Brèves (22)

Brèves

Mohammed ARKOUN, Humanisme et islam. Combats et propositions, Vrin, 2005, 315 pages.

Cet ouvrage brasse de nombreuses notions, présentées au cours de six conférences ici reproduites et retravaillées pour l’occasion. Il tend à montrer comment, en brisant les clôtures d’une lecture par trop juridique du Coran (ou qui mélange le droit et le politique, ce que n’ont pas toujours fait les penseurs de l’islam), on peut parvenir à penser une évolution du « fait islamique » dans un sens qui le rapprocherait de l’humanisme occidental. Arkoun s’inscrit certes en faux contre l’idée que la religion islamique pourrait connaître une « sortie de la religion » analogue à celle que Gauchet a aperçue dans la religion chrétienne. Il y sans doute d’autres schémas possibles. Au demeurant, Arkoun s’interroge sur « l’impact réel que le savoir historique et la recherche philosophique accumulés en Europe ont eu sur l’exercice de la pensée juridique » (p. 194), autrement dit sur la fécondation du droit positif par les grandes œuvres de l’esprit « libéral ». Le problème bien connu de l’islam est sociologique, c’est-à-dire que bien peu d’éléments dans la plupart des sociétés islamiques conduisent à un humanisme laïc. Il n’est dès lors guère étonnant que, malgré l’existence de théoriciens musulmans libéraux, leur voix ait été écrasée. Cet ouvrage est riche de mille notations où histoire, philosophie, théologie et considérations actuelles se renvoient. On aurait toutefois aimé qu’un ordre un peu plus sévère et un travail plus rigoureux d’édition aient facilité sa lecture et l’exposé de ses thèses.


Léon ASKÉNAZI, La parole et l’écrit II. Penser la vie juive aujourd’hui, Albin Michel, 2005, 647 pages.

Ce volume rassemble de multiples textes, entretiens et conférences de Léon Askénazi (1922-1996), qui fut l’un des grands penseurs juifs contemporains, soucieux d’allier foi, tradition et modernité. C’est de l’inscription de la pensée juive dans l’espace contemporain et dans la vie concrète dont il est question ici. On y trouvera autant des propos politiques sur Israël que des réflexions sur l’identité juive, des propos sur la signification actuelle du terme « communauté » que des développements sur l’éducation juive, des analyses de la mémoire et de la repentance que des discussions sur le mariage et le contrôle des naissances. Bien sûr, l’analyse des sources juives et de la philosophie de penseurs majeurs comme Maïmonide, Jankélévitch ou Lévinas est aussi présente. Une pensée ouverte et constamment accessible, y compris pour ceux qui sont étrangers à la culture juive.


Jean-Louis BENOÎT, Tocqueville moraliste, Honoré Champion, 2004, 665 pages.

Cette thèse de doctorat met en lumière un aspect méconnu de l’œuvre de Tocqueville qui, pourtant, la parcourt tout entière. Dire de l’auteur de La démocratie en Amérique que c’était un moraliste doit être entendu en un sens strict. Tocqueville n’a jamais entrepris d’écrire une morale ; on sait d’ailleurs que ce n’était ni un théoricien, ni un idéologue. Il entend seulement mettre en lumière un principe moral nécessaire à la compréhension et à l’action. Au début, certes, était l’indignation : devant le paupérisme, l’extermination des Indiens, l’esclavage, la condition pénitentiaire. Celle-ci, spontanée, lui était dictée par l’éducation reçue par son précepteur, l’abbé Lesueur, et par sa mère. Tocqueville avait reçu un bagage intellectuel qui conjuguait la morale chrétienne, la fréquentation des Moralistes du XVIIe siècle et l’esprit des Lumières. On sait aussi que son action politique fut guidée par le souci de la vérité, le refus du cynisme et un certain idéal de l’intérêt public. Mais il y a plus : toute l’analyse de Tocqueville est fondée sur une analyse des mœurs publiques qui sont pour partie inséparables des mœurs privées, c’est-à-dire d’un rapport de l’individu avec lui-même, les siens et la société. On ne peut comprendre la démocratie, autrement dit sa possibilité de corruption comme ses virtualités d’émancipation, sans examiner les mœurs qui la sous-tendent. Enfin, Benoît montre subtilement comment, tout en refusant de séparer éthique politique et morale privée, il est des critères propres à l’action politique qui, loin de l’idéalisme désarmé d’une morale absolue et intemporelle, doit inscrire des règles et des principes dans l’histoire telle qu’elle se fait. On pourrait sans doute ajouter que l’usage « fonctionnaliste » de la religion par Tocqueville participe aussi de sa conception de la morale : loin de requérir une stricte application des principes des Évangiles, elle peut conduire l’âme à une élévation vers d’autres horizons que son pauvre soi. Une lecture très riche et éclairante de l’analyste le plus lucide et parfois triste des contradictions de la démocratie.


Jean-Louis BENOÎT, Comprendre Tocqueville, A. Colin, 2004, 216 pages.

En complément des anthologies qu’il a dirigées (cf. infra) et en plus synthétique que sa thèse, on lira avec profit cette introduction à Tocqueville qui épouse la chronologie de la vie de l’auteur. Quoiqu’il s’agisse d’un manuel destiné aux étudiants, l’auteur ne sacrifie jamais à la facilité et entreprend de présenter les grandes œuvres – mais aussi les prises de position de Tocqueville dans toute leur complexité. Il fait aussi justice des idées fausses qui continuent à être véhiculées d’un Tocqueville complice des actes injustifiables qui ont accompagné la colonisation. Si Tocqueville a été redécouvert, et encore relativement récemment, par les philosophes, il n’est pas certain que sa postérité politique ait suivi la même voie. Un utile glossaire accompagne cet ouvrage très pédagogique, clair et rigoureux.


Jean-Louis BENOÎT, Tocqueville. Un destin paradoxal, Bayard, 2005, 372 pages.

Cette biographie de Tocqueville, appelée à compléter et pour partie à remplacer celle d’André Jardin, est à la fois une biographie au sens traditionnel du terme (elle suit l’ordre chronologique, relate les événements de la vie de Tocqueville, son milieu familial, ses voyages, sa vie politique, son retrait) et l’histoire de la genèse d’une œuvre. Loin d’être un penseur en chambre et un idéologue, Tocqueville s’affronte sans arrêt avec le réel, entreprend de le comprendre, de le replacer dans l’histoire longue et des intuitions anthropologiques et d’en dépasser l’immédiateté. À défaut d’avoir eu un destin politique marquant, il a été un penseur de la politique, simultanément sous son visage contemporain et sa permanence. Sa prescience se combine avec une étrangeté à son temps, sa lucidité avec une difficulté avec l’action, son sentiment de l’urgence historique avec un sentiment de perte de maîtrise sur le cours des choses, son amour pour la liberté avec l’intuition d’un destin inexorable. Une bonne bibliographie et un index des noms bienvenu. La présentation évite tant l’hagiographie insupportable que la critique anhistorique.


Serge BERSTEIN, Pierre MILZA, Jean-François SIRINELLI (dir.), Michel Debré Premier ministre 1959-1962, PUF, 2005, 681 pages.

C’est une page essentielle de notre histoire qui est retracée dans ce livre sur le premier Premier ministre de la Ve République, issu d’un colloque de mars 2002. Grâce à l’ouverture des archives, conservées à la Fondation nationale des Sciences politiques, les participants à ce colloque ont pu éclairer des actions encore peu connues de ce personnage, fort en convictions, parfois raide et plus subtil que ne le laisse penser l’image d’un homme dans l’ombre du Général. C’est l’autonomie de sa pensée qui apparaît ici, tant en termes de pratique institutionnelle – il se voulait ainsi chef de gouvernement, ce qu’estimait être le président de Gaulle – que de conduite des affaires internationales. On connaissait ses divergences de vues avec le chef de la France libre sur l’affaire algérienne – et il fut de fait marginalisé et finalement se soumit. On apprend aussi qu’il eut une action propre dans le domaine interne, économique et social notamment. Pour autant, dans les domaines de la défense, de la politique européenne et des affaires étrangères, c’était clairement du général de Gaulle que venaient les impulsions essentielles. Nous sommes tentés de dire : heureusement. On comprend aussi mieux, à travers ce livre toujours précis et bien informé – son apport en termes de science politique est fondamental , comment se mirent en place les mécanismes de décision propres à notre République, avec les perversions qui allaient suivre.


Jérôme BINDÉ (dir.), Où vont les valeurs ?, Éditions UNESCO/Albin Michel, 2004, 509 pages.

Issu de rencontres organisées sous l’égide de l’UNESCO, ce volume reproduit le texte, en général assez synthétique, des interventions de personnalités éminentes, françaises et étrangères. Bien présentées par Jérôme Bindé, ces réflexions s’articulent autour de quatre séries de thèmes : celui des valeurs en premier lieu, celui de la mondialisation, des nouvelles technologies et de la culture ensuite. Une troisième partie reprend, sous le titre générique (peut-être un peu trop extensif) « vers de nouveaux contrats sociaux ? », des questions liées à l’éducation, à l’environnement, à la culture et à l’éthique. Enfin, une quatrième partie, plus scientifique, est consacrée à la génétique, à la question du racisme qui lui est liée, à la question des maladies de l’âme et à l’astronomie. Parmi les contributeurs, Alain Touraine, Edgar Morin, Paul Ricœur, Julia Kristeva, Michel Serres, Jacques Derrida, Souleymane Bachir Diagne, Jean Baudrillard, Peter Sloterdijk, mais aussi Michel Maffesoli, Jeremy Rifkin, Daryush Shayegan, Jacques Delors, Luc Montagnier, Edward O. Wilson, Gianni Vattimo, Axel Kahn, Trinh Xuan Thuan et bien d’autres. Un ouvrage accessible à un large public qui pourra ainsi se familiariser avec la pensée de ces auteurs. Une référence des principaux ouvrages des auteurs et de quelques autres permet d’aller plus loin.


Bernard BOTIVEAU et Aude SIGNOLES (dir.), « D’une Intifada à l’autre. La Palestine au quotidien », Égypte Monde arabe, n° 6/2003, Éd. Complexe, 2004, 226 pages.

La seconde Intifada, celle d’Al Aqsa, a peut-être donné lieu à moins d’ouvrage que la première, parce qu’il s’agit là d’analyser les motivations de ces jeunes pour la plupart, mûrs ou non, qui s’y sont engagés. Peut-être est-ce dû à la difficulté de recueillir des sources et des témoignages. D’où l’utilité de cet ouvrage collectif, qui est constitué d’articles de qualité, mais inégaux. Ils nous décrivent l’évolution de l’engagement politique des jeunes Palestiniens qui cherchent à opérer l’articulation entre la construction nationale et celle de soi. S’agit-il d’un engagement mitigé ou d’un véritable espoir ? D’autres articles portent sur les municipalités palestiniennes, approche d’autant plus utile qu’elle attire rarement une attention internationale qui s’est focalisée presque exclusivement sur l’Autorité palestinienne et son leader. Université et universitaires en situation de crise, ONG, pouvoir de la rue, autant d’approches qui mesurent mieux l’état de la société palestinienne qui aspire à un État, à la paix et à la prospérité.


Belinda CANNONE, Le sentiment d’imposture, Calmann-Lévy, 2005, 166 pages.

Voici un ouvrage profondément original et captivant tant il est susceptible de nous dire, sans fard, beaucoup sur nous-mêmes quand nous nous affrontons à la société. Ce n’est pas un ouvrage sur l’imposture – allons-y, dénonçons les imposteurs, les fausses valeurs, les pseudo ceci ou cela , mais plus profondément sur son sentiment. C’est nous qui nous sentons imposteurs, c’est-à-dire pas à notre place dans le monde – dans tel dîner, tel métier, telle situation, etc. Nous sommes mal à l’aise et n’avons qu’une seule envie : celle de fuir. En convoquant la littérature, le cinéma, la philosophie ou des situations réelles, l’auteur entreprend de narrer, sous une forme qui tient autant de l’essai que, parfois, de la littérature les mille et une facettes de ce sentiment qui peut être terrible – ainsi des rescapés des camps de la mort. B. Cannone revient aussi sur le cas Wilkomirski avec les mots justes ou, pour prendre un cas fameux, sur l’affaire Ajar. Elle est aussi subtile et originale en évoquant le Kafka de La colonie pénitentiaire, où elle discerne l’une de ses plus fortes leçons : dire que l’imposture est celle du monde et non de soi.


Roberto CASATI et Achille VARZI, 39 histoires philosophiques d’une redoutable simplicité, Albin Michel, 2005, 205 pages.

Ne nous méprenons pas sur la nature de ce livre, qui ne se peut comparer ni au Monde de Sophie, ni à la moraline à quatre sous d’ouvrages pseudo-philosophique dont le prêchi-prêcha est mû par la chrématistique. La forme nous fait parfois penser à certaines nouvelles de Buzatti, de Calvino ou d’Eco – les auteurs sont aussi italiens , mais le fond tient en fait d’exercices de logique inspirés par la philosophie analytique (les références explicites ou implicites sont Wittgenstein, Quine, Kripke ou encore Pettit). Un plaisir constant de l’esprit qui ne nous fera plus prendre le train, jouer au Loto, participer à une assemblée de co-propriétaires ou prendre un médicament de la même façon. On l’aura compris : l’intelligence le dispute à l’humour.


Barbara CASSIN (dir.), Vocabulaire européen des philosophies, Seuil/Le Robert, 2004, 1533 pages.

