Sciences, bioéthique et éthique médicale (22)

Sciences, bioéthique et éthique médicale

Charles AUFFRAY, Qu’est-ce qu’un gène ?, Le Pommier, coll. « Les petites pommes du savoir », 2004, 64 pages.

Les éditions du Pommier récoltent avec bonheur leurs « Petites pommes du savoir ». Ce sont des livres charmants qui renseignent les enfants curieux sur des sujets aussi variés que : Peut-on faire revivre le mammouth ?, Pourquoi le chat ronronne-t-il ? ou Pourquoi les marmottes hibernent-elles ? Pour les plus grands et même leurs parents, la collection aborde aussi le nucléaire, le cancer ou la vitesse de la lumière…
Cette fois, le mot-clé est encore plus délicat à traiter : Qu’est-ce qu’un gène ? L’exercice consiste à réussir un bilan complet, historique et actuel, de la biologie dans son ensemble et ceci en 64 petites pages, bibliographie comprise et sans illustrations ! La didactique, discipline qui consiste pour les étudiants des IUFM à apprendre à apprendre, a démontré à quel point le gène pose problème. Les résultats à tous les tests sur le gène, composés de questions ouvertes et fermées, proposés à tous les élèves, étudiants et enseignants du primaire à l’université, sont lamentables. En effet, il n’est pas aisé de traiter un thème qui évolue constamment entre concepts et preuves tangibles et qui a fait l’objet de tellement d’hypothèses, de fausses pistes, d’erreurs, de découvertes éclatantes, mais qui débouchent sur encore plus d’interrogations. La plupart de nos contemporains ont manqué quelques épisodes de la saga du gène et celui-ci prend un statut quasi mythique : il permet d’élucider les affaires criminelles, il va éradiquer les maladies génétiques courantes et orphelines, mais aussi il met l’humanité en danger avec ces OGM qui s’insinuent partout.
Tout a commencé en 1865 avec le moine Mendel qui étudie la transmission héréditaire de caractères visibles sur des pois lisses ou ridés, sans avoir la moindre idée du support physique impliqué ; il établit des lois, qui sont confirmées vers 1920 par des expériences sur les drosophiles, conduites par Morgan. D’autres savants étudient la cellule, le noyau et ces filaments qu’on nomme chromosomes. En 1900, Johanssen parle le premier de gène qui n’est autre que le caractère mendélien. On s’efforce de déterminer la nature chimique des chromosomes et alors entre en scène cette sacro-sainte molécule d’ADN composée d’unités ou nucléotides et de protéines. Comprendre la structure spatiale et le fonctionnement de cette molécule lors de la division cellulaire a mobilisé beaucoup de chercheurs et ce sont Watson et Crick qui, en 1953, présentent le modèle de la double hélice d’ADN ; ils ont également compris que la réplication impliquait un mécanisme semi-conservatif, chaque brin de l’hélice servant de matrice pour la synthèse de son homologue.
Le gène devient concret, c’est une séquence d’ADN. Pour arriver au caractère visible, la transcription et la traduction se fait dans le sens ADN-ARN-protéines. Ce mécanisme devient un dogme, bientôt remis en question avec les rétrovirus qui fonctionnent en sens inverse ARN vers ADN et les prions qui se répliquent et sont des protéines ! Autre connaissance nouvelle, l’ADN comprend des parties codantes, les exons, et des parties non codantes ou introns dont on ignore encore le rôle. Plus les connaissances progressent sur l’ADN et les gènes, plus les questions sans réponses augmentent. Maintenant, le réductionnisme pur et dur est remis en question et les chercheurs s’orientent vers la biologie des systèmes, qui va devoir intégrer les acquis de la biologie moléculaire, de la génétique, de l’informatique, des systèmes et de la complexité. Ce gène, ou « segment d’ADN qui transmet au cours des générations, l’information génétique qu’il contient… », n’a pas livré tous ses secrets.
L’auteur, Charles Auffray est directeur de recherches au CNRS, spécialiste de génétique moléculaire, impliqué dans le Programme génome humain et il se consacre maintenant à l’étude de la complexité des systèmes biologiques. Il a réussi cette prouesse qui consiste à vulgariser sans trahir : avec lui la culture scientifique devient un art.


