L’Irak, le renseignement et le jugement politique

L’Irak, le renseignement et le jugement politique

Charles Cogan

Les communautés du renseignement du Royaume-Uni et des États-Unis

Aux États-Unis, il est difficile d’isoler le processus de décision au sein de la communauté du renseignement de celui qui a lieu au niveau de l’autorité politique. Au Royaume-Uni, il existe une instance de décision suprême au sein de la communauté du renseignement, à savoir le Joint Intelligence Committee (JIC), qui inclut un observateur représentant le Premier ministre. À l’inverse, aux États-Unis, le rôle du JIC revient à une seule personne, le Directeur national du renseignement (DNI), chargé de transmettre les renseignements au Président et aux autres décideurs politiques majeurs, c’est-à-dire le Vice-président, le secrétaire d’État et le secrétaire à la Défense.
Cependant, la position exacte du Directeur national du renseignement demeure relativement floue à ce jour, bien que John Negroponte et son adjoint, le général Michael V. Hayden, aient pris leurs fonctions en avril 2005. Ce manque de clarté s’explique par le fait que la loi de 2004, promulguée à la suite du rapport de la Commission sur les attaques du 11 septembre 2001, n’a pas adopté toutes ses recommandations. En effet, cette loi n’a pu être entérinée par le Congrès qu’au prix de la dilution des pouvoirs du DNI vis-à-vis des 15 agences de la communauté du renseignement. Il revient au DNI et au Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, de préciser les modalités effectives de ce partage des pouvoirs.
Au Royaume-Uni, les renseignements sont réunis au niveau du JIC, qui est présidé par le Coordinateur de sécurité et de renseignement et inclut des observateurs extérieurs au monde du renseignement, à savoir le Conseiller pour les affaires étrangères du Premier ministre et le président du Secrétariat pour la Défense et l’Outre-Mer. Récemment, ces deux représentations ont été réunies dans une seule personne. Malgré cette présence au sein du JIC de représentants extérieurs au monde du renseignement, tous les acteurs concernés, selon le rapport Butler sur les armes de destruction massive (ADM) en Irak, s’accordent à dire que « la tradition du JIC empêche que les considérations politiques dominent les estimations objectives émanant du Comité JIC » .
Aux États-Unis, le Conseil national de sécurité relève de la haute politique quoiqu’il inclue des représentants de la Communauté du renseignement. Ces derniers présentent leurs estimations au commencement de la réunion et après, quoique restant présents, ils ne devraient pas participer aux discussions au niveau politique. En fait, le représentant de la communauté du renseignement n’est même pas un membre statutaire du Conseil de sécurité nationale.
Le responsable de la transmission des renseignements au Président, qui est, dans les faits, le principal conseiller du Président en matière de renseignement, est le Directeur national du renseignement (DNI), que la loi de 2004 a placé au-dessus de l’ex-Directeur central de renseignement (DCI). Ce dernier dirige maintenant l’Agence centrale de renseignement (la CIA), mais ne supervise plus la communauté du renseignement .
Aux États-Unis, le DNI et, au-dessous de lui, le directeur de la CIA et la CIA elle-même, sont sous les ordres directs du Président et du Conseil national de sécurité. C’est une situation quelque peu différente de celle qui prévaut au Royaume-Uni, où le Secret Intelligence Service (SIS) est supervisé, en quelque sorte, par le Foreign and Commonwealth Office (FCO.)
À Washington, les professionnels du renseignement ne peuvent influencer le Président et la Maison Blanche que s’ils établissent des relations personnelles avec les décideurs politiques. Cette nécessité est due en partie au fait que la CIA n’a pas de lobby, pour ainsi dire, au sein du public américain, à la grande différence des militaires. Du reste, il est coutumier aux États-Unis de traiter la CIA comme bouc émissaire, objet de toutes les récriminations de la part des membres du Congrès, comme le montrent les critiques très sévères de Curt Weldon, un des membres du Comité de surveillance de la Chambre des représentants.
Il va sans dire qu’il est de la plus haute importance que le chef du renseignement à Washington parvienne à se faire entendre par le Président. Il y avait une boutade à Washington pendant les années 1990, après qu’un petit avion a dû faire un atterrissage en catastrophe sur la pelouse à l’arrière de la Maison Blanche. Les mauvaises langues prétendirent que le pilote était le DCI, James Woolsey, cherchant désespérément à obtenir un rendez-vous avec le président Clinton. Il est exact que les rapports entre Woolsey et Clinton n’ont jamais été bons. Ce dernier ne montrait du reste qu’un faible intérêt pour les questions de renseignement.
