Philosophie politique (22)

Philosophie politique

Monique CANTO-SPERBER (dir.), Éthiques d’aujourd’hui, Éditions Rue d’Ulm, PUF, 2004, 215 pages.

La réflexion morale revêt aujourd’hui une actualité multiforme. Qu’il s‘agisse des progrès scientifiques, des dangers que court notre environnement ou des lectures du monde que nous fournissent les théories explicatives encore en vigueur, les question éthiques sont au centre des remises en question contemporaines. Ce sont quelques-unes de celles-ci que se propose d’exposer ce volume collectif qui réunit, sous la direction de la philosophe M. Canto-Sperber, quelques-uns des meilleurs spécialistes de leur domaine. Divisé en quatre parties, consacrées respectivement à l’économie, aux avancées génétiques, aux problématiques du marché et aux relations internationales, et par-delà la diversité des problèmes posés l’idée qui se développe filigrane est celle du caractère empirique de l’éthique et de la complexité qu’il y a à prendre sur ces questions une position générale. Les différentes interventions reprennent la thèse d’une place croissante de l’éthique en arrière-plan des évolutions actuelles et la nécessité impérieuse qu’il y a désormais à ne plus l’ignorer. D. Cohen et O. Favereau montrent comment l’économie ne peut désormais se tenir en dehors des réflexions éthiques. Même si celle-ci avait choisi de se placer dans une situation de neutralité, elle doit désormais intégrer la dimension sociale de l’homo œconomicus en pensant celui-ci dans un cercle de coopération ou d’échange. À cet égard, les biens intellectuels ne sont pas régis par les mêmes lois que les biens produits. De même, la vente des médicaments dans les pays en voie de développement ne peut-elle répondre à de simples critères économiques faisant fi de tout autre considération. On sera aisément convaincu de la démarche qui permet ici à la fois aux spécialistes d’une discipline de se confronter avec sa pratique et d’échanger des points de vue entres scientifiques et philosophes. Placés ainsi en regard, l’exposé de Michel Morange qui nous éclaire sur l’usage scientifique des cellules souches et celui d’A. Fagot-Largeau montrant comment se déplacent à partir des nouvelles thérapeutiques les frontières de la dignité humaine éclairent les différences approches d’une même question, par exemple l’utilisation d’embryons humains. La médecine réparatrice est un enjeu majeur pour la société de demain. Mais cela ne va pas sans présenter des risques éthiques importants, notamment celui de voir des groupes de pression ou des intérêts économiques orienter une politique à leur seul profit. C’est cette réflexion sur les risques du clonage humain que pousse plus avant R. Frydman lorsqu’il détaille les motifs que nous avons de nous y opposer et l’importance des questions éthiques en matière de clonage thérapeutique ou lorsqu’il s’agit de la culture des cellules souches. C’est de ces hésitations dont témoigne également le président du Comité national d’éthique, Didier Sicard. L’un des domaines les plus novateurs en la matière dont traite l’ouvrage est celui des biobanques, et des questions de brevetabilité du vivant. Celle-ci apparaît indispensable en tant que moteur de la recherche. Mais elle soulève un certain nombre de questions qui freinent, comme le montre H. Gaumont-Prat, l’intervention du législateur.
Les relations internationales sont également un des domaines où cette irruption des considérations éthiques dans le domaine politique se pose de la manière la plus aiguë. À l’imprécision et au flou qui entourent les règles de droit en matière éthique s’ajoutent les tensions nées de l’affirmation d’un principe de souveraineté, lui-même fragilisé. L’un des problèmes les plus cruciaux en la matière concerne l’inégalité des acteurs engagés sur la scène internationale et leurs intérêts divergents. Dès lors les principes de démocratie et de justice ne peuvent s’appliquer tel quels à la vie internationale (H. Ascensio, C. Audard, L. Tubiana, F. Lérin). La dernière partie de l’ouvrage envisage les problèmes éthiques qui se poseront à nous dans l’avenir que ce soit dans le domaine de la science comme le montre J.-P. Dupuy en explorant le langage des scientifiques sur les nanotechnologies ou dans celui de la place de l’individu dans la famille et les liens de parenté ainsi que nous l’explique I. Théry. Ils permettent surtout de mettre en regard des projections de la science la question de la responsabilité de ceux qui la pratiquent. Ainsi l’éthique s’entend-elle sous le terme de responsabilité. Il y avait un pari à convier chercheurs et spécialistes à échanger sur des questions aussi pointues. On peut estimer que celui-ci est largement réussi dans la mesure où ceux-ci se sont pliés aux exigences de compréhension d’un public non averti qui trouvera ici un début de réponse aux questions qu’il se pose à l’écoute du monde qui l’entoure.