Simonne JACQUEMARD, Pythagore et l’harmonie des sphères, Seuil, 2004, 246 pages.

Pythagore, philosophe et mathématicien grec, est surtout connu grâce au célèbre théorème qui porte son nom : le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Cependant, en savoir plus sur l’un des penseurs qui ont marqué l’Antiquité n’est pas tâche facile. Il est né à Samos (Grèce) vers 580 et mort à Métaponte (Italie) vers 493 avant JC. Outre ces dates imprécises et fluctuantes selon les sources, on connaît ses voyages en Thrace, Égypte, Syrie et en Asie Mineure. Au cours de ces longues pérégrinations qui ont duré plusieurs décennies, il découvre les courants philosophiques et religieux, cultive les mystères des sociétés secrètes et acquiert des connaissances scientifiques. Dernière difficulté, Pythagore n’a laissé aucun texte écrit. Celui qui va devenir le maître d’une communauté, pense que l’écrit est sans valeur et que seul le travail de la mémoire est important. Les découvertes ne seront pas utilisées commercialement, ni divulguées en dehors des initiés.
À Thrace, il se familiarise avec l’orphisme, religion initiatique dont il partage beaucoup de préceptes ; célébrer les mystères est la démarche initiale, l’âme est immortelle, mais il faut mériter la délivrance au cours d’un cycle de réincarnations jusqu’à la purification totale. La vie doit être ascétique et il n’est pas question d’attenter à la vie de n’importe quelle créature humaine ou animale. Pythagore aurait cinquante ans lorsqu’il s’installe à Crotone (Italie du Sud). Sa réputation est grande et le philosophe charismatique fonde une communauté dont les règles sont celles d’une secte de quelque six cents membres. Le maître examine les candidats sur leur allure physique et les questionne ; ils sont rejetés ou admis. La conduite du postulant est observée et jugée durant trois ans sans dialogue avec son recruteur. Ensuite, le noviciat dure cinq années et le postulant devient un auditeur ou acoustique soumis à la règle du secret. Puis le maître va susciter la catharsis ; dissimulé derrière un rideau, il écoute l’élève qui doit se livrer et tout révéler de ses combats et de ses erreurs. Après cette psychanalyse, l’acoustique devient un ésotérique qui fait vraiment partie de la communauté à laquelle il donne ses biens. Des exotériques ont des activités au-dehors qui sont utiles à la communauté. La vie des ésotériques est réglée tout au long de la journée : méditation, étude, exercices physiques, détente, repas. La journée s’achève sur un examen de conscience : « Tu ne devras pas accorder le sommeil à tes yeux fatigués avant d’avoir examiné une à une les actions de la journée. En quoi ai-je été répréhensible ? Qu’ai-je fait ? De quel devoir ne me suis-je pas acquitté ? remémore-toi toutes tes actions, depuis la première : et ensuite des actes vils, blâme-toi ; et si ta conduite a été honorable, réjouis-toi. » Ce prétexte est l’une des Paroles d’or rédigées par les pythagoriciens.
Les recherches portent sur des domaines variés comme l’algèbre, la géométrie, l’astronomie, la musique, la médecine, la mystique. Tout part de la vénération du nombre qui engendre l’harmonie, laquelle gouverne le cosmos abritant les sphères en mouvement. Un ou le point ou monade est le nombre parfait : la ligne se rapporte à la dyade, la surface à la triade et le solide à la tétrade. Le nombre quatre est la clé de toute structure physique ou mentale, le fondement du monde sensible, les quatre éléments eau, air, terre, feu, les quatre âges de la vie, les quatre saisons… Et tout s’organise selon la sphère, forme idéale : des solides s’y inscrivent comme le tétraèdre, le cube, l’octaèdre, le dodécaèdre et l’isocaèdre. Pythagore semble être le premier à penser que la terre était une sphère qui se meut autour du feu central. Au-dessus de la terre, se placent la lune, le soleil, les planètes et la sphère des fixes (les étoiles en bloc sont emportées dans le mouvement). Pour expliquer les éclipses, il y aurait une anti-terre sous notre planète. Ces sphères harmonieuses se meuvent selon des cercles.
La puissante communauté s’est désagrégée au moment de luttes meurtrières entre les villes voisines de Sybaris et de Crotone. Pythagore est obligé de se réfugier à Métaponte où il termine sa vie. Les pythagoriciens poursuivent leurs travaux durant un siècle et ces générations de continuateurs perpétuent la doctrine et rédigent de nombreux traités. L’auteur de ce Pythagore est Simonne Jacquemard connue par son œuvre littéraire abondante et diversifiée : romans dont le prix Renaudot en 1962 pour Le veilleur de nuit, poèmes, récits, nouvelles, contes, livres sur la nature. Mais sa palette est également riche de plusieurs essais dont les titres révèlent une longue fréquentation de la culture grecque : Trois mystiques grecs, Orphée, La toison d’or, Héraclite ou le flamboiement de l’Obscur. Ce dernier opus allie une solide documentation avec le style élégant de l’écrivain. Au fil de très belles pages, le personnage de Pythagore, de si noble allure, vêtu d’habits immaculés, méditant sur la plage, devient familier.


