Le mouvement du logiciel libre : Activisme politique et individualisme communautaire

Le mouvement du logiciel libre : Activisme politique et individualisme communautaire

Konstantinos Spiliotis

Le mouvement du logiciel libre fit son apparition au milieu des années 1980 aux États-Unis avec la création par Richard Stallman, en 1985, de la Fondation pour le logiciel libre (FLL) dont la dénomination en anglais est Free Software Foundation . Avec le développement de l’informatique et la généralisation de l’usage civil de l’Internet pendant les années 1990, le logiciel fut imposé comme la base technique de la formation des réseaux de communication électroniques . Le large éventail d’applications de programmes proposées témoigne de l’importance du logiciel dans le système économique globalisé et le système administratif et étatique. La question de l’usage des programmes informatiques relève de la configuration nouvelle du système productif aussi bien que de l’importance du logiciel dans la formation de réseaux d’échanges et de dialogue au sein de la société civile. Cette problématique réside dans un conflit entre deux conceptions de logiciel libre correspondant à deux conceptions différentes de la liberté et de l’individualisme : la conception du mouvement du logiciel libre qui considère le logiciel comme produit commun à usage et diffusion libres, une autre qui envisage le logiciel comme objet de propriété, fondement de la société libérale lockéenne. Le mouvement précité accepte le marché pour la commercialisation des produits informatiques, à la condition que ceux-ci puissent faire l’objet d’échanges libres, sans entraves liées aux droits d’auteurs. Car la communauté du logiciel libre forme essentiellement une communauté libérale fondée sur l’initiative et la solidarité universelle. Elle aspire simplement à une forme alternative de marché libre. L’originalité et la contradiction du mouvement proviennent de son projet d’installer l’accès libre à des produits disponibles sur le marché, puisque ceux-ci peuvent s’échanger à la fois comme objets commerciaux et à travers un réseau de volontaires connus ou inconnus entre eux.

Évolution et projet politique du mouvement du logiciel libre

Le mouvement du logiciel libre trouve son origine dans les pays anglo-saxons à une époque où la vague du néolibéralisme reagano-thatchérien avait imposé sa norme de libéralisation des marchés et de minimisation de l’intervention étatique. Richard Stallman avait écrit à l’époque le système GNU, « un système complet de logiciels compatible Unix » à l’aide de « nombreux bénévoles » et dont l’utilisation était librement disponible à tout un chacun. Dans le Manifeste GNU, le logiciel devient le produit informatique dont la diffusion ouverte et l’usage libre ébauchent une communauté d’usagers qui ne s’engagent à respecter aucune règle préétablie et aucun but assignés par la communauté. La « règle d’or », déclare Stallman, « est que, si j’aime un programme, je dois le partager avec d’autres qui aiment ce programme » . C’est un engagement moral incitant chaque individu doté des connaissances en informatique à offrir aux autres des programmes et des versions améliorées de ceux-ci, l’accès au code source du logiciel étant toujours ouvert et libre à tous.
La programmation sur la base du système GNU est un signe d’amitié « envers tout le monde tout en respectant la loi ». Stallman écrit : « L’acte fondamental d’une amitié entre des programmeurs est le partage des programmes ; les arrangements commerciaux typiquement utilisés de nos jours interdisent aux programmeurs de considérer les autres comme des amis. L’acheteur de programmes doit choisir entre l’amitié et l’obéissance à la loi. Naturellement, un grand nombre décide que l’amitié est plus importante. Mais ceux qui respectent la loi se sentent mal à l’aise devant ce seul choix. Ils sont désabusés et pensent que programmer n’est qu’une façon de gagner de l’argent » .
