Le souverainisme, arrière-garde nostalgique du gaullisme ?

Le souverainisme, arrière-garde nostalgique du gaullisme ?

Philippe Boulanger

« Mouvement qui met au premier plan la souveraineté nationale, s’opposant à l’Europe supranationale » : c’est ainsi que le Dictionnaire Hachette 2003 qualifie le souverainisme, qui ne se limite pourtant pas à une contestation de « l’Europe supranationale de Bruxelles ». Derrière les appels incantatoires au respect de la souveraineté, on relève aussi des prises de position portant sur « l’impérialisme américain », l’alliance euro-russe ou la candidature turque à l’entrée dans l’Union européenne. Le souverainisme présente l’avantage appréciable d’avoir revigoré le débat politique en France : quelle place pour la nation dans l’Union européenne ? dans l’Europe ? Y a-t-il une incompatibilité entre la souveraineté française et la supranationalité européenne ?
Dans le cadre de cet article, nous présenterons d’abord la genèse du souverainisme et les ressorts intellectuels qui l’animent. Nous étudierons ensuite le début d’institutionnalisation du souverainisme et les moyens d’action dont il bénéficie en France et au Parlement européen, avant de présenter les thèses souverainistes à l’égard des États-Unis, de la candidature turque à l’intégration européenne et de l’alliance avec la Russie. Nous nous interrogerons sur les évidentes contradictions que la mobilisation souverainiste manifeste en politique intérieure et extérieure.

Genèse et éclosion du souverainisme

En 1986, la construction européenne est relancée par l’Acte unique européen. À la suite de l’effondrement du mur de Berlin en 1989 et de la réunification allemande en 1990, le traité de Maastricht prolonge cette relance. Le 21 septembre 1992, la France ratifie le traité de Maastricht d’une courte tête (51,04% des suffrages exprimés)1. En 1992, le souverainisme n’existe pas encore : ce sont des « républicains » qui rejettent le traité de Maastricht, qu’ils perçoivent comme une dérive idéologique de la construction européenne vers la constitution d’un État supranational2. L’accélération de la relance de la construction européenne contribue à l’activation d’une mouvance hétéroclite d’hommes politiques de droite (Séguin, Pasqua, Villiers) et de gauche (Chevènement, Marchais) farouchement opposés aux abandons de souveraineté nationale consentis par la France. Deux ans après Amsterdam, le souverainisme fait son apparition.
Dans un long article publié dans Le Monde, Paul-Marie Coûteaux3 et William Abitbol, tous deux élus aux élections européennes de juin 1999 sur la liste Pasqua/Villiers, jettent les bases de la doctrine souverainiste. Disposant d’une tribune – le Parlement européen –, Coûteaux et Abitbol s’appuient sur leur qualité d’élus européens pour lancer le débat français. Leur article s’intitule : « Souverainisme, j’écris ton nom »4. Les deux députés européens présentent le souverainisme comme une résistance au penchant actuel qui semble privilégier l’érosion d’une croyance collective forte et raisonnable – la Nation – et l’abandon de la souveraineté qu’assure la République. Selon eux, le dépassement de la nation, loin de favoriser une paix perpétuelle, placerait l’humanité dans une position périlleuse. Vecteur d’ouverture au monde, la nation souveraine seule permettrait les conditions d’exercice de la démocratie ; son dépassement par de vastes constructions supranationales et régionales non seulement compromettrait son existence, mais risquerait de déstabiliser le monde. Le souverainisme se pose en s’opposant à cette dérive supranationale.
Le manifeste du Monde s’achève par une profession de foi volontariste : la Nation est la seule échelle qui permette à l’individu de se mesurer à l’univers ; la République restera l’indépassable horizon d’une réelle démocratie, la seule qui puisse dépasser les appartenances élémentaires ; la France, Nation par excellence, doit poursuivre le « pacte multiséculaire » qui la reliera toujours à la liberté des nations et à l’équilibre du monde.