Patrick TORT, Darwin et la philosophie, Religion, morale, matérialisme, Éditions Kimé, coll. « Philosophie – épistémologie », 2004, 76 pages.

Rien de Charles Darwin (1809-1882) et de son œuvre n’est étranger à Patrick Tort qui développe ici une démarche épistémologique pertinente autour d’une question piège : le darwinisme est-il une philosophie de l’existence ? Pour comprendre la révolution conceptuelle que représente le darwinisme, il faut rappeler que le dogme dominant de l’époque était le créationnisme, les espèces ont été créées par Dieu et le fixisme, les espèces sont immuables. Darwin se place dans un cadre évolutionniste, les espèces se transforment (le rôle de Dieu est donc remis en question) et le naturaliste se préoccupe de leur origine. Le darwinisme est la théorie de la descendance modifiée d’organismes selon le mécanisme de la sélection naturelle des variations avantageuses, de la lutte pour l’existence et la survie des plus aptes, c’est-à-dire les plus adaptés.
On a voulu réduire l’évolutionnisme à une philosophie, mais Tort refuse cette assimilation. Il dénonce la façon dont Herbert Spencer (1820-1903) a détourné les idées de Darwin dès 1860 pour fonder sa philosophie évolutionniste dite synthétique, en intégrant la sélection naturelle à l’homme : selon cet auteur, les individus incapables de s’adapter doivent disparaître et il déplore l’intervention de l’État dans la transformation de la société. Même si la formule « survie des plus aptes » est de Spencer et empruntée par Darwin, celui-ci n’a jamais cautionné de philosophe autodidacte « égoïste ». Faut-il lier Darwin à une philosophie ? Lorsqu’il part en 1831 pour son célèbre tour du monde qui s’achève en 1836, il est imprégné d’une philosophie religieuse, la théologie naturelle qui l’influence ; la nature est la preuve de l’existence de Dieu et il convient d’étudier les œuvres du créateur. Darwin est sensible aux merveilles de la nature et il cultive ses qualités d’observateur, étudie et analyse les phénomènes naturels en cherchant à en identifier les causes.
La religion est un sujet récurrent à propos de Darwin : était-il agnostique (tout ce qui est hors du donné expérimental est inconnaissable), déiste (reconnaissance d’un Dieu sans accepter une religion révélée ou un dogme), ou athée (l’existence de Dieu est niée) ? La réponse se trouve dans un texte tardif L’autobiographie (1876) destiné à sa famille. Il accepte d’abord d’être qualifié de déiste, avant de s’avouer agnostique, puis de préciser que « l’incrédulité s’insinue en moi très lentement, mais elle fut à la fin complète. » Le rattachement de l’homme à la série animale, la connaissance des lois de la nature, la conviction que la matière est la substance de toute existence font de lui un naturaliste qui a rejeté Dieu, la religion, le dogme et les miracles. Cependant il est facile de comprendre pourquoi ces aveux sont tardifs dans cette société victorienne rigide et qui ne plaisante pas avec la morale religieuse, sans parler de la croyance sans failles de sa femme Emma.
Patrick Tort a lu les Notebooks (1836-1844) et passé au peigne fin les lectures de Darwin (la compilation est impressionnante). Sa conclusion est claire, Darwin était un homme cultivé qui empruntait des notions philosophiques sans adhérer à aucun courant ; il réfléchit sur l’induction, la déduction et l’expérimentation, démarches liées à sa méthode empirique, presque naïve, fondée sur l’observation. Darwin se démarque de Spencer, de Marx et Engels qui ont essayé de la récupérer dans le cadre de leur matérialisme historique, et de son cousin Galton, père de l’eugénisme qui proposait des solutions radicales pour éliminer les hommes inaptes. Le naturaliste a une tout autre vision du monde. Il n’avait pas parlé de l’homme dans L’origine des espèces (1859), le sujet était délicat, mais il prend position dans La filiation de l’homme (anciennement traduit La descendance de l’homme, 1871). Selon lui, la civilisation a modifié les sociétés humaines et les instincts sociaux, en favorisant des comportements anti-sélectifs comme l’altruisme, l’empathie, l’aide aux défavorisés, les soins aux malades… Il n’est donc pas question de rendre Darwin responsable des dérives du darwinisme social ou de l’eugénisme. Tous ces comportements sont opposés à la sélection naturelle qui est un mécanisme éliminatoire et conduisent à un « effet réversif de l’évolution » selon le concept défini par Tort.
La conclusion de cet ouvrage est que le darwinisme est une théorie scientifique toujours actuelle et étayée par des preuves émanant de sciences fort diverses depuis les plus anciennes jusqu’aux plus récentes : paléontologie, anatomie comparée, embryologie, biogéographie, classification phylogénétique, biologie du développement. Toute volonté de réduire le darwinisme à une philosophie vise à affaiblir la théorie et à nier son statut scientifique. Avec cette démonstration réussie, Patrick Tort répond une fois de plus à tous ceux qui périodiquement veulent en finir avec le darwinisme ; on le sent prêt à poursuivre inlassablement son argumentation jusqu’à l’extinction des détracteurs de Darwin.


Jacques ASCHER et Jean-Pierre JOUET, La greffe, entre biologie et psychanalyse, PUF, 2004, 238 pages.

