Histoire (22)

Histoire

Jean-Pierre FAYE, Langages totalitaires. Critique de la raison narrative. Critique de l’économie, Hermann, 2004, 772 pages.

C’est un livre solide, argumenté, un monument de savoir et de pensée que celui-ci. Il avait déjà paru dans une première version plus courte, une ébauche en quelque sorte, dès 1972. Le voilà enrichi et augmenté. Il n’est pas facile de s’y plonger tant est impressionnante l’érudition de l’auteur qui manie les termes germaniques avec aise. On comprend l’utilité du récent Vocabulaire européen des philosophies paru récemment au Seuil pour mieux appréhender les concepts philosophiquement souvent intraduisibles ou alors seulement par périphrase. Dès le départ, Jean-Pierre Faye introduit son sujet. Il explore les fondements philosophiques, conceptuels de l’État totalitaire, expression inventée en 1933 par Carl Schmitt, mais que l’on avait déjà rencontrée sous l’épithète italienne « totalitario » et le syntagme « Stato totalitario ». Son disciple Ernst Forstoff avait publié un livre sous ce titre dès la fin de cette même année. Jusqu’alors on n’évoquait que le völkische Staat, l’État raciste. D’emblée apparaît la difficulté de la traduction, Volk c’est bien le peuple, mais pas celui de la masse, celui de l’origine, enraciné dans la terre, l’État völkische n’a pas pour but de pratiquer un « petty racisme », mais bien de préserver, de conserver « les éléments raciaux originaires ». D’où un glissement qui s’opéra vite jusqu’au totale völkische Staat, l’État total raciste. Dangereux engendrements lexicaux, remarque Jean-Pierre Faye. Mais il nous est difficile de nous en tenir à la traduction française littérale, sans comprendre la dynamique du concept, ce qu’il recèle de volonté, de violence, de rage de restaurer l’originaire, les Urelemente.
Jean-Pierre Faye se livre à un décryptage systématique de ces notions, concepts et mots qui ont formé le substrat de la pensée totalitaire, nazie, mais aussi fasciste avec quelques brèves incursions dans le marxisme stalinien. Il le montre bien : on a assisté à une précision ravageuse et quasi algébrique avec le langage d’un délire. Quatre concepts apparaissent clés. C’est ce quadrangle qui dessine une topographie de l’idéologie dans la droite nationale allemande. Völkisch a déjà été mentionné. Jungkonservativ fait référence à ce groupe qui a commencé à se réunir dès juin 1919 en réaction contre le traité de Versailles et à d’autres groupements idéologiques par anti-bolchevisme. National revolutionär, troisième concept, parle de lui-même, bien qu’il revête des courants différents. National s’oppose à l’internationalisme bolchevique, mais avant que l’on en arrive au choc des deux totalitarismes, on a assisté à bien des tentatives de rapprochement et d’alliances. Il fit référence plus tard au discours de Hitler après le fameux putsch manqué à la brasserie de Munich le 9 novembre 1923, encore ce 9 novembre dont la date hante l’histoire allemande du siècle dernier, 9 novembre 1938 Kristallnacht, 9 novembre 1989 chute du Mur. Hitler après son coup raté se qualifie de révolutionnaire qui veut combattre la révolution… Le dernier terme est aussi profondément allemand : Bündisch, la « jeunesse liguée », la Bündische Jugend. Il a un sens de lien, de communauté. Il est le plus neutre, le moins chargé de violence. Voilà pourquoi il a pu être repris en 1949 dans la Loi fondamentale On comprend pourquoi au début des années 1930 ce terme disparaît.
Le lecteur qui aura la patience de se plonger dans la somme de Jean-Pierre Faye accomplira un long périple dans la pensée politique de la fin des années 1880 jusqu’aux années 1940. Tout commence donc avec la fondation du Juni Klub par Moeller van der Bruck, l’auteur de l’ouvrage Le Troisième Reich et Heinrich von Gleichen en juin 1919. Une période de crise s’ouvre en 1925 avec la mort du premier. Le second crée le club des seigneurs ou des Maîtres, qui joua un rôle pour mettre Hitler en selle. Tout ceci mène à la « combinaison » de 1933, c’est-à-dire à la mise en place, par le dernier chancelier de la République de Weimar von Papen, du petit caporal, celui qui se décrivait simplement comme un tambour, le Trommler de la révolution nationale allemande. Que de détails et d’analyses nous livre l’auteur, sur les hommes, leurs œuvres, les liens qui existent entre eux, les lieux de leurs réunions, de leurs éditeurs. Certes, cette somme, qui ne se laisse pas résumer, paraît parfois touffue, ou plutôt il vaut mieux bien connaître l’histoire allemande, son idéologie et la langue même pour en saisir tous les délices. Elle peut aussi se visiter par chapitres ou par thèmes comme par exemple le beau chapitre page 515 et suivantes sur l’antisémitisme : Hitler et le mot völkisch qui commence à décrire la profonde admiration qui ne s’est jamais démentie que portait le Führer à Wagner, l’un des très rares inspirateurs. Le chapitre sur le « fer à cheval » des partis est éclairant. Synthèse des chapitres précédents, il relie un à un la vingtaine de mouvements politiques ou idéologiques du KPÖ (parti communiste d’opposition) puis au KPD (parti communiste allemand) jusqu’au NSPAD, en passant par le SPD, le Zentrum, le Parti du peuple allemand (DVP) le Parti national du peuple allemand (DNVP). Le parti nazi, le NSDAP, le schéma de la page 407 l’illustre clairement, a su se situer au centre d’un cercle comportant à ces quatre points cardinaux les nationaux bolcheviques, les Jungkonservativ, les Völkisch et les Bündisch. Ce fut, hélas, bien le coup de maître de Hitler et de ses séides que d’avoir su capter, par étapes, la substance de ces différents courants idéologiques, d’en avoir su utiliser sinon cannibaliser le langage et l’idéologie. Le NSPAD, très vite, s’est saisi de l’État, puis de la société. Mais c’est l’un des mérites de Jean-Pierre Faye que d’avoir démonté le chemin idéologique emprunté par les hiérarques nazis. Eux seuls ont su imprimer avec succès un changement de matière et de forme à la pâte idéologique et sociale allemande qu’ils ont modelée à leur gré avant de connaître la Chute.


