Religions et histoire des religions (22)

Religions et histoire des religions

Henry Charles LEA, Histoire de l’Inquisition au Moyen Âge, Robert Laffont, « Bouquins », 2004, 1458 pages.

C’est un monument que republient aujourd’hui les éditions Robert Laffont. Paru en traduction française en trois volumes entre 1900 et 1902, traduite par Salomon Reinach, l’Histoire de l’Inquisition au Moyen Âge de l’américain H. Ch. Lea, publiée pour la première fois en en anglais en 1888, reste encore largement d’actualité aujourd’hui non seulement par les thèmes qu’elle développe – laïcité, tolérance – qui résonnent tout autant qu’au début du XIXe siècle mais par l’axe de ses recherches et ce, en dépit d’une historiographie imposante sur le sujet (plus de 7000 titres en 1992). Né en 1825 en Pennsylvanie, au sein d’une famille de libraires fortunés, H. Ch. Lea se passionne progressivement pour l’histoire médiévale. Suffisamment riche pour acquérir les ouvrages dont il a besoin, il se constitue un vaste réseau de correspondants à travers l’Europe et acquiert aussi bien les ouvrages essentiels sur la question que de très nombreuses copies de manuscrits de l’Inquisition. Même si ses références sont parfois incomplètes, empêchant le lecteur moderne de remonter à ses sources ainsi que le fait remarquer B. Bennassar qui a écrit l’introduction à ce gros volume, le travail est déjà impressionnant pour un homme seul. L’ouvrage rencontra un large écho, bénéficiant rapidement d’une traduction française (1900-1902) mais aussi italienne (1909-1910) et allemande (1905-1913). Le succès du livre en France est dû en grande partie à son traducteur S. Reinach qui trouvait là, en pleine Affaire Dreyfus et au moment où le combisme se déclarait l’ennemi de l’Église, de quoi nourrir le débat français. Cet usage était éloigné des conceptions de H. Ch. Lea lequel avait déclaré à S. Reinach en 1901 : « Je commençai mes études médiévales sans aucun préjugé hostile au catholicisme, mais j’ai découvert que l’Église était un système politique contraire aux intérêts de l’humanité. Contre l’Église du point de vue de la religion, je n’ai rien à dire ».
Conçu en trois parties, des origines de l’Inquisition aux domaines particuliers dans lesquels elle s’est développée, en passant par la description de son activité dans les différents pays où elle s’est exercée (Languedoc, France, Espagne, Italie, Allemagne, cathares slaves, Bohême), l’ouvrage s’attache à montrer comment l’Inquisition est née de l’évolution de l’Église et des forces sociales au XIIIe siècle. Depuis longtemps passionné par l’histoire de la procédure, convaincu que le développement de la jurisprudence est la base de la connaissance d’une époque, Lea montre comment l’Inquisition naît de la nécessité de faire la chasse aux hérésies qui se veulent une forme de réponse au dévoiement des princes de l’Église. C’est ainsi tout naturellement que l’on fit appel aux ordres mendiants pour tenir les tribunaux spéciaux. C’est donc là un livre fondateur non seulement pour l’intérêt qu’il a su faire naître sur la période dans l’historiographie anglo-saxonne mais pour la volonté de synthèse historique qui est à l’origine de sa démarche.


Port-Royal et le peuple d’Israël, Bibliothèque Mazarine, Chroniques de Port-Royal, n° 53, 2004, 407 pages.