À première vue, cet extrait du Manifeste semble appeler les programmeurs à la désobéissance civile, ce qui n’est pas le cas. L’« obéissance à la loi » se réfère au caractère commercial des produits, en vertu du droit de la propriété. Ils peuvent s’échanger moyennant de l’argent. L’infraction à cette règle supposerait un partage des logiciels entre programmeurs aussi bien qu’usagers. L’individualisme égoïste, conforme à la loi des transactions d’où se dégage un profit monétaire, est contrecarré par l’individualisme communautaire des programmeurs qui décident de contribuer à la création ou de participer au renforcement d’une communauté d’échange des programmes écrits et librement modifiés par eux-mêmes. La communauté du logiciel libre ne préexiste pas à ses membres ; c’est une collectivité consciente de sa raison d’être qui ne détermine pas les individus quant à leur comportement d’usage. Les programmeurs sont en communauté de libre partage de logiciels, en apportant volontairement aux autres ce qu’ils estiment pouvoir satisfaire leurs besoins ou attentes, avoués ou non.
Le mouvement du logiciel libre s’inscrit dans un contexte politique qui conteste implicitement le contexte néolibéral qui s’est progressivement implanté dans les sociétés développées depuis vingt ans. En posant le primat de la loi « qui devrait se conformer à la morale » sur la loi constitutionnellement ratifiée imposant le « monopole du copyright » , Stallman met l’accent sur le droit de la communauté de se donner les conditions de production de ses propres biens. La volonté individuelle d’offrir aux autres, d’apporter à une communauté ou à une personne connue ou inconnue un bien considéré comme contribuant au bien public, ce qui moralement engagerait d’autres individus à agir de la même manière – quoique sans obligation , marque une conception de la liberté qui se différencie de la liberté du propriétaire attaché d’abord au profit économique. En même temps, cette conception de la liberté est attachée à l’autonomie du sujet qui fait partie d’une collectivité où le bénéfice provenant des échanges mutuels devient l’aune du bénéfice individuel. L’individualisme communautaire n’entretient pas le conflit entre l’autonomie de l’individu et la puissance de la communauté, mais souligne la liberté d’action individuelle dans l’espace d’autonomie de la communauté, qui attend de l’individu qu’il lui apporte tout ce qu’il veut partager avec les autres en mettant ainsi, sans cesse à un plus haut degré, à la disposition de tout un chacun une multitude de biens communs. Le sujet ne se réduit pas à une chaîne de l’ensemble ; la liberté de l’individu ne consiste pas en ce qu’oblige le grand nombre ; l’individu ne se retire pas non plus du monde des besoins ni ne recherche la sécurité du secteur privé, en se désintéressant des autres et en déléguant la responsabilité des décisions qui l’affectent. L’individu contribue à l’institution des formes de partage et d’échange qui sont ouvertes à des changements suivant les circonstances, pourvu que demeure intacte l’autonomie des sujets, qui peuvent apporter librement ce qui forme l’essence de leur construit institutionnel. L’aire de vie de l’individualisme communautaire se trouve dans les espaces publics que les individus eux-mêmes créent comme configurations de libre passage et non pas d’ancrage.
Le projet politique qu’avance le mouvement du logiciel libre prône la liberté dont la double facette praxis individuelle autonome et engagement conscient du sujet dans la formation d’une communauté sans prétention de puissance de ses participants enracine le soubassement anti-lockéen et anti-hobbesien de ce projet. Contre le libéralisme s’inspirant de Locke, le mouvement de partage et d’échange entre programmeurs et utilisateurs de logiciels met en exergue le droit du grand nombre de bénéficier des produits que certains individus veulent offrir à la communauté tout entière, qui devient ainsi le canal par lequel les individus deviennent bénéficiaires. Dans la conception lockéenne de la société, le propriétaire est isolé par rapport à ses concitoyens, en ce sens que son droit d’exploiter ce qui lui appartient devient le motif unique pour contribuer à la satisfaction des autres, dont la contrepartie financière en échange du produit acheté est source d’enrichissement du propriétaire. Le système du droit d’auteur en vigueur donne la possibilité aux programmeurs de bénéficier financièrement de leurs propres produits, ce qui est contesté par le mouvement du logiciel libre qui considère que les individus deviennent ainsi plus réticents envers les autres, en s’abstenant de s’engager dans des relations d’entraide puisque les rapports capitalistes créent des relations moralement froides et de désintérêt.