Un monde de nations

Le souverainisme défend un monde de nations. La Nation s’oppose au tandem qui associe l’Empire aux Tribus. Elle est un équilibre entre l’individu et le monde, une collectivité organisée par l’État qui assure le lien entre tous les citoyens, elle contrebalance le poids des empires et fait pièce à l’emprise des féodalités à l’intérieur du corps national ; l’Empire, lui, coiffe un ensemble disparate de cultures, de religions, de codes juridiques et de langues différentes, qu’il ne partage pas, et il ignore les citoyens. La Nation peut survivre à la perte d’un chef ou de l’État, pas l’Empire. La Nation ne reconnaît que des citoyens, l’empire ne connaît que des communautés et ne prétend pas avoir de citoyens5. La Nation fait correspondre l’unité culturelle et l’unité politique ; l’Empire juxtapose une unité politique et un pluralisme culturel plus ou moins large, juxtaposition obtenue généralement par les armes6. Deux souverainistes identifient trois obstacles au XVIe siècle à la domination de la chrétienté par l’Empire de Charles V : l’islam, la Réforme, la France7.
Pour les souverainistes, la France est l’archétype de la Nation, l’Allemagne de l’Empire, qui cherche toujours à repousser ses limites et à abattre les frontières. Empire : le morcellement des nations d’Europe en petites entités ethniques que tente de fédérer « l’Europe des régions », l’activisme des minorités allemandes en Europe centrale, l’élargissement à l’Est qui consolide l’emprise allemande sur ses marches orientales, le schéma fédéraliste qui séduit les instances européennes, la revanche sur la Serbie (principal pôle de résistance à la poussée germanique en Europe du Sud-Est), la vieille alliance avec les Croates et les Albanais, la méfiance à l’égard du monde orthodoxe qui reconnaît le leadership de Moscou8 : telle est la configuration pessimiste que les souverainistes prêtent au projet européen qu’ils présentent moins comme une construction européenne qu’une reconstruction d’une Allemagne décomplexée, qui vient juste de recouvrir sa souveraineté – thème obsédant des souverainistes.

Éloge de la souveraineté

Pour les souverainistes, du respect et de la préservation de la souveraineté de la France – et des autres nations du monde – dépendent l’équilibre des relations internationales et la paix. La souveraineté est la pierre angulaire de l’existence de la France. « La souveraineté, peut-on lire dans un pamphlet de pure veine souverainiste, est à la France ce que la neutralité est à la Suisse, la papauté au catholicisme, la Bible au peuple d’Israël : le principe premier, la pierre angulaire, le fondement incontournable. Pour toute collectivité – comme pour toute personne – renoncer à son principe fondateur est suicidaire. La France ne s’est pas faite par commodité géographique, ni à partir d’une race, ou de quelque nécessité économique. Elle est née d’une vision et d’une volonté de souveraineté, affirmées par une lignée de rois, assumées par les républiques et légitimées par le consensus durable de tout un peuple »9.
Contrairement aux souverainistes québécois qui convoitent une souveraineté, les Français disposent déjà d’une souveraineté. Mais selon les souverainistes français, celle-ci est sévèrement érodée par le droit communautaire et les transferts de souveraineté nationale que la construction européenne implique : pour eux, la souveraineté est un tout, ou elle n’est rien. Des juristes estiment pourtant que le projet constitutionnel proposé en 2005 par la Convention européenne ne consacrait pas la naissance d’un État européen : l’Union ne disposerait pas de la compétence de ses compétences et du monopole de la violence symbolique propre à un État souverain10. Pour d’autres, il n’est pas tant question de transferts de souveraineté que de transferts de compétences des États à l’Union, la souveraineté restant le principe en vertu duquel l’État exerce ses pouvoirs11. Le souverainisme se tromperait-il de combat ?
Ses chantres s’appuient sur une souveraineté exclusive, duale et complémentaire. La souveraineté nationale s’oppose aux empires et promeut la liberté des nations dans un monde multipolaire où les alliances stratégiques circonstancielles priment les regroupements régionaux permanents, tels l’Union européenne ou l’OTAN. La gouvernance mondiale est vouée aux gémonies par les souverainistes, qui y voient, sous couvert de droit international, la loi du plus fort. « Être maître chez soi et respecter le chez soi des autres, telle est la pacifique devise des souverainistes »12. La souveraineté populaire, elle, défend l’intérêt général contre les intérêts particuliers et prône le rassemblement national ; elle entend endiguer les féodalités qui contestent la légitimité de l’État : médias, syndicats, lobbies, partis, intellectuels, etc. L’État français supposé centralisateur est en fait plus corporatiste que jacobin et succombe à la surenchère d’une décentralisation coûteuse encouragée par les nouveaux féodaux13.
Le souverainisme prône le centralisme jacobin et écarte la décentralisation girondine, promue par une certaine droite adepte de la libre expression des inégalités sociales ou territoriales et d’un « État modeste ». Sans doute plus attachés à l’étatisme qu’à l’État, les souverainistes appellent à la restauration d’un État fort qui contrôle ses frontières et son budget et qui borne une nation intégrative. Le souverainisme se présente comme une variante du décisionnisme, c’est-à-dire une vision atemporelle du politique qui feint de considérer que la société n’intervient pas dans l’exercice du pouvoir, par opposition à une philosophie de la délibération située dans le temps qui lie le politique et le social14. En fait, le souverainisme plonge ses racines dans une vieille querelle historique.