À l’inverse, fidèle à ses origines méditerranéennes, George Tenet sut gérer le contact humain à merveille et noua rapidement une relation étroite avec George W. Bush. Ils échangeaient des plaisanteries, des anecdotes du monde sportif, des poignées de main chaleureuses, des tapes amicales sur l’épaule, etc. Peu avant l’attaque contre l’Irak, selon Bob Wodward, le président Bush demanda à G. Tenet s’il était convaincu que des armes de destruction massive (ADM) existaient bel et bien en Irak. G. Tenet sauta debout et, empruntant un terme de l’argot de basket, répondit : « Monsieur le Président, c’est un slam-dunk » c’est-à-dire un panier que le joueur ne peut absolument pas rater, puisqu’il n’a qu’a smasher le ballon pour l’inscrire. Autrement dit, pour Tenet, l’affaire était entendue : il n’y avait pas l’ombre d’un doute que l’Irak possédait de telles armes.
Une autre différence entre le modèle anglais et le modèle américain est le degré d’indépendance dont les agences de renseignement jouissent. En Grande-Bretagne, toute opération active de la part du Secret Intelligence Service (SIS) doit être approuvée préalablement par le Foreign and Commonwealth Office (FCO) . Dans le système américain, la CIA est responsable devant le Président et le Conseil National de Sécurité et non pas devant le département d’État (à cette nuance près que les postes de la CIA à l’étranger sont en principe sous le contrôle de l’ambassadeur, qui pourtant n’est pas censé connaître les méthodes et les sources des opérations de la CIA).
En conséquence, le système britannique, qui s’inscrit dans un régime parlementaire, est plus collégial que le système de renseignement américain, qui subit l’influence profonde de la logique de contrepoids entre les branches du pouvoir, conformément à la culture politique et gouvernementale aux États-Unis.

L’influence des décideurs politiques sur les professionnels du renseignement

À ce propos, on peut se demander si G. Tenet était trop proche du Président, dont l’intention de renverser le régime de Saddam Hussein était évidente dès l’été 2002, si ce n’est avant, au sein du petit cercle des collaborateurs de G. Bush. G. Tenet, soucieux de préserver cette précieuse relation personnelle avec le Président, afin de rehausser le prestige de son Agence à la Maison Blanche et vis-à-vis des autres décideurs politiques à Washington, aurait-il été de ce fait trop conciliant devant George W. Bush ? Côté britannique, on pourrait poser la même question concernant les rapports entre John Scarlett, chef à l’époque du Joint Intelligence Committee, et son vis-à-vis, Alastair Campbell, représentant du Premier ministre au JIC. (Il faut noter que, à la suite de la controverse au sujet de la guerre en Irak et de celle sur les ADM, le représentant du Premier ministre ne dispose plus que d’un statut d’observateur lors des réunions.)
Avant son entrée à la CIA, G. Tenet n’avait été ni un professionnel du renseignement ni un homme d’affaires indépendant, à la différence de John McCone, le DCI pendant la crise des missiles en 1962, qu’on décrit généralement comme le meilleur chef du renseignement dans l’histoire des États-Unis. G. Tenet était plutôt un serviteur de l’État, un haut fonctionnaire, d’abord auprès du Congrès, par la suite au Conseil national de sécurité. Ce type de carrière l’avait accoutumé à suivre les directives de ses supérieurs, en particulier lorsqu’il s’agissait d’hommes politiques.
On peut se demander aussi si les visites répétées de D. Cheney, le vice-président, et de son conseiller principal, Lewis Libby, à la centrale de la CIA n’ont pas fait peser une pression implicite sur les analystes de l’Agence. Il est difficile de croire que ces analystes n’aient pas perçu les objectifs et la détermination de ces deux hommes, qui comptaient parmi les partisans les plus convaincus du renversement de Saddam. Or, les rapports des commissions chargées d’examiner les circonstances de l’invasion de l’Irak réfutent absolument que les décideurs politiques aient exercé la moindre pression sur les professionnels du renseignement. Ce même argument se retrouve à la fois dans le rapport Robb-Silberman de mars 2005 sur les armes de destruction massive (ADM) en Irak, et dans celui du comité de Lord Butler, publié le 14 juillet 2004. Cependant, en mettant ainsi leurs gouvernements respectifs hors de cause, ces rapports ne sont pas allés au fond du problème, ce qui n’est pas surprenant si l’on considère que les enquêteurs faisaient au fond partie des mêmes gouvernements. Ainsi, Lord Butler était un ancien secrétaire de Cabinet.
Selon un éditorial du New York Times, publié le 15 novembre 2005 : « Richard Kerr, un ancien directeur adjoint de la CIA, affirma en 2003 qu’une pression intense s’exerça sur la communauté du renseignement afin qu’elle se focalise sur la recherche d’éléments qui pourraient démontrer une connexion entre l’Irak et al-Qaida. Au cours de son témoignage devant le Comité de surveillance du Sénat, [M. Kerr] estima que le ”martèlement“ de l’Administration au sujet du renseignement sur l’Irak fut le plus sévère qu’il eût jamais subi au cours de ses 32 ans à l’Agence ».
