Samuel P. Huntington et nous

Samuel P. Huntington et nous

Claude Fouquet

À propos de Samuel P. Huntington, Who Are We ? The Challenges to America’s National Identity, Simon & Schuster, 2004, 448 pages (trad. fr. Qui sommes-nous ?, Odile Jacob, 2005).

Le « Choc des civilisations »

Il y a plus de onze ans, dans son numéro de l’été 1993, la revue américaine Foreign Affairs publiait un article d’un professeur à Harvard intitulé : « Le Choc des civilisations ». Selon la direction de la revue, jamais depuis les années quarante, un article n’avait suscité autant de discussions et de polémiques. Quatre ans plus tard, fort de son succès, l’auteur de l’article, Samuel P. Huntington, publiait un livre intitulé : The Clash of Civilizations and the Remaking of the World Order, plusieurs fois réédité depuis et qui a beaucoup fait parler, parfois à tort et à travers.
Dans leur ensemble, les idées de Huntington n’ont pas été bien reçues en France. L’idée d’un possible choc entre l’Occident et le monde islamique n’est pourtant pas nouvelle. Déjà en 1990, un éminent spécialiste de l’islam, Bernard Lewis, professeur d’histoire à Princeton, affirmait dans un essai que la colère des musulmans contre le monde occidental n’était « rien moins qu’un choc de civilisations – la réaction peut-être irrationnelle mais sûrement historique d’un ancien rival contre notre héritage judéo-chrétien, notre actuelle laïcité et l’expansion mondiale des deux ». La réédition récente dans un seul volume de la plupart de ses grandes oeuvres, qui apportent une vision décomplexée et critique de l’Islam, permet d’ailleurs de mettre en perspective certaines des intuitions de Huntington dans l’histoire longue du monde islamique.
Prenant acte de la fin de la Guerre froide, Huntington proposait une nouvelle interprétation de la politique internationale, un nouveau paradigme pour les chercheurs, les historiens et aussi les politiques. Il ne s’agit pas de savoir, expliquait-il, si ce paradigme « rend compte de tout ce qui arrive dans la politique internationale. À l’évidence ce n’est pas le cas. L’important est de savoir s’il fournit plus qu’un autre paradigme une lunette d’approche plus signifiante et utile pour observer les événements internationaux ». Ainsi que cela arrive chez les universitaires américains plus que chez ceux de l’Hexagone, les analyses factuelles, les interprétations et les considérations pratiques, sinon opérationnelles, s’interpénètrent.
Pour Huntington, les conflits de l’après-Guerre froide ne peuvent plus être interprétés principalement en termes d’opposition idéologique, puisque l’idéologique communiste est morte. Les sources de conflits planétaires n’en ont pas disparu pour autant et nous ne sommes pas encore arrivés à la fin de l’histoire annoncée jadis par Hegel, thème sur lequel un autre excellent professeur américain, Francis Fukuyama, a jeté un éclairage nouveau, malheureusement trop souvent interprété à contresens . Commentaire a donné un large écho en France à ces questions, en publiant dans son numéro de l’été 1994 la traduction de l’article de Huntington sous le titre « Le Choc des civilisations ? », en le faisant suivre d’un large débat contradictoire, qui a montré que les oppositions, parfois sans nuance, étaient plus fortes que les approbations. Il faudrait d’ailleurs distinguer ce qui relève des thèses elles-mêmes de l’auteur d’un certain « art d’écrire », typiquement américain, et qui soulève souvent une grande intolérance chez les universitaires français. L’ouvrage de Huntington a été traduit en français trois ans après .
Le 11 septembre 2001 est venu donner une nouvelle urgence à la problématique de la guerre des civilisations ; mais est-ce bien une guerre de ce type qui a commencé dans les ruines et le sang des tours jumelles de Manhattan, ou est-ce tout simplement un nouvel avatar des guerres de religions ou d’idéologies ? Raymond Aron avait naguère formulé l’hypothèse que l’histoire n’avance pas seulement en ligne droite ; elle évolue aussi en boucle parfois. C’est ce qu’il avait supposé dans Paix et Guerre entre les Nations , lorsqu’il avait comparé la Sainte Alliance de 1815, qui avait mis fin aux guerres idéologiques de la Révolution et de l’Empire, avec les Traités de Westphalie de 1648 qui avaient pacifié, sinon entièrement terminé, les conflits largement religieux de la guerre de Trente Ans, conflits qu’on avait longtemps crus inexpiables. On peut se demander de la même manière si la chute du Mur de Berlin n’a pas mis un point final à un conflit idéologique planétaire commencé en 1914 et 1917. Lassé des terribles affrontements du XXe siècle, le monde ne cherche-t-il pas maintenant tout naturellement à renouer avec les certitudes d’un XIXe siècle moins belliqueux, plus attaché à l’équilibre entre les nations et au multilatéralisme succédant à l’affrontement idéologique bipolaire ?
Contrairement à certaines critiques mal informées, Huntington n’a jamais prétendu prédire une nouvelle époque qui se caractériserait par des guerres entre civilisations. Il s’est borné à mettre en garde contre des « chocs de civilisations qui seraient la plus grande menace contre la paix du monde, » et à constater qu’« un ordre mondial fondé sur les civilisations est la meilleure garantie contre la guerre ». Autrement dit, son objectif n’est nullement de préparer la destruction d’une civilisation par une autre. Si l’on se doute de la civilisation qui recueille sa préférence, il ne pense pas possible et souhaitable d’universaliser un tel choix.