Stallman répond au libéralisme des propriétaires par une conception anti-hobbesienne de la société : « L’esprit antisocial se nourrit de lui-même, parce que plus nous voyons que les autres ne nous tendront pas la main, plus il nous semble futile de les aider. Ainsi, notre société dégénère en jungle » . Contrairement à Hobbes qui voyait dans la liberté d’action des individus un danger qui causerait la chute de la société en l’état de nature, synonyme de l’état de la guerre de tous contre tous , la société de la jungle selon Stallman ne sera pas le résultat de cette liberté communautaire fondée sur la morale du partage, de l’échange et de l’entraide ouverte en communauté. Au contraire, un système de protection de la liberté de conscience des individus sera créé.
Cette dégénérescence autodestructrice de la société est catalysée par l’État lorsqu’il pourfend la liberté d’action de la société civile. Le logiciel libre formule différemment la question de la liberté de marché. La liberté civile consistant en l’obéissance à la loi n’est pas susceptible, selon Stallman, de conduire au bien public mais au bien individuel des propriétaires. Obéir à l’interdiction des copies des logiciels et ne pas remettre en cause le refus d’avoir accès au code source des programmes, c’est accepter un système injuste qui nie aux programmeurs, qui veulent travailler sur l’amélioration d’un logiciel, le droit de le faire. Le bien public n’émane pas de la coordination des actions individuelles par une main invisible impersonnelle. Dans la pratique du partage des logiciels, la volonté de coopération fait fond sur le désir de la société de continuer à vivre dans un cadre d’autonomie et d’action consciencieuse et indépendante des lois de la propriété. Le marché sera plus fructueux pour la société, soutient la communauté du logiciel libre, en état de liberté de conscience qu’en l’état actuel de liberté limitée par les lois de propriété.

Les quatre libertés

La Fondation pour le logiciel libre avance « quatre types de liberté pour l’utilisateur » d’un logiciel libre . La liberté 0 se trouve à la base de la philosophie d’utilisation de tous les logiciels, libres et non libres, et consiste en l’exécution libre d’un programme « pour tous les usages ». C’est la liberté commune inhérente à tout type de logiciel. La liberté 1 permet à l’usager « d’étudier le fonctionnement du programme, et de l’adapter » à ses besoins, ce qui pose comme condition sine qua non « l’accès au code source » du logiciel. Cette liberté individualiste confère à l’usager la possibilité de modifier le programme, selon ses caprices, son souhait ou son besoin particulier, pour une utilisation personnelle. Toute modification opérée sur un logiciel libre n’oblige pas son auteur à la communiquer à la communauté d’usagers des programmes libres. Elle pourrait soit rester un changement à titre privé soit se diffuser vers un public plus large qui souhaiterait adopter une version nouvelle du programme. Une modification considérée comme bonne pour un usager n’est pas nécessairement bonne pour tous les autres. Ce qui est bon pour un individu ne l’oblige pas à le publier. Or, en le publiant, cet individu procurerait peut-être à d’autres individus un service utile, conduisant à l’assimilation a posteriori du bien de l’un au bien d’autres. Il n’existe, dans la communauté du logiciel libre, aucun bon usage auquel devront se conformer tous les usagers. Chacun d’eux développe sa propre philosophie d’utilisation des logiciels libres, c’est-à-dire de bonne conduite par rapport au programme et à l’égard des autres usagers potentiels de ce programme. Cette double position d’un individu envers le logiciel libre et l’autre usager (ou les autres usagers) de celui-ci se forme comme substrat des relations d’entraide par « la liberté de redistribuer des copies » ; la liberté 2 le permet. La liberté 3 conditionne une communauté de solidarité entre les utilisateurs d’un logiciel libre, puisque toute amélioration d’un programme que permet l’accès à son code source et la publication de celle-là seraient susceptibles d’« en faire profiter toute la communauté ».
