Éloge de la décision

Éloge de la décision

Entretien avec Mario Soarès

Le Banquet : Dans quelles situations avez-vous eu le plus clairement le sentiment que vous aviez une décision politique à prendre ?

Mario Soarès : Depuis que je fais de la politique, c’est-à-dire depuis que j’ai 17 ans. Gouverner c’est décider, disait Mendès France. Faire de la politique, à un niveau de grande responsabilité, comme cela a été et est encore mon cas, c’est décider, avec si possible courage, lucidité et persévérance.
Je vous donne deux exemples. J’ai pris la décision, en tant que Premier ministre, de demander l’adhésion du Portugal à la CEE, en mars 1977, contre l’opinion de la plupart des macro-économistes portugais les plus reconnus qui, par prudence, préconisaient de négocier seulement une forme d’association, pour éviter ce qu’à l’époque ils appelaient le choc européen. J’étais le responsable, j’avais une opinion contraire fondée plutôt sur des raisons politiques que sur des fondements économiques. Et j’ai pris sur moi, sans hésitation, d’assumer mes responsabilités. Un deuxième exemple : tant que secrétaire général du Parti socialiste portugais, j’ai retiré ma confiance personnelle au Président Eanes, après un discours désastreux prononcé alors qu’il briguait un deuxième mandat. Cela a abouti à me faire suspendre du poste de secrétaire général du Parti jusqu’aux élections, puisque le Parti socialiste soutenait le candidat Ramalho Eanes. On peut imaginer qu’il s’agit d’une décision très difficile à prendre, d’autant que peu de temps après, fin 1980, il gagnait les élections…

Le Banquet : Avez-vous une méthode de prise de décision, et si oui laquelle ?

M. S. : Il n’y a pas aucune méthode. Quand j’ai des doutes, j’écoute les personnes que je crois les plus appropriées. Mais c’est toujours moi qui décide, sans états d’âme et sans me réfugier derrière personne. Faire de la politique est aussi avoir le courage d’endosser pleinement les responsabilités qui nous sont confiées. J’ai fort bien connu quelques dirigeants politiques européens – et aussi d’autres continents – que j’ai beaucoup fréquentés et dont j’ai été un admirateur avoué : François Mitterrand, Willy Brandt, Olof Palme, Felipe Gonzalez. J’ai vécu auprès d’eux des moments très importants de leurs carrières respectives. Je cite, sans entrer dans des détails inopportuns : j’ai pu assister au Congrès d’Épinay et à l’intrigue politique sous-jacente, dont François Mitterrand est sorti premier secrétaire du Parti socialiste français ; j’ai été le dernier dirigeant étranger à être reçu par Willy Brandt en tant que Chancelier ; j’ai participé avec Olof Palme à une rencontre organisée par l’Internationale socialiste à Arusha, en Tanzanie, pour coordonner la lutte contre l’apartheid ; j’ai participé au Congrès du PSOE au cours duquel Felipe Gonzalez a présenté sa démission de secrétaire général pour obliger son parti à retirer de son programme et de sa dénomination même la référence au marxisme. Toutes ces expériences m’ont marqué sur le plan politique et peut-être inspiré.

Le Banquet : Quels sont les avis qu’il vous semble important de recueillir ?

M. S. : Pour des affaires de nature technique ou des décisions qui comportent des implications scientifiques ou qui demandent une formation spécifique, j’essaye d’écouter les meilleurs et ceux dont le bon sens est le plus reconnu dans chaque branche. Mais je décide toujours seul, selon mon jugement personnel – après avoir écouté les conseils des experts – et mon intuition.

Le Banquet : Pensez-vous qu’une décision importante se prendre toujours seul ?

M. S. : Oui, la décision se prend toujours seul. L’exercice du pouvoir à un haut niveau de responsabilité est toujours un acte de solitude.

Le Banquet : Quelles ont été vos décisions les plus difficiles ?

M. S. : Il en y a eu plusieurs : lancer l’idée de la création du Parti socialiste dans la clandestinité et à l’étranger ; promouvoir, après la Révolution des Œillets, le premier accord de cessez-le-feu en Guinée-Bissau, qui a signé le début de la décolonisation pour laquelle je m’étais engagé depuis toujours ; présenter ma démission de ministre du IVe gouvernement provisoire, en raison de l’affaire du journal Republica , qui a engendré le grand conflit politique entre socialistes et communistes du nouveau Portugal, dont l’issue n’était pas écrite d’avance, mais qui s’est finalement soldée par la victoire de la démocratie au Portugal ; requérir comme je l’ai rappelé, contre le rapport et l’avis des mes conseillers économiques, l’ouverture des négociations pour l’entrée du Portugal dans ce qu’à l’époque on appelait la CEE. Toutes ces décisions eurent, me semble-t-il, une portée historique pour le Portugal. Et encore la décision – très récente, et finalement non couronnée de succès – de poser encore une fois ma candidature à la présidence de la République, après avoir exercé deux mandats de manière consensuelle – dois-je rappeler que j’avais été réélu à la présidence avec 70% des voix ? et de m’engager dans l’action politique depuis 1999 en tant que député européen.

Le Banquet : Y a-t-il des décisions que vous regrettez d’avoir prises ?

M. S. : Sûrement. J’ai commis des fautes et je me suis trompé, comme tout le monde. Toutefois, je ne suis pas une personne qui pleure sur le passé mais qui envisage le futur. C’est le futur qui, pour l’essentiel, me préoccupe et m’intéresse. Mon passé, je le laisse aux historiens, si son analyse les intéresse.

Le Banquet : En amont, quels sont les obstacles à une prise de décision ?

M. S. : La pression extérieure des intérêts, économiques, politiques et corporatifs. En ce qui me concerne, j’ai toujours cherché à réagir contre ces pressions et à maintenir un équilibre, y compris d’ailleurs sur le plan politique.

Le Banquet : En aval, qu’est-ce qui peut empêcher la mise à exécution d’une décision ?

M. S. : Il est évident que les décisions d’un président de la République ou d’un Premier ministre ont toujours une très grande ampleur sur le plan collectif. Pour cette raison, elles doivent être, autant qu’il est possible, consensuelles, pour éviter une conflictualité excessive. Je suis partisan de la négociation et de la concertation entre des intérêts contradictoires, en tant que mécanismes qui doivent précéder la décision. Mais après sa prise, en conscience, on doit avoir la volonté de la pousser jusqu’au bout, indépendamment de ses conséquences pour sa personne, voire son parti. Je crois aussi que la conviction la mieux enracinée requiert toujours le pragmatisme et qu’il ne faut pas privilégier l’esprit de système.

Le Banquet : Avez-vous eu le sentiment que certaines de vos décisions ont vu leur exécution retardée, entravée, voire empêchée ? Si oui, comment, et pourquoi ?

M. S. : Plusieurs fois, de par la force des intérêts contraires. Au Parlement, dans les media et dans la rue. Des gouvernements que j’ai présidés sont tombés pour cette raison, par des votes de défiance de la droite et de la gauche communiste au Parlement. Mais en respectant les règles de la démocratie, et malgré le temps perdu, j’ai toujours essayé de faire venir l’eau à mon moulin.