Bien que George Tenet, en tant que DCI, ait eu un accès direct au Président et ait assisté à la plupart des réunions des analystes qui présentaient et commentaient chaque matin un document intitulé le President’s Daily Brief, l’équipe de Cheney n’hésitait pas à contester et contredire les rapports transmis par la CIA. Parfois, les débats houleux qui opposèrent la CIA à D. Cheney et son équipe avant la guerre frôlaient la confrontation. Comme Douglas Jehl du New York Times l’a écrit : « Que M. Cheney et son équipe se disputaient avec la CIA avant l’invasion de l’Irak n’était pas un secret. Dans les mois qui précédaient l’attaque en mars 2003, M. Cheney et M. Libby firent des visites répétées à la centrale de la CIA à Langley, en Virginie. Libby téléphonait souvent à la CIA en remettant en question les rapports de l’Agence sur l’Irak. Selon des anciens officiers de renseignement, les discussions tournaient souvent autour des éventuels contacts opérationnels entre al-Qaida et le gouvernement de Saddam Hussein, une hypothèse avancée publiquement par M. Cheney mais niée par les analystes de la CIA » .
La défiance de l’Administration envers la CIA ne fit que s’aggraver lorsque les raisons alléguées pour justifier l’invasion commencèrent à être mises en doute après la chute de Saddam. Ainsi, Judith Miller du New York Times, évoquant ses contacts avec L. Libby, parle « de la frustration et de la colère de M. Libby concernant les “fuites sélectives” de la part de la CIA et d’autres agences qui cherchaient à prendre leurs distances vis-à-vis des affirmations catégoriques diffusées avant la guerre quant aux ADM en Irak. Ces “fuites sélectives”, m’a-t-il dit, visaient à faire porter le chapeau à la Maison Blanche et faisaient partie d’une “guerre de l’ombre” contre la guerre en Irak » .

L’impact du 11 Septembre sur la question irakienne

Les événements du 11 septembre modifièrent profondément la perspective stratégique, comme Tony Blair l’expliqua devant le comité de Lord Butler : « Avec le 11 Septembre [la question de la prolifération nucléaire et des ADM] a pris un aspect tout à fait différent. […] Le 11 Septembre m’a convaincu qu’il fallait modifier notre état d’esprit. […] Il fallait aborder la question de façon plus agressive et affronter tous les aspects de cette menace. […] Faute de traiter cette menace, elle ne pouvait que s’accroître. […] il fallait réaffirmer que nous ne permettrions plus désormais le développement des ADM en violation de la volonté de la communauté internationale » .
Beaucoup partageaient ce point de vue de l’autre côté de l’Atlantique. Selon Dana Priest, la spécialiste de la défense et du renseignement au Washington Post, une question clé dans le débat stratégique aux États-Unis était alors « l’impact du 11 Septembre sur la question irakienne. Techniquement, ils n’étaient pas liés – les Irakiens n’avaient rien à voir avec le 11 septembre ; mais je crois que M. Cheney, et son équipe en particulier, pensaient qu’il y avait, ou qu’il y aurait bientôt, un lien entre les deux – c’est-à-dire entre Saddam et le 11 septembre – ce qui faisait courir un risque que l’on ne pouvait prendre. Cheney et ses collaborateurs en vinrent à tout percevoir à travers le prisme de cette préoccupation (it colored everything) » .
Une sorte d’épiphanie se produisit alors au sein de l’Administration Bush. On prit subitement conscience du fait que la doctrine de dissuasion n’était plus adaptée. Les terroristes islamistes ne se souciaient pas des menaces contre eux-mêmes. Pour un kamikaze, la menace d’une riposte n’a aucun sens. « Attaquer avant d’être attaqué », telle devint l’idée-clé de la nouvelle doctrine stratégique de l’administration Bush. La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée le 19 septembre 2002, un an après le 11 septembre, promulgua une nouvelle doctrine dite « de préemption », qui ignorait en fait la distinction entre préemption (action prise devant la menace d’une attaque imminente) et prévention (action prise devant une attaque considérée probable dans l’avenir). Selon le document, il est impératif que les États-Unis « entreprennent une action préalablement, afin de nous défendre, même si le moment et le lieu exacts de l’attaque par l’ennemi ne sont pas connus. Pour prévenir de telles attaques hostiles par nos ennemis, les États-Unis agiront, si besoin est, de façon préemptive » .