Les ressorts intellectuels du souverainisme

Tout semble opposer aujourd’hui les Anciens et les Modernes. Les premiers, ce sont ceux à qui le passé manque ; les seconds, ceux à qui le passé pèse. L’Ancien est inconsolable de dépasser le passé, le Moderne s’en réjouit15. « Pour les Anciens, écrit Levent Yilmaz, l’ancienneté, la continuité et la hiérarchie sont les fondements de la légitimité, tandis que les Modernes privilégient la nouveauté et la différenciation fonctionnelle »16. La liberté des Anciens octroie au citoyen sa quote-part de l’intérêt général ; celle des Modernes garantit à l’individu la préservation de son intérêt privé. La tradition classique affirme le primat des vertus, tandis que la tradition libérale souhaite libérer les énergies individuelles et transformer les vices privés en biens publics. Pour l’Ancien, ce qui forge le citoyen, c’est la guerre ; pour le Moderne, ce qui épanouit l’individu, c’est le commerce. Pour les partisans de la liberté des Anciens, la guerre est porteuse de sens, elle fédère les citoyens ; à l’inverse, le commerce les corrompt et les disperse, les écartant de la concorde républicaine par la priorité accordée à la recherche du bonheur personnel – et donc à l’inégalité – sur la cohésion du groupe au sein duquel chacun est égal aux autres. Chez les Anciens, la liberté façonne un « citoyen collectivisé » ; chez les Modernes, la liberté encadre un « collectif d’individus ». Les premiers promeuvent l’homo civicus, les seconds l’homo oeconomicus.
Les souverainistes français se perçoivent comme l’ultime rempart « républicain » contre la poussée démocrate, l’extension de la « société civile » et le développement du multiculturalisme et l’expansion de l’ultralibéralisme et de la concurrence aux secteurs non marchands. Aux libertés démocratiques des Modernes, ils opposent la Liberté des Anciens, garante du Bien public et respectueuse du citoyen : ce n’est donc pas un hasard si le parti de Jean-Pierre Chevènement s’appelait le Mouvement des Citoyens. Régis Debray a développé l’analyse la plus radicale en opposant de manière frontale les deux concepts république et démocratie17. Les souverainistes rejettent le monde des Modernes qui disqualifie le citoyen au profit de l’individu, valorise l’échelle globale et mondiale au détriment du national, loue le droit international et encourage les interventions militaro-humanitaires contre des nations souveraines (Serbie, Irak). Les Modernes l’ont emporté sur les Anciens, déplore Coûteaux. Les Anciens, qui privilégient le temps, avaient patiemment construit un triptyque traditionnel dans l’histoire de France : Liberté, Égalité, Fraternité. Les Modernes, qui préfèrent l’espace, ont imposé un autre triptyque : les libertés démocratiques, la communauté internationale, le juridisme procédurier importé des États-Unis18.
La ligne de fracture entre l’Ancien/Républicain et le Moderne/Démocrate peut se résumer par une opposition entre la défense de l’intérêt particulier et le service du Bien commun, les républicains considérant que l’individu ne s’accomplit que dans la cité. À la différence des libéraux qui pensent que l’intérêt général naît de la rencontre des intérêts privés, les souverainistes républicains associent la virtù à la promotion du bien de la république. Dans une conception au fond très holistique de la communauté, ils soutiennent que la virtù est une propriété collective, une qualité sui generis attachée au groupe. La république est exigeante, elle attend du citoyen qu’il s’intègre, qu’il s’identifie à la cité, au besoin en renonçant à ses richesses et à son confort personnel19.