Un hématologiste spécialiste de la greffe de moelle osseuse, Jean-Pierre Jouet, rencontre en milieu hospitalo-universitaire un psychanalyste, Jacques Ascher qui s’interroge sur les effets de cette greffe : le résultat de leur travail commun est remarquable. Les deux soignants agissent dans le cadre de leur discipline, mais surtout, ils approfondissant ensemble le bien-fondé de leurs pratiques, la signification et les conséquences de leurs interventions. Le patient n’est pas un objet d’expérimentation mais une personne respectée et écoutée dans sa souffrance et ses angoisses légitimes.
La greffe de moelle osseuse est dite allogénique (le donneur est de la même espèce que le receveur) : c’est une thérapeutique qui vise à guérir des hémopathies congénitales ou malignes ; il s’agit de débarrasser une moelle malade de cellules envahissantes et délétères et de les remplacer par des cellules souches hématopoïétiques saines. Cependant le transfert des cellules régénératrices depuis un donneur vers le receveur n’est pas un acte médical banal. Le malade reçoit de plein fouet le diagnostic d’une maladie grave, il faut trouver une moelle compatible et lui expliquer les risques de la greffe sans anéantir son espoir de guérison. Ensuite se déroule une phase de conditionnement (immunosuppression) qui prépare le malade à accepter la greffe par voie veineuse. Le greffé en aplasie est maintenu en chambre stérile, la nouvelle hématopoïèse n’apparaissant que deux ou trois semaines après la greffe. Après cette hospitalisation, le patient traverse une période contraignante de contrôles et parfois de complications sévères doublées d’un grand bouleversement psychique. Le patient doit accepter cette moelle qui le rassure et l’inquiète, qui le transforme. Il se sent renaître en étant un autre.
Le don de cellules hématopoïétiques est très encadré par la loi de bioéthique. Le choix du donneur repose sur des critères d’histocompatibilité (les molécules antigènes HLA de deux personnes sont similaires). Le donneur est recherché soit dans la famille, soit dans un fichier national ou international de volontaires. Le donneur qui ne doit jamais être réduit à une fabrique de cellules hématopoïétiques. Après sa sélection, il sera validé cliniquement, biologiquement (les porteurs de virus sont écartés) et son consentement est enregistré par un magistrat. Le don repose sur le volontariat, le bénévolat et l’anonymat sauf dans le don familial qui peut faire l’objet de certaines pressions surtout dans le cas de mineurs. Pour l’avenir, les auteurs évoquent la possibilité de transformer la technique de la greffe allogénique ; le sang placentaire pourrait devenir la source majeure de cellules hématopoïétiques qui seraient alors stockées et disponibles. On disposerait de banques de cellules-médicaments. Pour le receveur, la notion de donneur deviendrait moins pesante et il serait libéré de ce sentiment étouffant de dette.
Ce livre est fort bien rédigé, didactique sans ennui, d’une lecture aisée grâce à un glossaire et d’une bonne appréciation entre information scientifique et vulgarisation. Jacques Ascher et Jean-Pierre Jouet ont conduit une réflexion approfondie et humble sur un combat à l’issue incertaine et qui oblige tous les acteurs : soignants, malades, donneurs, famille à se remettre en question. Avec ces praticiens, technoscience rime avec conscience.


Mark HUNYADI, Je est un clone, L’éthique à l’épreuve des biotechnologies, Seuil, 2004, 200 pages.