Marie-Ève THÉRENTY et Alain VAILLANT (dir.), Presse et Plumes. Journalisme et littérature au XIXe siècle, Nouveau Monde Éditions, 2004, 583 pages

Par son étude de l’Encyclopédie Robert Darnton avait fait entrer le journal dans l’histoire littéraire. Les auteurs de ce gros volume collectif l’ancrent définitivement dans l’histoire culturelle. Pour comprendre combien l’irruption des journaux est à l’origine d’une véritable apparition d’un pouvoir médiatique dès le début du XIXe siècle bouleversant le visage des belles-lettres et au-delà les modes de diffusion culturels, il faut se reporter à l’article qu’A. Vaillant consacre dans cet ouvrage collectif au « journal creuset de l’invention poétique ». Il faut donc lire l’histoire de la presse non seulement pour elle-même mais comme partie prenante de l’histoire littéraire du XIXe siècle. Le développement de la presse et l’apparition de la notion de périodicité marquent une mutation profonde de la communication littéraire, plus importante encore que celle que laissait soupçonner la lecture des monographies et travaux collectifs publiés jusqu’à présent. Bousculant la hiérarchie des discours, la presse fait du livre non plus le vecteur de la communication mais l’objet de celle-ci. On comprend alors l’ambition du volume : faire sentir à travers l’ensemble de la période étudiée – l’ensemble du XIXe siècle le mouvement de fond qui unit à la fois l’évolution de la littérature, celle du journalisme, les habitudes de lecture et, partant, les modes de débat public. On découvre un style journalistique et de multiples approches littéraires au moins autant complices que concurrents et ce, en dépit de l’attitude souvent schizophrène d’un monde littéraire dénonçant les méfaits de l’entreprise publicitaire. À preuve les dictionnaires ou, plus inattendue encore, la production poétique. Dans ce gros volume on trouve quelques articles-phares qui sont autant de points d’étape dans ce vaste parcours. A. Vaillant, on l’a dit, montre comment le journal a modifié le mode d’écriture littéraire, donnant naissance à un style poétique que caractérisent une « condensation du sens, (une) poétique du voir, (une) ironisation systématique » (p. 327). Seul Musset vit comme un antagonisme permanent ce rapport avec la presse où s’invente un nouveau style littéraire. L’article de Philippe Régnier consacré au Producteur, l’organe des saint-simoniens, et la présentation qu’il donne de la seconde partie de l’ouvrage consacrée au « Journal entre province et nation ». Nul étonnement si l’on se rappelle la parution des Fleurs du Mal en livraisons périodiques successives lorsque J.-P. Bertrand nous invite à une « lecture médiatique » du Spleen de Paris.
L’influence du journal, à la fois comme objet et comme écriture, devient tout à fait explicite au début du XXe siècle à travers les mouvements de dissidence littéraire, du futurisme aux surréalistes en passant par Dada. Il répond, en effet, parfaitement à la projection d’une utopie collective mais propose à travers sa forme de nouvelles formes d’utopies créatrices à travers l’usage de procédés nouveaux. La presse produit une réflexion permanente sur le langage.