Le logiciel libre, en tant qu’objet d’échange dans la communauté homonyme, prend le statut d’un droit individuel lié aux quatre libertés. La question de l’usage libre de programmes informatiques rentre dans la problématique libérale puisque le noyau normatif des quatre libertés de la FLL cadre une conception du juste ayant la primauté sur toute conception particulariste du bien ou, plus précisément, du bon usage du logiciel libre. Une bonne utilisation d’un programme libre est en conformité avec les besoins et les intentions de son usager, dont le comportement au sein de la communauté du logiciel libre peut refléter, pour d’autres internautes, une utilisation mauvaise ou méprisable des logiciels libres. Or, il faut distinguer la position prise par un individu envers l’usage d’un programme libre et sa position à l’égard de la communauté des usagers des logiciels libres. Du point de vue des droits-libertés appropriés à l’usage du logiciel libre, les quatre libertés forment un argument pluraliste qui n’assigne à aucun comportement d’usage la qualité de meilleur, de bon, bref de modèle unique pour la communauté du logiciel libre. En ce sens, l’unification sociale de cette communauté est fondée sur l’ensemble des quatre libertés qui conditionne des comportements d’usage aussi divers que le sont les usagers d’un programme libre. Une éthique de partage des améliorations effectuées sur les programmes au sein de la communauté des usagers des programmes libres constitue une conception du bien sous-jacente : même si personne n’est obligé de prévenir les autres des changements effectués, chacun est moralement engagé à aider n’importe qui le demanderait. C’est un engagement de solidarité envers tout autre usager connu ou anonyme. Dans la communauté du logiciel libre, le réseau d’échanges des versions améliorées de programmes forge un sentiment de justice entre les membres de cette communauté, les quatre libertés esquissant un environnement dans lequel chacun pourrait accéder également aux mêmes produits informatiques et partager les modifications publiées des programmes libres. Importe la liberté d’accès et non pas la détermination d’un bon usage universel sur la base duquel seraient déterminés les droits-libertés de la communauté du logiciel libre.
L’ensemble des droits-libertés dont bénéficient les utilisateurs des programmes libres doit son existence à la participation à la communauté en question. Ces droits-libertés n’ont de sens que dans cette communauté fondée sur une éthique de partage et d’échange entre tous qui constitue le bien fondateur de la solidarité dans celle-ci. Cette éthique commune entre les individus-usagers conditionne la nécessité de ces droits-libertés dont bénéficient les participants à la communauté d’utilisation libre et d’échange de logiciels. Son aspect communautarien se dessine par l’engagement de partager ce qui est libre, en ce sens que les quatre libertés n’assurent pas par elles-mêmes la diffusion de l’usage du logiciel libre vers un public élargi. C’est sur les rapports de solidarité actualisés dans l’entraide, le partage, l’échange interpersonnel et la publicité et sur la mise à la disposition de la communauté des logiciels renouvelés, que se fondent les droits-libertés comme moyens de développement de cette communauté. La participation à l’éthique de partage et d’échange, à la publicité du commun libre, ne constitue pas une présupposition sine qua non prescrite comme cadre de déploiement des droits-libertés individuels des usagers des programmes libres, comme le voudrait une conception purement communautarienne de la communauté du logiciel libre. L’éthique de partage et d’échange ne dessine pas un rapport de réciprocité mutuellement engageante, ni des relations contractuelles ou de domination, mais des relations de confiance sur ce que les autres sont prêts à apporter à la communauté. Les individus s’engagent à perpétuer la liberté de l’usage en apportant aux autres ce qu’ils veulent donner, soit pour enrichir la communauté soit pour répondre aux demandes d’aide d’autres usagers. Cette position prise par tout un chacun envers les autres, séparément ou collectivement, est conditionnée par les quatre libertés assurées par les usagers eux-mêmes. Les participants à la communauté des logiciels libres ne puisent pas dans celle-ci des présuppositions quant à la formation de leur identité ; leur trajectoire biographique n’est pas entièrement déterminée par cette participation. Les individus, en cette phase de la modernité, peuvent s’engager sur des projets sociaux et de communauté différents, quelquefois contradictoires entre eux.