Bien que Cheney et son équipe n’aient pas été les seuls au sein du gouvernement à considérer que les États-Unis ne pouvaient courir le risque de laisser Saddam Hussein en place, son bureau semblait bien constituer l’avant-garde des tenants de cette politique.
Dans un discours du 19 octobre 2005, Lawrence Wilkerson, l’ancien chef d’état-major de Colin Powell au Département d’État, décrivit Cheney dans les termes suivants : « Le 11 Septembre a complètement transformé l’optique de Cheney. […] Certains la qualifiaient de paranoïaque, d’autres suggéraient que Cheney avait graduellement perdu contact avec le monde réel. […] À mon avis, Dick Cheney a redouté la possibilité d’un autre 11 Septembre, surtout d’une attaque à l’arme nucléaire ou avec une autre arme de destruction massive ; et tout d’un coup cette éventualité est immédiatement devenue une obsession, ce qui était certes compréhensible, mais a changé sa perception de tous les autres dossiers » .
Par conséquent, on ne saurait nier que les décideurs politiques, tant à Washington qu’à Londres, s’accordèrent à refuser de courir le risque d’une nouvelle attaque de l’envergure de celle du 11 septembre. Des discussions au sein du Defense Science Board et d’autres think tanks envisageaient la possibilité d’une attaque terroriste avec des ADM contre une grande ville aux États-Unis, d’autant plus problématique qu’on ne pourrait en identifier les responsables. On en a conclu qu’il fallait neutraliser toutes les sources potentielles d’une telle attaque, à commencer par Saddam Hussein. En effet, le consensus au sein de la communauté du renseignement était qu’il avait la ferme intention de relancer ses programmes nucléaires, chimiques et biologiques dès que les sanctions seraient supprimées. Par conséquent, tôt ou tard, il faudrait combattre la menace des ADM aux mains de Saddam.
L’impact du 11 Septembre sur la question irakienne pour reprendre la formule de Dana Priest – ne doit pas être sous-estimé. L’angoisse existentielle subie par les États-Unis à la suite des attaques du 11 septembre, extraordinaires et traumatisantes, a amené le gouvernement américain à se concentrer sur les moyens pour prévenir une nouvelle attaque de ce genre, qui causerait un traumatisme encore plus grand et forcerait à prendre des mesures drastiques à l’encontre des libertés individuelles, pour ne pas parler de l’horreur de l’attaque elle-même. Bien qu’on n’ait disposé d’aucune indication que Saddam Hussein projetait une attaque contre le territoire des États-Unis et que celle-ci puisse sembler peu probable au vu de son caractère forcément suicidaire, une telle hypothèse restait envisageable, puisque le leader irakien aurait pu chercher à prendre sa revanche après l’humiliation de la guerre du Golfe en 1990-1991. De plus, faute d’agir immédiatement, on courait le risque de laisser à Saddam le temps suffisant pour développer l’arme nucléaire, qui le rendrait beaucoup plus difficile à neutraliser. En d’autres termes, bien qu’il soit difficile de croire que le président Bush ait considéré une attaque irakienne comme imminente, il est bien possible qu’il l’ait jugée inévitable.

À la recherche d’un casus belli

Il parait indiscutable que le 11 Septembre, comme l’a expliqué Dana Priest, a eu un impact sur la question irakienne. Mais c’est là que le bât blesse : il est difficile d’aller en guerre, en jetant dans la bataille 150 000 jeunes soldats américains, et surtout de convaincre la communauté internationale du bien-fondé d’une telle action sur la seule base d’un changement de perspective. Bien que Saddam Hussein n’ait pas coopéré pleinement avec les Nations unies et qu’il ne se soit pas soumis aux dispositions de la résolution 687, qui avait fixé les termes du cessez-le-feu consécutivement à la guerre du Golfe, les puissances occidentales, de leur côté, ne prirent pas toute les mesures nécessaires pour faire appliquer cette résolution et une quinzaine d’autres qui lui furent adjointes par la suite. En décembre 1988, le chef des inspecteurs de la commission UNSCOM mandatée par les Nations unies, l’Australien Richard Butler, avait décidé de retirer son équipe, excédé par les tergiversations et les tricheries des Irakiens, et faute de disposer de l’appui d’une force d’occupation. Bien que les Nations unies, en décembre 1999, aient adopté la résolution 1284, qui prévoyait la mise en place d’un nouveau régime d’inspection, UNMOVIC, celui-ci n’entra en vigueur qu’à la fin de 2002, lorsque la résolution 1441 du 8 novembre 2002, proposée par les Américains, fut acceptée, du bout des lèvres, par les Irakiens. Selon le paragraphe opératoire de cette nouvelle résolution, l’ONU « décide que l’Irak a été et demeure en violation patente de ses obligations en vertu des résolutions le concernant », et lui donne « une dernière possibilité » de respecter ses obligations. En outre, « les faits, à tout moment, de ne pas se conformer à la présente résolution et de ne pas coopérer pleinement dans sa mise en œuvre constitueront une nouvelle violation patente des obligations de l’Irak et seront rapportés au Conseil de sécurité », qui porterait ensuite un nouveau jugement sur la situation. La résolution conclut avec la mise en garde suivante : le Conseil « a averti à plusieurs reprises l’Irak des graves conséquences auxquelles celui-ci aurait à faire face s’il continuait à manquer à ses obligations ». Dans le langage diplomatique de l’ONU, « graves conséquences » signifie en fait « action militaire », bien que selon certains, la formule « par tous les moyens nécessaires » soit plus explicite de ce point de vue.
