Le bel avenir de l’Europe

Le bel avenir de l’Europe

Paul Magnette

La Convention européenne chargée de rédiger une « Constitution pour l’Europe » avait une mission ambitieuse : selon les termes du mandat que lui avaient assigné les chefs d’État et de gouvernement européen, il lui revenait de trancher le débat originel sur la « finalité » de la construction européenne. Nous connaissons la fin de l’histoire : la Convention n’a pas atteint son but, et le modeste exercice de clarification qu’elle avait accompli fut condamné par deux peuples – condamnation d’autant plus ferme qu’elle fut énoncée par des majorités nettes dans les deux cas, et que les deux peuples du Non étaient mus par des visions de l’Europe et des motifs de rejet très différents.
On peut se demander, dès lors, si l’exercice qui consiste à tenter de cerner le devenir de l’Europe a un sens. Un objet politique si flou et si mouvant se laisse-t-il enfermer dans les perspectives ? Peut-on prévoir avec un minimum de certitude le développement d’une communauté de peuples dont ni le territoire, ni les objectifs, ni les moyens institutionnels ne sont stabilisés, et dont le sens et la finalité sont l’objet, depuis un demi siècle, d’un débat constant et que rien ne semble assagir ? Il y a de bonnes raisons d’en douter. On aurait tort, toutefois, de renoncer totalement : si l’avenir de l’Union demeure très ouvert, il est au moins possible de réduire les marges d’incertitude en rappelant à quelle logique répond la dynamique d’intégration continentale depuis ses origines, et comment elle trace les contours du projet européen.

Une entité politique réactive

A posteriori, l’échec de la tentative constitutionnelle européenne peut nous paraître évident. Comment avons-nous pu penser qu’une telle entreprise puisse aboutir, alors que tout, dans l’histoire de la construction européenne, nous rappelle que l’Union n’avance que lorsqu’elle y est contrainte ? L’Europe, en effet, n’est pas née d’un élan spirituel. Quelle qu’ait été la sincérité, et quelle qu’ait été l’ampleur – encore très discutée – du sursaut fédéral au lendemain de la seconde guerre mondiale, il ne fut pas déterminant. L’Union se fit, lentement et prudemment, parce que les dirigeants des États d’Europe occidentale n’avaient pas d’autre choix : incités par les États-Unis à coordonner leurs efforts de reconstruction, convaincus de la nécessité d’entrer dans le camp occidental pour éviter la contagion de la « menace soviétique », conscients que l’avenir était à un capitalisme international de plus en plus ouvert où ils ne résisteraient qu’en se rapprochant, les leaders européens ont accepté les contraintes de la coopération parce qu’ils y ont vu la seule manière de sauver l’État du naufrage . De ce point de vue, Valéry avait vu juste : l’Europe se ferait, si elle se faisait, sous la menace du déclin. Dans sa fameuse Crise de l’esprit de 1919, il y développait ce « théorème fondamental » : dés lors que « la grandeur matérielle brute, les éléments de statistique, les nombres ─ population, superficie, matières premières ─ déterminent enfin exclusivement ce classement des compartiments du globe », l’Europe ne peut plus se reposer sur sa prétendue supériorité spirituelle ; faute de réaction, « l’inégalité si longtemps observée au bénéfice de l’Europe devait par ses propres effets se changer progressivement en inégalité de sens contraire » .
