Ces équations qui mènent à l’utopie

Ces équations qui mènent à l’utopie

Jean-Jacques Salomon

À propos de Robert William Fogel, The Escape from Hunger and Premature Death, 1700-2100 : Europe, America, and the Third World, Cambridge MA, Cambridge University Press, 2004, 191 pages

Il y a des livres épais comme des pavés dont la recension ne mérite pas plus d’un paragraphe, et il y en a, courts en pages et en chapitres, impossibles à résumer, dont on ne finirait pas de discuter. Tel est le cas du nouveau livre de Robert W. Fogel, prix Nobel d’économie en 1993 : un livre provocateur et important à plus d’un titre, qui ne comporte que cinq chapitres et 111 pages . Dans les trois premiers chapitres, il s’en prend à bien des idées reçues à propos des déterminants de la croissance économique pour mettre en lumière l’interaction étroite entre progrès physiologique et progrès technique qui en sont de concert à ses yeux le vrai moteur. Dans les deux derniers, il se lance dans une prospective de l’évolution physique et culturelle de l’humanité pour désigner la demande croissante de santé comme le secteur industriel promis à devenir le plus dynamique au XXIe siècle. Toute sa démonstration engage à se demander, au-delà de l’optimisme dont elle témoigne — à la mesure de l’école de Chicago à laquelle l’auteur appartient —, si le destin de l’humanité est bien de s’épanouir dans l’inexorable continuité de la croissance, celle du corps des individus comme celle de l’économie.
Grand spécialiste de l’histoire économique, Robert Fogel doit être d’autant plus pris au sérieux que, brassant et combinant sur la durée théorie, méthodes quantitatives et longues séries statistiques, il a consacré tous ses travaux à remettre en question des conceptions qui semblaient aller de soi dans la communauté des économistes. Il a commencé par s’attaquer à l’histoire des chemins de fer aux États-Unis telle qu’elle ressortait notamment de Schumpeter et de Rostow : d’une part, le succès et l’expansion des chemins de fer seraient dus à un petit nombre de découvertes et d’innovations décisives ; d’autre part, ce moyen de transport aurait été déterminant dans le développement économique des États-Unis. Sa recherche, publiée en 1964, a démontré tout au contraire que l’essor des chemins de fer s’est fondé sur une multitude de changements techniques spécifiques et surtout que le nouveau moyen de transport n’a pas joué le rôle majeur qu’on lui a longtemps attribué : il a compté, d’après ses calculs, pour moins de 3% dans la croissance du PNB américain.

L’histoire économique renouvelée

Après avoir forcé les chercheurs à reconsidérer sur ce thème des résultats qui passaient pour définitivement établis, Fogel s’en est pris à un sujet bien plus délicat et intensément soumis à controverse dans le contexte idéologico-politique des États-Unis : l’économie de l’esclavage. Toutes les évaluations et théories revenaient à montrer, comme un dogme, que si l’esclavage a été combattu et supprimé, c’est qu’il était devenu inefficace, peu profitable, renvoyant à une économie pré-capitaliste. Le résultat de ses recherches, publié en 1974, a totalement contesté, preuves à l’appui par d’innombrables sources vérifiées et analyses coûts-bénéfices, cette interprétation : l’esclavage s’est effondré non pas du tout en raison de son moindre rendement économique, mais en fonction de décisions politiques correspondant à un changement de valeurs et de choix. Malgré son inhumanité, le système était encore, jusqu’à son interdiction universelle, économiquement efficace et profitable, pour les négriers comme pour les colons sudistes.
Cette remise en cause des idées bien établies — des dogmes ou du conformisme —, fondée sur des analyses ne se limitant pas à l’économie en tant que telle, a fait l’objet de savantes critiques et contre-épreuves, au terme desquelles la méthode pratiquée par Fogel, associant plusieurs disciplines dans la constante vérification et confrontation des sources et des données, est apparue en sciences sociales comme un modèle d’investigation empirique, renouvelant à la fois l’histoire économique et notre compréhension des changements dont elle est le théâtre. Son nouveau livre — L’échappée de la faim et de la mort prématurée : 1700-2100, Europe, Amérique et tiers-monde — n’a pas moins vocation à remettre les idées à l’endroit.