L’institutionnalisation du souverainisme

Né de la fusion entre les États Généraux de la Souveraineté Nationale (fondés le 18 juin 1998) et de l’Entente souverainiste (créée le 31 décembre 2001), le Rassemblement pour l’Indépendance et la Souveraineté de la France (RIF) est créé, le 26 avril 2003, dans des cercles intellectuels français plutôt marqués à droite et inspirés par le gaullisme. Parti du souverainisme, forme moderne du gaullisme20, le RIF se présente comme un parti politique à part entière : il a ses militants, ses sympathisants, ses conventions nationales, ses fédérations départementales, son financement21. À la lecture de ses statuts, il apparaît que le RIF projette de se positionner sur la scène politique française. L’article 4 dispose ainsi que le Congrès national « ratifie les candidatures aux élections nationales (présidentielles, législatives, européennes) et aux élections régionales, cantonales, municipales »22. Jean-Paul Bled, germaniste à Paris IV, est le président du RIF ; Alain Bournazel, ancien élève de l’ENA, en est le secrétaire général. Tous deux ont milité au RPR.
Le RIF dispose d’un organe de propagande. Lancé en novembre 2002, L’Indépendance, mensuel de seize pages, tire aujourd’hui à 20 000 exemplaires et compte quelque 5 000 abonnés. Il a son emblème : un pont (entre la droite et la gauche). Président d’honneur du RIF, Paul-Marie Coûteaux est le directeur de la publication. Il nourrit de grandes ambitions pour le mensuel dont il est l’inspirateur principal et préconise le lancement d’un grand journal national et populaire23 pour fédérer les différentes composantes souverainistes de l’échiquier politique français ou, plus modestement, assurer le lien entre les militants anti-fédéraux ou anti-libéraux opposés à la construction européenne, comme, par exemple, le mouvement contestataire ATTAC24. Le souverainisme dispose aussi de relais dans le journalisme, la diplomatie, l’université et l’édition.
Parti jeune, créé il y a seulement trois ans, le RIF ne dispose encore que d’une implantation géographique localisée. Il est bien implanté dans la région parisienne et bénéficie du soutien de Radio Courtoisie au sein de laquelle Jean-Paul Bled anime une émission politique. Le RIF est également présent sur la côte méditerranéenne, dans les Pyrénées-Atlantiques, en Aquitaine, dans les Bouches-du-Rhône, dans la région lyonnaise. Il compte actuellement quelque 1 000 encartés. Le RIF dispose d’une Charte de la souveraineté, qui énonce les objectifs du parti. Il s’agit de : reconquérir la souveraineté perdue ; refaire de la France une voix dans le monde ; rendre les Français à la France ; redonner à la souveraineté populaire son instrument d’action collective25.
Les dirigeants du RIF souhaitent qu’on ne les confonde pas avec le MPF de Philippe de Villiers, car les racines intellectuelles, le positionnement idéologique et les objectifs politiques les distinguent assez clairement. On peut identifier deux critères de démarcation majeurs entre les deux formations : d’une part, le MPF souhaite être le point de fixation souverainiste à droite, dans le cadre d’une hypothétique alliance avec l’UMP, alors que le RIF tient à son indépendance et à son rôle de pont entre la droite et la gauche ; la souveraineté n’est pas le pilier exclusif du positionnement politique du MPF, qui s’appuie aussi sur des considérations morales et religieuses, et dont l’ancrage géographique est presque exclusivement vendéen. Mais comment se fait-il que les députés souverainistes au Parlement européen soient pourtant tous issus du MPF ?