La peur du déclin, devant la montée d’autres géants commerciaux et militaires, demeure le moteur primordial de l’intégration continentale. Ladite « relance » de la construction européenne opérée dans les années 1980 et symbolisée par l’Acte unique européen de 1987, n’avait pas d’autre ressort : c’est parce qu’ils se convainquirent de la nécessité de redresser leur compétitivité face à l’insolente croissance des États-Unis et du Japon, que les Dix de l’époque entreprirent d’achever ce marché unique qu’ils avaient commencé de bâtir trente ans plus tôt. La « refondation » de Maastricht répond à la même logique. Sans l’effondrement du Mur de Berlin, sans la chute de ce contrefort que constituait un adversaire clairement identifiable, sans les craintes que suscitait la dispersion des menaces ; sans la revitalisation de la « peur de l’Allemagne » suscitée par la perspective de sa réunification, les Européens auraient-ils trouvé la volonté politique de renoncer à leur souveraineté monétaire et d’exercer en commun leurs prérogatives régaliennes en matière de politique étrangère et de sécurité intérieure ? Probablement pas.
A contrario, l’enlisement de l’Europe depuis l’après-Maastricht se comprend aisément : dès lors qu’il n’y avait plus de menace claire, dès lors qu’aucun projet ne s’imposait comme une évidente nécessité de réagir à la menace du déclin, les Européens ne voyaient plus la raison d’entreprendre des projets communs. Les efforts déployés par Jacques Delors à la fin de son mandat pour convaincre les chefs d’État et de gouvernement de l’impérieux besoin d’une relance coordonnée d’inspiration keynésienne furent vains. À Amsterdam en 1997, au sommet de la « vague rose », les dirigeants très majoritairement sociaux-démocrates furent incapables de s’entendre sur une politique de croissance et d’emploi. Puis vinrent le traité de Nice et la convention constituante présidée par Valéry Giscard d’Estaing, efforts pénibles pour adapter les institutions aux nouvelles dimensions de l’Europe élargie. Dans la décennie qui suivit Maastricht, l’Europe parvint à tenir les engagements qu’elle s’était fixés – réaliser la monnaie unique et faire entrer les candidats d’Europe centrale – mais elle ne put s’assigner de nouvelles finalités. Et en l’absence de projet mobilisateur, la réforme institutionnelle s’enlisa, confirmant cette autre « loi » de l’intégration : les États membres ne s’entendent sur les mécanismes de décision que quand ils s’entendent d’abord sur ce qu’il s’agit de décider.
La seule véritable nouveauté de la décennie 1990, avec laquelle il faudra désormais compter, c’est l’inscription de l’enjeu européen dans les opinions publiques. Le temps du « consensus permissif » diagnostiqué par les sociologues des années 1970 est bel et bien clos : non seulement l’Europe a-t-elle besoin, pour continuer de s’intégrer, que ses dirigeants identifient des nécessités précises et impérieuses, mais il faut encore qu’ils en convainquent leurs concitoyens. Nous sommes arrivés à un degré d’intégration tel que l’Union ne peut plus être présentée comme une organisation internationale fonctionnelle, soigneusement gardée par des diplomates loyaux et efficaces.
Prises ensemble, ces conditions – un choc externe, une lecture commune de ce choc par les élites dirigeantes, et une capacité de ces élites à entraîner les opinions publiques – indiquent que la dynamique d’intégration a probablement atteint un pallier, qu’il sera difficile de dépasser. Dans l’avenir prévisible – le fameux « foreseeable future » des politistes anglo-américains – et à moins d’un choc structurel majeur (par définition imprévisible), l’Union devrait se stabiliser lentement. Ce qui ne signifie pas que ses ambivalences originelles disparaîtront, mais qu’elles seront progressivement perçues et acceptées comme les tensions constitutives de la politique européenne.