Puisque la communauté de référence ou d’appartenance n’est pas une mais multiple, les individus deviennent des créateurs d’institutions plutôt que d’être déterminées par des institutions déjà existantes et immuables. La liberté et l’autonomie des individus se façonnent collectivement dans une communauté à travers leur participation à des rapports de solidarité, de partage, d’échange, de conflit, qui assurent l’indépendance des uns par rapport aux autres et à la communauté tout entière. Un individu peut apporter ses valeurs, croyances, désirs, espérances, intentions, à plusieurs communautés en participant à la création de perspectives nouvelles au sein de chacune. Ce qui préexiste à l’individu ne constitue pas pour lui une détermination qui l’enferme. Au contraire, la communauté influence l’individu qui réciproquement l’influence dans un jeu interminable d’interactions fondé sur l’émancipation de l’un par rapport au collectif et l’ouverture de celui-ci aux propositions de l’individu singulier. Dans cette situation de l’individualisme communautaire, les usagers des logiciels libres instituent leur éthique communautaire sur la base de la contribution individuelle, quelle qu’elle soit, aux besoins exprimés par les autres ou, simplement, à l’enrichissement du capital de connaissances de la communauté. Les droits-libertés individuels permettent aux usagers d’agir de manière indépendante et autonome par rapport au logiciel libre, aux autres et à la communauté. Ni le programme, ni les usagers, pris séparément ou collectivement, ne tracent des règles de bonne conduite. Bien sûr, chaque participant à la communauté protège et garantit par son action les quatre libertés et garde vivante l’éthique de partage et d’échange entre tous.
L’accès au code source d’un programme est fondamental dans la philosophie et la pratique du logiciel libre, car à partir du moment où il n’existe pas un bon usage unique d’un programme libre, il sera incompatible de prescrire des améliorations utiles et inutiles, bénéfiques et nuisibles. Il n’existe pas de bien normatif cadrant les droits-libertés individuels. Toute modification sur un logiciel libre peut être acceptée ou rejetée, désirée ou laisser indifférents les usagers. La communauté dans son ensemble reste neutre par rapport à tout changement à condition que l’accès au code source soit toujours libre pour n’importe qui. Le rapport individuel au programme témoigne de la position de l’individu envers la communauté. Le respect de l’accessibilité au code source ne désigne pas forcément l’engagement solidaire de l’individu dans la communauté du logiciel libre. La conduite personnelle peut être guidée par des motifs sans rapports avec l’éthique de partage et d’échange mutuel. Lorsqu’un individu en profite, il n’est pas sûr qu’il participe à un réseau de communication d’usagers, mais il peut agir à distance de celle-ci et en indifférence aux besoins des autres. Même si la FLL souligne que « l’accessibilité au code source est une condition requise pour un logiciel libre » , cette condition est nécessaire mais pas suffisante pour que la communauté du logiciel libre soit vivable. Cette condition correspond aux droits-libertés individuels, mais la constitution de la communauté exige un système de relations d’engagement envers les autres et celle-ci. Une position égoïstement individualiste, fondée sur l’absence de participation à la formation d’un système d’offre mutuelle, ne sera pas susceptible de créer des liens de partage et d’échange ni de forger un désir de subvenir aux besoins particuliers des autres. Il n’y a pas de règle a priori garantissant la survie de cette communauté, car l’association est volontaire et les rapports de partage en son sein se fondent sur les quatre libertés individuelles. L’engagement dans cette communauté en réseaux prend appui sur la prise de conscience du rôle de chacun quant à l’enrichissement du capital de connaissances de la communauté ou, selon la terminologie de Pierre Lévy , l’éthique de partage et d’échange entre tous structure l’autonomie de l’intelligence collective. Les droits-libertés individuels ne conditionnent le libre usage des logiciels que dans une communauté d’usagers, dont l’effort pour garantir un système de partage et d’échange des produits informatiques, avec accès libre au code source, est à la base de l’autonomie à la fois individuelle et collective. Est autonome l’usager qui peut exercer ses droits-libertés, à condition que les autres usagers reconnaissent que ces libertés n’ont aucune validité sans une éthique de participation solidaire à la mise en publicité du commun libre et une conception de l’intelligence collective.