On ne saurait résumer une telle œuvre dont le sous-titre, Dictionnaire des intraduisibles, résume toute l’ambition. Une multitude de collaborateurs (150) de diverses nationalités européennes, un travail de dix ans, des entrées dans des langues variées – y compris d’ailleurs certaines sur les langues elles-mêmes , un souci du comparatif au sein même des articles qui saisissent la différence d’inscription et de charge conceptuelle d’un terme traduit pourtant habituellement sans précaution, des références bibliographiques précises, mais non encombrantes, tel est le kaléidoscope où nous entrons. Tel ou tel aspect de la philosophie n’a pas été privilégié : ainsi, les articles les plus longs concernent aussi bien l’histoire, le goût, le Gegenstand, la folie, l’aspect, la conscience que l’art, la res, le sujet, l’ordre des mots, la morale et le logos. Comme le dit Barbara Cassin dans sa présentation, le multiple était à l’origine et il est demeuré à la fin. « Ni universalisme logique indifférent aux langues, ni nationalisme ontologique avec essentialisation du génie des langues », le pari a été celui de la « déterritorialisation ». On comprendra mieux, au fil des découvertes que nous offre cet ouvrage unique, qu’« il n’y a pas de concept sans mot ».


Barbara CASSIN, Olivier CAYLA et Philippe-Joseph SALAZAR (dir.), Vérité, réconciliation, réparation, revue Le Genre humain n° 43, Seuil, 2004, 365 pages.

Ce volume de notre consœur est le résultat d’un colloque de trois jours qui s’est tenu en juin 2003. Partant d’un événement fondamental – l’œuvre de la commission « Vérité et réconciliation » qui a permis une sortie pacifiée de l’apartheid en Afrique du Sud , il explore non seulement les bases philosophiques et juridiques qui ont permis un tel travail, à la fois quasiment unique et exemplaire, mais aussi les questions qu’il a soulevées, les difficultés qu’il a rencontrées, les silences qu’il a dû accepter. Ont participé à ce séminaire à la fois des penseurs français de premier plan, dont Jacques Derrida et Paul Ricœur, aujourd’hui disparus, Marc Fumaroli et Philippe Raynaud, mais aussi un haut magistrat – Pierre Truche – et surtout des membres de la commission sud-africaine et des acteurs de la lutte contre l’apartheid et de la pacification qui l’a suivie. Un travail passionnant à la fois par sa capacité d’analyse « profonde » de l’actualité, la connaissance du processus que certains articles mettent bien en lumière et le caractère « utile » de cette réflexion pour l’avenir. L’éditeur de la revue a pensé à joindre une chronologie de cinq pages particulièrement bienvenue. En complément à cet ouvrage, il faut absolument se reporter à l’édition bilingue éditée par Philippe-Joseph Salazar (qui y a apporté une substantielle introduction) des travaux de la commission « Vérité et réconciliation », présidée par Mgr Desmond Tutu, publiés (certes partiellement) sous le titre Amnistier l’apartheid (Seuil, 2004, 352 pages).


Ernst CASSIRER, Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes 1. De Nicolas de Cues à Bayle, Cerf, 2004, XXX et 507 pages.

Les éditions de Cerf ont entrepris de traduire et de publier les œuvres de Cassirer, dont le présent volume constitue le dixième paru et le numéro XIX des œuvres complètes. C’est l’encyclopédisme et la précision des connaissances qui frappent en premier lieu et le caractère magistral de la leçon de philosophie dans une forme aujourd’hui quelque peu oubliée. Le présent volume, paru en 1906, offre un intérêt tout particulier puisque l’on y saisit le processus de connaissance pour ainsi dire in statut nascendi. S’il obéit, comme le souligne Massimo Ferrari dans sa préface, à un schéma post-hégélien de développement continu de l’esprit et peut être ainsi contesté sur le plan épistémologique, il montre la force logique à l’œuvre dans le processus de développement de la connaissance. C’est aussi de cette continuité que peuvent naître ruptures et innovations. Ce volume débute avec les grands auteurs du Moyen Âge tardif : Nicolas de Cues, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole et quelques autres moins connus. La première partie s’achève avec le scepticisme – de Montaigne à Charron. La deuxième partie est tout entière consacrée à la découverte de l’idée de nature, de Paracelse à Giordano Bruno en passant par Campanella, Copernic, Kepler, Vinci et Galilée. La troisième traite de ce que Cassirer appelle « la fondation de l’idéalisme », avec Descartes, Pascal, Malebranche et Bayle. Une belle édition scientifique à laquelle manquent toutefois des index.


Cornelius CASTORIADIS, Une société à la dérive. Entretiens et débats 1974-1997, Seuil, 2005, 312 pages.

Les textes d’entretiens et de conférences repris dans ce volume constituent une bonne introduction à l’œuvre politique du fondateur de Socialisme ou barbarie. On y retrouve la plupart des thèmes qui traversent ses écrits : le projet d’autonomie, le refus de l’utopie (qui critique toujours l’existant à partir d’une configuration impossible), le souci de la vérité (qui l’oppose à Rorty, comme le révèle une réponse très riche au philosophe américain), le concept de société instituante, l’inquiétude devant une « démocratie sans démocrates », la dénonciation de l’abrutissement généralisé des sociétés contemporaines ou encore le maintien d’une exigence révolutionnaire. Bien sûr, on pourra trouver certaines critiques faciles, convenues et évidentes : ainsi de l’apathie publique, de la médiocrité du personnel politique, de la société de consommation. Parfois, son raisonnement paraît purement réactif et peu constructif, ainsi lorsqu’il critique le libéralisme, Maastricht ou les motivations de la première guerre du Golfe. Souvent, aussi, par souci de déplacer les questions et les clivages, il ne prend pas parti : sur celle-ci précisément, les grandes grèves de 1995 ou la Bosnie. Il parle de programme politique mais n’en établit pas. Il reste que la force sans compromis de ses dénonciations et de ses enthousiasmes nous manque.


Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid Ahmed SOUIAH, Les frontières au Moyen-Orient, L’Harmattan, 2004, 232 pages.

Du début de la Première Guerre mondiale, pour ne pas remonter plus haut jusqu’au récent plan de dégagement de Gaza, l’histoire du Proche et Moyen-Orient a été hérissée de querelles de frontières, de partages territoriaux, de contentieux profonds et interminables. On pourrait presque dire, mais cela serait inexact, que la question des frontières résume à elle seule la problématique régionale. Les deux auteurs ont allié leurs connaissances et talents. À l’aide de nombreuses cartes en couleurs et en noir et blanc, ils présentent presque toutes les questions décisives. Démembrement de l’empire ottoman dont l’historique à lui seul constitue un fort chapitre. Une carte en couleurs qui présente les fameux accords Sykes-Picot de mai 1916 complétées par les négociations avec l’Italie en avril 1917 en dit plus qu’une dizaine de pages. Entre les zones d’influence et les zones sous contrôles accréditées, de la Grande-Bretagne, de la France, de la Russie et de l’Italie enfin, peut-on se démêler ? Il en est de même pour l’évolution du territoire arménien, de la Syrie et du Grand Liban et bien entendu des frontières de la Palestine telles qu’elles vont évoluer au cours des années : 1916-1923, 1949, 1967. Mais il ne s’agit pas que de cartes, le texte des auteurs est documenté et suggestif. Toute personne intéressée par cette région vitale devra désormais se référer à cet ouvrage qui restera abordable par son prix et dans ses descriptions.


David CUMIN, Carl Schmitt. Biographie politique et intellectuelle, Cerf, 2005, 244 pages.

Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat (droit public et analyse politique) soutenue en 1996. Son propos n’est pas de proposer une énième analyse de la pensée de l’auteur du Nomos der Erde, mais de discuter les rapprochements possibles entre la théorie juridique de Schmitt (mais aussi sa conception de la Grossraumordnung) et la doctrine constitutionnelle nazie. Ce travail apporte ainsi des éléments éclairants – et sans aucune complaisance – sur l’influence de Schmitt sur le nazisme et, de manière générale, son attitude envers celui-ci, quand bien même il n’en fut pas un dirigeant et prit, volens nolens, ses distances avec lui dès 1936. Le plus frappant d’ailleurs fut le refus de Schmitt de reconnaître jusqu’à sa mort la spécificité du génocide, les crimes contre l’humanité étant assimilés pour lui aux crimes de guerre. Dans le débat des historiens allemands, il fut nettement, si l’on considère ses thèses, du côté de Nolte et de ceux qui voulaient faire rentrer l’histoire allemande dans la normalité. Ces analyses avaient naturellement été précédées dans l’ouvrage par une étude approfondie de la formation des principaux concepts schmittiens et sur la genèse de sa théorie bâtie dans l’entre-deux-guerres. Cumin met par là en valeur la continuité de la pensée de Schmitt : le « moment » nazi ne constitua aucunement l’occasion d’une rupture ou d’un examen de conscience.


Charles-Philippe DAVID, Au sein de la Maison-Blanche. La formulation de la politique étrangère des États-Unis, Sainte-Foy (Québec), Les Presses de l’Université Laval, 2e éd., 2004, 737 pages.

Cet ouvrage est sans doute le meilleur disponible en français sur le mécanisme de décision américain en matière de politique étrangère. Accompagné d’une bibliographie de plus de 65 pages, c’est à la fois un ouvrage d’histoire, de science politique et de science administrative. Ajoutons qu’il peut inspirer utilement les dirigeants et les conseillers d’autres États qui visent à améliorer leur système de prise de décision. Son premier chapitre est théorique puisqu’il analyse les grands cadres théoriques à partir desquels une compréhension des structures et des décisions devient possible. Le deuxième présente les institutions essentielles qui concourent à la décision aux États-Unis et les règles qui les régissent. Le troisième examine le contexte historique et politique qui permet de comprendre l’évolution du système de décision. Mais l’essentiel du livre est consacré au National Security Council (NSC) qui est l’organe déterminant pour la prise de décision. Ainsi, les chapitres IV à XII examinent le fonctionnement de ce Conseil sous des administrations différentes, le schéma de base – un organe d’aide à la décision où toutes les opinions peuvent s’exprimer avant que le Président tranche – ayant connu de nombreuses évolutions et parfois perversions. On a connu ainsi un NSC institutionnalisé, présidentialisé, impérial (sous Nixon), assagi, compétitif, désorganisé, réhabilité, réorienté et enfin inféodé (2001-2004). Chaque chapitre est l’occasion pour David de dresser une analyse des décisions majeures et de montrer l’importance du facteur humain (Président et conseillers) et parfois des réseaux parallèles, au-delà de constantes dans la conception générale de la prévalence de l’intérêt national. Il est d’ailleurs extraordinaire de constater – on lira aussi les études passionnantes de la Brookings Institution consacrées au même sujet – combien l’administration la plus puissance du monde et, à certains égards, la plus secrète est aussi la plus transparente. On rêve d’avoir une même étude pour la France et quelques autres pays, y compris pour la période la plus récente.


Jean-Louis DUFOUR, Les crises internationales. De Pékin (1900) à Bagdad (2004), Éd. Complexe, 2004, 326 pages.

Nouvelle édition augmentée d’un ouvrage désormais classique (1996). La crise des missiles de Cuba d’octobre 1962, sorte de générique de la crise type, est approfondie en introduction pour servir de modèle méthodologique. Une première partie théorique s’interroge sur la définition et l’usage du mot « crise », apparu dans le vocabulaire des relations internationales au début des années 1970. Alors qu’elle a dans nos langues une connotation strictement négative, la crise a une utilité en matière internationale, dans la mesure où elle agit souvent comme révélateur et fait évoluer les rapports de forces entre États. J. Dufour distingue trois types de crises, répondant à la chronologie puisque les premières, « crise de périphérie », renvoient au début du siècle, les secondes à la période de la Guerre froide, tandis que les dernières correspondent aux dernières années du siècle. Quant au XXIe siècle, il devrait connaître trois types de crises : les crises de sécurité, liées à la prolifération nucléaire te aux tensions religieuses, les crises d’intérêt, et les crises de conscience, la guerre du Koweït constituant un archétype des celles-ci. Illustrant ce discours théorique, la seconde partie de l’ouvrage passe en revue le déroulement de cinquante-neuf crises depuis la guerre des Boxers et les crises marocaines jusqu’à la guerre d’Irak, en passant par l’intervention en Somalie (1992) ou les tensions entre la Chine et Taiwan. Chacune de ces crises est décrite selon un schéma préétabli : pré-crise, escalade, rupture, de la crise à la guerre, ou de la crise à la paix, détente, l’impact, bilan et conséquences. Elle est traitée en trois à six pages et fait l’objet d’une biographie mise à jour de quatre à cinq titres. Cette présentation peut parfois être critiquée, comme les quatre pages consacrées à la crise de l’îlot de Persil entre l’Espagne et le Maroc (été 2002) qui fait l’objet de développements quasi identiques à la crise du Kosovo de 1999 ! Jean-Louis Dufour, officier, diplomate et professeur, a préalablement décrit fort judicieusement les termes employés, opérant la nécessaire distinction entre crises, guerres et différends internationaux. Il a dressé aussi une typologie des crises, distinguant les crises qui ne débouchent pas sur la guerre (65% des cas), la crise suivie d’une guerre (12%), la crise qui survient pendant la guerre (23%).


Olivier DUHAMEL, Pour l’Europe. Le texte intégral de la Constitution expliqué et commenté, Seuil, 2004, 443 pages.

Ce livre reste pleinement actuel, malgré le résultat du référendum. Ancien parlementaire européen et professeur de droit constitutionnel, Duhamel a été l’un des membres français de la Convention. La première partie de l’ouvrage, de plus de 150 pages, est d’ailleurs consacrée à ses travaux. Malgré les compromis, les interventions politiques et les allers et retours, personne ne peut dire que ce texte ait été élaboré secrètement ni que le texte final s’éloigne des objectifs initialement fixés. La seconde partie examine les parties I et II du projet de traité constitutionnel, les seuls véritablement novateurs. Elle montre de manière détaillée le progrès qu’ouvre le projet dans l’ensemble des domaines institutionnels et sociaux, tout en laissant ouvertes des évolutions futures. On peut certes regretter que la partie III n’ait pas été commentée, même si elle « codifie » les traités déjà existants, mais cela eût nécessité un autre livre. Un très utile index des notions qui permettent d’établir des ponts entre les différentes parties du traité.


