des capitaines, des lieutenants et des sergents qui commandent des policiers aux attributions diverses. On peut dire en gros qu’il y a ceux qui sont en uniforme, dans la rue, au contact du public et ceux qui travaillent dans les bureaux. Les premiers font des patrouilles pour assurer le maintien de l’ordre et faire respecter la Loi. Les seconds se livrent à des enquêtes, préparent des opérations de longue haleine et de plus grande envergure, pour découvrir et sanctionner des infractions aux règlements et ordonnances municipales en matière d’urbanisme et d’habitat, par exemple, et aussi bien sûr contrôler, bien que sans grand succès, le trafic des stupéfiants et autres activités illégales. Environ un tiers du budget de la ville est alloué à la sécurité publique.
Le poste de police est déjà fermé au public mais plusieurs agents sont là, au volant de leur voiture de fonction, prêts à répondre au premier appel. La plupart de ceux que je puis voir sont noirs car Oakland est une ville où les Afro-Américains, qui constituent plus de 42% de la population, contrôlent la majorité de l’administration municipale. Don Sly, qui va me piloter, est un Afro-Américain athlétique de plus d’un mètre quatre-vingts qui frise la cinquantaine. Il m’accueille avec une cordialité bon enfant qui ne masque pas complètement une certaine réticence. Je suis son aîné d’un bon nombre d’années, blanc, associé à l’Université de Berkeley, donc a priori perçu comme un « libéral », c’est-à-dire un homme de gauche selon la terminologie américaine, supposé plus enclin à la critique qu’à l’approbation de la police et de ses méthodes. Don Sly me présente à son chef, lui aussi afro-américain, qui me recommande paternellement de ne pas sortir de la voiture au cours de la patrouille car, me dit-il, la situation peut souvent s’envenimer d’une minute à l’autre.

En route

Nous démarrons, empruntant la sortie du centre commercial qui débouche directement sur le boulevard Mac Arthur qui est un peu le boulevard du crime de Oakland. C’est une longue artère, à la fois commerçante et résidentielle, bordée de magasins parfois inoccupés et vandalisés, de motels minables et de modestes appartements. Don me confie qu’il est entré dans la police de Oakland il y a dix-sept ans après deux ans au service de la police de la route. Comme beaucoup de ses collègues, il a fréquenté l’université (ce qui est le cas du tiers de lapopulation de Oakland) où il a obtenu un diplôme de biologie. Employé pendant quelques années dans un laboratoire plutôt malsain, il s’inscrivit un jour au concours d’entrée dans la police, un peu par jeu, pour accompagner son meilleur ami qui s’y présentait. Le sort fit que son ami échoua, alors que lui fut admis. Après un stage de formation de 33 semaines et deux ans de mise à l’épreuve, il obtint sa titularisation qui lui conféra le titre et les prérogatives du « patrolman » assermenté.
Nous en étions à ce point de notre conversation lorsque Don vira abruptement dans une rue adjacente au boulevard et gara sa voiture devant une maison de triste mine. À son arrivée un groupe d’une demi-douzaine de jeunes noirs, qui bavardaient nonchalamment devant la porte, se dispersa sans hâte. Deux d’entre eux cependant restèrent tranquillement sur place tandis que les voisines, derrière leurs fenêtres, nous observaient avec visiblement plus de curiosité que d’hostilité. Quelques jours auparavant, me rendant au bureau de poste tout proche, j’avais remarqué deux policiers procédant à une arrestation devant cette même maison. Je ne fus donc pas surpris d’apprendre que celle-ci, d’ailleurs inoccupée, était un point de vente connu des amateurs de marijuana et autres drogues illégales. À l’heure du déjeuner, puis le soir après cinq heures, c’est là un défilé continuel de voitures qui viennent s’approvisionner. Avec une lenteur délibérée Don sortit de la voiture, ajusta son ceinturon, son revolver et son walkie-talkie, et se dirigea vers les deux présumés revendeurs. Il échangea quelques mots avec eux, leur conseillant paternellement, mais sans trop y croire, de ne pas se mouiller s’ils voulaient éviter la prison.