On y trouve les résultats préliminaires d’un immense programme de recherche mené depuis plusieurs dizaines d’années en coopération entre son équipe américaine et plusieurs correspondants européens (dont des démographes français). Résultats qui, d’entrée de jeu, remettent en question ce que nous croyions savoir et comprendre des causes de la croissance économique que l’Europe, puis les États-Unis et même les pays en développement, ont connue depuis trois siècles, à plus forte raison au XXe siècle, au cours duquel tout le processus s’est considérablement répandu, accéléré et amplifié. Mais si l’explication elle-même de ce processus soulève cette fois de sérieuses questions, à plus forte raison les conclusions si résolument optimistes auxquelles elle conduit sur l’irrésistibilité du mieux-être à venir de toute la planète, laissent pour le moins rêveur. On hésite à voir dans ces démonstrations mathématiques une vision unilatérale à l’américaine de plus des bienfaits universels et inéluctables du progrès technologique.
En deux mots, on tenait pour acquis — notamment depuis le livre inaugural de l’histoire économique de Paul Mantoux, La révolution industrielle (1906) — que la croissance économique, engagée à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, a été pour une grande part, sinon pour la plus grande part, conditionnée par le progrès technique (le déploiement de nouvelles machines mues par des formes inanimées d’énergie, accompagné par la diffusion des connaissances techniques correspondantes grâce aux politiques d’éducation et de formation). Aucun économiste, pas même Marx, ne s’en est jamais tenu à l’idée d’un déterminisme technique expliquant tout le processus, et Paul Mantoux lui-même s’est toujours défendu d’une conception aussi réductrice . Mais quels qu’aient été les autres facteurs répertoriés, l’essor de la machine à vapeur et de la mécanisation croissante du travail est constamment apparu comme plus décisif que les autres. Plus récemment, toujours pour contrer avec raison l’idée d’un déterminisme technologique, les recherches se sont orientées sur les facteurs non économiques de la croissance. Ainsi Douglass North, qui précisément partagea en 1993 le prix Nobel avec Robert W. Fogel, a montré que les changements organisationnels et institutionnels ont joué un rôle très important, de sorte que les facteurs politiques et sociaux — l’inscription des changements dans l’histoire sociale liés aux politiques publiques, agricoles, bancaires, des droits de propriété et des brevets, etc. — ajoutent un cadre d’explication plus équilibré.
Le nouveau livre de Fogel apporte un éclairage de plus, original et d’autant plus important que, fondé sur la longue durée et l’intégration exceptionnelle de plusieurs disciplines (de l’économie et de la démographie à l’épidémiologie, de l’anthropologie à la médecine, des sciences de la nutrition à l’auxiologie, science de la croissance humaine), il conduit à proposer l’idée d’une étroite synergie entre les facteurs liés au progrès technique et l’amélioration de la physiologie et de certaines caractéristiques physiques de l’humanité (taille, poids, résistance aux infections et aux maladies) grâce à une meilleure alimentation dès l’enfance et même in utero. Synergie parce que, comme il l’écrit, « l’effet total est plus grand que la somme de ses parties » : elle produit une forme d’évolution qui est « le propre non seulement de l’Homo sapiens, mais encore le propre des dix générations les plus récentes sur les 7000 qui les ont précédées ».