François DUPUY, La fatigue des élites. Le capitalisme et ses cadres, La République des idées/Seuil, 2005, 96 pages.

Ce petit livre montre toute l’actualité d’une notion ancienne : le « malaise des cadres ». L’auteur analyse l’amplification du phénomène sous l’effet des phénomènes de « déprotection », de pressions liées à la rareté du « client », de remise en cause des systèmes classiques de carrière et, de manière générale, d’évolution des conditions de travail. On assiste dès lors à une perte de motivation des cadres, à un délitement de la glorification de son entreprise et à des comportements d’évitement. Ni la gestion des ressources humaines, ni la formation permanente, ni un discours managérial souvent creux ne sont de nature à répondre à ce malaise et aux attentes d’une population dont la place dans l’entreprise paraît moins définie et moins certaine. Dupuy, toutefois, ne se contente pas de décrire, mais entreprend de donner des pistes de solution que les dirigeants d’entreprises devraient s’approprier. L’une d’entre elles consisterait à ne pas réserver aux cadres dirigeants la combinaison de deux positions dans l’entreprise : l’une de spécialité, l’autre plus transversale. Pour lutter contre une forme de néo-taylorisme qui atteint les cadres dans leur vécu au travail, il faut parvenir à leur confier des responsabilités plus globales. Il propose ainsi l’instauration d’un « contrat implicite » entre l’entreprise et ses cadres que les responsables n’osent plus formuler.


Umberto ECO, Histoire de la Beauté, Flammarion, 2004, 438 pages, ill. couleur.

C’est à une fascinante découverte des aventures de la beauté, de sa représentation et de son discours que nous convie Eco dans ce livre superbement illustré, qui constitue l’une des plus subtiles introductions qui soit à l’histoire de l’art. Les tableaux comparatifs qui figurent quasiment à l’orée du livre en montrent tout l’enjeu : prenant une série de thèmes, la reine, le Christ, Vénus dénudée (ou vêtue), etc. Eco montre la transmutation d’une projection du beau à travers les âges. Nous ne pouvons nous contenter de dire qu’elle est, mais devons l’expliquer. L’exposé d’Eco suit un ordre à peu près chronologique : l’idéal esthétique en Grèce, la lumière et les couleurs au Moyen Âge, la Beauté romantique, la Beauté des médias, mais c’est pour mieux l’entrecouper de points thématiques (la raison et la Beauté, la religion de la Beauté) ou de figures particulières (Dames et héros, le nouvel objet, la Beauté des Machines). Son dernier chapitre est consacré à l’époque contemporaine et une part est naturellement faite à la laideur. Une coordination parfaite entre le texte et l’image et un travail éditorial particulièrement soigné font de cet ouvrage une illustration de son sujet.


Frédéric ENCEL, François THUAL, Géopolitique d’Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes, Seuil, 2004, 505 pages.

Ce dictionnaire devrait servir de bréviaire à qui entend comprendre les enjeux du conflit israélo-palestinien. Certes, il s’agit d’une défense et illustration de l’État d’Israël, mais certainement pas d’une justification sans nuances de la politique suivie par le Likoud. Les responsabilités d’Arafat dans le déclenchement de la seconde Intifada sont clairement pointées ainsi que ses échecs – mais l’article qui lui est consacré est rédigé sans haine et de manière essentiellement factuelle. L’ambiguïté des relations entre Israël et les États-Unis est également démontrée, ces derniers n’étant pas les défenseurs de l’État hébreu au détriment de leurs intérêts géopolitiques. Il est clair aussi que les auteurs acceptent le fait national palestinien. L’objet de cet ouvrage est toutefois d’abord didactique : dire la vérité sur la situation en Israël à travers l’examen précis d’un certain nombre de thèmes qui constituent autant d’entrées de ce dictionnaire : Aliya, antisionisme, déclaration Balfour, Camp David, démographie, frontières, Intifada, Jihad islamique, réfugiés, etc. Ceux-ci concernent aussi des grandes figures : de Peres à Rabin, de Shamir à Dayan, de Hafez el-Assad à Anouar el-Sadate, et des pays – France, Turquie, Saint-Siège, Chine, Russie notamment – et zones du monde – Caucase, Asie centrale. Des documents historiques, une chronologie, un index et une bibliographie complètent cet ouvrage bien conçu.


Joël FISHMAN et Ephraïm KARSH, La Guerre d’Oslo, Éd. de Passy, « L’Observatoire », 2005, 254 pages.

Il s’agit dans ce dossier, qui donne accès à des analyses et documents parus dans la presse israélienne et inédits en France, de décrypter à l’usage d’un public français le processus qui conduisit aux accords d’Oslo, habituellement considérés comme la pièce maîtresse d’une future paix israélo-palestinienne et souvent analysés dans les media français comme unilatéralement et quotidiennement violés par la seule partie israélienne. À travers ces deux études, parues en hébreu et traduites pour l’occasion, les deux journalistes remettent à l’honneur un raisonnement simple, voire simpliste : il faut être deux pour faire la paix. Selon E. Karsh c’est l’ensemble du « processus de paix » qui tient de l’illusion sémantique. « Le processus d’Oslo fut l’erreur stratégique la plus grave commise par un gouvernement d’Israël depuis l’indépendance de l’État », juge l’auteur. Il explique la démarche des Palestiniens comme la poursuite des intentions d’Arafat exprimées dès 1968 et qui n’ont pas variées depuis d’aboutir à la disparition de l’État d’Israël. Ils montrent à travers des documents et articles qui restent inconnus du public français comment les accords signés depuis 1993 ne pouvaient en fait déboucher sur rien d’autre qu’un immense malentendu, les deux parties n’ayant au départ ni les mêmes intentions, ni le même langage, ce qui explique le déséquilibre entre les espoirs et la violence qui a cours. Ainsi J. Fishman livre-t-il une étude du contexte culturel qui prépara et entoura les accords d’Oslo. Il montre comment l’aveuglement des Israéliens renvoie à d’autres exemples historiques. Ainsi le refus de Staline d’envisager un retournement d’alliance de la part des Allemands. De même, dans l’usage de la diplomatie comme un autre moyen de faire la guerre, établit-il un parallèle entre l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et les Palestiniens d’après Oslo. Son analyse de la situation économique et de sa corrélation avec la radicalisation politique ainsi que de la structure sociale de la société palestinienne laisse deviner que, sans structure démocratique, tout espoir d’amélioration est impossible. Enfin, dix ans après, l’auteur tire les leçons de cette incapacité des Israéliens à comprendre les buts véritables des Palestiniens. La situation du gouvernement israélien n’est guère plus favorable au niveau international où celui-ci a laissé se développer un processus de délégitimation de l’État d’Israël en même temps que se distendaient les relations avec les juifs de la diaspora. La seule solution pour avancer sur la voie du règlement du conflit est en effet d’écrire « l’histoire telle qu’elle fut réellement ». Un éclairage qu’on peut certes contester, mais qui donne accès à des analyses rarement entendues en France. À chacun d’apprécier aussi jusqu’à quel point la situation a changé.


Michel FOUCAULT, Sécurité, territoire et population. Cours au Collège de France. 1977-1978, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2004, 435 pages.

Ce cours, édité par Michel Senellart qui l’a accompagné d’une intéressante mise en perspective, constitue l’un des plus féconds pour qui souhaite percer la genèse de la philosophie politique de Foucault. Les treize leçons qui le composent, prononcées entre janvier et avril 1978, a pour centre la « gouvernementalité » et, plus largement, les techniques de gouvernement des hommes dont il devait par la suite développer encore l’idée. Comme toujours, ses points d’accroche sont précis, historiquement situés et Foucault les repère en faisant appel à des « indices » significatifs. Ce cours part ainsi de l’analyse des populations où il déploie son intuition de « bio-pouvoir », et cela le conduit logiquement à analyser les grands traités de l’art de gouverner, des « miroirs des princes » à Machiavel. Mais la partie centrale est consacrée à l’analyse du pastorat chrétien, puis à sa crise, qui conduit à l’émergence de nouvelles techniques de gouvernement des hommes. Le propos de Foucault le conduit ainsi à un examen minutieux de la « raison d’État » et, dans un texte particulièrement novateur, à une analyse du système international et à ses instruments. On passe ensuite à la constitution de la police et à la transformation des conduites de contrôle qui aboutit à l’État moderne.


Anne-Marie FRISON-ROCHE (dir.), Les régulations économiques : légitimité et efficacité, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2004, 205 pages, Règles et pouvoirs dans les systèmes de régulation, 2004, 192 pages, Les risques de régulation, 2005, 334 pages.

Ces trois volumes, publiés dans la nouvelle collection « droit et économie de la régulation » qu’elle dirige, montrent la richesse des analyses de la régulation et leur portée pratique considérable dans l’économie contemporaine. Les contributeurs, français et étrangers, qui furent aussi des orateurs de colloques organisés régulièrement par Anne-Marie Frison-Roche, combinent des approches juridiques et économiques. Ils abordent des thèmes aussi sensibles que la procédure d’enchères, l’articulation entre régulations nationales et communautaires, la création d’un droit nouveau par les autorités de régulation ou encore les questions d’indépendance et d’évaluation du régulateur et le rôle du juge. Le troisième volume paru montre aussi que la régulation, si elle vise à prémunir le risque, peut aussi l’aggraver, sinon l’engendrer. Il existe ainsi de bonnes et de moins bonnes pratiques de la régulation. Il faudra ainsi de plus en plus développer ce que certains auteurs appellent l’interrégulation, ce qui repose directement la question des normes et, partant, celle de la conflictualité juridique. Le droit de la régulation devient ainsi un enjeu économique majeur dans le rapport entre les puissances. Enfin, la régulation n’est pas à l’abri de différends, qu’il faudra de plus en plus trancher et l’on devine déjà que ce contentieux sera aussi un élément de régulation des régulateurs.


Benoît FRYDMAN (dir.), La société civile et ses droits, Bruxelles, Bruylant, 2004, 218 pages.

Cet ouvrage pluridisciplinaire – y ont participé des juristes, des philosophes, des spécialistes de l’Europe et de science politique – retrace de manière précise et rigoureuse les développements du concept de « société civile ». Une longue première partie (contributions de Benoît Frydman, Laurent Jaffro, Thomas Berns, Nicolas Giovannini, Michel Miaille, Adrien Barrot) est consacrée à la genèse du concept de Bodin à Habermas, en passant notamment par Hobbes, Althusius, Locke, Hegel, Marx et Arendt. Ce sont les contradictions internes du concept qui sont mises en valeur par rapport à la constitution de la liberté politique et ces contradictions sont toujours les nôtres. On ne saurait faire preuve de naïveté quant aux virtualités libératrices de la notion. La seconde partie est consacrée à l’inscription de la société civile dans l’action politique aujourd’hui. On lira en particulier la mise en garde de Guy Haarscher : le pire danger serait que la société civile oublie le principe d’auto-limiation qui la fonde, car, dit-il, elle « subirait inéluctablement le destin du communisme ». Pierre Laurent décrit l’émergence d’une société civile internationale, qui lui paraît somme toute prometteuse, même s’il s’agit aussi d’une « auberge espagnole ». Paul Magnette et Olivier Costa ont, eux, travaillé sur la société civile européenne. Le danger est toutefois tant celui d’une contestation par principe des institutions que celui d’une récupération de la notion afin d’en faire une instance légitimante. On a pu voir aussi comment, le 29 mai 2005, bien après la publication du livre, une certaine société civile s’est avancée masquée pour effectuer un travail de sape politique placée sous le signe de l’absence d’avenir. Paul Martens, enfin, évoquer l’irruption de la société civile dans l’ordre judiciaire. Quelles que soient les dérives possibles – des groupes particuliers peuvent acquérir un poids disproportionné par rapport à leur représentativité sociale , l’intégration des sociétés civiles dans le droit par un procès public constitue un contrepoids utile aux interventions souterraines du lobbying.


Kenneth J. GERGEN, Construire la réalité. Un nouvel avenir pour la psychothérapie, Seuil, 2005, 270 pages.

Cet ouvrage, composé de sept articles et de deux entretiens, constitue une bonne introduction à ce qu’on appelle le « constructionisme social ». Celui-ci repose sur l’idée, maintenant souvent reçue, que l’individu est construit par une série de relations, notamment familiales, et par son inscription dans le langage. C’est sur fond de ces relations qu’il construit la réalité, mais aussi qu’il entre dans une souffrance qu’on appelle « maladie mentale ». La thérapie aura ainsi pour tâche de permettre à cet individu d’abandonner cet état de relations ancien (ou la manière dont il l’a construit) pour un nouveau, qui lui permettra, selon le mot de l’auteur, non pas de « résoudre » son problème, mais bien de le dissoudre. S’inscrivant explicitement dans le courant de la modernité, reconnaissant ses dettes envers d’autres écoles thérapeutiques, mais aussi envers Foucault ou Derrida, l’auteur n’entend pas fonder une nouvelle théorie englobante qui aurait à se substituer aux autres. Ce travail conduit l’auteur, après d’autres, à questionner le concept même de « maladie mentale » et à dénoncer les effets pervers de la médicalisation de celle-ci. Bien sûr, le propos de l’auteur pourra être critiqué, mais il est difficile de ne pas s’intéresser aux nombreux exemples qu’il donne et de ne pas reconnaître le caractère pragmatique, honnête et même modeste de ses analyses.


Rosino GIBELLINI, Panorama de la Théologie au XXe siècle, Cerf, 2004, 684 pages.