L’État consolidé, la nation décrispée

Au vu de son histoire, et de l’état présent des consciences, on peut penser que l’Union européenne n’est pas et n’a pas vocation à devenir quelque chose comme un État européen, qui se substituerait aux nations historiques. Prise dans la longue durée, l’intégration de l’Europe n’est qu’une étape dans un mouvement pluriséculaire de rapprochement des marchés européens ; par elle, l’Europe renoue avec une très longue tradition de mobilité des biens, des capitaux, des hommes et des idées, qui fut interrompue mais jamais arrêtée par les nationalismes virulents et les conflits guerriers. La formation de l’Union constitue, comme l’historien Fernand Braudel et le sociologue Norbert Elias en avaient eu l’intuition , un stade nouveau dans la dynamique continue d’intégration qui caractérise le monde occidental. L’État en est affecté, mais il n’est pas destiné à s’y dissoudre. Aujourd’hui encore, alors que l’Union a atteint un stade d’intégration inégalé, les États ne cèdent aux institutions communes que de très petites parcelles de leurs prérogatives ; ailleurs, ils exercent leur souveraineté en commun et n’acceptent qu’avec prudence les contraintes du vote majoritaire et du contrôle supranational. L’État reste la pierre angulaire de l’Union, et les élargissements successifs ont rendu toujours plus improbable la perspective de son absorption par une Europe centralisée.
Pour autant, l’intégration de l’Europe ne laisse pas indemnes les États et les nations qui la forment. Sous l’effet de la circulation des hommes, des biens et des capitaux, les identités nationales se transforment. Les citoyens européens restent fiers de leurs nations, comme le confirment toutes les enquêtes d’opinion, mais cet attachement perd en exclusivité et en agressivité . L’ouverture des frontières, la multiplication des voyages, le flux toujours plus intense des communications, tout cela produit une certaine homogénéisation des modes de vie et une relative standardisation des mœurs, mais n’implique pas la dissolution des liens civiques, comme l’avait craint Rousseau. Découvrant d’autres manières d’être européen, les citoyens prennent conscience de leur propre particularité ; revisitant leur histoire, ils regardent avec plus de distance les mythologies nationales . L’attachement à la nation, aux goûts, aux idées et aux habitudes qu’elle condense, subsiste tout en se délestant de ses aspects les plus arrogants. Les identités se font plus critiques, plus réflexives. Ce mouvement s’est d’abord dessiné dans la sphère du droit : le principe cardinal de la « non-discrimination », clef de voûte du droit européen, a contraint les États à adapter leurs législations et leurs pratiques administratives, pour les débarrasser des restrictions nationales qui les entachaient. Il se prolonge sur le plan des représentations : les citoyens qui traversent les frontières, vivent et travaillent dans un autre État membre que le leur, y jouissent désormais de la plénitude des droits civils et sociaux, et de certains droits politiques. Ils font ainsi très concrètement l’expérience de nations qui demeurent fières de leur singularité, mais se font plus hospitalières aux citoyens des autres États membres. La coexistence de l’Union et des nations produit des rivalités et des tensions, mais ces oppositions sont politiquement plus vertueuses qu’on ne le pense souvent. Les « contraintes » que le droit européen et la coopération entre gouvernements font peser sur les États, comme celles que la vie sociale impose à l’individu, rendent paradoxalement les États plus stables. Empêchés de se livrer une concurrence trop brutale, encouragés à régler sur le mode de la négociation ou de l’arbitrage judiciaire leurs conflits d’intérêt, les États sont moins enclins à l’agressivité. Obligés d’épurer leur droit de pratiques discriminatoires, incités à relire leur histoire, ils se font plus tolérants. Forcés de respecter les principes de la démocratie et de l’État de droit, sous le regard vigilant de leurs partenaires, ils rendent plus incertaines les embardées autoritaires . La construction de l’Europe civilise les relations entre les nations et dompte les États.
Ceci ne signifie pas que les nations seront bientôt réduites à l’état de communautés culturelles et affectives dénuées de signification politique. Coupée des nations, l’Union ne serait qu’une bureaucratie froide et anonyme, un vaste forum de négociations diplomatiques et de marchandages d’intérêts. Abstraite, lointaine, elle menacerait de verser dans l’arbitraire bureaucratique et le dogmatisme judiciaire. Les critiques de l’intégration européenne, nourries de références nationales plus ou moins explicites, la prémunissent de ces excès. Les syndicats qui dénoncent les ravages du dumping social, les agriculteurs qui protestent contre la tyrannie de la productivité, les adeptes du football qui refusent la soumission du sport aux règles du marché…, tous puisent les motifs et les motivations de leurs critiques dans des mondes vécus enracinés dans les nations ; tous contraignent les acteurs de l’Union à tenir compte des solidarités et des affections dont les communautés historiques sont le creuset. L’opposition civilisée des sentiments nationaux et des principes européens endigue les dérives technocratiques, autant que les violences nationalistes. L’euroscepticisme n’est pas réductible à une pathologie passagère : parfois simple survivance d’une agressivité nationaliste, parfois déguisement d’une xénophobie honteuse, parfois simple instrument d’ambitions personnelles, la critique de l’Europe menée au nom de valeurs nationales est aussi, souvent, le vecteur de saines oppositions politiques. À ce titre, elle est sans doute plus durable qu’on ne l’imagine .