Jocelyn BENOIST et Fabio MERLINI (dir.), Une histoire de l’avenir. Messianité et Révolution, Vrin, 2004, 252 pages.

Ce volume consacré à une Histoire de l’avenir prend la suite de travaux précédents (Après la fin de l’histoire, Vrin, 1998 et Recherches sur le problème de l’espace dans la pensée contemporaine, Vrin, 2001) dans lesquels J. Benoist et F. Merlini avaient entamé une réflexion sur le rôle de la temporalité dans l’histoire, les rapports qu’entretiennent discours historique et discours géographique, ce dernier étant conçu comme substitut à une universalité que ne pouvait plus assurer l’histoire, et la conscience que nous en avons. Il s’agissait alors, comme le rappellent les auteurs en introduction à ce troisième volume collectif, de déconstruire un certain concept de l’histoire, d’en finir avec une histoire métaphysique qui dédaignerait l’instant présent, en abolirait la dimension conflictuelle, par anticipation d’un avenir de plus en plus modeste à mesure que s’effondrent les expériences historiques de révolution, sans pour autant congédier la force explicative de l’histoire, ni sa structure de pensée. Messianisme et révolution se sont imposés comme deux figures possibles dès lors qu’il s’agissait de s’écarter du cadre normatif fixé par la modernité comme des perspectives ouvertes par les analyses de la fin de l’histoire et d’en explorer d’autres formes à travers les philosophies de l’ouverture de l’histoire. Les philosophes réunis ici ont interprété l’injonction faite par Levinas d’un « exode de l’histoire » non dans le sens d’un repli, mais d’un changement, de la nécessité d’embrasser un mouvement dynamique. C’est dans le devenir que l’histoire trouve aujourd’hui son sens.
Une première partie est consacrée au messianisme dont Gérard Bensussan éclaire le sens en montrant comment celui-ci, désormais défini comme messianique, met en mouvement la philosophie. Distinct d’un messianisme religieux, le messianique désigne l’expérience temporelle de l’attente et de l’événement et les virtualités sur lesquelles celle-ci nous ouvre. Il fait signe vers un temps discontinu que mettent en œuvre les notions de « pli, écart, reste », focalisés dans l’instant. C’est de F. Rosenzweig que G. Bensussan s’inspire pour articuler dans cette pensée de l’instant l’attente et l’urgence à agir. Empruntant plus avant les pas de J. Derrida, il montre comment le messianique se définit indépendamment de tout messianisme, d’où sa résistance à se laisser penser par des philosophies de l’histoire. La négativité qu’il implique ne se laisse en effet inclure dans aucune philosophie de la présence. Il ne se réfère pas davantage à une révélation déterminée. Fondée sur l’extériorisation qu’implique toute Révélation, la philosophie de