À vrai dire, la résolution 1441 s’en tenait à un certain « flou artistique ». D’un côté, elle formulait implicitement la menace, mal définie, d’une attaque militaire justifiée par les violations patentes dont on jugeait l’Irak coupable au vu de son comportement des années précédentes. Pourtant, elle posait comme critère décisif non pas le passé du régime de Saddam Hussein, mais l’éventualité d’une nouvelle « violation patente » – celle-ci n’entraînant aucune automaticité des représailles, mais devant être rapportée le cas échéant au Conseil de sécurité, qui porterait alors un « nouveau jugement » sur la situation.
Après la résolution 1441, l’Irak fournit effectivement une déclaration quant aux armes qu’il possédait, dans un long document soumis le 13 décembre 2002. Mais celui-ci reprenait pour l’essentiel des informations anciennes et fut jugé largement insuffisant. Les inspecteurs, de retour en Irak, commencèrent leur travail le 27 novembre. Aux termes de la résolution 1441, ils devaient présenter leur premier rapport le 27 janvier 2003.
Bien que la réponse de l’Irak n’ait été pas satisfaisante et ait été ouvertement critiquée par Hans Blix, le directeur de l’UNMOVIC, lorsqu’il présenta son rapport d’étape au Conseil de Sécurité le 27 janvier 2003, il reste que le processus de négociation avec l’Irak avait du moins repris son cours. Dans de telles circonstances, l’option d’une attaque contre l’Irak prêtait le flanc à la question : « Pourquoi maintenant ? »
L’option de la guerre n’aurait été pleinement justifiée que si des renseignements probants avaient fait état de préparations militaires de la part de l’Irak, voire de déploiements d’ADM. Il n’en était rien. Autrement dit, il fallait établir quelque crédibilité autour de la notion d’une menace stratégique de la part de Saddam Hussein avant de lancer une attaque contre l’Irak. Or, cela se révéla particulièrement difficile. L’idée que le leader irakien représentait un danger militaire pour le territoire des États-Unis était loin d’être prouvée. Depuis la fin de la Guerre du Golfe en 1991, il n’y avait pas de menaces de ce genre venant de Saddam. Il était trop affaibli pour cela. Certes, il avait mobilisé des forces à la frontière du Koweït en 1994, mais il s’était retiré rapidement après les mises en garde des États-Unis. Rien d’autre n’étayait le thèse selon laquelle Saddam représentait une quelconque menace militaire contre le territoire des États-Unis.
Cependant, certaines personnalités influentes à Washington ne se souciaient pas le moins du monde de la crédibilité réelle d’une menace de Saddam et avaient préconisé de longue date une attaque contre l’Irak. Certains éléments de la classe politique américaine notamment les néoconservateurs – souhaitaient attaquer l’Irak coûte que coûte. Dès 1998, un groupe de quelque 40 personnes, dans une lettre au président Clinton, avait préconisé un changement de régime en Irak. Bien que Clinton n’y ait pas répondu, ses suggestions furent reprises par une résolution du Congrès, qui adopta l’objectif du renversement de Saddam.
Puis survint le 11 septembre. Dès le lendemain, selon Bob Woodward du Washington Post, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, souleva la question de l’Irak pendant une réunion du Conseil national de sécurité. « Pourquoi ne pas s’en prendre à l’Irak plutôt que de s’en tenir à al-Qaida », demanda-t-il . La même idée fut présentée quatre jours plus tard, à Camp David, par l’adjoint de D. Rumsfeld, Paul Wolfowitz. D’après Woodward : « Wolfowitz saisit l’occasion. Il argua qu’attaquer l’Afghanistan serait délicat. Il afficha ses inquiétudes à la perspective d’un enlisement de quelque 100 000 soldats américains dans le terrain montagneux de l’Afghanistan. À l’inverse, l’Irak constituait un régime faible et répressif qui pourrait tomber rapidement et aisément. En outre, selon Wolfowitz, la probabilité que Saddam ait été impliqué dans les attaques du 11 septembre était de 10 à 50%. Tôt ou tard, s’ils prenaient au sérieux la guerre contre le terrorisme, les États-Unis devraient attaquer Saddam » .
