Quel débat pour quelle décision ?

Quel débat pour quelle décision ?

Entretien avec Bernard Kouchner

Le mythe de la volonté politique

Le Banquet : Pourquoi avons-nous le sentiment, dans de nombreuses démocraties, et en France en particulier, que la décision est en grande partie bloquée ? Faut-il incriminer la dyarchie au sommet, le faible rôle du Parlement, tant en termes de contrôle que d’impulsion, le poids des Corps, le sentiment global d’injustice, qui fait que chacun veut bien des réformes mais pour les autres, ou convient-il de mettre en exergue d’autres facteurs, pour autant que le constat vous paraisse avéré ? Bref, comment peut-on débloquer la situation au-delà des vœux pieux et des constats opérés depuis une vingtaine d’années ? Quelle est votre expérience sur ces différents sujets ?

Bernard Kouchner : On s’imagine que la volonté politique suffit dans une démocratie. Eh bien non ! Sans un accompagnement acharné des dossiers, les décisions suivies d’effets sont rares. Administrer aujourd’hui est un art d’exécution. Or, dans une société de l’immédiateté, le temps de l’administration (le temps long) est en décalage croissant avec l’impatience des citoyens. L’administration attend des ministres qu’ils donnent des impulsions mais la population, quant à elle, veut des résultats rapides.
Deuxième élément à prendre en compte : le manque de marges de manœuvre. Le citoyen pense parfois que le ministre a toute latitude pour mettre en place une politique nouvelle. Erreur profonde : le ministre ne peut jouer au mieux que sur un infime pourcentage du budget de son administration. La mise en place du nouveau dispositif budgétaire (la loi organique sur les lois de finances) permet une approche par projets dont on peut souhaiter qu’elle soit plus efficace. Mais la LOLF n’a pas fondamentalement remis en cause l’annualité budgétaire, ce qui est très préjudiciable pour toute action de moyen terme. Un progrès, un échec.
J’étais récemment au conseil d’administration d’ESTHER, un groupement d’intérêt public que j’ai fondé jadis et qui s’intéresse au jumelage hospitalier et au traitement du SIDA, de la malaria et de la tuberculose dans les pays en développement. Personne n’en conteste le bien-fondé, mais aucune décision n’est possible au-delà d’un an, et encore. Alors que, avec le SIDA, nous avons l’exemple même de la nécessité de traiter sur le temps long des patients pour qu’ils restent en vie. Ces pesanteurs sont souvent objectivement insupportables.
Troisième élément : l’impossibilité de prévoir des dépenses en urgence. La règle qui veut que l’État ne paye que lorsque le service est fait freine considérablement la possibilité de « sanctuariser » à l’avance des fonds destinés aux situations d’urgence. D’où la difficulté par exemple de prépositionner des véhicules, des lits, des couvertures, des pompes à eau, etc. dans l’attente de la prochaine catastrophe humanitaire. Moyennant quoi, quand celle-ci survient, il faut tout acheter et mettre en place en urgence, ce qui coûte beaucoup plus cher à l’État et freine l’efficacité de son action. Dans la précipitation, on effectue un « redéploiement » budgétaire. Ce terme technique signifie que, dans l’impréparation générale, on déshabille Pierre pour habiller Paul…

Du bon usage de la délégation

Le Banquet : Effectivement, dans les situations d’urgence, on semble retrouver une capacité de décision. Mais la plupart des décisions à prendre n’en relèvent pas. On peut aussi s’interroger sur les phénomènes de délégation, à la fois de la réflexion et de la décision, à des agences. D’un côté, elles permettent de prendre mieux et plus vite des décisions ; d’un autre côté, elles échappent en grande partie au politique élu.