Rosenzweig et celles qui s’en inspirent construisent donc un modèle concurrent de celui de la philosophie hégélienne de l’histoire. Ces mêmes philosophies permettent également de distinguer les philosophies politiques des « pensées désinstituant le politique » (p. 25). G. Bensussan voit en effet dans la pensée messianique une pensée éminemment politique par l’exigence qu’elle porte sur la justice qu’elle porte à une hauteur métaphysique.
En écho les articles de J. Benoist (« Créer l’avenir, ou la révolution sans utopie ») et F. Merlini (« Le temps qui nous est donné. L’Histoire à l’épreuve de la révolution ») reprennent l’intention de l’ouvrage à travers le rôle encore dévolu à la notion de Révolution notamment dans la force qu’elle donne au présent en refusant l’eschatologie du présent prolongé dans un avenir idéalisé que définit selon J. Benoist le libéralisme triomphant des années 1990. Y a-t-il un avenir pour une pensée de la révolution, débarrassée de certaines naïvetés politiques, une révolution délestée de ses oripeaux idéologiques ? C’est suivant certaines des intuitions soréliennes, notamment dans le lien existant entre pessimisme et espérance et celle du rapport à l’avenir défini non par le raisonnement mais par une construction de la volonté : le mythe, que J. Benoist trouve la réponse à l’idée d’une eschatologie religieuse. Il peut en s’appuyant sur celle-ci repenser un socialisme, qui conserverait ses éléments religieux et tenter de définir un « présent d’action » (p. 219). Il s’en dégage une autre forme de temporalité, dramatique, poétique, débarrassée de toute eschatologie, à partir de la fécondité conflictuelle du présent. F. Merlini poursuit la réflexion sur les conceptions modernes de la Révolution. La déshérence dans laquelle est tombé le projet révolutionnaire signale en arrière-plan une véritable déstructuration du temps de la modernité. Nous vivons, selon lui, un temps de « pointillisme topologique » dans lequel le présent écrase à la fois le passé et le futur (p. 233). Les innovations techniques qui caractérisent notre époque ne sont en effet porteuses d’aucun projet social nouveau. Si la Révolution ne fait plus partie de notre paysage temporel, c’est que nous n’en « avons plus le temps ». Autour de ces trois articles qui structurent les nouvelles problématiques, on lira celui que M. Crépon consacre à « la mission des peuples » chez Rosenzweig, celui de M. Vanni sur E. Levinas, ceux de J.O. Bégot et F. Crebs sur Walter Benjamin. Quant au thème de la Révolution, il est illustré par les recherches de F. Gregorio sur Aristote ou les réflexions que H. Poltier et R. de Calan consacrent aux travaux de M. Gauchet ou de F. Furet réfléchissant aux figures que prend aujourd’hui une pensée de l’histoire.