Huntington et l’identité américaine

Si l’on en croit divers sondages, les Américains sont incontestablement plus religieux que les Européens, plus même que les Irlandais et les Polonais. 92% des Américains disent croire en Dieu et 88% se déclarent chrétiens. Pour eux la laïcité, qu’ils appellent « sécularisme », n’a pas le sens anti-religieux qu’on lui donne souvent en France. Historiquement, outre-Atlantique la séparation de l’Église et de l’État n’avait pas pour but de se libérer de l’emprise de la religion, mais au contraire de soustraire la religion du contrôle de l’État. En limitant le rôle de l’État, les Pères Fondateurs voulaient aussi protéger et renforcer le libre exercice de la religion. Dans un article du Wall Street Journal du 17 juin 2004, Huntington affirmait : « La proportion de chrétiens en Amérique est du même ordre ou même dépasse la proportion de juifs en Israël, de musulmans en Egypte, d’hindous en Inde et d’orthodoxes en Russie. […] Au début du XXIe siècle, les Américains ne sont pas moins engagés – et il est même tout à fait possible qu’ils soient plus engagés – dans leurs croyances religieuses et leur identité chrétienne qu’à tout autre moment de leur histoire ».
Intitulé Qui sommes-nous ?, son dernier livre, sorti à l’été 2004, a été l’objet d’attaques virulentes. Il est notamment accusé de déformer les faits et même de donner des armes au racisme. Huntington dit en effet – ce qui n’est pourtant guère original – que la culture des États-Unis est, depuis les origines du pays, profondément imprégnée de christianisme, principalement dans sa version protestante. C’est de là que viennent, estime-t-il, les qualités généralement reconnues aux Américains : ne compter que sur soi-même (self-reliance), pratiquer la tolérance religieuse, se méfier de l’État, croire à la liberté individuelle en pratiquant l’Habeas Corpus – c’est ainsi qu’aux États-Unis il aurait fallu la décision d’un jury populaire (Grand Jury) avant de pouvoir envoyer pour trois ans en prison préventive des suspects de pédophilie, comme cela s’est passé en France à Saint-Omer, sur la simple décision d’un juge unique. Bref, dans la ligné de Tocqueville, il considère que la religion chrétienne est intrinsèquement nouée à l’esprit démocratique des Américains.
Huntington imagine que, si l’Amérique avait été peuplée de Français catholiques, le pays ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui. Il y a là, implicitement, la vieille critique, à tort attribuée à Max Weber, selon laquelle les catholiques seraient moins faits pour la liberté que les protestants. C’est oublier les diatribes liberticides de Luther et la meurtrière dictature de Calvin à Genève ; c’est passer sous silence aussi l’obscurantisme (cf. le refus de la théorie de l’évolution) de certaines sectes protestantes et leur caractère liberticide et parfois raciste. René Rémond s’est inscrit en faux contre ce tenace préjugé en montrant qu’en Italie, en France ou en Belgique, l’éthique comme l’ardeur au travail et au gain des capitalistes catholiques n’avaient rien à envier à celles de leurs homologues protestants. En définitive, les pays de tradition catholiques ne sont pas moins libéraux et prompts à cultiver les valeurs de la démocratie que les nations protestantes. Il reste que le catholicisme a pu, dans certains cas, retarder l’avènement de la démocratie et donner des armes à ses adversaires. Il est vrai aussi que les traditions religieuses américaines sont inséparables de ce que les États-Unis sont devenus.
Mais venons-en à la thèse centrale. Huntington explique que les actuels immigrants venus du Sud, principalement du Mexique, sont en train de changer le tissu même de la nation. Il montre comment, jusqu’à récemment, les immigrants venus d’Europe et d’Afrique adoptaient rapidement la langue anglaise et décourageaient leurs enfants de parler la langue d’origine. Or, il observe qu’aujourd’hui on parle encore espagnol à la troisième génération. La densité du peuplement hispanique dans les États du Sud permet en effet de travailler et de mener sa vie sans jamais avoir besoin de l’anglais. Huntington craint donc qu’une nation bilingue ne devienne une nation divisée. On pourrait évidemment lui objecter l’exemple de la Suisse. Ce à quoi il serait en droit de répondre que la Suisse est l’exception qui confirme la règle et que, quand même, elle n’a pas le même passé ni la même « mission » que l’Amérique. Le débat reste en tout cas ouvert. Le fait qu’il pose la question de l’identité culturelle de son pays va certes à l’encontre du consensus politiquement correct, mais ne fait pas de lui pour autant un raciste ou un bigot. Au demeurant, que les États-Unis changent et qu’ils larguent de plus en plus les amarres d’avec la « vieille Europe », est un phénomène largement connu et commenté. Il existe manifestement un changement du centre de gravité des populations américaines et, notoirement, de ses élites dirigeantes.