Faut-il laisser les scientifiques et les éthiciens à leurs domaines respectifs, accréditant l’idée d’une division intellectuelle du travail : aux premiers la rationalité et l’objectivité, aux seconds l’irrationalité et la subjectivité ? C’est en qualité de professeur de philosophie morale que Mark Hunyadi aborde les questions sensibles de la science actuelle, celles qui obligent l’éthique (ou les éthiques) à se renouveler.
Premier constat, la génomique a aboli les frontières entre l’humain, l’animal et le végétal, même si la sacro-sainte molécule d’ADN est loin d’avoir livré tous ses secrets. Il semble urgent de nous demander ce que nous sommes et ce que nous voulons être. Certes, il devient envisageable de construire, réparer, modeler l’homme selon nos souhaits et nos pouvoirs. Pourtant, le contexte moral objectif « impose des limites fermes à ce que nous pouvons légitimement vouloir ». Le possible clonage humain déclenche des oppositions consensuelles et acharnées par rapport aux normes admises, mais ces règles ne sont-elles pas destinées à évoluer ? Même si le clonage n’empêche nullement la libre disposition de soi et l’exercice de l’autonomie, le clone humain devra assumer une situation nouvelle aux conséquences psychologiques encore inconnues. Un enfant programmé par clonage n’est plus le fait de la rencontre aléatoire de deux gamètes ; quelqu’un a choisi pour lui et l’altérité est bafouée.
Les manipulations génétiques n’ont pas pour finalité de créer des individus, mais de modifier un patrimoine génétique, par exemple pour soigner une maladie grave et guérir celui qui en est affecté ; ce but thérapeutique est louable, nous sommes dans le cadre d’un eugénisme négatif. En revanche, l’eugénisme positif, dit « mélioriste », qui consiste à configurer un individu pour l’améliorer selon des choix de vie est une tentation si discutable qu’il faut la proscrire. Concernant le diagnostic préimplantatoire (DPI), il s’agit d’un contrôle de qualité des embryons avant leur implantation dans l’utérus, justifié dans le cas de familles à risques et qui peut sans raison devenir un choix eugéniste mélioriste condamnable.
Enfin, que penser du clonage thérapeutique par lequel les embryons sont produits afin de pouvoir utiliser des cellules souches réparatrices, le reste du matériel humain étant détruit ? Là encore, l’éthique doit se pencher sur le délicat statut de l’embryon. À quel moment placer la limite entre « le non-encore-humain » et l’humain ? Est-ce dès la fécondation ou à la différenciation cellulaire ou à l’apparition du système nerveux ? Ce dernier critère a déterminé le temps légal de 14 semaines pour le droit à l’avortement, mais il est évident que ce choix est arbitraire.
Le livre s’achève sur une intéressante annexe consacrée au principe de précaution. L’auteur en retrace l’historique et analyse les différentes écoles du concept : catastrophiste (le risque maximal, la destruction de l’humanité, est envisagé), prudentielle (c’est la prudence requise devant des risques potentiels ou avérés) et dialogique (la précaution est associée à la démocratie participative). En fait, associer la prévention aux risques avérés et la précaution aux risques hypothétiques n’est pas si simple : c’est toute l’évaluation des risques qui est en jeu pour gérer l’incertitude sans entraîner la paralysie.
Malgré des digressions qui égarent parfois le lecteur et que reconnaît Mark Hunyadi, les problèmes émergents liés aux biotechnologies sont abordés avec compétence. Cependant, afin de dépasser le point de vue unilatéral du philosophe, il reste à amorcer le dialogue entre biologistes et éthiciens, sans oublier de donner la parole aux destinataires de ces techniques génomiques et d’une façon plus large aux citoyens.