B. K. : Bien sûr, c’est un problème connu, on multiplie en France les agences, les « hautes autorités », les « hauts comités » sur un sujet ou sur un autre. Cela peut donner l’impression que le politique se défausse sur des organismes intermédiaires plus ou moins indépendants et que, de plus, il ne fait pas confiance à l’administration. J’ai, pour ma part, effectivement créé de telles agences. Pourquoi ? Parce que, dans le domaine médical, lorsque l’expertise n’est pas scientifiquement solide, le principe de précaution s’impose ; lorsque le politique ne peut pas décider sur la base de vérités scientifiques, il faut essayer de nuire le moins possible. L’agence est indépendante, dispose d’une expertise pluraliste et elle peut parler librement, plus librement que l’administration dont la capacité d’agir est très diminuée lorsque l’information manque. Quand j’ai eu à prendre la décision sur l’hépatite B, l’agence n’a fait qu’apporter l’expertise maximale et j’ai pris la décision de suspendre le programme de vaccination à l’école. La décision demeure celle du politique. L’agence n’a pas pris la décision, en l’occurrence elle n’a fait que proposer au ministre des scénarios de retrait ou de maintien du médicament.

Le Banquet : En même temps, compte tenu, sur certains sujets scientifiques, de l’absence de consensus, le politique est bien obligé de choisir une expertise plutôt qu’une autre.

B. K. : Effectivement, sur le nucléaire comme sur les OGM par exemple, il n’y a pas de décision qui, scientifiquement, s’impose. Il faut alors tenir compte, en politique, des diverses appréciations de l’opinion. Je le répète, le principe de précaution est un principe politique de sauvegarde lorsque l’expertise scientifique est insuffisante. C’est le meilleur système. Auparavant, les services administratifs prenaient des décisions mal fondées, faute d’informations scientifiques suffisantes.

La décision devant le risque

Le Banquet : De manière générale, l’un des problèmes que rencontrent la plupart des décisions tient à ce que chacune d’entre elles peut améliorer la situation générale ou avantager certaines catégories, mais que d’autres en pâtissent, d’autant que nous vivons dans des systèmes à faible croissance. Ne faut-il pas dès lors être en mesure de poser la question de l’équilibre ? Comment parvenir à un donnant-donnant vertueux ?

B. K. : On sait bien que dans un système en faible croissance, il est difficile de satisfaire tout le monde. Le corporatisme se nourrit de cette frustration. Mais au-delà de cet aspect économique, il me paraît plus intéressant de travailler sur la notion de risque. Une décision réputée bonne pour la majorité doit-elle être prise alors qu’elle fait courir un risque pour quelques-uns ? Prenons un exemple : certaines campagnes de vaccination sont absolument nécessaires, mais on entend plus ceux qui subissent un accident vaccinatoire et s’élèvent contre son principe que l’immense majorité qui en bénéficie. Dans quelques rares pays où les risques sont plus élevés, comme les pays en développement, ce phénomène a presque engendré un arrêt des vaccinations. Et pourtant, ces dernières restent une nécessité de santé publique.
Il n’est quasiment pas un sujet, notamment dans les domaines de la santé et de l’environnement, sans l’évocation d’un risque, même si sa probabilité statistique est faible. Et c’est à partir d’un accident singulier que l’opinion est conduite à juger de la pertinence d’une décision. Personne n’est plus considéré comme infaillible et dès qu’un problème surgit, c’est l’ensemble des procédures de validation qui est remis en cause. La politique est l’art de convaincre. C’est son intérêt et sa difficulté. Même quand on se trompe, il faut être capable d’expliquer aux gens pourquoi on l’a fait de « bonne foi ». Quand un risque se réalise, il faut aussi en expliquer la nature. Quel exercice !

Le Banquet : Cela dit, pour certaines décisions ou non-décisions funestes – on peut songer à l’amiante et au sang contaminé , il est difficile de considérer leurs conséquences comme marginales.