La réaction du président Bush fut plutôt réservée. Il continuait à penser que l’Afghanistan devrait être l’objectif prioritaire. Mais il se montra très vite de plus en plus favorable à une initiative militaire contre l’Irak. Comme l’expliqua Donald Rumsfeld, « Le 11 Septembre avait radicalement modifié notre perception de l’Irak » – bien qu’il reste difficile de déterminer si Rumsfeld faisait référence au coup mortel porté par le 11 Septembre à la doctrine de dissuasion ou à un grand dessein politique et stratégique pour le Moyen-Orient.
À l’opposé, quelques hommes politiques et intellectuels parmi les plus influents – comme Samuel P. Huntington considéraient que les États-Unis pouvaient coexister avec Saddam Hussein et qu’une attaque contre l’Irak n’était donc pas nécessaire. En définitive, cependant, aucun des deux camps ne parvint à obtenir le soutien unanime de l’Europe et, partant, de la communauté internationale.
Lorsque la question d’une guerre contre l’Irak en vint à dominer le débat public en 2002, les néoconservateurs et leurs alliés cherchèrent à démarquer les États-Unis de l’Europe dans le but de mieux justifier la position américaine. Robert Kagan, et quelques autres, esquissèrent ainsi une distinction nette entre les deux rives de l’Atlantique : « Au sein de l’Europe, les lois séculaires des relations internationales ont disparu. Les Européens sont sortis du monde anarchique de [Thomas] Hobbes pour entrer dans un monde kantien d’une paix perpétuelle. Considérez les qualités caractéristiques de la culture stratégique en Europe : l’importance de négociation, de la diplomatie et des liens commerciaux, de la loi internationale plutôt que la force, de la séduction au lieu de la coercition, d’un multilatéralisme préférable à l’unilatéralisme » .
Plus concrètement, cette différence d’attitude s’explique par le fait que les Américains, par tradition, considèrent que la guerre constitue un recours acceptable dans la poursuite de la politique étrangère. Les Européens, traumatisés par les deux guerres mondiales du XXe siècle, hésitent aujourd’hui à employer la force en matière de politique étrangère, alors que les Américains, dont le continent, entre 1815 et le 11 septembre 2001, ne subit aucune attaque étrangère, sont beaucoup moins réticents.
Nonobstant la formule de R. Kagan « les Américains viennent de Mars et les Européens viennent de Vénus » , la crise irakienne démontra que l’Europe ne constituait pas une entité cohérente. Comme souvent dans le passé, la Manche constituait la principale ligne de fracture – ce que démontrent les efforts britanniques pour obtenir une seconde résolution au Conseil de Sécurité qui légitime pleinement l’intervention militaire en Irak, et l’opposition absolue de la France (qui alla jusqu’à menacer d’user de son droit de veto) à toute résolution de ce type.
Ainsi la fameuse remarque de D. Rumsfeld, « nouvelle Europe contre vieille Europe », volontairement blessante vis-à-vis de la France et de l’Allemagne, ne décrivait pas correctement la situation, puisque le Royaume-Uni se targue d’être la plus ancienne nation en Europe, une affirmation que les Français pourraient néanmoins contester.
Lorsque l’on considère cette fracture entre le Royaume-Uni et les grands pays continentaux, on ne peut manquer d’être perplexe quant aux raisons qui ont pu pousser Tony Blair à prendre l’immense risque de soutenir G. W. Bush de façon si militante devant l’opposition de ses deux principaux partenaires en Europe, la France et l’Allemagne, et celle de l’opinion publique de son propre pays. Cette question a été soulevée en 2005 par Sir Christopher Meyer, qui était l’ambassadeur de Sa Majesté à Washington pendant la crise irakienne et qui estime dans son dernier livre que T. Blair aurait pu donner six mois de plus aux inspecteurs afin qu’ils achèvent leur mission.
La plupart des observateurs (dont C. Meyer) s’accordent à penser que le soutien de T. Blair à G. Bush fut décisif pour permettre aux États-Unis de sauver l’apparence de légitimité d’une invasion de l’Irak sous leadership américain. Sans cela, les États-Unis se seraient trouvés isolés, ce qui aurait rendu leur position intenable.
Selon Sir Jeremy Greenstock, qui était l’ambassadeur britannique auprès des Nations unies au moment du dénouement de la crise, la position de T. Blair s’explique par les considérations suivantes : « Des motifs impérieux nous poussaient à rester aux côtés des États-Unis dans cette opération complexe. D’une part, le Royaume-Uni était en mesure de contribuer efficacement à l’effort américain (en facilitant le ralliement d’autres pays et en fournissant une capacité militaire pointue, une perspective historique et une expérience précieuse). Mais avant tout, il nous semblait désastreux pour la diplomatie mondiale que l’Amérique soit isolée » .