L’évolution techno-physiologique

Au frontispice du livre il y a une représentation mathématique en trois dimensions qui est emblématique, dit l’auteur, des progrès immenses que l’humanité a connus depuis 300 ans en santé et en richesse. « Elle est d’autant plus emblématique de l’accroissement du contrôle que l’humanité a pu exercer sur son environnement et des révolutions scientifiques, industrielles, biomédicales et culturelles sur lesquelles ce contrôle a pu s’appuyer ». Ces progrès définissent ce que Fogel appelle, avec son associée économiste et bio-démographe du MIT, Dora Costa, une « évolution techno-physiologique » se traduisant par 50 % d’augmentation du revenu moyen dans les pays industrialisés, le doublement de la longévité et une protection médicale considérablement plus grande, avec un taux d’amélioration deux fois plus rapide dans les pays en développement au cours de la dernière moitié du XXe siècle ». Le déclin séculaire de la mortalité est le résultat de l’amélioration de l’offre de nourriture, d’où la réduction de la malnutrition, en particulier dans l’enfance, qu’illustrent les changements étonnants depuis trois siècles, et surtout le dernier, dans la taille et le poids des hommes et des femmes. C’est incontestablement à partir du XXe siècle que « l’échappée de la famine et de la mort prématurée » a accéléré les changements physiologiques du corps qui pourtant avaient commencé dès le XIXe siècle, malgré de nombreux à-coups. Le résultat a été de dégager une capacité énergétique qui définit une force de travail rendant précisément possible l’expansion de la révolution industrielle.
Cette évolution techno-physiologique, qui souligne une fois de plus le rôle de facteurs autres que strictement technologiques ou économiques dans la croissance des sociétés modernes, n’est pas comme l’évolution génétique qui s’applique à l’histoire de la vie sur terre. La note 2 de la page 129 précise explicitement : l’évolution génétique « se réfère aux changements à travers la sélection naturelle que connaissent des espèces aux caractéristiques génétiques différentes, certaines d’entre elles étant plus appropriées que d’autres à leur environnement », alors que l’évolution techno-physiologique se réfère « aux changements dans la physiologie humaine provoqués principalement par des facteurs environnementaux, y compris ceux qui influencent les conditions physiologiques et biochimiques dans l’utérus où l’embryon et le fœtus se développent ». Cette évolution concerne seulement les 300 dernières années de l’histoire humaine et, en particulier, le tout dernier siècle : « Elle est biologique, rapide, transmise culturellement et non nécessairement stable ».
Ainsi les travaux biomédicaux, épidémiologiques et anthropologiques les plus récents signalent-ils le pouvoir prédictif, dit Fogel, de l’interaction entre la taille et la masse du corps humaine et le risque de mortalité et cela, confronté aux données conventionnelles des mesures de l’accroissement du revenu et de la croissance économique, apparaît à ses yeux dans la durée comme un facteur aussi important que le progrès des techniques et des connaissances . L’évolution techno-physiologique reviendrait à attribuer à la machine du corps humain une disponibilité croissante d’énergie pour le travail qui, d’après les calculs de l’auteur, aurait été pratiquement à égalité avec celle des machines inanimées : « L’effet combiné, écrit Fogel, de l’accroissement d’énergie disponible pour le travail liée à l’alimentation et de la croissante efficacité humaine à transformer cette énergie diététique en résultat (output) de travail, apparaît comme comptant pour environ 50% de la croissance économique depuis 1790 ». Autant dire que la conception — apparemment aussi évidente que fondée jusque-là par toutes les démonstrations de l’histoire économique — de l’énergie de la machine se substituant de plus en plus à celle de l’homme, comme source techniquement prédominante des forces du développement économique depuis la révolution industrielle, est à ses yeux inadéquate.