Le cannibalisme sur les choses contre le cannibalisme sur les hommes

Le déploiement de l’utilité sociale d’un programme informatique est conditionné par la possibilité d’accès ouvert à son code source, ce qui permet à quiconque le voudrait de procéder à des changements d’amélioration sur le logiciel considéré et éventuellement de les diffuser au sein de la communauté. Dans les écrits de Stallman, deux processus de destruction font leur apparition comme antagonistes l’un avec l’autre et qui correspondent à deux conceptions différentes de l’organisation sociale. Le système de la protection des propriétaires en vigueur, dénoncé par la communauté du logiciel libre, consiste en une « destruction délibérée » privant l’ensemble de la société des degrés supérieurs de développement des solutions informatiques utiles à tous et convenables à n’importe quelle application. Stallman explique : « Les propriétaires entravent aussi l’éducation, l’apprentissage. J’ai rencontré de brillants étudiants en informatique qui n’avaient jamais vu le code source d’un gros logiciel. Ils peuvent être bons dans l’élaboration de courts programmes, mais ils pourraient commencer à apprendre les techniques d’écriture d’un vaste programme, s’ils pouvaient observer comment d’autres l’ont fait » .
Toute restriction d’usage et de modification des produits informatiques crée un comportement individuel qui ne cherche qu’à sanctionner les contrevenants à cette règle. La conséquence sociale se reflète sur les entraves pour ne pas constituer des réseaux d’échanges d’améliorations et de changements multiples sur les logiciels disponibles pour le grand public. C’est un système cannibale qui détruit l’esprit créateur de l’homme, au lieu d’apporter à l’humanité l’œuvre accomplie par ses prédécesseurs. Pour illustrer cette conception politique de la communauté du logiciel libre, nous pouvons comparer le programme informatique avec le livre. Un livre peut être acheté, mais on peut gratuitement y accéder grâce aux bibliothèques publiques. Sa lecture actualise le processus de son libre usage. Mais personne n’interdit pas à un autre auteur de réécrire le livre considéré suivant sa propre manière de voir les choses, en lui apportant des modifications et des améliorations. La Critique de la Philosophie du droit de Hegel de Marx n’annihila pas le poids historique sur la pensée occidentale de l’œuvre de Hegel, sauf qu’il a ouvert une trajectoire critique différente de la conception hégémonique sur l’État, la société civile et le droit à son époque.
La Fondation pour le logiciel libre fait la même comparaison entre le livre et le logiciel, en se concentrant seulement sur le droit de copie à l’aide des moyens d’imprimerie : « Le système de droit de copie s’est développé en même temps que l’imprimerie, une technique de copie à grande échelle. Le droit de copie était adapté à cette technologie parce qu’il ne limitait que la copie à grande échelle. Il ne privait pas les lecteurs de livres de leurs libertés : le lecteur moyen ne possédait pas de presse à imprimer, et il lui arrivait de recopier des livres avec sa plume et son encrier. Les lecteurs ne se voyaient pas traînés devant les tribunaux parce qu’ils avaient ainsi recopié des livres » .
Or, il ne s’agit pas uniquement ici d’une question de copie, au sens où l’on réduirait l’usage du livre à la lecture. L’enjeu principal réside dans l’écriture des textes allant au-delà des œuvres existantes comme fondement et référence pour les nouveaux textes. L’équivalent du code source dans les livres est la connaissance de la technique de l’écriture au sens où la technè aristotélicienne – par opposition à phusis désigne ce que l’homme lui-même peut accomplir . On ne peut permettre aux individus d’être lecteurs en leur interdisant de procéder à l’écriture d’œuvres entamant un dialogue avec les œuvres d’autres auteurs plus anciens ou contemporains. Autrement dit, la restriction d’accès au code source des livres signifierait que toute référence à un livre et toute utilisation d’un extrait devraient être punies en tant qu’infractions au droit d’auteur, chaque livre devant rester à l’abri de toute critique ou inspiration ultérieure pour d’autres auteurs. Il est impossible d’instituer un tel système de destruction de la pensée.