Représentation souverainiste au Parlement européen

Avec le RIF en France, les souverainistes disposent d’un second moyen d’action à l’échelle européenne : le Parlement européen. Les souverainistes n’y disposent que de trois députés MPF : Philippe de Villiers, Patrick Louis et Paul-Marie Coûteaux, contre treize lors de la précédente législature (1999-2004). Ils ont donc été contraints de s’insérer dans le groupe politique transnational dénommé « Indépendance et Démocratie » (ID), qui dispose d’une dotation budgétaire annuelle de 2,166 millions d’euros. Ce groupe réunit trente-six eurodéputés. On peut s’étonner que les souverainistes, désireux de lutter contre l’Europe des régions et des ethnies, se soient intégrés à un groupe politique marqué par la présence de la Ligue du Nord dirigée par Umberto Bossi, ouvertement sécessionniste et xénophobe. Les députés polonais et britanniques constituent les deux représentations nationales les plus nombreuses du groupe ID, avec dix députés chacune. Les eurodéputés britanniques sont tous issus du United Kingdom Independent Party (UKIP), xénophobe et violemment antifrançais, bien que finançant la campagne de Philippe de Villiers à hauteur de 220 000 euros26.
Entre 1999 et 2004, les souverainistes, aux côtés des élus du CPNT, promeuvent la ruralité française et défendent la « France profonde », manifestant une étonnante communauté de vues barrésienne et maréchaliste sur les enjeux considérables des sociétés urbaines – environnement, agriculture, urbanisme, aménagement du territoire. Paul-Marie Coûteaux se prononce contre la réorientation des crédits à l’Est, qui remet en cause les fonds structurels, la Politique agricole commune (PAC) et la politique commune de la pêche, et ainsi menace la ruralité française (chasse, pêche, agriculture)27. Aux côtés des députés ultralibéraux anglais de l’UKIP, les souverainistes français, qui honnissent pourtant l’ultralibéralisme, tentent de parer l’extension des compétences communautaires et de contrecarrer les avancées d’une Europe fédérale28. Les souverainistes manquent-ils un peu de cohérence en louant la très libérale Grande-Bretagne, alliée privilégiée des États-Unis, mais qui limite, par sa politique souverainiste sourcilleuse, la poussée fédéraliste au sein de l’Union ?
Le groupe ID apparaît en fin de compte comme une tribune permettant aux députés souverainistes de mobiliser de Bruxelles l’opinion publique française sur ce que les souverainistes jugent être une « dérive impériale » de la construction européenne. À terme, l’objectif n’est sans doute pas de conserver une représentation au Parlement européen, mais de préparer le rassemblement national lors des prochaines élections présidentielles de 2007. Les écuries souverainistes – MPF, RIF, chevènementistes – parviendront-elles à s’entendre pour présenter un candidat unique et dépasser le clivage droite/gauche ? L’intérêt général tant vanté par les souverainistes résistera-t-il aux appétits de pouvoir des petits roitelets que le souverainisme a paradoxalement essaimés à droite et à gauche ? Rien n’est moins sûr.