Huntington et nous

Et nous ? Ce débat ne nous concerne-t-il pas aussi au même titre que les Américains ? Après tout, il y a plus de différences culturelles entre chrétiens et musulmans qu’entre catholiques et protestants. Interrogé sur l’opportunité de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Huntington a répondu dans Le Point du 22 avril 2004 : « Beaucoup pensent à juste titre en Europe que l’Union politique ne résistera pas à l’entrée de 70 millions de musulmans. La plupart des leaders européens, en privé, sont contre l’entrée de la Turquie en Europe. Valéry Giscard d’Estaing s’est prononcé contre. Je crois qu’il serait souhaitable que la Turquie fasse le choix d’appartenir au bloc islamique, qu’elle accepte de renouer pleinement avec son héritage musulman, que le régime laïque mis en place par Atatürk a voulu éradiquer sans y parvenir. La Turquie est un pays musulman solide, bien administré, avec une armée efficace et une démocratie qui fonctionne plutôt bien. Elle serait le candidat idéal pour donner au monde musulman un leader ». La thèse est certes discutable et discutée. Les propos de Huntington s’inscrivent d’ailleurs dans la lignée de son livre précédent, qui faisait fond sur des barrières étanches entre les aires de civilisations. D’autres objecteront qu’au contraire il faut tout faire pour que le Turquie sorte de l’orbite du monde musulman. En tout cas, le pire serait de ne pas discuter clairement des arguments qui militent pour un choix ou pour un autre.
Comme on le voit, Huntington n’est pas favorable à une conception de la laïcité pouvant conduire un pays à renier ses racines historiques, comme l’ont fait les pays européens, notamment la France, en refusant de faire figurer dans la constitution européenne une formule souhaitée par Jean-Paul II et Valéry Giscard d’Estaing, et qui ne serait pourtant que l’admission d’une évidence historique : l’identité de notre continent est sortie du judéo-christianisme. Il est vrai aussi qu’il faut être capable de faire sortir l’héritage religieux de la religion elle-même : reconnaître l’influence n’est pas légitimer la religion en tant que croyance et que foi. De nombreux intellectuels – parmi beaucoup d’autres, citons pour la France Jean Delumeau et Jean Boissonat – estiment, comme Huntington, que la modernité politique et économique, c’est-à-dire la démocratie et la libre entreprise, sont apparues pour la première fois dans l’Occident latin, catholique, protestant et juif, et nulle part ailleurs. C’est pourquoi, dans son livre sur Le Choc des Civilisations, Huntington avait pris la peine de bien distinguer une zone de civilisation chrétienne orthodoxe, distincte de la civilisation latine. Il avait été amèrement et sans doute injustement critiqué pour cela, notamment en Russie. Il n’est pourtant pas interdit de se demander pourquoi la liberté, la démocratie représentative et la libre entreprise ont, encore aujourd’hui, tant de mal à s’implanter en dehors de leur zone d’origine, l’Occident latin malgré l’existence d’institutions démocratiques en Asie, l’organisation sociale n’y est pas démocratique comme elle l’est dans la plupart des pays occidentaux.

On peut ne pas être d’accord avec la carte des civilisations dessinée par Huntington. On peut en discuter les contours, comme les traits, religieux, idéologiques et politiques qu’il estime spécifiques à chacune d’elles ; mais à aucun moment ses analyses ne débouchent sur les conclusions simplistes que lui prêtent des critiques qui ne l’ont pas lu ou ne l’ont pas compris. Précisément pour éviter les simplifications et la reprise des questions par les courants extrémistes, il est primordial de poser directement les problèmes de demain, sans fausse pudeur, sans acrimonie et sans hypocrisie.