Un pouvoir régulateur

Ce trait essentiel du régime européen donne à penser que l’équilibre atteint dans la répartition des compétences entre l’État et l’Union est, lui aussi, stabilisé. L’Europe n’est pas, et ne peut pas être, un État-providence. Son maigre budget l’empêche de conduire de véritables politiques de redistribution – même si la politique agricole et les « fonds de cohésion » constituent des formes de répartition des richesses entre catégories professionnelles et entre régions qui traversent les frontières. L’attachement viscéral de ses États à leurs prérogatives fiscales et aux philosophies de l’économie et de la solidarité qu’elles incarnent, rend impossible, pour l’avenir prévisible, la mise en place de mécanismes de solidarité au-delà des frontières. L’Union européenne a formé et régule le grand marché, mais elle laisse à ses États membres les politiques qui définissent les relations entre les groupes sociaux et entre les générations. L’analogie avec d’autres expériences fédérales pourrait faire penser que cette limite n’est pas forcément définitive : après tout, la formation d’un marché commun a toujours précédé la mise en place de politiques sociales, aux États-Unis, comme en Allemagne ou en Suisse. Mais l’Union européenne présente une particularité qui la distingue de ces autres expériences : si la création de politiques de redistribution y est difficile, ce n’est pas seulement en raison des règles de décision, qui entravent la formation de majorités politiques, c’est aussi parce que de telles politiques existent déjà, dans le sein des États. Former un État-providence européen n’équivaudrait pas à créer de telles politiques, mais à les déplacer. Or, chacun des régimes fiscaux et de sécurité sociale résume une certaine conception de l’égalité, qui est profondément enracinée dans le substrat des nations. Harmoniser ces règles, ou déplacer les lieux de la redistribution des richesses vers l’Europe, supposerait une convergence préalable des idéologies sociales des nations, qui demeure hautement improbable. Dans la phase actuelle de l’intégration européenne, l’esprit est plutôt à la reconnaissance et à la protection de la « diversité légitime » .
Ici aussi, la tension est probablement structurelle et constitutive du jeu politique européen. D’une part, les « modèles sociaux » nationaux sont destinés à se heurter sans cesse aux normes européennes – la prochaine étape étant la formation d’un marché libéralisé des services – contribuant par effet de retour à façonner le marché européen. D’autre part, l’opposition entre les logiques d’intégration « négative » (la suppression de normes nationales pour former un marché commun) et « positive » (l’édiction de normes communes pour encadrer ce marché unifié), présente depuis les commencements, perdurera. L’analyse des manifestes électoraux des partis européens révèle que l’opposition idéologique entre les formations politiques attachées à la « régulation » du marché européen et celles qui défendent un marché moins réglementé tend à s’affermir . Le clivage n’oppose pas directement les « possédants » aux « travailleurs », il ne porte pas sur la ponction fiscale et la redistribution des richesses comme dans la configuration gauche-droite classique du vingtième siècle, mais il en constitue en quelque sorte un équivalent fonctionnel, adapté à la nature du pouvoir européen, plus « régulateur » que « redistributif ».