C’est pourtant là que le bât blesse, et sérieusement : on ne voit pas ce qui permet à l’auteur d’inférer ce partage presque à égalité de la capacité d’output de travail entre la machine humaine et la machine inanimée, au point qu’on pourrait s’étonner que l’auteur ne soit pas allé jusqu’à faire du « cheval corps » une unité de puissance comme le cheval vapeur. Je me garderai — affichant mon incompétence — de discuter le détail des 70 000 données intégrées dans les équations, avec « interpolations polynomiales », que Fogel présente en annexe, à plus forte raison la manière dont ces équations permettent de conclure, dans et par la « surface de Waaler », que le risque de mortalité est étroitement dépendant de la taille et du poids des individus, donc de la qualité et de la quantité de l’alimentation disponible. Mais indépendamment de ces calculs statistiques, le lien de causalité que Fogel propose entre cette évolution anthropologique et physiologique de l’humanité et la croissance économique n’est d’aucune façon démontré, à plus forte raison la presque parité avec le machinisme et la mécanisation du travail. Il va de soi qu’à taille et poids accrus on peut mieux travailler, mais la capacité de croissance rapide, toutes choses étant égales, n’est pas le monopole des groupes humains de haute taille : voir les Japonais, leur productivité serait-elle moindre que celle des Hollandais ?
À la taille et au poids retenus comme indicateurs de l’évolution techno-physiologique liée à l’amélioration de la diète et de l’hygiène, on pourrait encore ajouter — si c’était mesurable — l’augmentation relative du QI ou, si l’on veut, de la capacité intellectuelle de l’humanité, ce qui, de proche en proche, pourrait tout aussi bien rendre compte par exemple de l’augmentation et de l’accélération des découvertes scientifiques et des innovations techniques caractéristiques du XXe siècle : l’homme mieux nourri, plus grand et plus gros, donc aussi plus intelligent et plus « scientifique » ? Mais le rapport de causalité entre ceci et cela n’apparaît en rien démontré et moins encore sa quantification. Comme me l’a suggéré le professeur Lebeau, qui est un scientifique, non pas un économiste, on voir mal après un calcul rapide comment une augmentation du flux énergétique provenant des individus pourrait avoir cette incidence sur le processus de la croissance économique . L’affirmation des pages 33-34, qui n’est appuyée sur aucun argument quantitatif concernant ce que Fogel appelle human engine, est pour le moins aventureuse.

Biologie et comptabilité nationale

Fogel souligne avec scrupule que cette synergie n’a pas eu une trajectoire constante au cours du XIXe siècle, qu’elle a au contraire comporté des hauts et des bas, avec un « conflit » — une discordance — entre des taux de croissance économique vigoureux et des améliorations souvent très limitées, parfois même des renversements du statut nutritionnel et de la santé de la majorité de la population, bref « que pour ceux qui eurent à vivre à travers cette période ce fut un mixed blessing ». Au total, il fallait en passer par là « pour en arriver aux résultats si remarquables du XXe siècle, y compris les améliorations sans précédent que les gens ordinaires ont connues dans leurs conditions de vie ».
Quand Fogel confronte ses nouvelles données biomédicales aux mesures conventionnelles du revenu par tête et des salaires réels, il souligne effectivement les discordances entre ces deux types d’indicateurs au cours du XIXe siècle. Par exemple, l’accroissement des salaires réels aux États-Unis entre 1790 et 1860 est inexact, car « le coût non mesuré » de la mortalité, qui s’est accrue au moment où le pays est devenu plus urbanisé, fausse tous les calculs. Inversement, alors que, crise et chômage aidant, le revenu a baissé entre 1929 et 1939, « l’espérance de vie s’est accrue de quatre ans et la taille des hommes arrivant à maturité de 1,6 cm. La solution de ce paradoxe repose sur les immenses investissements sociaux effectués entre 1870 et la fin de la Première Guerre mondiale, pour la santé et l’hygiène tout comme pour l’avancement des sciences biomédicales, dont le rendement ne pouvait apparaître dans les calculs des revenus entre 1920 et 1930, alors qu’ils ont conduit à une multitude de bienfaits durant cette période et continuent d’en produire jusqu’à présent ».