Le souverainisme, la Turquie et la Russie

En politique étrangère, les États-Unis sont la cible favorite des souverainistes. Selon eux, la France et l’Europe pâtissent de l’influence culturelle et politique américaine. La première cède devant la séduction qu’exerce le « modèle américain » sur une bonne partie du monde contemporain, tandis que la seconde n’est qu’une pâle copie des États-Unis qui singe ceux-ci en adoptant une monnaie unique et une Banque centrale indépendante. Le souverainisme fait des États-Unis l’ennemi public numéro un à contenir. Bref, l’adversaire incriminé par le souverainisme n’est pas tant la technocratie bruxelloise ou l’incurie des gouvernements français successifs que l’Amérique, seule superpuissance mondiale depuis 1991, qui, à en croire les souverainistes, a vassalisé l’Union européenne et veut neutraliser la France en encourageant, via le levier européen, l’abandon de son outil d’action sur le monde, sa politique étrangère. Pourquoi ce rejet de la part des souverainistes ?
Les Américains incarnent la société libérale vantée par les Modernes/Démocrates et vivement rejetée par les Anciens/Républicains : ceux-ci honnissent le multiculturalisme et le communautarisme américains, les groupes de pression, la tyrannie de l’opinion publique ou la formule fédérale. D’après eux, les États-Unis se comportent comme un empire qui déséquilibre les relations internationales, met le feu aux poudres aux quatre coins du monde en jouant la carte islamo-terroriste et n’intervient que lorsque ses intérêts économiques et géostratégiques sont en jeu. Ils soutiennent une construction européenne qu’ils inspirent depuis ses débuts, désarmant ainsi les États-nations européens et accentuant les travers de la mondialisation libérale, dont Washington serait le héraut. Selon Alexandre del Valle, ils attisent l’intégrisme islamique et jouent en Europe la carte islamo-turque contre la constitution d’une « alliance naturelle » entre l’Union européenne et la Russie29. Washington chercherait à ériger un « cordon sécuritaire » autour de la Russie (élargissement de l’OTAN aux PECO et aux pays Baltes, soutien à la Turquie dans le Caucase) et à désunir l’Europe en la coupant de Moscou30. Les souverainistes n’échappent pas à une vision essentialiste de la Turquie qu’ils présentent comme un pays musulman – et rien que cela –, omettant, par exemple, la population alévie31 ou l’individualisation des pratiques religieuses chez les Turcs. Une autre thèse souverainiste est que les Anglo-Américains ont volontairement semé le chaos au Proche-Orient en attaquant l’Irak en mars 2003 et contribué, d’une part, à la légitimation de courants islamistes dans la région et, d’autre part, à l’affaiblissement de l’Europe en embauchant la Pologne pour occuper l’Irak32.
Les souverainistes regrettent que la France ne parvienne plus, comme à l’époque gaullienne, à endiguer l’opération de séduction/pression que les Américains exercent sur les Européens. Certains d’entre eux ont une tradition d’allégeance aux États-Unis (Royaume-Uni, Allemagne), d’autres ont signifié leur allégeance (Pologne), d’autres encore l’ont fait avant même de rejoindre l’Union européenne (Roumanie). Tous ces pays ont intégré l’OTAN avant d’entrer dans l’Union, comme si le vœu d’allégeance au grand frère américain, qui a contribué à l’implosion du communisme, s’imposait comme une garantie géostratégique aux nouveaux membres de l’Union européenne, qui regardent avec méfiance le couple franco-allemand et le rapprochement entre la Russie et l’Union européenne.
Partisans d’une confédération paneuropéenne, les souverainistes se sont ainsi opposés au dernier élargissement qu’ils percevaient comme une dérive impériale recherchée par « Bruxelles » et Berlin, c’est-à-dire la constitution d’une Europe sans frontières. Au contraire, les souverainistes veulent une Grande Europe, avec la Russie, ce qui, bien sûr, ne séduit guère les pays d’Europe centrale, toujours inquiets de l’expansionnisme russe. En 1992, opposé à Maastricht, susceptible de « diviser l’Europe » comme le fit le rideau de fer jusqu’en 1989, Philippe de Villiers appelait ardemment à l’ouverture de négociations avec les pays d’Europe centrale et orientale33 ; en 2005, il dénonce la concurrence économique de ces mêmes pays de l’Est aux coûts de main-d’œuvre inférieurs aux coûts français. Il est aussi convaincu que la voix de la France ne pèsera plus rien dans une Europe élargie à vingt-cinq membres, a fortiori si la Turquie y est admise.
Selon les souverainistes, l’intégration turque est déjà acquise : les députés de droite et de gauche au Parlement européen et la Commission européenne appuient la candidature turque et ont « pour principale motivation, jamais dite mais présente dans bien des esprits, de couper définitivement toute référence à la chrétienté »34. S’ajoutent des arguments géostratégiques. Premièrement, la Turquie occupe toujours un des vingt-cinq membres de l’Union européenne, Chypre, envahie en 1974. Ankara veut faire partie de l’Union, lors même qu’elle ne reconnaît pas l’un de ses membres et qu’elle occupe par la force une portion du territoire de l’Union. Deuxièmement, le génocide arménien n’est toujours pas reconnu comme tel par les gouvernements turcs. Troisièmement, la question kurde n’est toujours pas réglée en Turquie35. Si l’intégration turque venait à se confirmer en 2015 ou 2019, alors l’ensemble de la population kurde, répartie au nord-est de la Syrie, au nord de l’Irak et au nord-ouest de l’Iran, viendrait à border les frontières de l’Union européenne36. Le problème kurde deviendrait alors une question pleinement européenne.
Les souverainistes estiment qu’il est plutôt dans l’intérêt de l’Union européenne de s’allier avec la Russie et de donner forme à la Grande Europe. Bournazel et Tarride écrivent ainsi : « L’Europe ne sera libre un jour que si elle est la Grande Europe »37. Mais est-on certain que la Russie entende jouer la carte européenne ? Depuis l’avènement au pouvoir de Vladimir Poutine, la Russie a beaucoup évolué et a changé de stratégie à l’égard de son passé. Sous Boris Eltsine, le renouement avec l’histoire russe servait dans un double objectif de politique étrangère inspiré de la perestroïka : le retour à l’Europe et la promotion de la « Maison commune européenne ». Eltsine proclama devant le Parlement européen : « La Russie est européenne. » Le retour à l’histoire soviétique (rétablissement de la musique de l’hymne soviétique, les paroles ayant été changées) voulu par Poutine s’inscrit dans une autre logique : c’est moins le retour à l’Europe que l’idée d’un rôle de puissance mondiale qui anime l’homme fort de Moscou38. Les souverainistes, qui ne manquent pas une occasion de vilipender « l’impérialisme américain », ne croient pas bon de relever des relents d’impérialisme panrusse en Biélorussie ou dans le Caucase. Au regard de l’affaire tchétchène, la Russie est, autant que la Turquie, encore bien loin des critères démocratiques exigés par les Européens. À écouter les souverainistes, il n’y aurait pourtant qu’un seul impérialisme, l’américain. Ne se montrent-ils pas, au choix, trop prorusses ou trop anti-américains dans leur politique planétaire ?