Il semble que des préoccupations morales et religieuses aient pesé dans la décision de Tony Blair. Sa position sur la question irakienne ressemblait quelque peu à celle de Bernard Kouchner, le fondateur de Médecins sans frontières et ancien ministre de la Santé dans le gouvernement français, à savoir que les crimes du régime de Saddam Hussein étaient tellement épouvantables qu’ils contraignaient la communauté internationale à intervenir. En revanche, concernant les ADM, il est difficile de croire que T. Blair ait pris part à un effort de désinformation ; il semble qu’il ait été sincèrement convaincu de leur présence en Irak.

Faillite de l’intelligence

On ne saurait affirmer que la CIA se soit complètement mise au diapason du Président et du Vice-président dans leur recherche forcenée d’un casus belli. Comme on l’a noté plus haut, les jugements officiels, tels que le rapport présidentiel Robb-Silberman, le nient catégoriquement. Que les visites répétées de D. Cheney et de L. Libby à la centrale de la CIA aient constitué une forme de « pression » sur les analystes reste une question ouverte. Il est très probable que la CIA, malgré les affirmations de Libby, persista à mettre en doute les liens opérationnels entre Saddam Hussein et al-Qaida. En revanche, la CIA et la communauté du renseignement dans son ensemble ont failli dans leur mission en ce qui concerne l’existence des ADM en Irak ; sur ce point, elles ne se sont pas montrées suffisamment sceptiques vis-à-vis des éléments d’information ténus que le Président, le Vice-président et d’autres présentaient comme des faits établis lors de leurs déclarations à l’approche de la guerre. Par exemple, dans un discours du 26 août 2002, D. Cheney annonça que Saddam Hussein avait relancé son programme nucléaire. Pour étayer cette thèse, il ne disposait en fait que d’un seul élément, à savoir l’interception d’un vaisseau chinois chargé de tubes d’aluminium en route pour l’Irak. Si ces tubes avaient été destinés à la fabrication de centrifugeuses, cette découverte aurait constitué un indice probant que l’Irak avait repris son programme nucléaire, abandonné en 1991. Cependant, il était tout aussi possible que ces tubes aient en fait été destinés à la fabrication de missiles, et les États-Unis comme la Grande-Bretagne, depuis la guerre, se sont rangés à cette seconde hypothèse. Dès avant le conflit, celle-ci était privilégiée par certain spécialistes militaires dans les deux pays, au vu du fait que les tubes ne répondaient pas aux spécifications rigoureuses exigées pour la construction de centrifugeuses. Mais tant les discours des leaders politiques que les documents émanant de la communauté du renseignement passèrent ces opinions « hétérodoxes » largement sous silence. En général, l’interprétation la plus pessimiste fut systématiquement privilégiée. À la suite de la première Guerre du Golfe, on avait découvert que le programme nucléaire en Irak était beaucoup plus avancé que la communauté du renseignement ne l’avait estimé : celle-ci, en 2003, voulait à tout prix éviter de sous-estimer à nouveau les capacités irakiennes.
La faillite du système a aussi été mise à nu par un autre fiasco, relatif à l’hypothèse selon laquelle l’Irak, en 1999, aurait cherché à acquérir une importante quantité d’uranium de la part du Niger, l’un des premiers producteurs de ce minerai dans le monde. C’est ce que prétendait un document portant l’en-tête de l’ambassade du Niger à Rome, mais celui-ce se révéla être un faux grossier. Alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) s’aperçut presque immédiatement de la supercherie, les décideurs politiques des deux côtés de l’Atlantique continuèrent à se fier à cette information et à l’évoquer dans leurs déclarations publiques.
Il est vrai que la CIA finit par envoyer l’ex-ambassadeur Joseph Wilson au Niger afin d’établir la vérité derrière cette affaire. Mais après que Wilson eut démontré la vacuité des allégations en question, certains dans l’administration Bush s’efforcèrent de mettre en cause sa crédibilité, en indiquant à quelques journalistes que son épouse travaillait pour la CIA et était à l’origine de sa mission – alors que Wilson avait été auparavant en poste en Afrique et que son choix était donc parfaitement compréhensible.