Cet ouvrage est promis à devenir essentiel pour qui entend comprendre la source et la portée des débats théologiques contemporains au-delà des anathèmes et des dogmes. Extérieure par son principe à la pensée philosophique, la théologie en épouse les débats et s’en nourrit constamment. Sans la philosophie, elle ne serait rien ; mais sans la théologie, bien des « découvertes » philosophiques n’auraient pu advenir. Les titres des seize chapitres qui composent cet ouvrage montrent d’ailleurs qu’il est des entrées multiples pour appréhender la théologie et que toutes ne partent pas de la nature intemporelle de Dieu, mais bien du monde : la théologie féministe voisine avec la théologie du tiers-monde, la théologie politique avec la théologie de l’histoire, la théologie œcuménique avec la théologie de la libération, théologie et modernité avec théologie et expérience, etc. Le propos de chaque auteur est ainsi replacé dans un contexte historique et géographique et, pour ainsi dire, une occasion. La théologie apparaît comme confrontation avec le réel et les débats du présent. En conclusion, l’auteur distingue quatre mouvements : la théologie dialectique (dans le prolongement de la théologie de la parole de Barth), le tournant anthropologique en théologie qui conduit à retrouver les thèmes de la subjectivité et de l’historicité, la théologie de l’espérance, qu’on pourra caractériser comme la prise en compte théologique du politique et dont les prolongements sont la théologie de la libération première manière, la théologie politique et la théologie féministe, enfin une théologie qui s’affronte au polycentrisme et à la diversité des cultures et qui oblige à questionner l’héritage européen. La théologie marque ainsi un passage de la considération exclusive de la divinité à celle de l’homme. Mais ce qu’elle gagne en humanité et en attraction, peut-être la théologie le perd-elle en profondeur.


Marie-Christine GRANJON, Penser avec Michel Foucault. Théorie critique et pratiques politiques, Karthala, coll. « Recherches internationales », 2005, 352 pages.

Il y a plusieurs lectures possibles de Michel Foucault. Les unes sont résolues à y voir, contre toute réfutation possible, la vérité d’une pensée. Elles méconnaissent, ce faisant, la retenue même du philosophe, qui considérait ses propres textes le plus souvent comme des étapes et des documents de travail. Les autres, plus paresseuses, extrapolent de manière pour ainsi dire littérale les analyses de l’auteur de Surveiller et punir aux réalités contemporaines et « enferment » la folie, la prison, la sexualité, la loi contemporaines dans un cadre prédéfini par le professeur au Collège de France. Point n’est besoin de dire à quel éloignement d’avec le réel ils s’exposent. D’autres encore, parce qu’ils ont critiqué les théories foucaldiennes du sujet, des micro-pouvoirs ou de la biopolitique, entendent le remiser au rang des auteurs à oublier. Les textes réunis ici ont opté pour une autre lecture, à la fois plus prudente et plus féconde : il s’agit de partir de Foucault – en particulier de ses derniers écrits – pour montrer comment, à partir de sa boîte à outils, il est possible, sans le copier et le transposer, de penser avec lui. Chacun des auteurs montre ainsi comment Foucault a pu les inspirer dans le champ d’étude qui est le leur : la sécurité (Didier Bigo), la santé publique (Didier Fassin), l’Afrique (Jean-François Bayart) notamment, ou nourrir une réflexion qui le dépasse (l’engagement des intellectuels pour Gérard Noiriel, la sexualité et la question homosexuelle pour Éric Fassin, le sentiment national, à partir de l’exemple des intellectuels au Mexique, pour Claudio Lomnitz). Le texte s’ouvre aussi sur un texte original de Judith Butler sur le bon usage de la critique et la notion de vertu chez Foucault. Des contributions très souvent éclairantes.


Laurence GUELLEC (textes réunis par), Tocqueville et l’esprit de la démocratie, Presses de Science Po, 2005, 531 pages.

Cet ouvrage a le grand mérite de réunir des textes à peu près inaccessibles de la Revue Tocqueville écrits, selon son principe, aussi bien en anglais qu’en français. Pour le deux centième anniversaire de la naissance de Tocqueville et le vingt-cinquième de celle de la revue, ce numéro spécial comprend un article de Raymond Aron publié dans son premier numéro (automne 1979), un papier très éclairé d’Arthur Kaledin sur les prévisions « apocalyptiques » de l’auteur de La démocratie en Amérique, un papier subtil de François Bourricaud qui pose, sans doute, l’une des questions majeures pour tout lecteur sérieux de l’œuvre de Tocqueville : « A-t-il la philosophie de ses convictions ? », un autre de François Furet (en anglais) sur les origines intellectuelles de la pensée de Tocqueville, bien d’autres encore de Claude Lefort, Daniel Bell, Françoise Mélonio, notamment, ainsi qu’un intéressant texte d’Arthur Goldhammer sur les contraintes de traduction de Tocqueville.


Francis GUIBAL, Emmanuel Levinas ou les intrigues du sens, Paris, PUF, 2005, 315 pages.

À partir du sens F. Guibal s’efforce de revisiter à nouveaux frais l’œuvre de Levinas. D’une part, en éclairant le travail de l’œuvre comme processus à travers la notion d’intrigue, qui interdit de jamais la clore sur une certitude spéculative. L’œuvre de Levinas se marque par la place qui tient la violence, violence de l’histoire marquant l’époque à travers la Shoah, violence de la raison qui fait fi de la pluralité. Dans le débat qui l’oppose à Heidegger, Levinas reproche à son ontologie fondamentale le peu de cas qu’il fait pour la relation entre les hommes. Dans leur radicalité propre née de l’ambition de leur dessein, les pensées de Levinas et de Heidegger s’opposent fortement quant au projet de sortir les individus du confort de leur existence pour les confronter à l’idée de l’infini. Il faut comme le dit F. Guibal une différence à soi-même pour que se présente à nous cette autre différence, celle de l’altérité. Il faut alors penser un « sens du sens », relevant d’une neutralité transcendantale encore antérieure, condition de possibilité, le à de la dédicace, permettant l’adresse et sa réponse. Présentation qui met en mouvement un ensemble de couples conceptuels et amène à réfléchir à la notion de Raison an-archique, comme la définit Levinas, lorsqu’elle se met elle-même en question. Ce travail sur l’engagement humain à travers le dialogue ouvre la voie à une réflexion sur le mode d’intervention éthique mais aussi et surtout politique.


Stéphane HABIB, Levinas et Rosenzweig. Philosophies de la révélation, PUF, 2005, 286 pages.

Emmanuel Levinas a rencontré à plusieurs reprises dans son itinéraire la pensée de Franz Rosenzweig auquel il a consacré de nombreuses pages notamment dans le cadre des Colloques des Intellectuels juifs de langue française. S. Habib, philosophe et psychanalyste, se saisit de cette rencontre pour mettre les deux œuvres en regard autour du thème de la Révélation. Conçue comme ce qui arrive, ce qui dérange, la Révélation ouvre à un autre regard sur les philosophies qui l’accueillent. La révélation précède le savoir dit Levinas, elle l’excède. La Révélation est ce qui pose la rupture à travers le langage, ce qui autorise à briser la totalité de la métaphysique. Au terme de ce parcours qui permet à travers les deux pensées mises en miroir d’accomplir un périple qui part de la brisure de la totalité pour s’attacher aux enjeux de la langue, la conclusion s’impose. Il ne peut, il ne saurait y avoir de philosophie de la révélation, non seulement dans la mesure où la Révélation est conçue par Rosenzweig comme par Levinas comme ouverture mais parce qu’elle ne saurait être dite. Elle rend par essence tout discours clos impossible. L’adresse, signe de la Révélation, joue alors comme opérateur déstructurant du langage. À travers l’exploration de cette révélation et la trace qu’elle nous laisse, thème spécifiquement développé par Levinas, S. Habib montre comment loin de se vouloir seulement un hommage à la pensée de Rosenzweig, Levinas pousse plus loin encore la rupture introduite par la Révélation.


Mohammed HARBI, Benjamin STORA (dir.), La guerre d’Algérie. 1954-2004, la fin de l’amnésie, Robert Laffont, 2004, 728 pages.

La guerre d’Algérie fait partie des pages sombres de l’histoire de France, mais aussi naturellement de l’histoire d’Algérie (même si, pour ce pays, les blessures sanglantes furent aussi le lot de l’histoire post-coloniale). Ayant directement touché plus de cinq millions de personnes en France, il est cependant aujourd’hui possible non seulement d’en parler, mais aussi d’examiner cette guerre et de porter une appréciation sur ses acteurs de manière scientifique. C’est ce qu’entreprend de faire cet ouvrage riche et important qui rassemble des contributions sur ses différents aspects, de l’OAS aux pieds-noirs, des juifs d’Algérie aux insoumis français, de la répression policière à la torture. Ce livre décrit aussi le fonctionnement des institutions – justice, police, administration – et comporte une partie passionnante sur les représentations de la guerre par le cinéma, la littérature, le roman et même les arts plastiques et une interrogation décisive sur la manière dont l’enseignement, aujourd’hui, peut en être fait – mais avons-nous seulement tranché la question pour la Seconde Guerre mondiale ? Chronologie et bibliographie font aussi de cet ouvrage un instrument de travail précieux.


C. HERBIN, M. GUIULAMOT, E. SIERAKOWSKI, L’Inde et la Chine. Deux approches très différentes ?, L’Harmattan, 2004, 114 pages.

Cet ouvrage s’adresse en premier lieu aux hommes d’affaires désireux de s’acclimater ou de commercer avec ces deux grandes économies qui regroupent plus du tiers de la population mondiale. Mais au-delà de cet objectif premier, il fournit d’utiles précisions sur les structures économiques, financières et commerciales de ces deux pays. Ainsi, en peu de pages a-t-on un bilan économique, une approche sectorielle et des tableaux comparés de leurs performances économiques. Les auteurs qui vivent en Chine et en Inde fournissent les éléments fondamentaux de la culture des deux pays, leur mode de pensée et leurs spécificités comportementales. Ceci est bref, voire simplifié ; il n’en reste pas moins que l’on trouvera ces rappels utiles. Omnipotence du sacré en Inde, importance de la gestuelle, humour et curiosité, rituels immuables, comme celui du thé, valables dans les deux pays, alors que la Chine se caractérise par la nécessité de préserver la face (mianzi), l’importance du réseau (Guanzi), de la hiérarchie et la maîtrise des rituels et des codes. Il convient d’éviter de fixer des rendez-vous le 4 du mois en souvenir des quatre fléaux chinois et de privilégier le 5, le 6 ou le 8.


Guy HERMET, Ali KAZANCIGIL et Jean-François PRUD’HOMME (dir.), La gouvernance. Un concept et ses applications, Karthala, 2005, 228 pages.

Publié dans la collection « recherches internationales » du CERI, cet ouvrage a le grand mérite de traiter de manière dépassionnée et avec intelligence un concept mis aujourd’hui à toutes les sauces et utilisé sans précaution comme un slogan euphémisé. Conjuguant réflexion théorique et historique sur l’émergence du concept et études de cas (au sein de l’Union européenne, dans les pays anglo-saxons, pays en transition démocratique, Amérique latine), il montre les usages concrets de la gouvernance et ses limites en termes tant d’efficacité dans la conduite des réformes que de développement de la démocratie. Une place est naturellement accordée aux institutions internationales qui ont beaucoup fait pour populariser la notion. En fait, le risque principal que soulève la notion est un affaiblissement ou un contournement de la démocratie. Autrement dit, elle ne saurait se substituer ni au gouvernement, ni à la compétition politique entre les partis, ni à la démocratie comme espace commun de débat sur les questions essentielles. C’est aussi le risque de la pratique de la gouvernance que de renforcer le secret et la prise en compte de quelques intérêts qui, comme le souligne l’ouvrage, peuvent renforcer la contestation radicale du système. La gouvernance a peut-être sa place au sein des États comme des négociations internationales, mais celle-ci doit être encadrée et limitée. Sa bonne fonction est bien celle d’une « auxiliaire » de la démocratie, ce qui est déjà pas mal.


Maria HSIA CHANG, Falungong, secte chinoise, Autrement, coll. « CERI », 2004, 181 pages.

Voici un ouvrage passionnant au croisement de l’histoire, de la science politique et de la sociologie des religions. Éclairé par une substantielle préface de Jean-Luc Domenach, cet ouvrage replace l’histoire de cette secte, considérée comme une menace et réprimée par le gouvernement chinois, aussi bien dans les anciennes traditions sectaires de l’Empire du Milieu que dans l’évolution sociale de la Chine contemporaine. À l’origine de la plus importante manifestation de masse, en 1999, depuis les mouvements de Tien an Men, elle avait des ramifications jusqu’au cœur du Parti communiste chinois et dans l’armée. Ce qui est le plus intéressant dans cette étude, réside moins dans le développement de la secte elle-même et dans son idéologie à la fois primaire et anti-démocratique que dans les raisons de sa popularité et dans les réponses que le gouvernement chinois a apportées à son expansion. Au-delà de la répression, le gouvernement semble avoir compris que la modernisation accélérée et l’évolution des modes de vie étaient bien plus efficaces que l’emprisonnement de ses membres. Faute de pouvoir recréer les conditions antérieures de contrôle social et idéologique, il fallait, si l’on peut dire, n’en faire qu’un « moment », une sorte de crise d’adaptation d’un régime évoluant vers une société démocratique tout en maintenant des structures politiques autoritaires. En cela, l’épisode Falungong est exemplaire, mais il est fort possible, sinon probable, que de nouveaux mouvements sectaires perturberont encore la vie politique chinoise, où la manière la plus « naturelle » de briser l’étouffement restera paroxystique.


Lee HSIO-FENG, Histoire de Taiwan, L’Harmattan, 2004, 160 pages.