Fondation Charles de Gaulle, De Gaulle et la Libération, Éditions Complexe, « Questions à l’Histoire », 2004, 221 pages.

Entre le printemps et l’automne 1944, comme l’écrit M. Vaïsse en introduction à ce volume, reprise d’un Colloque tenu pour le 40e anniversaire de la Libération et dont un choix de textes figure ici, « tout était possible ». Comment se décide dans ces quelques mois la voie pour une République nouvelle ? Du 18 juin 1940 à l’ordonnance du 9 août 1944 sur le « rétablissement de la légalité républicaine », il y a une continuité que montre O. Rudelle. Elle s’ancre dans la doctrine constitutionnelle élaborée par R. Cassin dès l’été 1940. La période doit être lue d’un point de vue juridique en distinguant les années 1940-1942 qui sont celles du combat pour la liberté de la France sous le drapeau de la continuité constitutionnelle et non de la rupture ou de la rébellion tandis qu’à partir de 1942 l’unité de la France se vit dans la référence aux « lois de la République ». Grâce au poids de l’histoire, la France assoit sa présence parmi les nations démocratiques victorieuses.
Reprenant l’idée selon laquelle « rien n’était écrit », en écho aux témoignages des acteurs de l’époque, M. et J.P. Cointet montrent les conséquences des ultimes tentatives de conciliation de Vichy reprenant à son tour le thème de la continuité. Pour comprendre ce qui se joue à l’été 1944 en France, il faut prendre en compte les buts de guerre des Américains, la diversité des acteurs de Vichy et les hésitations possibles du général de Gaulle. L’importance d’une histoire de la Libération écrite mois par mois est ainsi soulignée par Cl. Andrieu, dans l’un des articles-phare du volume, qui montre comment les déplacements d’opinion furent à la fois radicaux et rapidement recouverts par les affrontements idéologiques de la Guerre froide. Ceci permet de sortir d’une interprétation de la Libération comme une lutte entre gaullistes et communistes. De la même façon S. Berstein propose-t-il de revoir l’image d’Épinal qui entoure l’arrivée de De Gaulle à Paris, image par trop réductrice. C’est à Paris que se joue une fois de plus l’histoire. C’est en effet dans la façon dont il gère sa rentrée dans la capitale, le choix du ministère de la Guerre par exemple plutôt que de la préfecture, d’une certaine continuité du pouvoir plutôt que de l’insurrection populaire, que De Gaulle affirme la pérennité d’un État dont il incarne l’autorité. Ce qui nous renvoie, comme l’écrit O. Wieviorka, à la nécessité pour de Gaulle d’établir le mythe d’une nation unanimement résistante, nécessité qui le conduit à manifester un « mépris de fer » à l’égard des représentants du MLN, notamment lorsque ceux-ci voudront faire prévaloir des réformes économiques et sociales au moment de la Libération. De même, comme le montrent D. Veillon et L. Douzou, les nombreux déplacements qu’effectue de Gaulle à l’automne 1944 revêtent-ils un sens autant symbolique que politique.
Dans ce « rétablissement de la France » la République des lettres n’est pas ignorée. De Gaulle se préoccupe très tôt de mobiliser les écrivains à sa cause, les tiendra toujours en grande estime et, sitôt rentré à Paris, s’intéresse aux problèmes de l’Académie à la grande surprise de François Mauriac qu’il consulte à cet effet le 1er septembre 1944. Sans doute, comme le souligne Nicole Racine, parce que l’Académie joue à ses yeux un rôle dans l’image extérieure de la France. Ch. Morelle et M. Vaïsse concluent enfin en montrant comment l’installation de De Gaulle aux sommets de l’État fut parachevée par un intense travail mené auprès des Alliés pour que ceux-ci reconnaissent la légitimité de son action au niveau national mais aussi international.