Ni fédéral, ni intergouvernemental : un régime hybride

L’Union européenne n’est pas non plus, et ne sera pas, une démocratie majoritaire. La réduction des choix politiques aux termes d’une alternative requerrait une mutilation des identités particulières que rien ne laisse augurer ; l’alternance exigerait une loyauté première à l’égard de l’Union dont on ne trouve pas d’indice. Théoriquement envisageable, la voie parlementaire est politiquement improbable. On peut imaginer qu’à l’instar du monarque dans l’histoire britannique, le Conseil européen soit progressivement affaibli au profit de la chambre directement élue – le Parlement européen. Les gouvernements réunis au sein du Conseil européen désigneraient un président de la Commission proche du parti qui a remporté les élections européennes. Bénéficiant d’une légitimité parlementaire et du pouvoir d’organiser le travail au sein de son collège, le président de la Commission s’apparenterait à un chef de gouvernement. En apparence au moins, la Commission Barroso s’inscrit dans cette perspective : proche du principal groupe du Parlement européen (le PPE-DE), dirigeant une Commission composée aux deux tiers de conservateurs et de libéraux, ayant lui-même réparti les responsabilités au sein de son équipe, le président de la Commission européenne pourrait s’appuyer principalement sur les groupes conservateurs et libéraux du Parlement européen, comme le ferait par exemple un gouvernement allemand de centre-droit. Dans un tel schéma, le Conseil des ministres apparaîtrait comme l’équivalent européen du Bundesrat, veillant principalement à limiter l’emprise des lois européennes sur les prérogatives des États.
Ce scénario sous-estime toutefois la capacité de résistance des gouvernements. Les traités qui tiennent lieu de constitution à l’Union continuent de conférer au Conseil européen des pouvoirs importants, non seulement en matière de politique étrangère et de sécurité où il reste l’organe dominant, mais aussi dans le vaste champ couvert par l’Union économique et monétaire et par la « coordination ouverte » des politiques sociales et d’emploi. Il faut mesurer en outre les dangers qui guettent un président de la Commission quand il politise son équipe. En faisant le choix de privilégier ses alliés italiens, britanniques, espagnols et polonais aux dépens du couple franco-allemand, le Président Barroso a pris le risque d’une revanche : se sentant marginalisés au sein de la Commission, et continuant de se concevoir comme le moteur de l’intégration européenne, les deux gouvernements pourraient être tentés de jouer les trouble-fêtes.
D’un autre côté, le scénario d’une renationalisation rampante de l’Union européenne n’est pas, lui non plus, véritablement plausible. On peut imaginer que le Conseil européen reprenne la main, réduisant le président de la Commission à l’exécution des orientations données par les gouvernements. On peut aussi penser que les gouvernements utiliseront de plus en plus « leur » commissaire comme un relais des intérêts nationaux à Bruxelles et qu’ils accentueront leur contrôle sur les députés européens, contribuant ainsi à renationaliser les trois pôles du triangle institutionnel. Même s’il n’est pas dénué de fondement, ce schéma est tout aussi caricatural que le scénario parlementaire. Car dans le régime de l’Union, même sous la règle du traité de Nice, le président de la Commission jouit de vraies marges de manœuvre, et la séparation stricte des pouvoirs donne à la Commission une certaine autonomie. De surcroît, la culture de la négociation européenne rend difficile une pleine renationalisation. Au sein de la Commission, chaque membre sait qu’il doit éviter d’apparaître comme le fidèle émissaire du gouvernement qui l’a nommé s’il veut conserver la confiance et l’appui de ses collègues, sans lesquels il ne peut rien. Au parlement, les députés savent qu’ils seront réduits à l’impuissance s’ils n’entrent pas dans une logique d’action collective avec les collègues de leur groupe, ce qui les contraint souvent à s’éloigner des intérêts nationaux. Le Conseil et le Conseil européen n’échappent pas à la règle : les gouvernements qui sont incapables de former des alliances – ce qui oblige à faire des concessions – s’y trouvent marginalisés.
Si l’Union ne peut devenir un régime parlementaire, ni une organisation internationale classique, elle est contrainte de conserver ce mélange de supranationalité et d’intergouvernementalisme qui fait son originalité depuis les premiers jours . Les traités ne pouvant être modifiés qu’à l’unanimité, il se trouvera toujours au moins un gouvernement pour l’empêcher de verser pleinement vers l’un ou l’autre pôle.