Journaliste, écrivain, professeur à l’université Shi-Hsin, au département des études politiques, l’auteur livre une courte et éclatante histoire de Taiwan, qui oscille entre la recherche de l’indépendance et la préservation d’un statu quo. Taiwan a connu une riche préhistoire : la culture de Chnabin est aujourd’hui attestée de – 50 000 à – 15 000 avant notre ère. Sur un plan linguistique, les aborigènes taiwanais, toutes tribus confondues, se rattachaient au groupe austronésien. Ce groupement le plus vaste du globe s’étend de Madagascar, les îles Andaman, récemment touchées par le tsunami, et jusqu’à l’île de Pâques la plus à l’est, extrême point du monde polynésien dont elles font partie. Les premiers habitants de Taiwan, les fils du sol, présentent une parenté étroite avec les peuples philippins, indonésien, malais et polynésien, écrit l’auteur en omettant les Micronésiens et les Mélanésiens. Mais on trouve entre tous ces peuples des caractéristiques communes comme le tatouage, les tissages mêlés, les tuniques de paille tressée que l’on porte aujourd’hui encore au royaume de Tonga. Il est difficile bien entendu de fonder une identité taiwanaise séparée du reste du continent. Les Taiwanais d’aujourd’hui sont pour la plupart d’entre eux métissés de sang chinois. Sous le bref règne de Koxinga et avant l’avènement des Ching, nombreux ont été les jeunes Chinois qui ont traversé le Détroit et se sont installés sur l’île. À partir des XVe et XVIe siècles, Taiwan fut confronté au monde. Les Hollandais la gouvernent pendant 38 ans. Peu à peu, un État se construit. Après divers allers et retours entre l’île et le continent, celle ci passe en 1895 sous souveraineté japonaise après l’éphémère expérience d’une République. Mais dès le XVIe siècle, le processus de sinisation s’est mis en marche. Les aborigènes ont été peu à peu assimilés. L’arrivée du Kuomintang à Taiwan a modifié les équilibres. Mais ce long règne des « continentaux » a-t-il pris fin ? Taiwan s’est démocratisé et développé. Le courant nationaliste, favorable à l’indépendance, s’est renforcé. Il est fort dommage que cette histoire récente n’ait pas été plus développée. Il convenait de décrire les spécificités de la République de Chine et de montrer en quoi son destin est lié à celui de la Chine populaire, et selon quelles modalités.


Antoine JACOB, Les Pays baltes. Indépendances et Intégrations, Alvik, 2004, 336 pages.

Il est utile de mieux connaître les nouveaux membres de l’Union européenne. Les Lituaniens qui passent pour les plus extravertis et émotifs que leurs voisins. Les Estoniens, à l’opposé, cultivent une retenue intériorisée, mais volontaire qui les apparentent aux Finlandais dont ils sont avec eux l’un des rares peuples non indo-européens du continent. Les Lettons se situent entre les deux à l’image de l’emplacement géographique de leur pays. Les trois pays font face à des défis identiques comme l’intégration des minorités en particulier russophones qui représentent respectivement 35 et 29% des populations de Lettonie et d’Estonie. Chacun d’entre eux devra tenter d’effacer les douleurs du passé, des obscures décennies au cours desquelles ils ont été ballottés entre l’Allemagne et la Russie. Ils se raccrochèrent alors à leurs chants populaires, gardiens de leurs identités. Aujourd’hui, ils partagent les mêmes préoccupations. Partout la consommation est devenue la nouvelle religion, les réformes sont menées à bras le corps avec une avance pour l’Estonie, tous ne désirent que s’ancrer à l’Ouest et au- delà de l’Europe en cherchant à sauvegarder la protection des Américains. Antoine Jacob, correspondant du Monde, installé à Stockholm nous livre un tableau kaléidoscopique des trois pays baltes. Il mêle évocations historiques, descriptions actuelles, points de vue économiques, culturels et sociaux. Entre le guide, l’analyse politique ou économique, il oscille, au risque de simplifier ou d’aller vite.


Traudl JUNGE (avec la coll. de Melissa Müller), Dans la Tanière du loup, Lattès, 2005, 309 pages.

Ce livre reprend le récit que, dès 1947, l’ancienne secrétaire de Hitler avait rédigé, d’abord pour tenter à ses propres yeux de parvenir à la paix intérieure. Blanchie par les tribunaux, complice par définition, mais trop jeune et trop subalterne pour être coupable, elle n’a jamais pu évacuer son sentiment de culpabilité. La « confession » de Traudl Junge (1920-2002), parue de manière posthume, n’apporte à vrai dire aucun élément nouveau aux historiens, mais sa description de l’intimité du Führer et, en particulier, des derniers jours dans son Bunker est saisissante.


Valérie KOKOSZKA, La médiation de l’expérience. Sur l’incarnation de la liberté dans l’idéalisme transcendantal, Cerf, 2005, 200 pages.

Voici un ouvrage exigeant de philosophie pure qui explore l’une des traditions philosophiques les plus difficiles : celle de l’idéalisme transcendantal, incarné par Kant, Fichte et Schelling et, plus récemment, par Husserl. Au début, s’énonce un paradoxe : d’un côté, cet idéalisme paraît reposer sur un sujet abstrait, sorti de son inscription historique et politique, dont on suit la constitution, mais qui ne paraît pas pouvoir rendre compte de la réalité ; de l’autre, c’est à partir de celui-ci, au même moment, que se définit l’exigence de liberté et d’émancipation, avec ses conséquences évidemment politiques. Le travail de V. Kokoszka entreprend de réconcilier ces deux aspects, à partir d’une analyse du statut de l’expérience dans les différentes formes d’idéalisme transcendantal et à montrer comment, ainsi, se constitue le monde.


Martin KUENGIENDA, L’Afrique doit-elle avoir peur de la mondialisation ? Approche géopolitique du développement durable, L’Harmattan, 2004, 294 pages.

Même si l’auteur a envie d’y croire, aujourd’hui, l’Afrique n’est pas prête à affronter la mondialisation et à profiter de ses effets positifs, dont la diffusion des technologies et les opportunités de développement. Le continent africain est à la dérive, marginalisé dans l’économie mondiale, endetté, marqué par les conflits ethniques et tribaux, l’instabilité des régimes politiques, la corruption. Les Africains connaissent la misère, la faim, le manque de soins (l’épidémie du SIDA fait rage et l’accès aux médicaments pratiquement inexistant), une scolarisation insuffisante et des infrastructures médiocres. Pourtant, ils font preuve de dynamisme et d’initiative et ils réussissent dans le cadre de leurs micro-entreprises ; c’est le développement du secteur informel et le triomphe de la débrouillardise, à la limite de la légalité. Même si le micro-crédit est une réponse pragmatique qui améliore la vie quotidienne des bénéficiaires, le développement économique durable des pays se situe à une tout autre échelle. Les préalables sont évidents : il est nécessaire que de véritables démocraties (et non des parodies) s’instaurent, avec la paix, que les États se dotent d’une constitution et respectent les règles législatives. Lorsque l’Afrique aura trouvé sa voie, elle pourra renouer un dialogue et une coopération avec les pays industrialisés et elle sera crédible dans ses demandes d’aide. Alors peut-être « l’engrenage diabolique » sera-t-il enrayé et un nouveau départ sera possible. Les blocs asiatique et d’Amérique latine commencent à s’en sortir, alors pourquoi l’Afrique ne surmonterait-elle pas ses vieux démons ? Alors s’écrira une nouvelle page, celle de l’Afrique en renaissance.


Sébastien DE LA TOUANNE, Julien Freund, penseur « machiavélien » de la politique, L’Harmattan, 2004, 325 pages.

Ayant soutenu une thèse sur Théorie politique et philosophie du droit chez Julien Freund, l’auteur nous offre l’une des rares analyses synthétiques d’un philosophe important et quelque peu oublié. Libéral conservateur, résistant irréprochable, proche philosophiquement aussi bien de Carl Schmitt que de Raymond Aron (qui a présidé son jury de thèse), Freund (1921-1993) a écrit à contre-courant de la pensée dominante de son temps. Sa reprise par la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, dont il s’était rapproché vers la fin de sa vie (tout en n’en épousant pas l’essentiel des thèses), a pu aussi nuire à la popularité de son œuvre. Pourtant, L’essence du politique constitue un ouvrage important pour qui entreprend de penser le politique de manière réaliste et radicalement non utopiste. Bien conduite et clairement écrite, riche en comparaisons avec de nombreux auteurs (Weber, Pareto, Aron, notamment) avec lesquels il a « dialogué », l’analyse de La Touanne nous montre la subtilité d’une analyse qui est moins d’une pièce qu’on ne le pense parfois, quand bien même elle paraît manquer de « générosité », c’est-à-dire d’ouverture, et d’ambition correctrice – ce qui signe aussi la perte de toute illusion et de tout espoir de son auteur.


Bernard LAHIRE, L’esprit sociologique, La Découverte, 2005, 435 pages.

Les textes présentés dans cet ouvrage avaient connu une première version dans d’autres revues ou avaient été conçus pour des exposés oraux. Ils ont été toutefois remaniés et réécrits pour la présente édition et introduits par une préface qui a le grand mérite de poser la question de la vérité et de la scientificité de la sociologie, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas souvent vérifiées. Les articles ici réunis concernent d’ailleurs aussi bien des questions de méthode – comment décrire la réalité sociale, quel usage peut-on faire de l’analogie, quel statut accorder à l’interprétation, que penser du concept de « construction sociale de la réalité » ? – que des thèmes particuliers sur lesquels la sociologie est appelée à travailler – autobiographie, littérature, éducation ou plutôt fonctionnement de l’institution scolaire, sport, etc. Lahire revient aussi sur l’affaire « Élisabeth Teissier ». Un ouvrage rigoureux, mais dont on s’étonne parfois qu’il fasse autant référence (révérence ?) à Bourdieu. Ici, la richesse de pensée et la subtilité sont quand même supérieures…


Louis LAURENT et Jean-Claude PETIT, Les nano-technologies doivent-elles nous faire peur ?, Le Pommier, 2005, 64 pages.

En complément de l’article de L. Laurent dans ce numéro du Banquet, nous pouvons suggérer la lecture de ce petit livre, méthodique et pédagogique qui, après avoir décrit les nano-technologies, examine les questions qu’elles soulèvent, fait le point sur les menaces réelles et fantasmées et suggère des solutions de maîtrise aussi loin de l’engouement irraisonné que de la peur toujours stérile.


Hervé LE BRAS, La démographie, Odile Jacob, 2005, 456 pages.

Il s’agit là d’un ouvrage de référence appelé à devenir le vade-mecum de tout étudiant, chercheur ou citoyen éclairé qui s’intéresse à cette science imparable. Sa lecture exige certes des connaissances mathématiques correctes, mais le littéraire qui n’envisage pas d’être démographe lui-même pourra sauter les équations. Divisé en trois parties – individus, populations, espace et interaction , ce livre montre les utilisations multiples de la démographie. Certes, elle permet de prévoir toutes choses égales par ailleurs l’évolution des populations, mais aussi d’établir des analyses sur les retraites, les migrations, les types de consommation. Pour autant, Le Bras montre aussi les limites de la démographie. Il faut aussi faire appel à la culture, aux représentations, aux résistances sociales pour saisir les comportements individuels et les agréger en des populations. La démographie ne saurait donner lieu à un nouveau positivisme, encore moins à un déterminisme absolu.


Jean-Marie LE BRETON, Grandeur et destin de la vieille Europe 1492-2004, L’Harmattan, 2004, 304 pages.

Quelle gageure ce fut pour l’ancien diplomate que de tenter, à la suite de tant d’autres auteurs, de brosser en un seul livre l’histoire de l’Europe de ces derniers cinq siècles et demi. Certes, il ne peut guère apporter de matériaux nouveaux tant le domaine a été balisé, traité et répertorié. Son apport se réduit donc à des réflexions assez pertinentes sur le destin des grands pays de l’Ouest européen, Espagne, France, Grande-Bretagne et Allemagne. Outre qu’il est écrit dans un beau style, le livre contient d’utiles rappels comme cette question de Louis XVI juste avant sa décapitation : « A-t-on des nouvelles de La Pérouse ? », ce pour indiquer que le dernier des Bourbons fut le seul souverain à avoir voulu développer la force navale de France. Ou encore l’allusion à la pratique japonaise de détruire les flottes de ses adversaires sans déclaration de guerre préalable comme ce fut le cas en janvier 1904 à Port Arthur contre la flotte russe d’Extrême-Orient. Ce livre sera utile aux étudiants cherchant à se familiariser avec l’histoire européenne, mais aussi à tout honnête homme. Pour Jean-Marie Le Breton, « L’Europe est une réalité qui refuse à se laisser enfermer dans une définition trop précise. Ni la géographie, ni l’histoire, ni l’ethnographie, ni la culture, ni la religion ne permettent d’apporter une réponse claire et simple à la question de savoir ce qu’est l’Europe ». Mais parler des Europe comme il le suggère, comme on a parlé jadis des Indes, ouvre de nouvelles perspectives tant il est vrai que chacun ou presque aspire à faire partie de l’Union européenne ou tout simplement à parachever l’unité de l’Europe.


Pierre LEGENDRE, L’amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique, Seuil, 2005, 270 pages.

Signalons la réédition de cet ouvrage classique, paru il y a trente ans, né dans le champ psychanalytique mais questionnant d’abord l’une des questions politiques essentielles, exprimée ainsi par Legendre : « l’amour d’institution ; soit en termes politiques, la demande de tyran, ou la nostalgie d’un pape ». Dans sa nouvelle introduction, l’auteur reprend les éléments de contexte : sa dispute avec la sorte d’église qu’était l’École freudienne de Paris « dominée » par Lacan. Mais il ne faudrait pas voir dans cette cause ponctuelle ce qui fait tout l’intérêt d’un ouvrage (qui sans doute n’évite pas les tics de langage de son époque de publication) : celle d’une analyse extrêmement serrée de l’origine même de nos conceptions politiques telles qu’elles apparaissent dans le droit romain et le droit canon avant de se développer dans la scolastique. On y discernera également une analyse fouillée de la constitution du patriotisme et de l’émergence de la bureaucratie.