B. K. : Pour le sang contaminé, au tout début du drame, les décisions qui ont été prises étaient fonction des convictions du moment, alors même que les certitudes n’existaient pas. Les informations étaient très parcellaires. Pour l’amiante, il aurait fallu aussi débusquer tous les sites où l’amiante était utilisée. Des fautes graves ont été commises : on a trop attendu d’accéder à des évidences, alors qu’on aurait pu découvrir les conséquences de l’amiante bien avant. Il aurait fallu tout arrêter beaucoup plus vite. Les groupes de pression, les lobbies industriels ont joué un grand rôle. Cela dit, est-on vraiment sûr que la laine de verre qu’on emploie aujourd’hui en lieux et places de l’amiante n’aura aucune conséquence dommageable ?
Bien sûr, il ne faut pas que le principe de précaution devienne une règle politique constante utilisée sans discernement. Sinon, il n’y aurait plus de développement. Je suis très favorable à une société du risque, mais du risque mesuré et informé.

Le Banquet : Revenons à la décision en matière de politique étrangère. Peut-on imaginer des revirements ? Qu’est-ce qui, selon vous, devrait concrètement changer, par exemple, dans notre attitude à l’égard de la Russie et de la Chine ?

B. K. : Nous devrions nous élever davantage contre les exactions, le mépris des droits de l’homme de ces deux pays. Naturellement, il faudrait un consensus des États démocratiques, et des décisions devraient être prises par les Nations unies. Cela se fera, mais avec quel retard ! S’il faut une action internationale commune, il faut toujours aussi des pays précurseurs. Nous aurions dû nous élever beaucoup plus contre les massacres en Tchétchénie, et cela ne nous aurait pas pour autant brouillé durablement avec Vladimir Poutine, ni empêché de faire commerce. Il en va de même avec la Chine et le Tibet ! Ce respect de grands principes n’empêche en rien les considérations tactiques et la stratégie. Rappelez-vous les conférences des années 1980 marquées par le refus de l’universalité des droits de l’homme de certains grands pays, dont la Chine, l’Inde et le Brésil. Maintenant, tous ont reconnu ce principe. Ce n’est pas la France qui l’a obtenu, d’autant que la France publiait à l’époque des articles contre les « droits-de-l’hommiste » qui émanaient du ministre des Affaires étrangères. La France est passée à côté de son temps. Le droit d’ingérence, c’est-à-dire la protection des gens avant qu’il ne soit trop tard, a été inventé en France il y a trente ans. Mais ce droit d’ingérence a depuis été abandonné par la France. Et qui l’a finalement imposé ? Les Anglo-Saxons…

La décision contre le mensonge

Le Banquet : Cela suppose aussi une certaine intelligence politique, c’est-à-dire d’abord des objectifs à moyen terme. Cela vaut naturellement autant pour la politique étrangère que pour les décisions à caractère économique et social. Hors les cas d’urgence et les domaines qui nécessitent une expertise scientifique lourde, ce manque d’objectifs clairs n’est-il pas l’une des causes de la difficulté de passage à l’acte ?

B. K. : Le problème n’est pas tant le manque d’objectifs que le changement erratique des politiques mises en œuvre pour les atteindre. On ne peut pas parler de la décision politique sans parler malheureusement du mensonge politique. On fait des promesses électorales et l’on s’aperçoit qu’on ne peut pas les tenir. Alors on change, ou bien on oublie, et cela crée de multiples dérobades, des déceptions et une absence de résultats. Les citoyens tendent à se détourner de ce triste jeu de rôles. Il faut rendre le mensonge politique « coûteux », alors qu’il paraît rentable à trop de responsables politiques. Prenons l’exemple des retraites : si l’on en parle en confortant son électorat dans l’idée que les sacrifices seront évités, on a de toute façon tort car on ne respectera pas ce que l’on a promis. Les électeurs souhaitent un discours lucide et honnête : les Allemands, après une campagne électorale difficile, où Gerhard Schröder a failli gagner, ont finalement donné 80% à une coalition qui est favorable aux réformes. Et l’âge de départ à la retraite y est de 67 ou 68 ans ! Chez nous, la moitié des gens prennent leur retraite à 57 ans.