En politique étrangère, le souverainisme nous réchauffe la tisane du gaullisme sur fond d’antiaméricanisme, de scepticisme européen et d’alliance avec la Russie. La France a-t-elle vraiment besoin d’une nostalgie gaullienne pour s’affirmer au Proche-Orient ou en Amérique latine face aux États-Unis ? Sorti davantage renforcé du référendum du 29 mai 2005 qu’une extrême gauche éparpillée dont il a imprégné la rhétorique antilibérale et anti-européenne et dont il a assuré involontairement une certaine cohésion idéologique, le souverainisme exprime-t-il une nostalgie pour une poussée populiste française devant la mondialisation libérale et la construction européenne ou traduit-il une « demande de nation » dans de larges franges de la population française ?
Les souverainistes, en politique intérieure, prônent le primat du politique sur l’extension de la « société civile » et la mise au pas des « féodalités » par un État jacobin et interventionniste. Ils militent pour un dirigisme économique dans la plus pure tradition colbertiste, alors que l’État en France n’est pas toujours reconnaissant des vertus de l’initiative individuelle. Les Français sont-ils partisans d’un État interventionniste qui prétende empêcher les licenciements et les délocalisations ou au contraire sont-ils prêts à accepter une société libérale plus fluide qui assure mobilité et productivité plutôt que statuts et acquis sociaux ? Le chômage persistant en France provient moins de la mondialisation libérale que d’une organisation structurelle de l’économie française qui se révèle inefficace. La moindre des contradictions du souverainisme n’est-elle pas qu’il souhaite dépasser le clivage droite/gauche lors même qu’il est lui aussi traversé par ce clivage ? Lors des élections présidentielles et législatives de 2007, le souverainisme sombrera-t-il à bâbord ou à tribord ?