Anatol LIEVEN, Le nouveau nationalisme américain, Lattès, 2005, 489 pages.

Agrémenté d’une préface d’Emmanuel Todd et d’un épilogue destiné aux lecteurs français, l’ouvrage du journaliste et historien britannique est l’un des plus stimulants qui soient pour comprendre l’Amérique actuelle et son devenir possible. Le titre français de l’ouvrage rend mieux que le titre doublement anglais – America Right or Wrong – de son contenu, mais le titre original explique aussi une autre intention de l’auteur : montrer que le nationalisme multiforme de l’Amérique, nationalisme du ressentiment qui puise en fait dans le passé de… la « vieille Europe » et a été réactualisé par certaines religions politiques, fut aussi à l’origine de bévues et d’échecs retentissants de la politique étrangère américaine, mais aussi de mensonges et de déformation des faits. L’auteur examine en détails la politique des États-Unis à l’égard d’Israël, mais aussi de la Chine, de la Corée du Nord et de l’Irak. Mais ses passages les plus passionnants sont consacrés à la genèse du nationalisme américain, au milieu qui l’a suscité et à l’espèce de prolifération de perceptions absurdes qu’il a entraînées jusqu’au sein de la haute administration américaine. Toutefois, loin de s’en tenir aux « superstructures », Lieven examine aussi l’« infrastructure », en l’occurrence les réalités économiques et sociales – en particulier les menaces pour la classe moyenne , qui a conduit au renforcement de ce nationalisme du désespoir autant que de l’inculture. Les chances d’un retournement paraissent minces, selon l’auteur, ce qui finalement ne pourra que menacer de plus en plus l’unité de l’Occident. Sans doute, le livre paraîtra-t-il à certains excessivement à charge et unilatéral dans sa démonstration – il y a quand même quelques grains de sable et plus d’hétérogénéité dans le milieu au pouvoir actuellement à Washington. Mais accordons-lui que la tendance qu’il indique reste la plus forte. Un bel appareillage de notes, très utiles. Manque toutefois un index.


Joseph MACÉ-SCARON, L’homme libéré, Plon, 2004, 210 pages.

L’ancien directeur de la rédaction du Figaro Magazine est un homme libre, dans sa vie comme dans sa pensée. Admettons qu’il soit de droite ; il est assurément de celle qui récuse les trois penchants qui la pervertissent : l’ordre moral (ou national), l’oubli de la générosité – intellectuelle autant que matérielle – et la tentation anarchiste qui finit d’ailleurs par boucler vers le premier travers. Disons plus certainement qu’il fait sienne une interrogation au cœur de la tradition de gauche : que signifie l’émancipation ? Et Macé-Scaron n’oublie jamais que la réponse à cette question est nécessairement au croisement du collectif et de l’individuel, c’est-à-dire que l’on ne s’émancipe pas contre la société politique, encore moins contre le monde, mais que l’on ne le fait pas non plus en oubliant l’individu dans ce qu’il a d’irréductiblement singulier et d’infiniment libre. Tel est le fil directeur de ce livre personnel et authentiquement cultivé – c’est-à-dire qui ne sépare pas la culture de la pensée , qui court d’une critique de Bourdieu à la mise en cause du communautarisme (un seul reproche à ce sujet : il en est d’autres versions que la vulgate imbécile qui court en France et qui mériteraient d’être entendues), d’une défense de l’individu contre l’individualisme à une relecture de Foucault, de Tocqueville au Talmud, de l’écriture à l’orthodoxie. Le pire drame de notre siècle est que cet « homme libéré » se rencontre peu et qu’il ne peut vivre qu’en luttant contre les forces qu’il engendre.


Robert MAGGIORI, Un animal, un philosophe, Paris, Julliard, 2005, 160 pages.

Ce livre réunit les chroniques publiées par R. Maggiori à l’été 2004 dans Libération. L’idée de mettre en miroir un philosophe avec l’animal qui l’a inspiré permet de jeter un regard incongru sur la philosophie et de la mettre ainsi en situation. On y croise quelques grands standards : de l’âne de Buridan au lion de Nietzsche en passant par les grues de Cicéron, mais aussi des aspects plus inattendus de la personnalité des grands philosophes. Toujours savamment documentées, sans qu’il y paraisse trop, ces chroniques, à la manière des portraits chinois, sont en même temps qu’une manière de courtes leçons philosophiques sur tel ou tel aspect de doctrine de petites leçons de vie.


Jean DE MAILLARD, Le rapport censuré. Critique non autorisée d’un monde dérégulé, Flammarion, 2004, 289 pages.

À l’origine de ce livre, un rapport remis au ministère des Affaires étrangères et qui n’a jamais été publié. Sans en révéler ici le contenu – obligation de secret professionnel oblige , Maillard nous en donne le sens en montrant, preuves à l’appui, que la mondialisation, d’une part, a vu se développer (et l’a permis) des réseaux criminels internationaux de plus en plus puissants, d’autre part, que certains États, en particulier les États-Unis, n’ont pas cessé d’avoir la haute main et le contrôle sur certaines activités et n’ont pas lutté avec une égale célérité et une identique volonté contre toutes les menées criminelles. Ce magistrat, comme tous ceux qui ont travaillé sur ce type de dossiers, n’est pas vraiment optimiste quant à la suite des opérations Il faut évidemment lire cet ouvrage si l’on veut apprécier l’ampleur du désastre et la profondeur de la gangrène mafieuse. Reconnaissons-lui toutefois deux limites. La première est inévitable : le lecteur quelque peu averti n’apprendra pas de fait réellement nouveau (mais ce n’est pas le cas du grand public auquel l’ouvrage est destiné). La seconde l’est moins : l’auteur se laisse parfois aller à une critique un peu facile de la mondialisation, alors qu’on aurait préféré des propositions concrètes pour la maîtriser et la réguler, pour qu’elle soit, en quelque sorte, authentiquement « libérale ».


Pierre MANENT, Cours familier de philosophie politique, Gallimard, coll. « Tel », 2004, 346 pages.

Originellement publié chez Fayard, ce cours dispensé à l’Institut d’études politiques de Paris constitue une bonne introduction à certaines grandes problématiques contemporaines. En dix-huit chapitres, il évoque des questions aussi diverses que l’égalité, la question théologico-politique, la nation, l’Europe, la guerre, l’individu, le communisme et le nazisme ou encore le droit et la morale. Si l’on peut souvent regretter que le propos ne soit pas plus approfondi et si l’on sent aussi que, par souci de neutralité, Manent ne va pas jusqu’au bout de sa pensée – dans ce qu’elle a parfois de provoquant et d’inactuel , le ton est personnel et les interrogations qu’il soulève sont de nature à développer l’intelligence de son auditoire et de son lecteur. Un petit défaut toutefois pour ce qui n’est certes pas un manuel, mais quand même la base d’un « usuel » de philosophie politique : le manque de références bibliographiques, tant en annexe que dans le texte.


Émilie MARCOVICI, La gauche et la VIe République, L’Harmattan, 2005, 250 pages.

Le principal mérite de ce travail de DEA réside dans la masse d’informations qu’il livre sur les prises de position, essentiellement récentes, de la gauche sur le changement de constitution. L’auteur a rassemblé des références et des textes qu’il serait difficile de retrouver aisément et, par là, a rédigé un ouvrage de référence. Elle semble aussi avoir l’avantage de ne pas être dupe de son sujet : dès qu’elle évoque les prises de position concrètes, on s’aperçoit de leur flou, au-delà de la dénonciation des excès du présidentialisme, du renouveau indispensable du Parlement et de l’appel, dénué de toute portée, à une « République sociale ». On regrette toutefois que, pour l’édition imprimée de son travail, elle n’ait pas davantage pris position sur le débat de fond et examiné en détail (certains hommes politiques ont quand même pris position) le débat entre les tenants du régime présidentiel et du régime parlementaire. Elle accrédite ainsi l’idée – pas complètement erronée, certes – d’une superficialité du débat et des postures politiques. Enfin, on peut regretter que l’éditeur n’ait pas effectué le moindre travail d’édition, en supprimant fautes de français (les « suite à » par exemple) et coquilles et en soignant davantage la présentation.


Jacques MARSEILLE, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, 2005, 644 pages.

Cet ouvrage est la réédition de la version abrégée d’une thèse de doctorat soutenue en 1984, mais entamée dès 1970. La thèse de l’ouvrage était, en ce moment, révolutionnaire : non seulement la colonisation n’a pas été un facteur d’enrichissement pour la métropole, mais la décolonisation a été une bonne nouvelle pour l’économie française et a permis sa modernisation. On peut même ajouter qu’il n’y a pas eu pillage des pays africains – ce qui n’excuse en rien l’exploitation et les crimes de certains colonisateurs , mais la colonisation a aussi été un facteur, fût-il trop peu important, de développement. En réalité, la colonisation a eu un coût pour les finances publiques et, comme le rappelle Marseille dans son introduction à la présente édition, les crédits en faveur des colonies furent trois fois supérieurs à l’aide américaine versée à la France de 1945 à 1955. En analysant avec une rigueur totale les flux financiers entre la métropole et ses colonies, Jacques Marseille a rétabli des vérités de manière irréfutable. Cinq études complètent cette thèse, notamment sur Pierre Mendès France et la colonisation, l’évolution des attitudes de la gauche et de la droite et l’histoire des rapports entre capitalisme et colonisation.


Gilles MARTINET, L’observateur engagé, Lattès, 2004, 271 pages.

C’est à une traversée du siècle que nous convie ici Martinet, né en 1916. 1934, le Front populaire, l’adhésion au Parti communiste – quitté dès 1938 , la Résistance, la décolonisation, le mendésisme, l’accession de la gauche au pouvoir : Martinet fut à chaque fois au cœur des événements. Rédacteur en chef de l’AFP juste après la guerre, créateur de France Observateur et co-fondateur du Nouvel Observateur, il fut aussi l’un des dirigeants du PSU, puis du Parti socialiste et termina sa carrière comme ambassadeur en Italie avant de se consacrer, comme jeune retraité, à la coopération avec les pays de l’Est. Il nous livre des portraits contrastés de François Mitterrand, de François Furet et de Roger Stéphane, qui furent ses amis, du « grand » président italien que fut Pertini et de bien d’autres. Si cette histoire vaut d’être lue, notamment par les jeunes générations, pour y discerner un style de pensée et d’action, on peut formuler un regret : celui que Martinet n’ait pas été accompagné par un historien qui aurait pu illustrer son histoire par des éléments plus précis de contexte, confronter le souvenir à la réalité, préciser certains faits et peut-être pousser un peu plus sa mémoire sur des grands témoins de notre temps (Brandt, Palme ou Ben Barka).


Francis MER (avec Sophie Coignard), « Vous, les politiques… », Albin Michel, 2005, 229 pages.

Raide assurément, direct et sans calcul, Francis Mer est un homme de convictions – certains diront de certitudes – et les maladresses qu’elles ont entraînées l’ont conduit à quitter le gouvernement après deux années passées à Bercy. Vrai réformateur en même temps qu’homme d’entreprise malgré un parcours initial de fonctionnaire ingénieur, il n’a pas vraiment pu laisser sa marque. Ce sont ces déceptions en même temps que ces convictions qui sont l’objet de ce livre d’entretiens. Certaines sont peu originales et exprimées depuis longtemps dans des rapports administratifs (sur la performance, la nécessaire réduction du nombre de fonctionnaires, le décloisonnement entre corps) – dont l’ancien ministre confesse d’ailleurs que, à l’instar des autres politiques, il n’avait jamais entendu parler avant d’arriver à son poste. D’autres le sont davantage – ainsi lorsqu’il parle de l’État actionnaire ou de sa conception du libéralisme, à laquelle bien des sociaux-démocrates pourraient adhérer. Dans la plupart des cas, ses propos sont simplement de bon sens, mesurés et susceptibles – il l’énonce d’ailleurs – de créer un consensus entre la gauche et la droite. Le grand avantage de ce livre, par rapport à ceux de politiques, est la précision : on sait que l’ancien ministre est entré dans le détail du fonctionnement de son administration et ne s’est pas, comme beaucoup, contenté de survoler. Autant il a raison de dire qu’il faut arrêter de faire des rapports et agir – l’information est suffisante et abondante , autant il écrit trop rapidement que « notre pays pèche moins par manque d’intelligence que par manque de volonté ». Le moins qu’on puisse dire est que l’intelligence de l’avenir n’est pas autant partagée que cela dans la sphère publique et que la réflexion stratégique est, pour le moins, étique.


Daniel MOULINET, Genèse de la laïcité. À travers les textes fondamentaux de 1801 à 1959, Cerf, 2005, 289 pages.

Voici un recueil précieux qui a le mérite d’aller bien plus loin que ce qu’indique son titre. De fait, il présente des textes autant religieux que laïques. Outre le concordat et les principaux textes sur l’enseignement dit « libre » (en France, puisqu’en Belgique cette désignation désigne l’antonyme), il reproduit aussi les textes sur l’Ordre moral, de nombreuses encycliques, les principaux documents relatifs à la condamnation de l’Action française, mais aussi les textes sur le statut des juifs du régime de Vichy et les prises de position des autorités catholiques sur les déportations des juifs. Un léger regret toutefois : la bibliographie est assez pauvre.


Serge PAUGAM, Les formes élémentaires de la pauvreté, PUF, 2005, 276 pages.