Le Banquet : Mais avec votre raisonnement, on pourrait sans doute dire que 60% certes pas 80 – sont favorables à des réformes analogues, si l’on prend l’électorat raisonnable de gauche et une bonne partie de la droite, qui reste somme toute attachée à un bon niveau de protection sociale.

B. K. : Le réalisme politique et le système démocratique imposent malheureusement une gymnastique intellectuelle qui n’est pas vraiment compatible avec la décision politique franche : la gauche doit toujours dire que la droite a tort, et inversement. C’est la triste coutume. Si l’on dit aux Français qu’ils vont connaître cinq, voire dix années de difficultés pour s’adapter au monde et à la mondialisation, pour reprendre leur rang, avec une forte productivité, une grande inventivité, de grands groupes puissants, cela signifiera pour eux qu’ils devront – et ils le devront travailler plus. Or, on a dit qu’il fallait travailler moins, la gauche a fait les 35 heures et la droite n’a même pas osé réellement les remettre en cause ! Comment voulez-vous que la décision politique s’applique, alors qu’on a dissimulé la vérité dès le début ? Il faut s’efforcer de parler vrai, de ne pas tromper sciemment.

Le Banquet : Est-ce une spécificité française ?

B. K. : Non, bien sûr, mais cela n’excuse pas cet engluement français. Si l’on ne suit pas une décision depuis sa conception jusqu’au détail de son application, il est très difficile de conduire les réformes jusqu’à leur terme. Un ministre reste en général en place deux ans, souvent moins. Un Premier ministre ne survit que rarement cinq ans (Georges Pompidou, Raymond Barre, Lionel Jospin). D’où le fait que chacun est voué à ne porter qu’un faible nombre de dossiers.

L’émotion, facteur de décision ?

Le Banquet : Ce que vous dites soulève aussi un problème institutionnel. La dyarchie au sommet avec la dépendance forte du gouvernement par rapport à un Président de la République – surtout hors cohabitation , l’absence de gouvernement fantôme quand on est dans l’opposition, l’absence de définition et donc de stabilité de la structure gouvernementale contribuent aussi sans doute à ce qu’on pourrait appeler un reflux de la décision.