Paul MAZLIAK, Descartes, De la science universelle à la biologie, Vuibert/Adapt, 2004, 214 pages.

Après ses humanités au collège des jésuites de La Flèche en Anjou et des études de droit à l’Université de Poitiers, René Descartes (1596-1650) décide de s’émanciper des enseignements de ses maîtres, trop marqués selon lui par des contradictions. Il veut trouver en lui sa propre voie, méditer, voyager et faire des recherches. En homme du XVIIe siècle, il est philosophe et savant. Son « projet de science universelle » est ambitieux et pour le mener à bien, il veut se fixer des règles simples et sûres : « Les études doivent avoir pour but de donner à l’esprit une direction qui lui permette de porter des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui ». C’est l’ébauche de la pensée cartésienne qu’il développe dans le Discours de la méthode (1636). Il défend la recherche de la vérité, le rejet des connaissances probables mais non certaines ; sa démarche intellectuelle s’articule autour de l’intuition et de la déduction. Il préfère construire des objets plutôt que de se fier aux données brutes et expérimentales, souvent sources d’erreurs selon lui ; ensuite, il ordonne les objets de la science étudiée selon une séquence dont il explore chaque étape afin d’arriver à une conclusion sûre.
Le doute systématique, le cogito (« je pense donc je suis), le primat de la pensée, ne l’éloignent pas de Dieu, être parfait, créateur d’un chaos de particules agitées qui devient un univers structuré selon les lois de la nature. La terre et les animaux sont des machines, même si cette conception est contestée. Pour former un animal ou un homme, il y a mélange de deux semences (mâle et femelle) qui servent de levain l’une à l’autre, se réchauffent et leurs particules agitées, se pressent et permettent la mise en place de tous les organes. Fonder le mécanisme en biologie (le terme apparaîtra au XIXe siècle), c’est rejeter le finalisme d’Aristote, mais aussi ouvrir la voie future au vitalisme.
Grâce à sa méthode et conformément à cette volonté d’explorer une science universelle, Descartes aborde la géométrie, l’optique, l’anatomie et la physiologie. Il reconnaît la circulation sanguine découverte par Harvey (1628) et être circulariste n’était pas évident à son époque. Cependant, il n’a pas compris correctement les battements du cœur. Son intérêt pour le cerveau le pousse à accorder une importante délirante à la glande pinéale (l’épiphyse) qui serait le siège de l’âme et qui ferait se mouvoir le corps. En fait, il donne son avis sur tout : l’élaboration d’un sang parfait dans le cœur, sur la constitution des tissus, la nutrition et les fonctions sensorielles et nerveuses. Il va même jusqu’à étudier les passions, à les identifier, les classer, déterminer leurs influences physiologiques, ceci pour mieux les maîtriser. Même si Descartes ne pouvait comprendre la complexité du vivant, il s’est détourné des fausses sciences comme l’astrologie, l’alchimie et la médecine occulte. Il a imposé un raisonnement rigoureux dans les sciences et des vérifications par l’expérience. Ce sont des avancées importantes qui ont marqué le début de la science moderne. La philosophie cartésienne s’est imposée en Europe et Descartes a forcé ses contemporains à s’interroger et à se remettre en question. Paul Mazliak, spécialiste reconnu de physiologie cellulaire et moléculaire, se consacre désormais à l’histoire des sciences. Son livre met en lumière avec pertinence des aspects moins connus de l’œuvre de Descartes, en particulier en biologie.