Reprenant la route, Don m’expliqua qu’arrêter ces petits trafiquants, qu’il connaissait de longue date, n’aurait été qu’une perte de temps puisqu’il n’avait pas de preuve tangible de leurs infractions. Certes, il n’aurait pas eu de peine à trouver une raison de les emmener au poste, mais il aurait dû passer plusieurs heures à remplir toutes sortes de formalités au lieu de poursuivre sa patrouille, qui avait au moins l’avantage de manifester la présence de la police dans la rue.
Un peu plus loin sur le boulevard nouvau virage à gauche, cette fois sur une voie privée menant à un groupe d’immeubles locatifs connus sous le nom de Cité d’Alvingroom. J’étais passé bien souvent à quelques dizaines de mètres de ce lotissement, un peu à l’écart du boulevard, sans en soupçonner l’existence. Niché au creux d’un repli de la colline, le site ne manquait pas d’agrément. Mais tous ces immeubles de deux ou trois étages étaient dans un piteux état. Plusieurs étaient inoccupés, les vitres brisées, les portes enfoncées. Les pompiers, me dit Don, ne s’aventuraient jamais jusque-là sans protection policière. Trafiquants de drogues et squatters s’y côtoient malaisément. La situation cependant pourrait s’améliorer car un nouveau propriétaire vient d’acquérir ces immeubles et se proposerait d’assainir les lieux, de procéder à l’éviction des squatters avec la collaboration de la municipalité, puis de rénover les appartements délabrés.
De nouveau sur le boulevard, Don me montra un autre point de vente des drogues, le parc de stationnement d’une épicerie où flânaient, faussement désinvoltes, quelques petits « dealers » connus. Don rappela à l’un d’eux, en liberté provisoire, qu’il risquait gros en conduisant une voiture dont le permis de circuler était expiré, comme il venait de s’en assurer en tapant son numéro minéralogique sur son mini-ordinateur. Le type ne parut pas exagérément impressionné par la réprimande du policier. Il expliqua qu’il s’était arrêté là pour téléphoner à sa femme et la prévenir de son arrivée. À ce moment, un message radio nous avertit que deux blancs venaient de voler une voiture dans la Cité d’Alvingroom. Virage à 180 degrés sur le chapeau des roues dans un crissement des pneus et nous voilà filant vers la Cité. La radio nous précisa que l’incident venait d’être signalé par un coup de téléphone de résidents. À notre arrivée, deux gamins de six ou sept ans, qui se tenaient près du téléphone public, nous firent signe d’arrêter. Visiblement excités, ils nous expliquèrent qu’ils avaient vu deux blancs s’introduire dans la voiture d’une certaine Amanda à l’aide d’une pince monseigneur et prendre la fuite. Don ne pouvait s’empêcher de sourire en notant le témoignage de ces deux bambins. Comme « Amanda » n’était pas chez elle, Don recommanda à ses informateurs de lui dire qu’elle appelle la police dès son retour.

Faire respecter la loi ?

Reprenant le boulevard, Don me fit remarquer qu’à deux pas des points de vente et des taudis, se trouvaient des résidences habitées par des gens tranquilles. Il me fit faire le tour d’une cité de taille plus modeste que celle d’Alvingroom, bien entretenue et bien famée depuis une quinzaine d’années. De là Don me conduisit aux confins de son territoire, dans un quartier situé entre l’autoroute et le rivage de la baie. Il gara sa voiture à deux pas d’une place au gazon pelé. Nous sommes maintenant dans le quartier « latino » ou plutôt hispanique selon la terminologie administrative, del Sobrante. C’est un haut lieu du trafic des drogues où Don me confia qu’il avait passé bien des heures en surveillance dans une voiture banalisée pour préparer une rafle. La police fit bien quelques arrestations, mais sans réussir à remonter aux sources d’approvisionnement des petits revendeurs. Le trafic est organisé de telle sorte qu’au mieux la police ne peut pincer qu’un « dealer » et son client avec une minuscule quantité de drogues. Mélancoliquement, Don se demandait pourquoi tant de discours, d’études, d’enquêtes, d’argent et d’efforts n’avaient abouti qu’à des résultats dérisoires. Le trafic des drogues est plus florissant que jamais et la guerre contre le « crime sans victime » détourne la police de tâches plus urgentes et encombre les prisons. « Le pire dans tout cela, me dit Don, c’est la guerre que se font les gangs pour garder l’exclusivité du trafic sur leur territoire. À deux pas d’ici, de l’autre côté de la 98e avenue commence le territoire du gang de Brookfield Park. Si un Sobrante s’y aventure, il risque de se faire tabasser ou pire encore. « Pourquoi ne pas légaliser les drogues, ajoute-t-il ; les drogues et la prostitution, dont la répression est parfaitement inefficace, coûtent bien plus cher à tous égards à la société que la tolérance ». Notre conversation fut encore interrompue par un appel urgent à venir en renfort à un collègue en patrouille dans le secteur, qui avait repéré une voiture volée. En quelques minutes nous le rejoignions pour apprendre que le voleur s’était enfui abandonnant le véhicule.