Une puissance civile

L’Union n’est pas non plus, et ne peut pas être à court terme, une puissance militaire. Les atermoiements de ses gouvernements on rappelé, dans le feu de la crise irakienne du printemps 2003, toute la fragilité du concert des États européens. Les visions restent parfois si profondément opposées que les mécanismes de coopération s’avèrent incapables de les rapprocher – ou que les gouvernements ne tentent pas même de les rendre conciliables. La « difficulté majeure » d’une politique étrangère européenne demeure celle qu’identifiait Raymond Aron il y a trente ans : « il faut qu’elle soit suffisamment différente de la politique des États-Unis pour que ceux qui tiennent à l’identité européenne y trouvent la satisfaction qu’ils en espèrent (les Français) ; il faut qu’elle ne soit pas considérée par le gouvernement des États-Unis comme agressive, faute de quoi ceux des Européens qui mettent au premier rang l’alliance atlantique la refuseraient » . Aron suggérait toutefois une voie pour sortir de cette alternative : si dans le domaine de la grande politique, « celle qui s’écrit avec le sang des hommes, sur laquelle le rapport des forces militaires exerce une influence décisive », il lui paraissait douteux que les Européens « puissent exercer une autre influence que morale, grâce à leur sagesse, grâce au fait qu’ils ne sont pas directement impliqués », il voyait aussi « une deuxième sorte de grande politique dans laquelle les Européens pourraient être à la fois autonomes, intelligents, efficaces, c’est la grande politique économique », à travers laquelle « les pays européens peuvent projeter au-dehors leurs idées et leur puissance économique sans se soumettre ou s’opposer systématiquement aux États-Unis » .
C’est bien dans cette voie, celle de la « puissance civile », que l’Europe s’est engagée depuis lors. Hors des circonstances de crise où l’on est contraint de choisir – l’Europe européenne ou l’Europe atlantique –, l’Union parvient à se donner un profil extérieur et à peser sur les affaires du monde, sans s’aligner sur les États-Unis ni s’opposer frontalement à eux. Première puissance commerciale de la planète, elle est représentée, dans les enceintes internationales où se réglementent les échanges commerciaux, par le commissaire chargé du commerce, lequel agit sur mandat des gouvernements, et sous leur contrôle, sans que sa capacité de négociation en pâtisse. L’Union européenne est aussi le plus grand fournisseur d’aide au développement au monde, et l’entité politique la plus présente dans les opérations de maintien de la paix et d’assistance à la transition démocratique. Sa monnaie devient, à côté du dollar, l’une des monnaies mondiales de référence. Partout où se préparent les accords internationaux liés à la protection de l’environnement, au développement, à la santé publique ou aux droits sociaux, les Européens parviennent à maintenir un front uni. Dans les négociations internationales relatives à la criminalité transfrontalière et à la coopération pénale, l’Union affirme ses normes et sa conception des droits fondamentaux. L’Europe n’est pas une puissance militaire, mais elle aspire à être une « superpuissance tranquille » . Dans un monde qui reste dominé par l’équilibre des forces, cet idéalisme kantien peut paraître naïf ou hypocrite. Les Européens n’auraient-ils pas, en se présentant comme une puissance civile, simplement théorisé leur faiblesse ? Après tout, deux siècles plus tôt, ce discours pacifiste, fondé sur la paix commerciale et les arbitrages par le droit, était celui des Américains, confrontés à la puissance des grandes monarchies européennes. Sans doute les circonstances font-ils la doctrine. Mais on aurait tort de sous-estimer la force de cette aspiration. Derrière la rhétorique justificatrice, il y a aussi la force d’une expérience. Les Européens ont connu plus que toute autre région du monde les effets de la violence contenue par la contrainte et les armes. Depuis un demi-siècle, ils essayent la coopération, le droit et l’interdépendance commerciale. Sans qu’ils en aient toujours conscience, l’entreprise européenne a marqué les esprits des dirigeants. L’habitude de la « négociation à l’ombre du droit » a modifié les attitudes. Fidèles à leur histoire, les Européens continuent d’exporter ce qu’ils pensent être leur « modèle ». Vers les territoires proches, d’abord, associés puis intégrés à l’Union, au gré de l’effondrement des régimes autoritaires et des Empires. Vers les contrées plus lointaines ensuite, d’où l’expérience européenne est minutieusement étudiée . Le temps est encore loin où le schéma d’intégration régionale façonnera l’ordre international, mais l’oscillation entre des politiques étrangères nationales qui se définissent par leur rapport aux États-Unis et une politique extérieure commune qui se soustrait à cette détermination, est sans doute, elle aussi, une structure stable de l’Union.

Conclusion

L’hétérogénéité politique de l’Europe, combinée aux règles de son régime qui garantissent la représentation des gouvernements, rend improbable les choix tranchés. Après tout, l’histoire des États-Unis nous rappelle qu’une guerre civile, une crise économique dramatique et deux guerres mondiales n’ont pas suffi à imposer un régime moniste contre les subtils équilibres de la Constitution de 1787. Plus récente et plus diverse, protégeant davantage les droits de ses États membres, l’Europe a d’autant plus de chances de conserver – au grand dam des fédéralistes, et pour le plus grand plaisir des chercheurs – une vie politique faite de compromis complexes et oscillatoires.
Du coup, la « crise de sens » qu’on croit lire en elle, n’est peut-être pas aussi évidente qu’il y paraît. On a longtemps pensé qu’un jour l’Europe devrait trancher ses antinomies fondatrices : serait-elle espace ou puissance, Europe du marché ou espace de solidarité, technocratie ouverte ou démocratie continentale, Europe européenne ou Europe atlantique ? A priori, Pierre Manent semble parler la langue du bon sens quand il écrit : « Cette ambiguïté a sans doute été heureuse dans les premières étapes de la construction européenne. Plus elle se prolonge, plus elle risque de devenir ruineuse. Il faudra bien que les Européens qui font l’Europe finissent par dire ce qu’ils veulent faire en la faisant » . Mais à bien y réfléchir, ce dilemme est peut-être plus apparent que réel : une crise qui dure n’est plus une crise, mais une tension constitutive. Et les dilemmes de l’intégration, que le traité constitutionnel a plus aiguisés qu’apaisés, en sont sans doute le principe actif.