C’est ce qui conduit Fogel, dans les deux chapitres suivants, à se lancer dans une prospective sur la suite de l’évolution techno-physiologique : la taille et le poids de l’humanité ont toute raison de continuer à s’accroître, y compris l’espérance de vie. À l’opposé de la plupart des estimations (US Census, ONU, OCDE) qui voient au contraire un seuil naturel à la croissance de la longévité, Fogel n’hésite pas à affirmer que l’espérance de vie peut encore s’étendre dans les pays industrialisés comme dans les pays en développement. En s’appuyant sur l’exemple de la capacité de redémarrage des économies européennes détruites par la Deuxième Guerre mondiale, redémarrage favorisé, comme l’a montré son maître Simon Kuznets, par le stock de connaissances et de technologies alors disponibles, Fogel considère que les pays du tiers-monde ont trouvé là un laboratoire expérimental leur donnant les recettes techniques d’une croissance économique accélérée en matière de santé, d’hygiène, d’alimentation, d’adduction et de purification d’eau, etc., et conduisant donc à une plus grande longévité de la population en dépit du rythme effréné de leur urbanisation.
En somme, aux antipodes certes de Marx, Fogel n’est pas loin de penser comme lui que les pays les plus industrialisés sont l’avant-garde du modèle de développement que tous les pays en développement sont nécessairement voués à suivre . Et ce modèle se fonde tout autant sur la diète et l’hygiène que sur le machinisme industriel. Mais comment, dès lors, rendre compte de la productivité des ouvriers des entreprises délocalisées en Asie ou en Amérique latine (dont beaucoup, comme chacun sait, sont aussi des enfants) qui travaillent dans des conditions voisines de celles que connurent les ouvriers du XIXe siècle ? L’explication de la croissance accélérée de certains des pays émergents serait-elle simplement qu’ils mangent mieux et ont déjà grandi ?
Fogel reconnaît en passant que la victoire remportée par les pays industrialisés sur la malnutrition a néanmoins créé un nouveau problème, la surnutrition : « La nourriture est devenue si peu chère, écrit-il, que la corpulence n’est plus un signe d’opulence. C’est au contraire un signe de faiblesse de la volonté ». L’accroissement du nombre des enfants obèses (un sur six en France, désormais, comme pour vite rattraper les performances américaines dans ce domaine) tiendrait-il donc seulement à ce défaut de volonté plutôt qu’à un mode de vie et à la multiplication des produits de consommation dont les qualités diététiques ne vont pas de soi, en dépit ou plutôt en raison du matraquage publicitaire dont ils sont l’objet — ce qui, certes, ajoute encore à la mesure positive du revenu national ?
Ici, il faut bien s’arrêter et se demander, avec toute la déférence que l’on doit à un prix Nobel, si l’optimisme que suscitent ces conséquences de l’évolution techno-physiologique doit toujours conduire à les traiter comme des bienfaits (des bénéfices en termes économiques). Fogel reconnaît à plusieurs reprises qu’il y a une large sous-estimation — ou surestimation — du revenu par tête et de la croissance économique dans les comptes nationaux en raison de l’omission de nombreux facteurs ou, au contraire, de la présence de coûts de production qui sont en fait des bénéfices : tout comme l’amélioration de la santé, le temps de loisir n’est pas mesuré dans les comptes nationaux, d’où manque à gagner, mais les salaires de la police y apparaissent comme des coûts de la production urbaine, alors qu’il s’agit de bénéfices du point de vue de la lutte contre le crime, d’où exagération (défauts soulignés depuis longtemps par Kuznets). Sur ce point, Bertrand de Jouvenel a été l’un des premiers à dénoncer les biais des indicateurs qui tiennent pour positives des données qui ne le sont pas, par exemple les pollutions produites par les usines à papier (et autres) ou les accidents d’automobile qui ajoutent au taux d’accroissement de PNB puisqu’ils contribuent au produit des carrossiers, des ambulanciers, des hôpitaux et des pompes funèbres, sans en mesurer les aspects négatifs, et s’il est allé plus loin que Fogel dans la critique de ce caractère systématiquement borgne des mesures du PNB ignorant le coût des externalités, c’est qu’il n’a jamais confondu l’augmentation de la consommation par tête avec celle du niveau et de la qualité de vie .