Voici une étude, dont le titre est inspiré de Durkheim, appelée à faire date. Le propos de l’auteur est de saisir le concept de pauvreté dans ses différences historiques, géographiques, culturelles, sociales et de renoncer à la tentation d’une définition substantialiste. La pauvreté s’analyse de manière inséparable du lien de société et du rapport avec l’action des pouvoirs publics pour l’endiguer ou la soulager. Elle se définit comme un rapport. Il n’y a pas, de fait, une pauvreté, mais plusieurs que la sociologie de la pauvreté (Tocqueville, Marx, Simmel surtout) a contribué à mieux comprendre. Elle est au croisement de représentations sociales et d’expériences vécues – Paugam en distingue sept : fragilité intériorisée, fragilité négociée, assistance différée, assistance installée, assistance revendiquée, marginalité conjurée et marginalité organisée. Il convient ainsi de distinguer différents types de liens sociaux dans lesquels s’inscrit la relation de pauvreté : le lien de filiation, le lien de participation élective, le lien de participation organique et le lien de citoyenneté. Sur la base de recherches comparatives menées pendant plusieurs années, Paugam distingue ainsi trois types de pauvreté : intégrée, marginale et disqualifiante. Chacune rend compte à la fois de représentations différentes, mais aussi de contextes socio-économiques et d’origines de la pauvreté hétérogènes. Un travail de tout premier plan.


André PAUL, À l’écoute de la Torah. Introduction au judaïsme, Cerf, 2004, 216 pages.

Cet ouvrage est dû à un spécialiste chrétien du judaïsme ancien et des études bibliques et constitue l’une des meilleures introductions qui soit à la compréhension historique et sociale du lien entre judaïsme et Torah. L’origine en est cinq conférences qui présentent la constitution de la Torah telle que nous la connaissons. D’abord, le point d’identification naît des malheurs du judaïsme au début de notre ère. En réaction, s’élabore dès le IIIe siècle ce qu’on appelle la Torah orale, autrement dit la Mishnah, ordonnée en six ordres ou sedarim, qui énoncent l’ensemble des règles de la vie juive, tant religieuse que profane. Comme le dit très bien Paul : « Un ordre social nouveau, disons plus : un ordre cosmique parfait, se trouve construit et proclamé dans la Mishnah » (p. 72). Le deuxième temps – encore que ceci fût historiquement entremêlé fut celui du retour à l’Écriture, par le biais de ses commentaires, appelés Midrash (au pluriel Midraschim), composés essentiellement d’histoires (halakâh). S’élabore ainsi une reconstitution (réécriture) de la Bible hébraïque ou plutôt de plusieurs, les frontières étant parfois indiscernables entre les différents types de documents. Avec le Talmud, élaboré entre 400 et 600, l’ensemble de ces textes forme bien la Torah de manière difficilement séparable. Un quatrième chapitre de l’ouvrage est consacré à la constitution du courant dit « mystique » juif, avec d’abord la Merkavah juste avant notre ère et bien sûr la Kabbale. Ce courant est aussi replacé dans son contexte politique et social. Une cinquième partie, encore plus originale, concerne les Karaïtes, auxquels l’auteur avait consacré une thèse, dont on sait qu’ils voulaient considérer, comme les Biblistes chrétiens, la Torah comme composée de la seule Écriture. L’auteur en suit la trace jusqu’à l’époque contemporaine. Si cet ouvrage est d’abord historique et non théologique, sa portée pour la compréhension du judaïsme est considérable. En ramenant sa nature à sa constitution socio-historique, il dit sans doute sa vérité la plus intime.


Olivier PHILIPPONNAT, Patrick LIENHARDT, Roger STÉPHANE, Grasset, 2004, 883 pages.

Voici une grande bibliographie, précise, élaborée pendant dix ans, fondée sur un travail d’archives autant que sur de multiples entretiens avec les proches de Stéphane, qui, au-delà d’une vie qui ne semble déjà plus appartenir au XXIe siècle, nous éclaire sur ce que le précédent avait de plus grand. Roger Worms (1919-1994), de son vrai nom, était un personnage hors du commun et, à bien des égards, insaisissable jusqu’à la mort qu’il a choisie. Écrivain, ami du tout-Paris littéraire, résistant, épicurien, homosexuel déclaré, co-fondateur de France Observateur, mais aussi politique, pionnier de la décolonisation, gaulliste après avoir été proche de Mendès France, homme de radio et de télévision, flambeur qui le conduisit à un endettement tragique, il n’a sans doute pas légué une œuvre, sinon celle de sa vie. C’est ce mouvement incessant que décrivent Philipponnat et Lienhardt ; il devait l’empêcher de se fixer, dissimulant la solitude par des amitiés précieuses, son besoin d’être pleinement par l’inachèvement et sa générosité par ses excès. Portrait d’un homme ou portrait d’un siècle qui ne pouvait totalement l’accepter, mais où il était tout entier ? Certainement les deux si l’on en juge par cette histoire exceptionnelle de l’incarnation de la littérature dans la vie.


Charles RHÉAUME, Sakharov. Science, morale et politique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2004, XXIV et 443 pages.

Voici un bel et grand ouvrage qui, non seulement nous retrace de manière détaillée, sur la base d’un travail d’archives approfondi, le travail de « dissident » ou plutôt de « libre penseur » d’un physicien de génie, mais aussi la mobilisation des scientifiques en faveur de l’un de ceux qui ont le plus fait pour conduire l’ancienne URSS vers sa chute. Dès 1968 et surtout 1973, celui qui avait été l’un des pères de la bombe atomique soviétique s’engage pour la liberté, au péril de sa liberté, de sa santé et de son œuvre. L’ouvrage retrace dans le détail le travail accompli par SOS en faveur du moratoire des échanges scientifiques avec l’Union soviétique. Mais ce livre est aussi une page de l’histoire des scientifiques et de la diplomatie. On y croise les grandes figures des scientifiques qui apportèrent leur soutien à Sakharov comme à d’autres grands savants dissidents – et parfois les lâchetés de quelques autres. Un livre à lire de toute urgence pour que cette page d’histoire ne soit pas oubliée.


Jacques RHÉTORÉ, « Les chrétiens aux bêtes », Cerf, 2005, 397 pages.

Le Père Rhétoré (1841-1921), dominicain, a été témoin du génocide commis par les Turcs en 1915. S’il concerna principalement, on le sait, la population arménienne, il visa également l’ensemble des populations chrétiennes de cette région, notamment les Assyro-Chaldéens et les autres populations chrétiennes d’Anatolie chrétienne, ce qui reste aujourd’hui incroyablement méconnu. Cofondateur de la mission dominicaine de Van en 1881, supérieur ad interim de la mission de Mossoul, il tint la chronique de ces massacres et des supplices qui les accompagnèrent dans une langue simple et précise. Un document terrible et indispensable bien mis en valeur par une étude de Joseph Alichoran qui clôt le livre.


Sébastian ROCHÉ (dir.), Réformer la police et la sécurité. Les nouvelles tendances en Europe et aux États-Unis, Odile Jacob, 2004, 338 pages.

Cet ouvrage, issu d’un colloque international, non seulement comporte un intérêt informatif et intellectuel certain, mais offre aussi une source d’inspiration pour les gouvernants. Il contient des études fondées sur des études de cas précises tant aux États-Unis qu’en France, Italie, Allemagne et Grande-Bretagne. Deux chapitres sont également consacrés à la coopération policière et judiciaire européenne et à la constitution de l’espace judiciaire européen. Cet ouvrage conduit à nous déprendre des concepts englobants et dont l’application varie dans le temps – l’exemple type étant celui de « tolérance zéro » et à mesurer avec rigueur l’imputation des résultats qui, souvent, en matière de sécurité plus encore qu’ailleurs, ne tiennent pas toujours aux « mesures » mises en avant par les pouvoirs publics. La remise en cause des idées de médiation et de police de proximité est aussi éclairante. Comme l’écrit Roché, « il n’est pas interdit de penser que les slogans tapageurs peuvent être utilisés comme un substitut à la réforme » (p. 14). Au fil des articles, des voies de réforme sont proposées, notamment métropolisation, moindre rotation des responsables, moindre séparation entre le volet « tranquillité publique » et répression, responsabilisation accrue et maîtrise par un responsable et son équipe de l’ensemble de la chaîne de la sécurité. Ne pas tenir compte du contexte institutionnel et politique, ni de la société conduit certainement à l’échec.


Henry SÉROUYA, La Kabbale. Ses origines, sa psychologie mystique, sa métaphysique, Grasset, 2004, 533 pages.

Ce livre est la réédition en fac-similé de l’édition originale de 1947 de ce classique du judaïsme qui comprend aussi la reproduction de gravures anciennes. Même si l’écriture paraît parfois datée et si l’exposé n’est pas exempt de naïvetés, il s’agit d’un ouvrage historique de grande valeur qui retrace bien la naissance de la Kabbale, son développement sous l’influence de quelques penseurs et mystiques juifs, ses éléments doctrinaux – souvent ésotériques et exprimés de manière symbolique comme dans le Zohar , mais aussi sa portée morale. Un chapitre intéressant montre l’influence qu’a eue la Kabbale jusqu’à l’époque contemporaine.


Garrett WARD SHELDON, The History of Political Theory. Ancient Greece to Modern America, New York, Peter Lang, 2003, 253 pages.

La réédition de cet ouvrage, paru originellement en 1988 et souvent réimprimé depuis, est utile à ceux qui veulent s’initier à la philosophie politique et découvrir une vision américaine de celle-ci. La présentation de Sheldon suit les grands auteurs, à la fois classiques (Aristote, saint Augustin, Machiavel, Hobbes, Rousseau) et contemporains (Arendt, Rawls), mais il accorde aussi une place à des auteurs que spontanément nous n’aurions pas placés dans un tel manuel (Lénine, Freud, Giovanni Gentile, Mihailo Markovic, Robert Nozick, Benjamin Barber). Il consacre aussi un chapitre à Burke et un autre à Mill, sans oublier Marx, mais il a écarté Montesquieu, Kant, Hegel, Tocqueville et Habermas, mais aussi les Federalist Papers, Dewey et Rorty. Pour lui, la théorie politique (lire philosophie politique) est une partie de la science politique et son introduction, qui explicite des concepts tels que société politique, nature humaine, justice, liberté, égalité, comporte aussi une entrée « social ethics ». Ce sont ces entrées et quelques autres (démocratie, révolution) qui, tout en écartant celles qui ne sont pas pertinentes pour tel ou tel, structurent d’ailleurs les chapitres consacrés aux auteurs qui comportent de longues citations. Une courte conclusion replace l’apport des différents auteurs dans les questions américaines contemporaines, sans toutefois toujours éviter le schématisme.


François STASSE, L’héritage de Mendès France. Une éthique de la République, Seuil, 2004, 156 pages.

Cet ouvrage n’est pas une histoire du mendésisme, ni un exposé didactique de son action, mais une réflexion sur l’actualité des leçons de l’éphémère président du Conseil, l’une des figures politiques françaises les plus marquantes du siècle écoulé, réflexion qui, au demeurant, ne fait pas fond seulement sur son action, mais aussi sur ses écrits – nombreux – et ses prises de position. Sans doute Mendès ne fut-il pas infaillible, mais il donna un cadre à sa pensée dont on peut encore s’inspirer : on pense à son réalisme pragmatique et à son refus de l’utopie, parce que ce n’est qu’ainsi qu’on peut espérer réaliser ses idéaux, à sa conception de l’équilibre des pouvoirs en démocratie, bien sûr à son analyse et à sa pratique de la vertu politique. Bornons-nous à citer son analyse du « contrat de législature » qui comporte trois dimensions : la définition d’un programme, la hiérarchie des questions à traiter, car tout sujet ne revêt pas une priorité identique, la responsabilité, ce qui peut supposer de renoncer au pouvoir si l’on n’a pas atteint l’objectif fixé. Règles simples et de bon sens, qui supposent aussi qu’on puisse dire la vérité, mais on en est loin.


George STEINER, Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée, Albin Michel, 2005, éd. bilingue, 186 pages.

Curieux texte que celui-là, élégamment écrit, non sans affectation ni préciosité toutefois, évocation toute en demi-teintes, qui semble parfois tenir du pastiche d’auteurs anciens, mais aussi de Boèce ou de Spinoza, insaisissable au moyen d’une pensée cartésienne, riche en aphorismes dont on se demande parfois s’ils sont profonds, faux ou triviaux. Qu’est donc cette tristesse de la pensée qu’évoque le titre ? Celle que provoque la pensée même, ce dont on trouve la clé dans la section 7 : « Cette incapacité à arrêter la pensée, à cesser de penser, est une terrifiante contrainte » (p. 117). Ou bien celle qui surgit au moment où la pensée rend les armes, ainsi avec la musique, « qui conduit la pensée aux limites même de ses indispensables impasses », puisqu’elle exprime « des pensées trop profondes, non pas tant pour les larmes que pour la pensée elle-même » (p. 179). Soit !


Leo STRAUSS, La critique de la religion chez Hobbes, PUF, 2005, 132 pages.

C’est à Corine Pelluchon, auteur d’une thèse remarquée sur les Lumières chez Strauss (dont nous parlerons dans le prochain numéro), que l’on doit la traduction et l’édition, assorties d’une fort utile préface, de cet ouvrage inachevé de l’auteur de Droit naturel et histoire. On sait que Strauss avait écrit une Philosophie politique de Hobbes et qu’il avait approfondi à plusieurs reprises la question du théologico-politique chez Spinoza. On n’ignore pas non plus que, pour lui, la critique de la religion est inséparable de l’apparition de la modernité. Ici, il va encore plus loin dans son analyse des « Lumières radicales » dont Hobbes est une expression : la fondation du politique chez Hobbes est aussi le résultat de sa conception de l’homme et elle va le conduire à une déconstruction totale du salut religieux en ramenant une fois pour toutes l’homme dans le monde où il ne pourra trouver la paix. Le drame de l’humanité apparaît ainsi comme celui du politique, qui ne peut apporter une rédemption durable et est, finalement, promise au chaos. Une lecture de jeunesse certes, mais d’une précision extrême du cheminement de Hobbes, qui éclaire aussi les temps les plus sombres de l’histoire, qui furent ceux aussi où Hobbes écrivait.