B. K. : Je ne crois pas qu’il faille accorder une importance excessive aux facteurs institutionnels, car cela peut aussi conduire à exonérer de leurs responsabilités les politiques. Il existe, en revanche, des méthodes dans la prise de décision qu’il est important de respecter. Prenez la loi sur les droits des malades que Lionel Jospin avait annoncée en conclusion des États généraux sur la santé. C’est parce ces États généraux ont existé et qu’ils ont donné lieu à près d’un millier de réunions qu’il n’y a guère eu d’obstacles au vote de cette loi. Les préfets avaient analysé toutes les réunions, avec les syndicats, les associations, les groupes d’usagers, et on leur envoyait quelqu’un pour représenter le ministère. Nous avons responsabilisé les gens.
Au ministère de la Santé, nous avons aussi conduit des réflexions sur les sujets sensibles à l’aide de groupes de travail composés de personnes aux avis antagonistes. Nous avons seulement veillé à ce que les gens ne s’insultent pas, mais la parole de chacun était libre. Certains sujets étaient plus difficiles à exposer. Sur la « fin de vie », cela n’a sans doute pas été suffisant, car les esprits n’étaient pas mûrs. Certes, j’aurais pu décider, mais il fallait laisser la possibilité de trouver un point d’accord au-delà de questions métaphysiques lourdes du genre « À qui appartient la vie ? ». Il était encore impossible de dire qu’il fallait laisser ceux qui n’étaient pas croyants décider pour eux-mêmes. Ce qui était frappant dans le groupe que j’avais mis en place sur la fin de vie, était que ses réflexions, le déplacement des points de vue des uns et des autres, ses suggestions en termes de décision et de non-décision étaient beaucoup plus lents que les évolutions de l’opinion publique : maintenant, 80% des personnes sont prêtes, sous certaines conditions, à adoucir la fin de vie.
Des événements dramatiques très médiatisés sont souvent à l’origine de tels mouvements de l’opinion : Vincent Humbert et d’autres tragédies de la fin de vie pour cette question, l’affaire d’Outreau pour une interrogation de fond sur l’organisation et le fonctionnement de la justice pénale, etc. C’est à ces moments-là que les sondages montrent que les écarts se creusent. Notre démocratie est quand même très imparfaite : on ne fait pas confiance aux gens. Or, c’est l’essentiel en politique : le contact, l’écoute. On connaît l’argument des califes : ce type d’émotion conduit à marginaliser les élus du peuple, et les ONG et autres mouvements sociaux ne sont pas élus donc pas représentatifs. On oublie, ce faisant, que c’est le peuple qui fait la démocratie. Il y a des raccourcis démocratiques qui sont plus rapides et plus expressifs et qui conviennent mieux à certains sujets. Certes, ils peuvent être dangereux, comme l’est le populisme – on le voit avec sa montée à gauche comme à droite sur les affaires européennes. Mais la société civile, les associations, les ONG forment le substrat de la démocratie. Il faut leur donner plus de place.
Nous n’avons pas inventé le débat moderne. Dès lors, l’opinion publique suit les fluctuations des media et découvre les grands scandales par les journalistes et non par les politiques eux-mêmes. On a découvert sur un écran de télévision les condamnés-acquittés d’Outreau – on ne les avait auparavant jamais entendus, ils n’avaient jamais eu le droit à la parole. L’opinion aperçoit des vies brisées, des gens anéantis par une machine judiciaire qui ne rend de compte à personne ; elle exige une réforme de la justice. Ce n’est certes pas bon, mais en face d’un système occulte et secret, c’était bien la seule solution.
Il n’y aura de décision politique fondée que si nous inventons un débat public différent du débat télévisé où personne ne peut s’exprimer avec le temps requis. Je ne suis toutefois pas sûr que cela soit possible. Aujourd’hui, la manière dont on rend compte des débats politiques est affligeante. Untel dit quelque chose ; une petite phrase est citée dans une dépêche de l’AFP et les journaux la reprennent.

Le Banquet : Effectivement, le résultat en est aussi que, faute de débat politique tant soit peu élaboré, personne ne connaît non plus les mécanismes concrets et les tenants et aboutissants d’une décision. On voit bien, dès lors, que c’est grâce aux scandales que l’opinion a accès à des réalités que seuls les membres du milieu politico-administratif connaissent. Mais pour d’autres sujets plus austères, qui ne donnent pas lieu à scandale et sur lesquels il faut bien décider – la fiscalité, la politique de la recherche, les orientations de la politique étrangère, les sujets financiers, l’organisation de l’entreprise, etc. , il est très difficile de trouver les relais pour susciter des décisions de quelque ampleur. Il n’y a pas d’affaire Humbert dans le domaine fiscal !

B. K. : Eh oui, c’est la loi du tapage ! Ce sont les « French Doctors » qui, après l’Abbé Pierre, l’ont inventée. Cela correspond aussi à ce qu’André Glucksman a appelé « l’éthique de la mauvaise nouvelle ». C’est elle qui rend possible les coalitions. Un drame survient quelque part. Cela paraît d’abord loin, puis, en raison de la globalisation du fait médiatique, cela suscite une grande émotion et l’homme politique est obligé de faire quelque chose. C’est le CNN effect ! Il faut en jouer, pas trop, mais l’action passe par là. Aujourd’hui, sans vision du malheur, il n’existe pas de malheur.