Il n’y a pas de repas gratuit

La dérive obésitaire (j’assume ce mot comme une innovation destinée au prochain Robert), qui menace de devenir un véritable fléau, est un exemple de plus des données qui ne sont pas retenues ou précisément le sont mal dans les comptes nationaux. Fogel ne la mentionne qu’en passant, comme si l’enjeu était de ne pas compromettre l’idée que le processus de croissance accéléré et voué à l’universalité se traduit nécessairement par un mieux — tel que l’illustre le cas des Hollandais si bien nourris dès l’enfance qu’ils sont devenus champions mondiaux de ce bienfait de l’évolution techno-physiologique qu’est l’accroissement de la taille : en 1860, ils avaient en moyenne 164 centimètres à maturité, aujourd’hui ils ont 181 centimètres.
Certes, toute croissance a un prix à payer, et la perspective du long terme ne peut pas davantage ignorer le nombre de ceux qui, laissés-pour-compte du progrès, mais aussi des conflits, des famines, du sous-emploi, du chômage et des guerres qu’il a pu nourrir, disparaissent des statistiques comme sans conséquence dans le bilan des pertes et profits. Comme l’écrit Fogel avec ironie (ou bonne conscience), page 65, « en tant qu’économiste de Chicago, je ne peux pas résister à la tentation de souligner […] qu’il n’existe pas quelque chose de tel qu’un repas gratuit ». Cela ne l’empêche pas de consacrer les derniers chapitres à une vision assurément idyllique de l’avenir de l’humanité vouée à vivre plus longtemps, à grandir et à grossir encore un peu, à travailler moins et à consacrer de plus en plus de temps à des activités de loisir. Ainsi l’espérance de vie des Américains devrait-elle encore s’accroître pour les femmes de 2,4 années et pour les hommes de 2,2 années par décennie, de sorte que la moyenne de vie des femmes se situerait en 2070 entre 92,5 et 101,5 années !
Pourquoi pas, si l’évolution techno-physiologique continue dans les mêmes conditions à transformer biologiquement la nature humaine ? C’est elle qui entraîne Fogel dans une prospective qui n’est pas loin de fleurer l’utopie : un monde meilleur, où l’on est toujours mieux nourri, mieux soigné, mieux portant et dans lequel le temps de loisir doit l’emporter définitivement et universellement sur le temps de travail. Cette dernière proposition, qui trouve dans l’histoire de la révolution industrielle bien des précédents visionnaires — les uns proches de la pensée libérale de l’auteur, les autres très éloignés par leur socialisme scientifique ou libertaire — mérite qu’on y réfléchisse quelque peu, même si elle soulève plus de questions qu’elle n’en résout. Car « le spectre qui hante les pays de l’OCDE, nous dit Fogel, n’est plus celui de la pauvreté et de la guerre des classes, comme ce fut le cas au siècle dernier où le loisir était le privilège des plus riches, alors que les ouvriers étaient condamnés à travailler du matin au soir pour gagner à peine de quoi acheter un minimum de nourriture, de vêtements et d’habitat : quasiment tous les ouvriers mouraient alors qu’ils étaient encore dans la force de travail. Aujourd’hui, la moitié de ceux qui sont dans la force de travail, soutenus par de généreuses pensions, prennent leur retraite à 50 ans ».

De la prospective à l’utopie

Le spectre qui hante de nos jours les pays de l’OCDE, dit Fogel, est celui de la retraite qui conduit au fantasme d’une guerre non plus entre classes, mais entre générations, et l’évolution techno-physiologique est précisément la cause directe des craintes qu’il suscite : « Sur un siècle, la durée moyenne de la retraite est cinq fois plus grande, la proportion de la cohorte qui vit en retraite est sept fois plus grande et la quantité de temps de loisir disponible à ceux qui sont encore dans la force de travail est environ quatre fois plus grande ». Comme cette évolution biologique est toujours en cours, Fogel tient pour probable que l’amélioration de la santé, de l’espérance de vie et du revenu moyen continuera tout autant. Sur 24 heures par jour, 14 sont « à discrétion », alors que les 10 autres sont déterminées par les nécessités de la vie (dormir, manger, soins d’hygiène). Vers 2040, plus de la moitié des heures à discrétion seront consacrées à des activités de loisir.
