La stratégie américaine entre constantes et renouvellement

La stratégie américaine entre constantes et renouvellement

Sébastien Viguier

À propos de Andrew Bacevich, American Empire. The Realities and Consequences of US Diplomacy, Harvard, Harvard University Press, 2003 et de John Lewis Gaddis, Surprise, Security, and the American Experience, Havard, Harvard University Press, 2004

Peut-on, sans réticence, employer le terme impérialisme pour qualifier la situation politique des États-Unis dans le monde ? Le débat sur l’empire américain n’est en rien nouveau. La ruine des communismes et la faillite de l’Union soviétique en 1991 avaient mis fin à l’affrontement Est-Ouest et à l’ordre bipolaire de la Guerre froide, laissant place à une plus grande instabilité. Les incertitudes de l’après-Guerre froide, la situation économique des États-Unis, suscitèrent au début des années 1990 des discussions passionnées sur le déclin du pays et l’affirmation de possibles concurrents au leadership mondial américain. De même, la vivacité des conflits en Afrique, dans les Balkans et en Amérique centrale conduisit à considérer toute action extérieure comme un « fardeau » entravant la liberté de mouvement et ne permettant par là-même de se comporter comme une puissance impériale. Les attentats du 11 septembre précipitèrent les États-Unis dans une « guerre contre le terrorisme » mettant en œuvre leur incomparable puissance militaire afin de garantir leur sécurité. L’engagement dans cette lutte générale que soutient un déploiement inégalé de moyens militaires et une conception unilatérale des rapports internationaux sert-il des ambitions impériales ?

Un Empire déjà ancien

Selon A. Bacevich, l’empire américain est un fait. Les États-Unis sont un empire même s’ils ne sont pas mus par une volonté belliqueuse de conquête territoriale, dont les origines historiques et intellectuelles ne doivent pas être seulement recherchées dans la période de la Guerre froide ; car la politique de l’hégémonie caractérise l’histoire nationale dans son ensemble. C’est insister de la sorte sur une véritable continuité politique en faveur de l’affirmation des États-Unis dans le monde comme le montre plus particulièrement le cours de la politique étrangère américaine depuis 1990 à laquelle Bacevich consacre une grande place. L’actuelle politique du président Bush se présente ainsi comme le prolongement de celle des précédentes administrations. En ce point, Bacevich se distingue de nombre d’analyses soulignant le peu de clarté sinon l’incohérence de la définition d’une politique étrangère américaine au vingtième siècle.
En dépit de certaines divergences (concernant la défense nationale anti-missiles et l’intervention humanitaire notamment), Démocrates et Républicains s’accordent sur la nécessité de promouvoir les États-Unis comme « empire de la liberté » en vertu d’une conviction partagée de la supériorité politique et économique du pays. Les États-Unis sont cette « nation indispensable » devant conduire « la grande marche mondiale à la démocratie ». À cette fin, les États-Unis ont défini une stratégie nationale d’« ouverture » (openness), selon le mot de Bacevich. La mondialisation, « nouvelle lanterne magique » (Bacevich), est ainsi conçue comme le vecteur efficace de l’hégémonie américaine portant à la fois pouvoir et influence puisqu’elle promet la plus grande liberté de circulation des biens, des capitaux, des idées et des personnes. Les États-Unis se perçoivent donc comme les garants incontestés d’un ordre international fondé sur les principes généraux de la démocratie, du libre-échange économique et du droit (réduit aux droits de l’homme). Et un tel ordre ne saurait être s’il ne se fondait sur la puissance militaire afin que les États-Unis puissent apparaître à tous comme « l’ultime garant de l’ordre et le maître d’œuvre des normes » internationales.
Bacevich s’attarde à décrire l’évolution des relations du pouvoir militaire et politique durant la dernière décennie sous le rapport de la militarisation de la diplomatie américaine et de la politisation du personnel militaire. La tendance à l’autonomie politique du haut commandement militaire, qu’il appelle l’« apogée des proconsuls », — c’est-à-dire des commandants en chef régionaux — est nettement perceptible. Mais leur importance croissante dans l’organisation militaire mondiale américaine ne doit pas faire oublier la prudence des officiers quant à un possible recours à la force et à ses conséquences.
La stratégie d’« ouverture » supposée garantir les intérêts et la sécurité nationaux semble néanmoins grevée par la politique militaire sur laquelle elle s’appuie et dont elle devrait ultimement tirer sa force. Selon Bacevich, les différentes administrations, conscientes de la nécessité de réformer l’outil militaire, ont échoué à concilier « ouverture » et puissance militaire, à adapter les forces armées aux défis de la mondialisation : tel est l’échec de l’« association de la stratégie et de la force ».
La préoccupation permanente des dirigeants américains, malgré les changements internationaux passés et récents, n’est autre que de préserver et d’étendre l’hégémonie des États-Unis en établissant les règles du système international au moyen de leurs ressources diplomatiques, économiques et militaires. La position centrale que doivent s’arroger les États-Unis au sein de celui-ci les définit donc comme un empire. Le constat de Bacevich quant à la nature du pouvoir exercé par les États-Unis peut être rapproché de celui de Michael Ignatieff écrivant : « Les États-Unis sont un empire au sens où ils structurent l’ordre mondial. […] Il est impossible de comprendre l’ordre mondial, ou la raison pour laquelle il s’agit d’un ordre, sans comprendre le rôle structurant permanent de la projection de la puissance mondiale américaine » .