Ce volume collectif, magnifiquement édité par les soins de Rita Hermon-Belot sous l’égide de la société des amis de Port-Royal et qui rassemble les actes d’un colloque tenu à Blois en 2003, aborde un sujet central et rarement étudié, le regard porté par les christianisme sur le judaïsme par le courant janséniste. À l’exception de quelques publications, notamment sous la plume d’O. Christin ou de Ch. Grell, rares sont les historiens à avoir considéré la représentation des religions à la fois d’un point de vue théologique et politique. L’objet d’étude – les pratiques développées à Port-Royal aux XVIIe et XVIIIe siècles et leurs fondements théologiques paraît particulièrement bien choisi tant l’histoire de ces Messieurs accompagna les changements liés à la conception du pouvoir et de la royauté.
Ph. Sellier trace dans un exposé introductif les trois thèmes autour desquels s’articule le volume : faible intérêt pour les juifs de la part des tenants du premier Port-Royal, celui qui va des origines à 1690, à l’exception de Pascal, modification de cette attitude à partir de la fin du XVIIe siècle à la faveur du figurisme et de l’espérance en une conversion des juifs qui éclairent en un dernier temps le plaidoyer que fera l’abbé Grégoire, proche un temps des milieux figuristes, en faveur de la régénération des Juifs. En fin de volume la remarquable synthèse opérée par D. Julia, qui insiste sur l’aspect pédagogique du rapport de Port-Royal à l’Ancien Testament, reprend l’ensemble de ces perspectives. À travers le tableau que dresse J. Lesaulnier des hébraïsants de Port-Royal, on voit comment le retour qu’opère Port-Royal à l’hébreu est d’abord une affaire d’hommes avant que de répondre à des principes de lecture critique. Qu’ils soient clercs ou laïcs, les hébraïsants de Port-Royal partagent la même volonté de placer la Bible au cœur de la vie du croyant. L’article de B. Chedozeau nous fait pénétrer au cœur de cette interprétation de la Bible, rarement critique et davantage existentielle, à l’exemple de la relation qu’entretient Saint-Cyran avec les Écritures (D. Donetzkoff) ou du maintien d’un sens littéral à côté des autres niveaux de lecture, annonçant la venue du Christ.
Des différentes figures de Port-Royal étudiées, c’est celle de Pascal qui émerge sans conteste, à laquelle sont consacrés les articles de H. Michon et P. Manent, en raison de l’usage particulier qu’il fait de la lecture de Philon et d’Israël dans son apologétique. Israël est la figure de l’Église mais aussi celle de la vérité au sens où l’Église est la vérité cachée. La vérité de l’Église ne se découvre donc qu’à la lumière de celle d’Israël. L’analyse consacrée à l’Esther de Racine (D. Blocker) renvoie à l’évocation par A. Régent des Mœurs des Israélites de l’abbé Fleury en mobilisant l’opposition entre Juifs et israélites. Esther et Mardochée réconcilient par leur piété le peuple d’Israël avec son histoire. Cette interprétation permet de rejeter les lectures qui identifient depuis Sainte-Beuve l’Israël persécuté à Port-Royal. Son Athalie qu’analyse Cl. Hervieu-Léger s’inscrit dans une lecture augustinienne de l’histoire.
En avançant dans le temps, la dernière partie de l’ouvrage s’attache à mettre en relation conceptions historiques du peuple juif, philosophie de l’histoire et jugement politique. L’article consacré par C. Maire à la croyance au « retour » des juifs nous introduit à cette nouvelle étape des relations entre doctrine janséniste et judaïsme. La lecture que fait l’abbé Fleury, visant à trouver parfois dans le peuple hébreu un exemple éthique, fait le lien entre théologie et histoire. En étudiant quelques cas de conversion ou les figures du juif dans la presse janséniste, N. Lyon-Caen et M. Cottret nous conduisent à la veille de la Révolution. Celle-ci, on le sait, émancipa les Juifs. C’est au sein de l’Église gallicane sur laquelle les jansénistes eurent une forte influence que se fit, comme le montre R. Hermon-Belot, la synthèse des représentations entre l’Israël théologique d’avant 1789 et les juifs désormais émancipés. Au terme de cet ouvrage qui, tout en traçant de larges perspectives, est d’une grande érudition, on saisit comment le thème de la régénération qu’on vit fleurir au moment de la Révolution Française est au moins autant politique que religieux.


Josef SIMON, Écriture sainte et philosophie critique, Bayard, 2004, 202 pages.

Professeur émérite à l’Université de Bonn, spécialiste de Kant, Josef Simon, dont on s’apprête à fêter le soixante-quinzième anniversaire, est encore peu connu du public français. La publication de cette traduction par Marc de Launay suit de quelques années celle parue aux Presses du Septentrion sous le titre Signe et interprétation qui exposait les thèses du philosophe sur la philosophie du langage. Il s’agit ici de présenter au lecteur français un autre pan de la pensée de J. Simon consacré aux relations entre théologie et philosophie. Les années 1980 marquent en effet dans son œuvre le passage d’une philosophie du langage à une philosophie du signe. Le signe pour J. Simon ne renvoie ni à une chose ou une signification ; il est en lui-même compréhension. À travers cette philosophie du signe, il s’agit de dépasser les interprétations du signe chez Derrida et les représentants de la déconstruction et de mettre en discussion la philosophie de la communication formulée par la seconde École de Francfort. Il s’agit également de repartir du projet kantien d’inscription de « la religion dans les limites de la simple raison » à partir d’une lecture du texte saint selon les principes d’une philosophie du signe.
C’est chez Kant que J. Simon trouve en effet l’inscription de la religion au sein de la philosophie pratique. Si, avec les Lumières, la raison se posait en critique de la théologie, puis avec Kant en critique d’elle-même, transformant ainsi le rapport entre philosophie et religion et le rapport à l’objectivité , Kant n’en posait pas moins la nécessité d’« avoir de la religion ». La religion est réintégrée sur le plan de l’éthique, comme le montre J. Simon, pour assurer un principe de conduite rationnelle, le sacré étant ce qui permet aux hommes de vivre ensemble à partir des conceptions différentes de la morale. Les articles consacrés par J. Simon à la notion d’incarnation ou de « révélation comme concept critique » conduisent plus avant la philosophie critique en articulant l’impératif énoncé par Kant selon lequel c’est un devoir pour l’homme de considérer les commandements de la raison pratique comme déjà donnés par Dieu et l’ouverture à l’éthique permise par une philosophie du signe. À travers la notion d’écriture révélée, c’est la Bible qui autorise une multiplicité de lectures qui ouvrent sur la réception d’une « raison étrangère ».