Les logiciels constituent des biens universels, selon le mouvement du logiciel libre, qui offrent des connaissances dont doit profiter l’humanité tout entière. L’extrapolation de la pratique d’échange entre tous au sein de cette communauté en une communauté de lecteurs rappelle l’échange des écrits entre les bourgeois dans les salons de l’Europe centrale du XVIIIe siècle . Cette communauté des érudits civils réfléchissait sur des textes circulant entre eux, composant ainsi un espace public de discussion, de critique, de conflit et d’échange des pensées qui a permis la production de nouveaux textes. Ainsi, la Fondation pour le logiciel libre soutient qu’un programme écrit par un individu doit être à la disposition de tous les autres : « Si vous le faites fonctionner ou si vous le modifiez, cela vous profite directement mais ne m’affecte que d’une manière indirecte. Le fait que vous en donniez ou non une copie à un ami vous profite beaucoup plus, à vous et à votre ami, qu’il ne me dérange, moi. Il ne faut pas que j’aie le pouvoir de vous en empêcher. Personne ne doit détenir ce pouvoir » .
Cette thèse du mouvement du logiciel libre représente une position anti-propriétaire, mais non pas anti-commerciale. Car la vente de logiciels n’est pas considérée comme éthiquement inconvenable d’autant que le développement continu de nouveaux produits sera susceptible de contribuer à la survie des informaticiens engagés dans cette forme d’échange, puisque l’augmentation du besoin de services après vente ou après installation des programmes est une ressource financière pour les professionnels de la communauté du logiciel libre. Un individu peut se procurer auprès de cette communauté un programme, le modifier en vue de satisfaire d’autres fonctions et le lancer sur le marché comme objet commercial, à condition que l’accès à son code source soit ouvert. En ce sens, le logiciel libre devient une propriété en tant que produit final qu’on peut acquérir sur le marché, sans pour autant qu’il soit interdit de le faire le circuler ensuite au sein d’un réseau de volontaires. La prolifération des logiciels libres n’annule donc pas la possibilité pour leurs créateurs d’en tirer un profit commercial, ce qui stimulera la concurrence par l’amélioration et la diversification de la connaissance. La communauté du logiciel libre s’inspire de la vision libérale de l’autonomie créatrice, mais elle demande des hommes plus responsables envers les autres. C’est une autre acception de la main invisible, qui passe par le droit de bénéficier de la connaissance commune, d’utiliser celle-ci pour se diversifier et de s’enrichir par le jeu du marché. La communauté du logiciel libre commence par dégager un héritage universel avant d’en arriver au stade du marché lui-même fondé sur une concurrence plus ouverte et égalitaire. La propriété du produit final n’est pas un mal ; seule doit être condamnée la propriété de la connaissance. Si celle-ci devient un bien commun pour virtuellement toute l’humanité, elle enclenchera un autre processus de création de logiciels par une multitude d’acteurs individuels et collectifs. C’est pour cette raison que la Fondation considère que la société a besoin « des programmes que les gens peuvent réparer, modifier, adapter, améliorer, et pas seulement faire marcher » , ce « seulement » énonçant son intention d’établir un système de marché sur ces besoins multiples dont la satisfaction nécessite une multitude d’offreurs de logiciels libres.
Selon cette acception, la société progresse selon ses propres besoins et aspirations, alors que la loi des propriétaires, d’après la communauté du logiciel libre, prescrit aux individus de produire ce dont ils n’ont pas effectivement besoin, les affectant ainsi d’une « pollution morale imperceptible ». La « coopération volontaire et la décentralisation » s’inscrivent comme contrepoids au cannibalisme de la société par elle-même : la destruction d’un programme en vue d’en créer un nouveau affranchit l’énergie créative d’une société dont la force dépasse de beaucoup la somme des productivités des entreprises de programmation en concurrence. L’accumulation des connaissances doit subvenir aux vrais besoins des individus qu’eux-mêmes expriment et constituer la base élargie dans laquelle l’ensemble de la société aura le droit de puiser.