Jean-Luc EVRARD, Ernst Jünger : Autorité et domination, Paris, Tel Aviv, Éditions de l’Éclat, 2004, 350 pages

Articulée autour des thèmes d’autorité et de domination J.-L. Evard présente ici une tentative pour lire l’œuvre de l’écrivain allemand Ernst Jünger à la lumière d’une grille politique, celle de la révolution conservatrice dont Jünger fut un des représentants les plus en vue. La « révolution conservatrice », qui se joue autour de la réception de Nietzsche et constitue l’arrière-plan de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, conduit à l’accession au pouvoir de Hitler. S’il s’agit d’un concept flou, complexe sur le plan historiographique, c’est cette capacité syncrétique qui la caractérise et la distingue radicalement des révolutions du XIXe siècle. Là où la coupure était nette au XIXe siècle entre révolution et contre-révolution, les frontières sont beaucoup plus brouillées un siècle plus tard à travers ce jeu de miroirs que J.-L. Evard appelle une « surenchère mimétique », qui oppose la contre-révolution au marxisme, parallèles contre l’esprit bourgeois, sur le modèle de Hitler « révolutionnaire contre la révolution ».
Le syncrétisme est donc le maître mot sous lequel placer l’évolution de la révolution conservatrice, mais aussi l’œuvre de Jünger. Chez Jünger en effet, la révolution prit en effet plusieurs visages, réflexion sur la guerre et la révolution à travers les échanges qu’il entretint avec l’un de ses théoriciens, Moeller van den Bruck, réexamen de l’œuvre de Sorel ou discussion avec Heidegger autour de la nature du nihilisme à partir des années 1950. Le tournant dans l’œuvre de Jünger se situe entre les années 1932 où il écrit le Travailleur (analysé dans le chapitre III) et 1939, année de parution de Sur les Falaises de marbre. Entre-temps Jünger a défini sa position par rapport au nihilisme et s’est éloigné du mouvement nazi. Il a conclu la révolution conservatrice et découvert le problème du mal radical qui dépasse celui du nihilisme.
Le chapitre IV consacré à sa théorie du langage forme le nœud de l’ouvrage, celui autour duquel la révolution que Jünger appelait de ses vœux dans les années 1930 trouve sa cohérence métaphysique, alors même que l’abandon de cette théorie du langage à partir des années 1950 signale l’évolution de Jünger devant l’histoire. Il reconstitue l’unité d’une œuvre. Philosophie politique et métaphysique sont pensées à travers le langage qui fait valoir dans les figures de la nature ce qu’elle a d’« élémentaire » et célèbre l’âme du monde sur le modèle de l’« Eros cosmogonique » de L. Klages. La langue permet de repérer les traces de fusion avec la nature avant que n’intervienne la séparation entre la vie et l’esprit, nostalgie d’un âge évanoui. Car c’est en elle que réside la possibilité de révélation du sens que Jünger oppose aux téléologies de l’histoire. C’est elle qui livre la formule la plus cohérente qui ait été donnée à l’époque de cette révolution. À partir des années 1950, Jünger tourne le dos à cette théorie en fixant à l’art la mission de créer des symboles et revient vers un versant que J.-L. Evard qualifie de « plus kantien » de l’inscription de l’homme dans le monde. La relation à l’antisémitisme constitue aux dires de l’auteur une autre manière de test pour aborder l’œuvre de Jünger dont on sait qu’officier de la Wehrmacht il assista à la rafle du Vel’ d’Hiv’ et juger de la validité de l’approche politique. Là encore, les positions de Jünger sont loin d’être univoques et recoupent partiellement le courant dans lequel il s’inscrit. Il est de la même façon difficile d’y lire une évolution chronologique. La position de Jünger est à la fois prototypique et problématique dans la mesure où, selon J.-L. Evard, il appartint à la fraction non antisémite de la révolution conservatrice en dépit de ses amitiés et de quelques prises de position isolées. Le thème juif revient comme une obsession dans son œuvre, au point qu’une fois la défaite en vue il identifie l’Allemagne à la victime juive dans la position du bouc émissaire.
L’ouvrage se conclut sur une étude du discours proprement conservateur de Jünger et notamment de la place qu’il convient d’accorder à l’expérience de la guerre et au rôle que celle-ci joue comme élément de rupture et de confirmation des rapports entre l’homme et le monde. Le pari fait au départ de tracer un chemin dans une pensée souvent paradoxale semble donc réussi, même si l’on peut regretter qu’un style parfois un peu précieux ne vienne parfois ajouter à l’hermétisme d’une œuvre déjà complexe.