Des décisions difficiles

Le Banquet : Pour en revenir à votre propre parcours de décideur, quelles ont été vos décisions les plus difficiles ?

B. K. : En matière de santé publique, décider sur l’hépatite B, parce que la documentation était insuffisante. Il a fallu que je fasse jouer mon intime conviction, et bien des débats scientifiques sur les conséquences de l’hépatite B sont encore aujourd’hui loin d’être complètement tranchés. Bien sûr, au Kosovo, j’ai décidé des choses beaucoup plus lourdes : mettre des gens en prison, solliciter une intervention militaire, faire donner la troupe, prendre d’assaut une place forte, faire charger la police, emprisonner des gens, destituer des juges partiaux, etc. Au Kosovo, j’ai aussi décidé de changer la monnaie et d’introduire le Deutsche Mark, qui allait se transformer en euro, dans une région qui n’appartenait pas à l’Union européenne. Cela a provoqué des tollés, mais tout le monde s’en félicite maintenant. Pourtant, je pense que, au ministère de la Santé, la plupart de mes décisions étaient finalement plus difficiles. C’est un ministère de l’urgence et quatre ou cinq décisions chaque jour peuvent avoir des conséquences assez lourdes.

Le Banquet : Y a-t-il des décisions que vous regrettez d’avoir prises ou de ne pas avoir prises alors que vous étiez en mesure de le faire ?

B. K. : Il y a certes des textes que je regrette d’avoir signés ou des décisions que j’ai sans doute prises trop rapidement. On m’a aussi reproché des gestes dont je suis fier, comme par exemple le sac de riz en Somalie. Pour les Africains, ce fut un geste exemplaire. Je ne ferais sans doute pas aujourd’hui les choses de la même façon ; j’aurais mieux expliqué ce que je faisais. Ce jour-là, alors que chaque enfant dans les écoles avait apporté 200 grammes de riz et que la presse affirmait que ce riz n’arriverait jamais, que la guerre faisait rage, que trois mois s’étaient écoulés, que la tempête ne cessait pas et que l’on se battait depuis plus de trente jours dans le port de Mogadiscio, j’ai voulu montrer aux enfants qui m’avaient fait confiance que la cargaison était bien parvenue à ses destinataires. On me reproche aussi la note que j’ai faite pour Total en Birmanie. Je voulais affirmer que cette entreprise française n’était pas esclavagiste, à la différence du régime des généraux. De nombreuses ONG m’avaient approuvé mais ne voulaient pas le dire. Aujourd’hui, les deux parties sont d’accord. Par ailleurs, j’ai peut-être commis une erreur en ne démissionnant pas après la décision du gouvernement sur les 35 heures à l’hôpital. Mais j’étais revenu depuis un mois du Kosovo… Sur la toxicomanie, j’aurais dû aussi être plus exigeant sur la prise en charge des personnes malades et la réduction des risques. Peut-être aurais-je dû aussi faire inscrire – mais à l’époque cela ne serait pas passé – des dispositions sur la fin de vie. Je pense aussi que j’aurais pu être plus vif sur le droit d’ingérence, maintenant accepté à l’ONU, contre une majorité des diplomates. J’aurais pu aussi dénoncer de manière plus forte ce qui se passait à Sarajevo. Naturellement, j’ai commis un grand nombre d’erreurs, mais aucune ne me pèse durablement aujourd’hui. J’ai aussi eu la chance d’être entouré par des cabinets de très grande qualité et je ne prenais jamais de décision sans une discussion approfondie avec mes collaborateurs les plus proches, même si je prenais parfois des décisions qu’ils n’approuvaient pas.

Le Banquet : Certaines de vos décisions ont-elles été entravées, par exemple lors d’arbitrages interministériels ou dans leurs modalités d’application ?