Dominique STRAUSS-KAHN, Oui ! Lettre ouverte aux enfants d’Europe, Grasset, 2004, 175 pages.

Malgré le triste résultat du 29 mai, ce petit livre, quoique de circonstance, reste d’actualité et riche d’enseignements. D’abord, il constitue un argumentaire positif en faveur du projet de traité constitutionnel : il ne s’agit pas seulement – sur un plan européen – d’un texte de repli et d’un moindre mal, mais d’un texte positif. L’ancien ministre de l’Économie prend d’ailleurs soin de distinguer, dans ses motifs, ceux qui relèvent de l’engagement européen de sa préférence socialiste. Il n’a pas de mal non plus à récuser les arguments du « non », en distinguant là aussi les contrevérités des éléments tactiques, tout aussi à courte vue. Peut-être aurait-il pu toutefois insister sur l’impact catastrophique du « non » sur les pays européens les plus fragiles et récents et les pays candidats, sur la dynamique même de l’Europe et sur l’esprit public en France. Mais il pouvait y avoir d’autres raisons à ne pas écrire le scénario-catastrophe qui est aujourd’hui une possibilité sérieuse. Il s’engage aussi vers le futur, en présentant des perspectives pour l’Europe – qui devraient faire l’objet maintenant d’un autre livre , car il sent bien que le projet de traité ne saurait en tenir lieu. On pourra certes en discuter (notamment sur les frontières, un revenu minimum européen – pas unique certes , les droits politiques des Européens, etc.), mais au moins faut-il reconnaître qu’on aurait aimé avoir ce débat sur l’avenir plutôt que de maugréer contre le passé.


Daniel TANGUAY, Leo Strauss. Une biographie intellectuelle, Grasset, 2003, 338 pages.

Cet ouvrage constitue une interprétation rigoureuse, précise et subtile de la philosophie de Leo Strauss. Il ne s’agit pour l’auteur ni d’en faire un nouveau prophète – ce que certains ont essayé, outre-Atlantique, en en travestissant la pensée , ni de le considérer comme l’anti-moderne par excellence – donc forcément à condamner. Le propos est plus modeste en apparence – opérer une lecture straussienne de Strauss, c’est-à-dire tenter de le comprendre comme lui-même se comprenait – et exposer le plus clairement possible les grands thèmes de son œuvre, et en premier naturellement le problème théologico-politique, le choix insoluble entre Athènes et Jérusalem, la question du meilleur régime et de la vie bonne. Biographie intellectuelle certes, parce que, comme le montre Tanguay, on ne peut comprendre l’œuvre de Strauss si l’on ne sait qu’elle fut écrite par un jeune juif contraint de fuir l’Allemagne nazie, mais non biographie à proprement parler. Et même si le judaïsme paraît moins présent dans le Strauss de la maturité, il est évident que le schéma théologico-politique juif parcourt toute son œuvre. L’auteur ne dissimule en rien ce qu’on peut analyser comme un échec dramatique de Strauss : il devait s’affronter, peut-être par simple amour de la vérité, à des questions qu’il ne pouvait résoudre, parce qu’elles n’avaient pas de solution. Peut-être est-ce aussi le sens ultime de la « conversion » straussienne au platonisme.


Angelo TASCA, Naissance du fascisme, Gallimard, coll. « Tel », 2003, 503 pages.

Retrouver ce livre, lu une première fois dans l’adolescence il y a presque trente ans avec fascination, a été un choc. Écrit d’une prose limpide, conjuguant dynamisme dans l’exposé des actions et précision dans leur cadrage, exactitude dans l’énoncé des faits et perspicacité dans l’analyse, cet ouvrage est l’un de ceux qui donnent le mieux à voir comment peut naître le fascisme, en l’occurrence celui qui a donné son nom à tous les autres. Socialiste de cœur, brièvement adhérent au PCI dont il fut exclu, réfugié en France dont il acquit la nationalité, résistant, Tasca (1892-1960) nous présente ici cette naissance en quatre ans qui s’acheva avec la marche sur Rome. Mais il faut lire ensuite le remarquable « premier épilogue » qui date de la première édition, parue en 1938 – ainsi que la postface à l’édition italienne de 1950 qui contient notamment l’interrogation aussi classique que nécessaire : qu’est-ce qui aurait pu faire que ceci ne soit jamais arrivé ? Et c’est toute la vertu et la grandeur de l’œuvre de Tasca que de nous donner à y réfléchir, en nous obligeant à entrer dans le détail de l’enchaînement des événements.


Alexis DE TOCQUEVILLE, Textes essentiels. Anthologie critique par Jean-Louis Benoît, Pocket Agora, 2000, 371 pages.

Au lycéen – du moins le faudrait-il ! autant qu’au citoyen non averti qui voudrait entrer dans l’œuvre de Tocqueville, on peut recommander cette petite anthologie commentée (et parfois critique, ainsi lorsque le présentateur constate à juste titre la faiblesse de la lecture de Tocqueville de l’auteur du Prince) des principaux textes de Tocqueville. Le choix est judicieux, les extraits suffisamment longs pour ne pas conduire à une lecture par trop fragmentée, l’ensemble des concepts tocquevilliens présents. On aura aussi la satisfaction de voir corrigées, textes à l’appui, certaines approximations ou déformations fréquentes, ainsi lorsqu’il est montré que l’auteur de la Démocratie était profondément anti-raciste et anti-esclavagiste.


Alexis DE TOCQUEVILLE, Textes économiques. Anthologie critique par Jean-Louis Benoît et Éric Keslassy, Pocket Agora, 2005, 478 pages.

Afin d’approfondir la pensée fondamentale de Tocqueville – qui n’est pas économique , on lira utilement cette petite anthologie qui montre que, s’il ne disposait pas d’un bagage économique théorique, Tocqueville ne se désintéressait pas de l’économie. Alors que l’ouvrage précédent était sélectif, celui-ci est quasi exhaustif : il comporte à peu près l’ensemble des textes où Tocqueville parle d’économie. Y apparaît un Tocqueville sans doute peu original, mais doté d’une grande prescience et d’une sensibilité aiguë aux conséquences politiques du malheur économique. Sa pensée est finalement équilibrée, à la fois libérale en matière de commerce et soucieuse de ne pas créer des obstacles au développement économique qui participe à la prospérité et au bien-être de tous, d’un côté, et interventionniste, car l’État seul peut corriger les déséquilibres et agir pour éviter le développement de la pauvreté et de la souffrance sociale, de l’autre.


Shmuel TRIGANO (dir.), Psychanalyse de l’antisémitisme contemporain, Éditions In Press, Pardès, « Études et cultures juives », 2004, 127 pages.

Devant la vague actuelle d’antisémitisme, scandée par la diffusion de slogans hostiles ou des manifestations publiques, qu’ils analysent comme une catharsis collective autant que fantasmatique, les auteurs réunis dans ce volume proposent une approche de cette notion à travers les catégories psychanalytiques. La question qu’ils posent en filigrane de ce recueil d’articles, résultat d’un récent colloque, est de savoir si l’on a affaire aujourd’hui à un nouvel antisémitisme ou bien s’il faut en expliquer les formes actuelles à partir de schémas historiques anciens. Empruntées le plus souvent au vocabulaire freudien, les notions convoquées (perversion, transfert…) et la psychanalyse en général fournissent un outil pertinent pour analyser un discours qui ne craint pas les contradictions performatives et, partant, pour y répondre. C’est cette grille qu’applique G. Gachnochi au discours de l’extrême gauche en montrant comment à travers la séduction qu’exerce la nouvelle martyrologie islamiste ou l’inversion du discours concernant la Shoah, discours détourné au profit de la seconde Intifada, on peut en réalité remonter à des thèmes qui prévalurent dans l’anti-judaïsme chrétien depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle (meurtre rituel, sacrifice d’enfant, thème d’une soi-disant puissance juive) et rapprocher ce discours d’une compulsion de répétition. Les analyses proposées font de l’antisémitisme un invariant de la conscience universelle sous la catégorie du mythe (G. Sapriel). E. Deutsch va même plus loin lorsqu’il y voit la haine des origines, avant même la diffusion du christianisme. L’antisémitisme renvoie de la même façon aux déséquilibres de la société contemporaine et à la mise en cause des valeurs dont il fournit la réplique. Ainsi du recul de la figure du père, incarnation de l’autorité et de la morale, qu’il retranscrit comme le montre, à travers l’analyse du terme de « sémitique » et la mise en cause du Nom, H. Trivouss-Widlöcher. Si donc les événements actuels modifient les expressions de l’antisémitisme, sa structure renvoie à des permanences que la psychanalyse, en les identifiant, permet, comme le suggère S. Trigano, de mieux combattre.


Élisabeth VALLET et David GRONDIN (dir.), Les élections présidentielles américaines, Sainte-Foy (Québec), Presses de l’Université du Québec, 2004, 284 pages.

Il ne faudrait pas que la perspective de nouvelles élections américaines d’ici seulement trois ans conduise à négliger ce livre. S’il contient, de manière détaillée et précise, tous les éléments que doit connaître une personne intéressée par ce moment particulier de la vie politique américaine (vie partisane, désignation des candidats, mode d’élection, financement, etc.), il constitue aussi une étude magistrale sur la politique américaine, son système social, ses mœurs et le rapport entre externe et interne. C’est ainsi qu’il comporte d’importants développements sur les médias, sur l’évolution des doctrines et du positionnement des deux partis et sur le poids respectif des enjeux de politique étrangère et de politique intérieure dans l’élection américaine (et, plus largement, le façonnement des opinions). Comprendre comment les États-Unis votent, c’est aussi appréhender la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes (et ceci aussi figure dans cet ouvrage riche et avec une grande unité de ton, malgré le nombre de ses collaborateurs). Un vade-mecum qui reste d’une grande utilité.


1905, la séparation des Églises et de l’État. Les textes fondateurs, Perrin, 2004, 476 pages.

Préfacé par Dominique de Villepin, à l’époque ministre de l’Intérieur, introduit par Jean-Michel Gaillard, disparu en juillet 2005, ce recueil de textes choisis (journaux, discours, débats parlementaires) et présentés par Yves Bruley a un intérêt historique incontestable. Une première partie présente les débats sur la laïcité de 1789 à l’appel au ralliement des catholiques à la République de Léon XIII (tel que vu par l’ambassadeur près le Saint-Siège). La deuxième présente les prodromes de la séparation et l’apogée de l’anticléricalisme. La troisième montre selon quelles modalités, et avec quels débats (on y lit notamment les positions des autorités protestantes et juives), la séparation fut finalement décidée. Une quatrième retrace les débats parlementaires sur le principe lui-même. La cinquième partie examine les débats majeurs – sans doute les plus intéressants – sur les modalités de la séparation. Enfin, une sixième montre comment, après avoir exacerbé les conflits, elle finit par déboucher sur un apaisement des passions. La loi était entrée dans le patrimoine commun de la République.


Colloque des intellectuels juifs, Éthique du Jubilé. Vers une réparation du monde ?, Albin Michel, 2005, 182 pages.

Comme les 38 qui l’ont précédé, ce colloque est toujours de haute tenue intellectuelle et inscrit les questions dont il traite autant dans la tradition juive que dans le monde tel que nous pouvons y agir indépendamment de toute référence religieuse ou culturelle. Il témoigne, s’il en était besoin, que les prescriptions traditionnelles de la religion juive ont autant un sens laïque qu’une portée religieuse. Il en va ainsi des obligations du Yovel qui s’imposent tous les cinquante ans. À ce moment-là, il faut, pour ainsi dire, remettre les compteurs à zéro et, en particulier, annuler les dettes, briser le cercle vicieux de la pauvreté, faire sortir en quelque sorte demain de la dépendance de hier et d’aujourd’hui, restaurer ainsi la liberté et la dignité. Il s’agit là d’une leçon d’espérance, illustrée ici par des exemples concrets (voir les interventions notamment de Daniel Cohen, de Bertrand Hervieu et d’Édouard Dommen) et des analyses théologiques et philosophiques (cf. notamment Stéphane Mosès, Gilles Bernheim et Jacques Goldberg qui a prononcé la traditionnelle lecture talmudique qui fut, longtemps, dite par Levinas).


Cahiers d’études lévinassiennes, n° 4, 2005, 518 pages.

Cette belle revue annuelle, désormais dirigée par Gilles Hanus, confirme son exceptionnelle qualité. Son thème essentiel est cette fois-ci le messianisme, avec notamment des articles de Fabio Ciaramelli sur ce concept dans l’œuvre de Lévinas et de Pascal Delhom sur le rapport qu’il entretient avec le temps dans les écrits de l’auteur de Totalité et infini, la question de l’utopie et de l’utopisme (Daniel Epstein), l’utilisation qu’en fit Sartre dans L’espoir maintenant, les entretiens qu’il eut peu avant sa mort avec Benny Lévy (Gilles Hanus), le messianisme de Maïmonide (René Lévy) ou encore une étude de Stéphane Mosès sur le messianisme du temps présent (chez Rosenzweig, Benjamin et Scholem). On y découvrira aussi un court texte de Lévinas sur le resurgissement de l’antisémitisme (avec des commentaires de Patrick Fabre et de Gilles Hanus). Sont également reproduits une conférence d’Alain Finkielkraut sur la littérature et un entretien avec Jean-Claude Milner qui évoque notamment la question de l’athéisme et la situation des juifs en Europe et aux États-Unis. Comme toujours aussi, la recension d’ouvrages consacrés à Lévinas.