Entre force et ouverture

La politique des États-Unis n’a eu de cesse de répondre aux mêmes impératifs : promouvoir l’« ouverture » et l’intégration au niveau international, maintenir la suprématie militaire nationale, redéfinir l’ordre international et, de la sorte, préserver l’hégémonie américaine. On ne saurait cependant demeurer insensible aux implications de l’action politique impériale. Si les États-Unis entendent conserver leur primauté essentielle, demande Bacevich, « quelle sorte d’empire [les citoyens américains] souhaitent-ils » ? Car il s’inquiète de l’emprise grandissante de l’autorité militaire sur la conduite de la politique étrangère et de l’usage excessif de la force au détriment du patient travail d’influence diplomatique. Les États-Unis, autorité tutélaire de l’ordre international, sont-ils à l’avenir véritablement disposés à affronter de nouvelles oppositions ? Devront-ils alors n’exercer que leur puissance militaire ? La sécurité nationale requiert-elle un engagement militaire intensif à l’extérieur des frontières nationales ? Pourront-ils longuement supporter les coûts de leur volonté d’expansion mondiale ? Il est certain que ces quelques questions, et d’autres encore, ne peuvent que déchirer les partis et diviser l’administration.
Bacevitch se révèle sensible aux circonstances politiques lorsqu’il évoque les contraintes propres à la poursuite de la politique de l’hégémonie. Prêtant attention au revers de la stratégie de l’« ouverture », il souligne que celle-ci peut se retourner contre l’État qui l’instigue. La circulation aisée des hommes, des capitaux et des armes a déjà permis d’infliger de lourdes pertes aux États-Unis sur leur territoire même. États et groupes organisés d’individus ne manqueront pas d’offrir quelque résistance au leadership américain. Certains pourront critiquer vivement un système économique international qu’ils jugent trop inégalitaire en raison d’une insuffisante redistribution équitable des richesses produites. La défense de leurs intérêts nationaux pourra conduire des États à refuser l’organisation économique mondiale puissamment influencée par les États-Unis et à recourir au simple exercice de la puissance pure pour parvenir à leurs fins. Réticents au pluralisme libéral, à la démocratie et au capitalisme, groupes ou nations pourront violemment s’opposer à ces mêmes modes de pensée et d’organisation au nom de la religion, convaincus des effets corrupteurs des mœurs occidentales et notamment des valeurs culturelles américaines. De telles contestations de l’ordre américain seraient à même, en dernier lieu, de contraindre les États-Unis à réagir par la force. Or, une démocratie ne peut en faire usage impunément, les gouvernants n’étant que les dépositaires du pouvoir dont la légitimité tient au mandat limité confié par le plus grand nombre. Les Américains, de nature peu désireux de conquérir, consentiraient-ils au sacrifice individuel nécessaire qu’exige la défense de la patrie ? D’ailleurs, Bacevich rappelle que les trois derniers présidents américains (Bush père, Clinton, Bush fils) ont voilé le dessein national impérial de l’idéal de la liberté menacée, niant que l’emploi fréquent de la force armée puisse être confondu avec la simple action guerrière. Et peut-être ici touchons-nous à une contradiction constitutive de la politique américaine, celle de la coexistence de l’affirmation (aujourd’hui inconditionnelle) d’une volonté de puissance et d’une insuffisante conscience de soi comme puissance dominante. Ces quelques éléments et d’autres encore, a-t-on remarqué, feront probablement renaître un même débat, celui de la « sur-expansion » du pouvoir impérial américain.

Une grande stratégie ?