Il n’y a aucune raison, dit Fogel, de s’inquiéter de cette évolution. Tout au contraire, à condition de veiller à plus d’équité dans les politiques de protection sociale (santé et retraites) menées en faveur des cohortes les plus défavorisées de la population, les promesses de continuité de la croissance et de plongée, dit-il, du coût des produits de consommation, sont telles que la guerre inter-générationnelle n’aura pas lieu. Grâce à l’extension du système par répartition s’inspirant des mutuelles dont bénéficient les universitaires américains (proches des systèmes européens), le niveau de vie de la masse croissante des retraités pourra sans difficulté être soutenu en partie par le travail des nouvelles générations, le reste relevant des choix de couvertures sociales privées conformes à la tradition des États-Unis. Voilà qui évoque les solutions de l’État-providence à l’européenne remodelées par le réformisme libéral.
D’après ses calculs, avec 28 heures de travail en moyenne par semaine dès aujourd’hui — que diable fait donc le débat français sur les 35 heures ? — le temps de loisir doit largement s’accroître jusqu’à représenter d’ici 2040 près de 75% du temps « à discrétion ». Et comme « nous sommes devenus si riches, ajoute-t-il, que nous approchons le point de saturation non seulement dans les nécessités, mais encore dans les biens conçus encore récemment comme des luxes ou qui n’existaient que comme des rêves du futur », l’humanité est vouée à des activités qui, il y a un siècle encore, étaient le privilège de la gentry anglaise ou de « la classe des loisirs » suivant Thorstein Veblen : une classe non pas indolente ou paresseuse, mais occupée à ce qui lui faisait plaisir (de la chasse à l’opéra, des musées aux voyages, des activités culturelles à la méditation ou à la création artistique). Alors que le nombre des retraités dès l’âge de 55 ans ne cessera pas de s’étendre, ceux qui appartiendront encore à la force de travail passeront plus de temps (50 heures par semaine) à faire ce qu’ils veulent (volwork, le travail volontaire) qu’à travailler pour un revenu (earnwork).
Faire ce qu’ils veulent, ce sera « jouir des aménités de la vie comme seuls pouvaient le faire les riches d’il y a un siècle ». Et mieux encore, où l’on sent poindre le messianisme d’un pasteur de l’Amérique évangélique : une bonne partie de ce temps de loisir sera consacrée à l’éducation menée sur toute une vie, une éducation visant « à satisfaire non seulement la curiosité ou la compétence, mais la vie spirituelle qui rehausse le sens de la vie, ce qui combine le divertissement avec l’édification et la sociabilité ». (page 79). Dès lors s’impose la conclusion politique, sur laquelle Fogel attire l’attention des gouvernements et des institutions privées : l’industrie de l’avenir, celle qui est appelée à connaître le plus de croissance et à entraîner tous les secteurs de l’économie, comme hier l’électricité et aujourd’hui l’informatique, sera celle de la santé, des loisirs et de l’éducation, autrement dit l’extension correspondante des services et du secteur manufacturier en fonction d’une demande croissante dans ces domaines qui appelle des investissements massifs. Les dépenses de santé aux États-Unis, actuellement de 14% du PNB, devraient ainsi s’élever à ses yeux à 21%. Dès maintenant gouvernement et institutions privées devraient s’employer à stimuler tous les acteurs de l’économie dans cette direction : le prochain boom est là, qui permettra de surmonter toutes les menaces de la guerre inter-générationnelle, assurant l’équilibre entre les jeunes employés (venus de toute façon plus tard qu’aujourd’hui, à plus forte raison qu’hier, sur le marché du travail) et les seniors de plus en plus tôt retraités dans un partage commun des loisirs.