Michael WALZER, Morale maximale, morale minimale, Bayard, 2004, 155 pages

Imaginons la situation de manifestants tchèques défilant à Prague pour s’opposer au pouvoir communiste ou des étudiants chinois insurgés contre le régime en place et manifestant Place Tien An Men. Dans ces deux situations nous leur apporterons évidemment, spontanément et sans discussion, notre soutien. Mais sur quoi repose cette solidarité, s’interroge le philosophe Michael Walzer ? Sûrement pas sur notre croyance dans la possibilité de voir la situation insurrectionnelle déboucher sur une instauration immédiate de la démocratie dans l’un ou l’autre de ces pays. Un examen plus détaillé mettrait même sans doute rapidement en évidence les contradictions existant entre les aspirations démocratiques et les formes revêtues par les démocraties occidentales. Ce soutien que nous leur apportons repose donc sur un socle d’accord minimal autour de certaines valeurs qui, si elles avaient été plus détaillées auraient au contraire mis au jour les divergences d’intérêt, voire d’opinion. Ici s’arrête la limite de l’action possible. N’étant pas des hommes réels au sens où ils me sont inconnus, je me dois en tant qu’observateur de défendre les droits minimaux de ces peuples tout en arguant du fait qu’il est légitime que ceux-ci définissent pour eux-mêmes le contenu du régime démocratique sous lequel ils souhaitent vivre. Le minimalisme moral fait ainsi place dans le domaine international à l’expression des différentes communautés dont on constate aujourd’hui un peu partout dans le monde la résurgence.
Professeur en sciences sociales à l’Institut des Hautes Études de Princeton et co-éditeur de la revue Dissent, M. Walzer pose, dans le prolongement de ses réflexions antérieures, la question de ce qui aujourd’hui peut être défini comme « juste » sur le plan des valeurs ou de l’action internationale. Contre la morale universelle, construite sur la base de grands principes reconnus par tous, M. Walzer définit ici une « morale minimale » qui renvoie au contexte dans lequel elle est énoncée ainsi qu’à la communauté qui l’affirme. Morale dont on peut cependant retrouver les principes énoncés différemment et à des époques différentes. Sur le plan international, on voit émerger des procédures de transaction reconnaissant l’indépendance de nouveaux États selon le principe qui permet d’imaginer, selon le mot de V. Woolf, à « chacun sa chambre à soi ». Il faut alors mettre en place un consensus international permettant de ratifier toute une série de choix. Ce qui est la base, selon M. Walzer, ce sont les appartenances directes, intimes, « l’esprit de clocher » qu’il faut alors être capable d’intégrer dans des structures plus vastes, sachant que plus une société est différenciée, plus elle autorise aux individus de se reconnaître dans une multitude d’identités (juif, oriental, américain, occidental), plus elle se présente en fait comme apaisée. Il faut donc réfléchir aux structures politiques qui autorisent cette démultiplication et qui ne sauraient être ni identiques, ni unitaires. On comprend que, publié en 1994, cet ouvrage prenne aujourd’hui toute son actualité dans le débat international.


Malou JULIN, Thomas Paine Un intellectuel d’une Révolution à l’autre (1737-1809),
Éditions Complexe, 2004, 190 pages.

Quel étrange destin que fit celui de Thomas Paine révolutionnaire dans trois pays ! Sujet britannique, fraîchement débarqué en Amérique, il comprend d’emblée les enjeux des querelles avec sa mère patrie. Il se taille une place de choix avec son livre Common Sense : 120 000 exemplaires sont vendus les trois premiers mois. Il a cherché à transformer le combat contre le gouvernement britannique en croisade pour la réforme du droit des gens. Common Sense a eu un impact extraordinaire sur les événements par son ampleur et sa rhétorique simple, à la portée de l’homme de la rue. Plus tard, à l’aube de la Révolution française, il publie Rights of Man, plaidant pour la reconnaissance des droits de l’homme à travers la mise en place d’un gouvernement d’un type entièrement nouveau. Curieux personnage, il le fut ! Toujours dans les allées du pouvoir, il n’y participa jamais directement. Constitutionnaliste reconnu à l’Assemblée nationale, il ne siège pas à la Convention fédérale des États-Unis. Ennemi déclaré des royautés héréditaires, il tente de sauver la tête de Louis XVI. Défenseur du droit de vote, il est interdit d’accès aux urnes par les autorités américaines. Déiste, il est stigmatisé comme athée dans un pays pourtant fondé par des victimes de l’intolérance religieuse dans leur patrie d’origine. Son Age of Reason, tentative de modernisation des pratiques religieuses et plaidoyer éloquent en faveur de la tolérance, est beaucoup plus mal reçu. Rentré en Amérique en 1802 après quinze ans d’absence, il trouve une autre société. Il meurt à New York à 72 ans en 1809 et il est enterré à la sauvette par ses rares amis. Sa sépulture ne sera pas respectée.
Anglais pour les uns – on lui réserve la peine de mort , Français pour d’autres il est emprisonné à la Bastille , Américain que les États-Unis ne défendirent que du bout des lèvres, il a navigué à travers les antinationalismes comme à travers les cimes et les océans. À cet autodidacte absolu, cet agitateur professionnel et ce radical fidèle jusqu’au bout à ses principes et à ses convictions, il aura manqué le bon sens qui lui auraient permis de gérer convenablement ses affaires personnelles. Une figure largement oubliée qui est restituée par Malou Julin membre du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP) de Genève.