Jacques POHIER, La mort opportune, Les droits des vivants sur la fin de leur vie,
Le Seuil, Points Essais, 2004, 334 pages.

L’euthanasie et le suicide assisté sont des sujets qui dérangent et font l’objet de nombreux débats auxquels participent médecins, citoyens, éthiciens, juristes, religieux ou athées et militants associatifs. Le consensus semble impossible. La mort a changé au fil des siècles : autrefois, les épidémies et les famines fauchaient des êtres jeunes et ces disparitions prématurées étaient une malédiction. Maintenant, la durée de vie s’allonge et beaucoup de personnes âgées sont marquées par la maladie, les souffrances, la sénescence et la dépendance ; leur mort est une délivrance. Comment atteindre le port, à un moment jugé « opportun » par la personne considérée ?
Même si le vieillissement est une étape aussi naturelle que les autres âges de la vie, chacun s’interroge. Un individu âgé, encore en bonne santé et en possession de ses facultés intellectuelles, peut décider de ne pas prolonger son existence par peur d’une dégradation qu’il juge indigne. Tel autre atteint d’une maladie incurable peut souhaiter abréger ses souffrances en évitant un acharnement thérapeutique. S’il a exprimé sa volonté par anticipation et ne peut plus l’exprimer, faut-il la respecter ? Comment négocier une fin de vie qui est toujours un cas particulier et une situation complexe ? Le médecin doit soigner et a-t-il le droit d’aider à mourir celui qu’il ne peut plus soulager ? Chaque situation est affaire de conscience individuelle ou collective au sein d’une équipe de soignants. Dans notre pays, les mentalités et les pratiques évoluent lentement. Progressivement, les malades ont des droits : l’accès aux soins palliatifs et la possibilité de demander l’arrêt des protocoles de soins. Mais beaucoup de médecins considèrent que l’euthanasie doit demeurer une transgression.
L’auteur est un ancien dominicain et théologien, en rupture avec sa hiérarchie, mais pas avec Dieu. Il est surtout devenu un responsable de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité) et de la Fédération mondiale des Right-to-die rights Societies. Son approche religieuse, sa franchise qui le pousse à relater son aide (avec mode d’emploi à l’appui) dans le cas de plusieurs suicides assistés sont courageuses, mais faut-il pour autant de féliciter de sa sérénité et de ses certitudes ? Aider à mourir n’est semble-t-il évident que pour les membres de l’ADMD.