La continuité de la politique étrangère américaine est également au centre de l’étude de John Lewis Gaddis. Les attentats du 11 septembre 2001 ont certainement contribué à la nouvelle orientation de la politique étrangère américaine. Ainsi les États-Unis ont-ils été précipités dans deux guerres dans le monde musulman aux résultats peu satisfaisants et aux conséquences politiques durables sur le plan extérieur et intérieur. La doctrine politique censée garantir la sécurité du pays semble rompre brutalement avec l’ancienne situation des États-Unis dans le monde en privilégiant la guerre dite préventive à la stratégie de la dissuasion et du containment, l’unilatéralisme à l’organisation coopérative internationale, l’affirmation de la supériorité stratégique du pays à l’équilibre de la puissance, le changement de régime politique et la radicale reconstruction nationale au simple soutien à l’indépendance étatique, l’absence de respect du droit international à son observance.
Ces éléments de changement au principe de la politique controversée de l’administration Bush composent une « grande stratégie » dont les origines historiques et intellectuelles sont l’objet de la brève étude de John Lewis Gaddis. Soucieux de ne céder ni à la justification ni au dénigrement de l’actuelle politique étrangère des États-Unis, il rappelle que celle-ci ne rompt pas avec les politiques précédentes mais en constitue un certain prolongement. Les choix politiques et stratégiques présents qui privilégient attaque préventive, unilatéralisme et volonté d’hégémonie sont certainement perceptibles dans l’histoire politique récente des États-Unis. On peut ainsi suivre le cours continu d’une politique étrangère qui, depuis le XIXe siècle, se fonde sur une même idée de la destination de la nation, sur une même définition des intérêts et des priorités politiques.
Surprise, Security and the American Experience s’ouvre donc sur ce constat historique : les différentes atteintes à l’intégrité territoriale et à la sécurité des États-Unis – l’assaut mené contre Washington en 1814, le bombardement de Pearl Harbor en 1941, les attentats du 11 septembre – les ont nécessairement conduits à redéfinir leur politique étrangère. À l’attaque britannique de Washington en 1814, John Quincy Adams, alors secrétaire d’État, répond en poursuivant une politique d’expansion territoriale destinée à prévenir toute présence militaire menaçante, celle notamment des puissances européennes, conscient selon Gaddis « de ce que les États-Unis avaient de vastes frontières à défendre […] mais ne disposaient pour cela que de moyens limités ». Afin de n’être plus la proie de volontés hégémoniques extérieures, les États-Unis ne devaient, en fait de sécurité, se soumettre qu’à leur seule autorité. Il importait donc de rester à l’écart des luttes de conquête européennes, du système européen des alliances. Une telle politique de sécurité devait durablement orienter l’action extérieure de la nation, depuis le discours d’adieu de Washington à la formulation de la doctrine Monroe, de la politique de la porte ouverte de John Hay en Chine à l’engagement dans la Première Guerre mondiale.
La sécurité des États-Unis n’est que conquise et, par essence, unilatérale : tel serait l’héritage politique d’Adams, qui parvint à délimiter la sphère d’hégémonie et d’influence américaine. Une telle conception politique, « enfouie dans notre conscience nationale », prévalut certes au cours du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle mais apparut insuffisante au seuil de la Seconde Guerre mondiale en regard de la nouvelle configuration politique internationale. En effet, après le bombardement de Pearl Harbor, il importait de nouer des alliances et d’agir collectivement avec les puissances européennes alliées contre le bloc fasciste et, ultérieurement, communiste. L’issue du conflit et ses suites confirmeront donc ce même impératif de coopération (militaire, politique, économique) et de sécurité collective dans un monde divisé par deux grandes idéologies rivales.
Si le multilatéralisme de l’après-guerre et de la Guerre froide permit aux États-Unis d’assurer leur suprématie mondiale, le 11 septembre en révéla les lacunes, laissant éclater leur dramatique vulnérabilité. Les moyens classiques d’action diplomatique et de défense furent pris à défaut par un terrorisme international qui, pouvant trouver refuge dans certains États, tire avantage de la libre circulation des hommes, des capitaux, des technologies et des armes. Il est ainsi peu probable, écrit Gaddis, que « la diplomatie ou la dissuasion auraient pu éviter les attaques du 11 septembre ». Cela aura eu pour conséquence de contraindre le président Bush à « une redéfinition décisive et courageuse de la grande stratégie américaine. […] Au centre de sa doctrine, Bush a placé la démocratisation du Moyen-Orient et la pressante nécessité d’empêcher les terroristes et les États voyous de se procurer des armes nucléaires. De même, Bush a prestement rejeté les contraintes d’un système international qui n’était rien de plus qu’un cliché de la configuration politique qui existait en 1945 ».
Sous l’effet des circonstances, l’administration Bush, se défiant de l’ordre international contemporain, renoue donc avec une tradition de la politique étrangère américaine accordant une prérogative à l’attaque préventive et à l’unilatéralisme. Mais cette initiative solitaire, coûteuse, ne sera-t-elle pas inévitablement perçue comme une intrusion extérieure, violente et arrogante au sein d’une société donnée soucieuse de son indépendance, suscitant rancœur et ressentiment ? Une politique unilatérale ne permettant que difficilement de recueillir l’assentiment du plus grand nombre sur le plan national et international, les États-Unis ne devraient-ils pas recourir à des moyens moins contestés pour engager l’intérêt des autres à servir leur intérêt propre ? Ainsi l’une des fins de la puissance américaine, dont l’unilatéralisme ne serait qu’une modalité, ne pourrait-elle être l’établissement d’un ordre mondial répondant aux exigences immédiates de sécurité de chacun ?