À nouveau sur le boulevard Mac Arthur, Don repéra une jeune prostituée, près d’un arrêt d’autobus. Il vira pour s’arrêter à côté d’elle. Un peu surprise la fille lui dit :
« – Tout va bien monsieur l’agent, j’attends l’autobus pour aller à San Francisco ;
(Cordialement, presque affectueusement, Don lui répondit : )
-  Bien sûr, mais est-ce que vous ne vivez pas avec Gonzalès ?
-  Oui, c’est vrai, je suis avec lui depuis quelque temps.
-  Ne savez-vous pas que Gonzalès est un repris de justice, un cambrioleur, un criminel ?
-  Non, monsieur l’agent, je ne sais rien de tout cela mais je suis sûre que Gonzalès n’est pas aussi mauvais que vous le dites.
-  En tout cas, si vous continuez à vous acoquiner avec lui, vous ne tarderez pas à vous retrouver en prison. Est-ce bien ce que vous voulez ? »
Là dessus, sans attendre la réponse de la fille, Don démarra. Il soupira : « Une bien gentille fille pourtant. Vous l’auriez vue, l’autre soir, comme elle était sexy avec sa petite jupe au ras des fesses. C’est une grande tentation, pour nous autres policiers, d’abuser de notre autorité pour obtenir gratis les faveurs de ces filles. Bien des collègues ont été cassés pour cela ou même ont perdu leur job. Une histoire de ce genre a même envoyé un de mes copains en prison, où il est encore ».
La nuit était maintenant complètement tombée sur nous. La radio se taisait, comme si elle aussi avait été sensible au calme qui planait sur la ville. Don répondait à mes questions avec plus d’abandon, tandis que sa voiture montait vers les collines. Bientôt nous découvrions les bas quartiers illuminés à nos pieds avec, au-delà de la baie les lumières de San Francisco et des autres villes de la péninsule. Don ralentit un instant près d’un mamelon herbu, à quelque distance des premières maisons du quartier. La vue était splendide, apaisée, nous entraînant à des années-lumière des terrains vagues et des bicoques de la zone industrielle. « C’est là, me dit Don, que les prostituées du boulevard amènent parfois leurs clients et qu’ils s’envoient en l’air en admirant le paysage. Nous venons là souvent, nous aussi, car les gens du quartier nous harcèlent de coups de téléphone lorsque les filles et leurs clients sont trop bruyants ».
Poursuivant notre route à travers les collines, Don m’indiqua au fond d’un cul-de-sac, une vaste propriété qu’entourait, chose inhabituelle en Amérique, une clôture couronnée de barbelés. « C’est-là, me dit mon guide, le domaine des Hell’s Angels. Ils ne sont plus très actifs maintenant, même s’ils trempent encore de temps en temps dans le trafic des hallucinogènes que leurs équipes de motards distribuent dans la région ». Au temps des grandes manifestations étudiantes à Berkeley on avait même avancé qu’il s’était établi une collaboration entre eux et la police. C’est là un point d’histoire sur lequel Don s’abstint de tout commentaire. Comme je lui demandais s’il croyait qu’il y avait vraiment une Mafia, un Réseau clandestin tout puissant qui contrôlait le trafic des drogues, il me répondit : « Oui et non. Le flot des drogues est si abondant et régulier qu’il doit bien y avoir en place un système d’approvisionnement et de distribution bien structuré. Pourtant, jamais nous ne mettons vraiment la main sur les filières et la source que nous recherchons toujours ».