On hésite d’autant plus, après tant de conclusions heureuses tirées de tant de données, de statistiques et de calculs, à voir dans l’évolution techno-physiologique ce parcours inéluctablement positif que lui assigne Fogel, comme s’il était linéairement orienté dans la durée vers le mieux. Et si les aléas, c’est-à-dire ce qui résulte de la violence, des massacres, des guerres et des tragédies propres à l’histoire humaine, ne semblent en rien intervenir dans ce parcours, c’est que le processus engagé il y a trois siècles et accéléré depuis le dernier apparaît comme voué à se perpétuer dans l’éternité avec la même constance de bienfaits physiologiques et économiques — indépendamment des choix politiques et des désastres historiques ou naturels. Pas davantage les facteurs perturbateurs issus de la biologie et de la physiologie ne paraissent devoir troubler cette marche triomphante de l’humanité vers un avenir toujours plus confortable et agréable à ses fins spirituelles : Fogel n’envisage pas plus le blocage que peut constituer dans cette évolution biologique la résistance croissante des microbes aux antibiotiques, qu’il ne prend en compte les répercussions de la pandémie du sida ou d’autres nouvelles maladies infectieuses. Et les menaces que la combinaison même de l’évolution techno-physiologique et de la croissance économique font peser sur l’avenir même de la planète — de l’épuisement des ressources non renouvelables au réchauffement du climat — semblent entièrement extérieures ou sans signification ni répercussion dissidente dans cette prospective messianique du bonheur et de la spiritualité qui attend l’humanité. Enfin, que tous les pays en développement soient appelés dans le même horizon de temps à bénéficier des mêmes faveurs de l’évolution techno-physiologique est une hypothèse qui ressemble à du wishful thinking que, certes, on rêverait de voir néanmoins se réaliser.
L’idée que la croissance économique a été et continue d’être le produit de la synergie entre le progrès technique et les améliorations physiologiques et anthropologiques qu’a connues l’humanité est aussi originale que stimulante, mais le rapport de causalité qu’elle implique est sous réserve d’une démonstration tout de même plus circonstanciée. Il faut attendre les résultats finaux de l’enquête que poursuit l’équipe internationale de Fogel pour mieux comprendre et évaluer, s’il est effectivement mesuré, le rôle de la « machine du corps humain » à la fois cause et effet de la croissance économique : c’est en somme déjà montrer, et ce n’est pas rien, que la nature humaine n’est pas donnée une fois pour toutes puisqu’elle est elle-même sujette à changement. Mais la perspective nouvelle que cette théorie introduit dans l’histoire de la révolution industrielle n’autorise d’aucune façon à prendre avec le même sérieux les extrapolations que Fogel en tire avec un optimisme digne de Leibniz : quelles que soient les catastrophes historiques, naturelles ou biologiques, à plus forte raison les zones immenses de pauvreté, de malnutrition et de longévité réduite qui affectent encore plus de 15% de la population mondiale, tout devrait donc aller immanquablement pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles de l’économie néo-libérale.
Demeure néanmoins, comme l’ironie d’une mise en garde à la Voltaire, la parabole qu’un autre prix Nobel, Wassily Leontief, développait dès les années 1980 . « Avant d’être chassés du paradis, Adam et Eve jouissaient, sans travailler, d’un niveau de vie élevé. Après leur expulsion, ils furent condamnés, ainsi que leurs descendants, à mener une existence misérable et à travailler du matin au soir. L’histoire du progrès technique des 200 dernières années est essentiellement l’histoire de l’espèce humaine qui, lentement et fermement, œuvre pour retrouver le chemin du paradis. Que se passerait-il pourtant si elle y parvenait ? Tous les biens et les services seraient offerts sans qu’il y ait besoin de travailler et personne ne serait employé contre rémunération. Cependant, être sans emploi implique ne pas recevoir de salaire. Aussi les hommes, tant qu’ils n’auraient pas défini une autre politique des revenus pour répondre à la nouvelle situation technique, mourraient de faim au paradis ».