Politique et société : à la recherche des chinoises disparues

Politique et société : à la recherche des chinoises disparues

Michèle Febvre

À propos d’Isabelle Attané, Une Chine sans femmes ? Perrin, 2005, 392 pages.

« Unissez-vous, participez à la production et aux activités politiques et améliorez la situation économique et politique de la femme. »
Citations du président Mao Ze Dong (Petit livre rouge)

La Chine en quelques chiffres : elle est grande comme 18 fois la France, peuplée de 1,3 milliard d’individus et sa croissance atteint 10 % par an. Cette Chine, qui abandonne progressivement ses valeurs traditionnelles, sort brutalement du collectivisme après avoir connu des secousses brutales, des revirements politiques traumatisants, des erreurs destructrices, est maintenant engagée dans une économie de marché accélérée. Des fortunes colossales se constituent, mais cette nouvelle richesse se déverse sur certains et en abandonne une majorité. Telle est l’interrogation de la sinologue et démographe Isabelle Attané. Elle observe cette société en pleine mutation et le bilan remarquablement complet qu’elle nous livre dans cet ouvrage est implacable.
Sa première préoccupation concerne les femmes dont Mao disait qu’elles soutiennent « la moitié du ciel ». Le très féministe timonier s’est beaucoup soucié de l’éducation des femmes ; il voulait élever leur conscience politique, les valoriser et les émanciper de la domination masculine. Tous ceux qui ont connu la Chine de la décennie 1970-1980 ont rencontré durant leurs visites, certes très encadrées, des femmes motivées, ancrées dans leur volonté d’échapper à la pesante tradition et conscientes de leur rôle moteur dans la rénovation de leur pays. Leur présence dans les communes populaires, les usines, les hôpitaux, les écoles, les universités, était le signe de leurs conquêtes de leur détermination et de leur dignité retrouvée. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le premier constat d’Isabelle Attané est celui de la démographe : la règle générale de la proportion hommes/femmes est partout en faveur d’une majorité féminine, soit 100 femmes pour 96 ou 97 hommes. En Chine, il y a plus de 106 hommes pour 100 femmes. Cela signifie que le pays devrait avoir quelque 60 millions de femmes en plus. Bien sûr le régime prescrit le contrôle des naissances depuis longtemps et, en 1979, il a imposé « la politique de l’enfant unique ». Mais cette limitation obligatoire n’explique pas tout. En effet, les parents, contraints d’avoir un seul enfant, veulent un garçon plutôt qu’une fille. Et tous les moyens sont bons, surtout à la campagne où les filles sont dévalorisées : leur éducation coûte de l’argent et l’investissement est à fonds perdus puisque les filles par leur mariage partent dans leur belle-famille. Autrement dit, « Élever une fille, c’est cultiver le champ d’un autre ». En revanche, avoir un fils représente une force de travail disponible, une assurance pour la vieillesse et la continuation du culte des ancêtres.
Ce qui arrive aux filles est impitoyable. Malgré une interdiction stricte, les échographies illégales permettent à la mère de choisir le sexe de son enfant et de pratiquer un avortement sélectif. Dans des villages reculés, l’infanticide des petites filles se pratique encore. Une autre méthode consiste à laisser l’enfant sans soins, d’où une mortalité infantile anormalement élevée. Parmi les méthodes plus douces, les filles ne sont pas toujours déclarées (avec la complicité des cadres locaux), quittes à réapparaître lors du recensement suivant. Dernière solution, l’abandon des fillettes dans des orphelinats mouroirs ou l’adoption par des étrangers : la Chine exporte non seulement ses produits manufacturés, mais aussi ses petites filles !
La conséquence est que 205 millions d’hommes sont célibataires et à la recherche d’une épouse, n’importe laquelle, même achetée. En extrapolant la situation, le déficit des femmes et le vieillissement de la population (les plus de 60 ans seront 20 % en 2025) peuvent conduire à un auto-génocide si cette préférence pour les garçons perdure.
Les femmes, devenues plus rares, deviennent vénales. Que le mariage soit arrangé ou d’amour, la fiancée chinoise négocie son confort matériel et des biens de consommation. Autrefois, on rêvait à un ventilateur et à une bicyclette, maintenant on parle de climatisation, télévision et téléphone. En ville, les cérémonies de mariage deviennent de plus en plus coûteuses. D’ailleurs, la frénésie de consommation des citadines est étonnante : elles veulent tout, y compris pratiquer des opérations de chirurgie esthétique à l’égal des occidentales.
Pourtant dans le pays, les unions ne sont pas toutes heureuses. Le divorce est permis, mais le suicide des femmes est un phénomène important : dans le monde, une femme suicidée sur deux est chinoise.
En dehors de la libération et de la réussite des citadines, le fossé avec les paysannes se creuse. La pauvreté des zones rurales oblige les jeunes filles à devenir ouvrières dans les usines ; elles travaillent 70 à 100 heures par semaine, dorment dans des dortoirs. Les conditions sont déplorables et les lois du travail violées. Une jeune fille qui débute à 16 ans en usine est épuisée à 24 ans et retourne dans son village pour se marier ; elle y est condamnée à une vie tout aussi dure.
Lorsque la migrante en ville ne trouve pas d’emploi, elle peut basculer dans la prostitution. Certaines s’exilent à l’étranger ; elles sont alors à la merci des passeurs et à leur arrivée, par exemple en France, sans papiers, ces clandestines sont exploitées par la mafia. Elles assurent des petits boulots et complètent leurs ressources en se prostituant. Paris a maintenant ces occasionnelles sur les trottoirs de Belleville, Strasbourg Saint-Denis ou la République.
Dernier volet à évoquer, la recrudescence des MST et la propagation du SIDA. Longtemps le régime a nié l’épidémie en considérant que c’était un problème d’étrangers. Maintenant il est impossible d’ignorer 1 million de porteurs du virus, avec une propagation de 30 % par an ! Le SIDA « a entamé sa course folle ». La prostitution, la libération des mœurs, les rapports homosexuels et hétérosexuels non protégés expliquent la flambée de la maladie. Mais la Chine connaît aussi son scandale du sang contaminé. Les paysans pauvres sont parfois contraints de vendre leur sang, simplement pour survivre. C’est un trafic illégal et qui se pratique dans les pires conditions : défauts de stérilisation, prélèvements de sang mélangés et réinjections du sang résiduel après extraction du plasma. Les malades atteints du SIDA sont abandonnés sans autres soins que quelques perfusions de glucose et des médicaments de médecine traditionnelle. Dans ces villages de pestiférés, nul n’a accès aux coûteuses trithérapies (10 000 euros par an) et les moribonds agonisent dans l’indifférence.
La Chine actuelle se désengage de domaines aussi essentiels que l’éducation et la santé. La richesse des villes et la consommation effrénée dans cette société d’économie de marché « socialiste » masquent des disparités profondes et les femmes sont particulièrement frappées ; leur statut régresse. La Chine est fière de son économie prospère, mais elle doit reprendre des réformes sociales aussi urgentes qu’indispensables. Quant à la femme, elle n’en a pas terminé avec la domination masculine.
Isabelle Attané signe ici l’étude la plus actuelle et la plus complète sur cette Chine à deux vitesses et ce livre doit entrer dans la bibliothèque des politologues, des expatriés étrangers en Chine et des touristes éblouis par les buildings de Shanghai. La Chine a toujours montré ce dont elle est fière et justifié ses réussites par un discours officiel péremptoire. Avec cet ouvrage, personne ne pourra ignorer le sort contrasté des Chinois et surtout des Chinoises.