B. K. : Il y a eu beaucoup d’obstacles dans la conception et de la mise en œuvre de la loi sur le droit des malades, lors de la reconnaissance de l’ostéopathie (sans que soit accordé d’ailleurs son remboursement par la sécurité sociale). La reconnaissance officielle n’existe toujours pas en raison de l’opposition des rhumatologues, même s’ils n’ont pas toujours tort de se méfier. J’ai décidé la fermeture de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris il y a quinze ans, mais il n’est toujours pas fermé !

Le Banquet : Ce sont des choses fréquentes dans l’administration. Il n’y a de fait aucun mécanisme de contrôle, notamment parlementaire, de l’application des décisions prises, notamment par la loi, ce qui est différent dans le système américain en raison de la puissance du Congrès avec certes d’autres types d’errements.

B. K. : Si vous n’êtes pas attaché à mettre en œuvre, selon le principe de continuité républicaine, tout ce qu’a fait votre prédécesseur (pour autant que son action vous semble valable), vous ne parvenez à rien. Prenons un exemple. J’avais demandé, dès les années 1980 et plus encore au moment de la réforme du service militaire, qu’on instituât un service civique, ou humanitaire, ou civil – peu importent les termes – obligatoire. Vingt ans après, ce n’est toujours pas fait, et maintenant chacun en reconnaît la nécessité. François Hollande et Jean-Marc Ayrault viennent d’en reprendre l’idée, Jacques Chirac a lui-même émis l’idée d’un service volontaire, ce qui a peu de portée. J’ai proposé cette évidence il y a près de vingt ans ! Une période au service des autres ; ici, chez soi, au pied de son immeuble ou dans une autre ville d’Europe ou bien au bout du monde : des citoyens internationaux.

Éloge de la responsabilité démocratique

Le Banquet : Dans la perspective, que vous avez annoncée, de votre candidature à l’élection présidentielle, quels sont les éléments majeurs que vous mettriez en avant pour aboutir à de meilleures décisions ?

B. K. : De manière générale, je ne suis pas favorable à un bouleversement des institutions alors que la plupart des questions sont liées aux dysfonctionnements de la société devant la marche du monde. Changer les institutions ne résoudra pas tout. Je crois naturellement que le Parlement doit jouer un plus grand rôle pour faire en sorte qu’on aboutisse à une effectivité des lois. Mais il me semble que cela n’apporterait rien que le président de la République soit auditionné par le Parlement. En revanche, le renforcement des contrôles est indispensable. Il faut aussi une administration plus légère et mieux payée, dont la promotion prenne mieux en compte les performances. Il en va de même pour la recherche.
Autre progrès à accomplir : un surcroît de transparence est certainement nécessaire. Les citoyens doivent avoir davantage accès au processus de décision. La mise en œuvre doit aussi s’accompagner de plus de comptes rendus. Cela suppose un autre type de débat politique, qui reste à inventer ! Je ne suis pas non plus hostile à ce qu’on s’achemine vers un vote obligatoire. Il conviendrait aussi de rendre quasi obligatoire – même si je ne sais pas encore selon quelles modalités – un mode d’investigation citoyenne. Pourquoi ne pas imaginer un « droit de visite » permanent des administrations et des institutions ? Et que les ministres rendent compte régulièrement de leurs activités.
S’il y a une chose que j’ai apprise dans mon parcours d’humanitaire et de guerrier de la paix, c’est la vertu de la responsabilisation. Quand des gens se sont entretués pendant des années, si on ne les met pas ensemble pour tenter de bâtir un avenir partagé, on ne parvient à rien. C’est d’eux que doivent venir les solutions. La paix n’est pas suffisante à cela : il faut aussi de la justice. Or, il existe une sorte de confort de la démocratie, qui fait que ses citoyens ont perdu ce sens de la responsabilité pour les affaires communes. Cela n’a rien à voir avec la protestation. Les gens ne veulent toujours pas améliorer les choses en profondeur, mais se contentent de grogner. Ce n’est pas suffisant.

Propos recueillis par Nicolas Tenzer