Un autre échec du système de renseignement, cette fois-ci imputable aux Britanniques, concerne l’affirmation que l’Irak était en mesure de monter une attaque de missiles dans un délai de 45 minutes. Comme la plupart des renseignements obtenus par les Britanniques, cette information provenait d’une source située à l’extrémité d’une chaîne d’informateurs. Souvent cette source elle-même était fiable, mais tenait ses indications d’individus soi-disant proches du terrain, à l’autre bout de la chaîne, dont la crédibilité n’était pas établie. Ajoutant à la confusion, le dossier publié par le gouvernement britannique, et faisant état de ce « délai de 45 minutes », n’était pas tout à fait clair sur un point crucial, à savoir si ce délai concernait les armes de courte portée ou bien les missiles stratégiques.
Enfin, la faillite de la communauté du renseignement est illustrée par l’une des affirmations incluses dans le discours de Colin Powell à l’ONU le 5 février 2003, selon laquelle certains camions esquissés par une source étaient en fait des laboratoires mobiles destinés à la fabrication des armes biologiques. Là encore, l’information était erronée : elle provenait d’un individu dont les allégations avaient été originellement recueillies par les services allemands. Cet homme, surnommé « curveball » (« coup tordu »), fut dénoncé après coup comme un mystificateur (fabricator, en anglais). Bien après, Powell admit publiquement que ce discours avait quelque peu gâché sa réputation.
Il faut reconnaître que l’attitude complexe de Saddam Hussein vis-à-vis de ses propres programmes d’ADM ne facilita pas la tâche des agences de renseignement. Ainsi, alors qu’il aurait pu vraisemblablement éviter une attaque américaine en 2003 s’il avait tout simplement reconnu et démontré de façon convaincante la réalité des faits à savoir qu’il avait abandonné son programme nucléaire en 1991, comme l’avait affirmé son gendre, le transfuge Hussein Kamal, en 1995 , Saddam ne voulut pas ou ne put pas s’y résoudre. Peut-être faut-il y voir le résultat de la fierté arabe, qui abhorre le déshonneur public : quoi qu’il en soit, cette hésitation s’explique surtout par le fait que Saddam avait toujours voulu cultiver l’impression, chez ses voisins et adversaires, qu’il disposait d’un arsenal ADM. Il estimait que cette image améliorait sa sécurité, surtout vis-à-vis de l’Iran. D’après Charles Duelfer, le directeur de l’Iraq Survey Group, qui examina la question des ADM en Irak après la guerre et interviewa Saddam lui-même ainsi que certains de ses lieutenants, le leader irakien croyait que les ADM étaient vitales pour sa propre survie, que l’utilisation de quelque 100 000 munitions chimiques contre les troupes iraniennes pendant la guerre irano-irakienne avait sauvé son régime et que son arsenal (réel, à l’époque) d’armes chimiques et biologiques avait dissuadé la coalition menée par les États-Unis d’aller jusqu’à Bagdad pendant la guerre du Golfe .
En somme, la faillite de la CIA et de la Communauté du renseignement aux États-Unis, ainsi que celle du SIS et la Communauté du renseignement au Royaume-Uni, sont sans appel : ils n’ont pas pu obtenir de renseignements fiables qui leur auraient permis de confirmer ou d’infirmer la fabrication ou le déploiement d’armes de destruction massive en Irak. Comme David Kay, directeur de l’Iraq Study Group après la guerre, et prédécesseur de C. Duelfer, l’a expliqué : « Nous disposions de trop peu d’informations, et elles étaient trop anciennes ». Un éditorial du New York Times daté du 15 novembre 2005, refléta la même opinion : « Les rapports concernant les armes de Saddam Hussein étaient anciens, quelques-uns datant de plus de cinq ans. Il n’y avait rien de nouveau depuis à peu près cinq ans, sauf des rapports qui se sont révélés faux après coup ».
En outre, les services de renseignement n’ont pas pu communiquer aux décideurs politiques et au public les réserves et les nuances qui affectaient leurs hypothèses concernant l’existence des ADM en Irak. Ils n’objectèrent que trop rarement à l’inclusion d’éléments problématiques ou douteux dans les discours publics. Bien que G. Tenet ait pu faire supprimer une référence à l’uranium du Niger dans un discours prononcé par le Président à Cincinnati en octobre 2002, le passage en cause, à peine modifié, fut inclus quelques mois plus tard dans le discours de G. Bush sur l’« état de l’Union ». Mais la faute incombe aussi aux décideurs politiques, notamment en ce concernait le dossier britannique mentionné ci-dessus, qui laissait dans le flou la cible d’une attaque par missiles dans un « délai de 45 minutes ».
Après la guerre, David Kay porta un jugement sans appel sur la communauté du renseignement et la classe politique : « Nous étions presque tous dans l’erreur ». En définitive, l’échec le plus dramatique des services américains et britanniques fut de ne pas avoir su mettre en place à Bagdad un réseau de sources humaines intelligentes, fiables et bien placées. Seul un réseau de ce type, en effet, aurait pu garantir l’exactitude des informations disponibles à l’Ouest.