Don, qui pense sérieusement à la retraite, ne cache pas les frustrations et les tensions inhérentes à son travail. Il essaie de ne pas apporter chez lui ses soucis professionnels. Pourtant, ce n’est pas facile ni même toujours possible. Un jour, il avait dans sa voiture une petite fille de cinq ans qui venait de voir sa mère poignardée sous ses yeux par son père. L’enfant décrivait la scène, de sa petite voix, avec une atroce précision, qui le mit au bord des larmes. En dehors même des tragédies de ce genre, il faut tenter d’accomplir tous les jours sa tâche de Sisyphe qui consiste pour lui et ses collègues à maintenir un peu d’ordre dans un monde qui retombe continuellement dans l’ornière du mal et de la violence. « Savez-vous, me dit-il, que les jours de l’année où nous devons intervenir le plus souvent sont ceux de la fête nationale et de Noël ? Les amis et les familles se réunissent à ces occasions pour festoyer. L’alcool aidant, quelque vieille querelle ne manque pas de se réveiller, on crie, on échange des insultes et bientôt des coups, on tire le couteau, voire le revolver ».
Comme je demandais comment de telles scènes se terminaient, Don me répondit : « En prison pour les plus éméchés et les plus violents… Tenez, je vais vous emmener voir notre geôle municipale ». Après quelques minutes sur l’autoroute, nous arrivons au centre ville. Au rez de chaussée de l’immeuble de la police, nous entrons dans un garage où attend un panier à salade. Armes et radios doivent être déposées avant d’entrer plus avant. Franchie une lourde porte, nous nous trouvons dans une salle dénudée au sol cimenté qui sert à la réception. Les prévenus passent ensuite dans une autre pièce où ils sont fouillés. De là on voit déjà les cellules où ils seront enfermés. Ce sont de véritables cages aux lourds barreaux, fort exiguës. Chacune est équipée d’une toilette et d’un banc sur lesquels des hommes recroquevillés essaient de dormir. Il y a une cinquantaine de cellules dont seulement une dizaine semblent occupées ce soir-là. Plus loin nous passons un dortoir brillamment illuminé où une vingtaine de jeunes hommes sont réunis autour de couchettes superposées. Au bout du couloir un garde, entourés de plusieurs appareils, prend les empreintes digitales et les photos de ses clients. Il m’explique que les empreintes sont immédiatement transmises par télécopie au centre qui les identifiera. Le réfectoire, impeccablement propre à cette heure, n’est ni plus ni moins accueillant que ceux qu’on trouvait naguère en pension ou à la caserne.
Ainsi nous avons bouclé la boucle, parcouru tout le cycle du maintien de l’ordre et de la petite délinquance. Nous sommes bien loin des images sensationnelles et sanglantes, hautement dramatisées, du travail de la police dont nous abreuvent chaque jour fictions et media. Pendant les trois heures que j’avais passées avec Don, une centaine de chaînes de télévision accessibles dans la région avaient diffusé une bonne trentaine de films et d’émissions sur le rôle des policiers, sans compter les bulletins de nouvelles où la police occupe toujours une large place. Contredisant les bruyants exploits recréés à l’écran, Don m’assura ne s’être servi de son revolver qu’une seule fois au cours de sa déjà longue carrière. Son arme, c’est avant tout la parole, son aptitude à communiquer avec la population qu’il doit garder en paix. Il s’en tire très bien avec patience et fermeté. Ce soir-là aucune confrontation ne s’est produite. Mais en tant qu’Afro-Américain, opérant dans des quartiers où la population noire est nombreuse, Don me dit être souvent pris à partie et insulté ; « traître, oncle Tom » sont les injures les plus anodines qu’il doit essuyer. Il les supporte philosophiquement. Il évoque aussi avec ironie le zèle de ses jeunes collègues qui croient encore que le travail de la police consiste surtout à traquer les criminels et à multiplier, l’arme au poing, raids et arrestations. Il sait, pour l’avoir exercée, que la tâche de l’enquêteur, poursuivant longuement une minutieuse investigation, ou celle du flic de quartier qui connaît son monde, est infiniment plus productive qu’un style plus spectaculaire.

Le sensationnel et le banal

Je ne prétends certes pas que ma brève incursion, lors d’un soir particulièrement tranquille de cette fin d’hiver, contredise la réputation historique de la ville de Oakland comme l’une de celles où il se commet le plus de meurtres (elle figure encore au 24e rang des villes les plus dangereuses de l’Union) ni qu’elle ne met en question la gravité de la criminalité en Amérique. Mais il faut relativiser les choses. La télévision diffuse et rediffuse ad nauseam les scènes les plus brutales et révoltantes, comme l’attaque d’un chauffeur blanc au cours d’émeutes dans les quartiers noirs, le passage à tabac d’un automobiliste noir par des policiers blancs, l’enlèvement et le viol et le meurtre de fillettes par des gibiers de prison ou des déséquilibrés criminels d’occasion.
On multiplie les reportages sur les attaques de touristes par des bandits masqués en Floride ou en Californie, des intrusions armées dans des maisons privées, voire des fusillades sans mobile discernable sur les autoroutes. Ces crimes sont bien réels et leur caractère souvent sanglant n’est pas étranger à l’attachement des Américains au droit de porter des armes. Mais ces faits divers sont l’objet d’autant plus de publicité qu’ils sont exceptionnels. Reportages et discours de politiciens en mal de réélection ont persuadé un important segment de la classe moyenne américaine qu’une vague de criminalité déferle sur le pays et va bientôt s’étendre jusqu’aux plus paisibles quartiers résidentiels et aux campagne. En fait, il n’en est rien. Les statistiques établissent que la criminalité décroît. Même à Oakland, le nombre des meurtres a diminué de moitié en vingt ans alors que le nombre des viols passait d’un maximum de 563 en 1988 à 249 en 2002, les cambriolages et les petits larcins ont suivi une courbe semblable. Pour l’ensemble des actes de violence, on note une diminution moyenne proche de 50%. Seuls les vols d’autos demeurent à un niveau à peu près constant. Un bref contrôle sur les activités de la police de Oakland pendant le trimestre qui vient de s’écouler avant la rédaction de ces lignes, m’a indiqué qu’aucun meurtre, viol, qu’aucune attaque à main armée n’avait eu lieu dans le secteur que j’avais patrouillé avec Don.
En réalité, la criminalité est surtout préoccupante dans les quartiers les plus défavorisés, là où le chômage fait des ravages. Elle diminue avec le plein emploi qui intègre rapidement les immigrants de fraîche date, fussent-ils clandestins, ignorants de la langue et des mœurs du pays. Dans la moitié des cas, les rixes se produisent entre gens de la même race qui se connaissaient. Les crimes paraissent plus nombreux dans les quartiers en majorité noirs à cause du machisme qui y règne mais aussi parce que les crimes commis par un noir à l’encontre de gens de sa race sont traditionnellement poursuivis moins vigoureusement que les crimes interraciaux.
En Amérique, une bonne partie de l’opinion est convaincue que seules des mesures d’ordre social, à commencer par la lutte contre le chômage, la construction d’habitations à bon marché, l’accès de tous à une éducation de qualité menant à de vraies compétences, permettraient de contrôler la délinquance à tous les niveaux. Malheureusement, la majorité actuellement au pouvoir pense qu’on ne peut venir à bout de la violence que par l’augmentation des effectifs de la police, l’allongement des peines, voire l’incarcération à vie des triples récidivistes, comme c’est le cas dans l’État de New York.
En fait, la police ne contribue que dans la moitié des cas connus à la répression des crimes violents et encore moins à leur prévention. Les policiers sont surtout appelés à intervenir lorsque les choses vont mal et que les politiques ne sont pas capables de répondre à ce que leurs mandants attendent d’eux. Tout ce qui détériore le climat social, le chômage, la hausse des prix, les défectuosité des services publics, grèves ou lockouts, crée le mécontentement et entraîne des protestations dont l’escalade peut aller très vite et perturber gravement la vie quotidienne. Débordés, politiciens et patronat ne voient d’autre voie de salut que le maintien de l’ordre sur les lieux de travail et dans la rue. Alors la police – qui n’a bien sûr aucune compétence pour régler les problèmes de société – apparaît comme l’armée de la classe dirigeante chargée de réprimer les manifestations de la colère du peuple. Elle fait alors figure de bouc émissaire…

Je n’ai pas eu d’autre ambition dans ces quelques pages que d’évoquer des choses vues, sur le quotidien du travail de police, qui ne ressemble que rarement et de loin, en bien comme en mal, aux images qu’en projettent les media.