Valeurs socio-éthiques et débat politique

Valeurs socio-éthiques et débat politique

Margaret Somerville

C’est la prise de décision concernant les problèmes de valeurs socio-éthiques, dans le contexte des récentes élections fédérales canadiennes de juin 2004, qui nourrira ici notre réflexion. On s’est beaucoup interrogé sur les raisons pour lesquelles nombre d’électeurs qui, une semaine avant l’élection, indiquaient qu’ils avaient décidé de ne pas voter pour le Parti libéral, mais pour le Parti conservateur, ont apparemment changé d’avis sur le chemin des urnes et ont élu un gouvernement libéral minoritaire. Une des causes de ce retournement a peut-être été l’ensemble des prises de position de chacune des parties au sujet de problèmes socio-éthiques révélateurs de conflits de valeurs.
Je laisse de côté des questions comme celle de savoir si le fondement premier de la décision humaine est l’émotion ou la raison et si nos choix dans des situations hypothétiques ne sont pas souvent différents de ceux que nous faisons lorsque la même situation devient réelle. Je voudrais suggérer que ces électeurs ont ressenti puissamment une discordance cognitive. Cette expérience fut précipitée par le besoin de choisir entre les ensembles de prises de position qui furent adoptées par chacun des partis (ou furent imputés par eux à leurs opposants). Ces électeurs ne pouvaient se reconnaître totalement dans aucun des groupes qui s’affrontaient. Il leur fallait choisir l’ensemble de positions le moins mauvais. Bien des électeurs qui ont changé d’avis à la dernière minute ont d’abord décidé que c’était l’ensemble conservateur, mais, dans les derniers jours de la campagne, ont changé d’avis, et se sont tournés vers l’ensemble libéral. Les libéraux ont mené une campagne de publicités agressives au cœur de la campagnes, ciblées sur les problèmes de valeurs socio-éthiques. Ces publicités jouaient sur la dramatisation des débats. Ainsi, une voix-off demandait : « Voudriez-vous que votre fils aille en Irak ? Que votre fille ne puisse obtenir un avortement ? Voudriez-vous un système de sécurité sociale à l’américaine ? », ce qui sous-entendait que ces conséquences résulteraient de l’élection des conservateurs. Les sondeurs qui ont testé ces publicités sur des échantillons d’électeurs ont rapporté qu’elles avaient influencé leur décision de voter pour le parti libéral.
L’exploitation des questions de valeurs socio-éthiques à des fins politiques ne se limite pas au Canada : c’est aujourd’hui une tactique importante dans bien des démocraties occidentales, l’exemple le plus récent et le plus frappant étant l’élection présidentielle américaine de 2004. C’est pourquoi le présent propos sur les expériences canadiennes récentes me paraît d’un intérêt général.

Le mariage homosexuel

Trois prises de position sont pertinentes dans le vaste périmètre du mariage et des unions civiles homosexuels : contre les unions civiles et le mariage homosexuels ; pour les unions civiles et contre le mariage ; contre les unions civiles et pour le mariage. Celles qui sont à la fois pour les unions civiles et le mariage homosexuels ne sont pas fondamentalement différentes de celles qui sont pour le mariage homosexuel mais contre les unions civiles, et elles peuvent être traitées ensemble comme un seul groupe.
Certains conservateurs, adeptes d’une ligne sociale rigide, s’opposent au mariage homosexuel parce qu’ils croient que l’homosexualité est mauvaise, déviante, ou même diabolique. Ils veulent que la politique publique épouse cette vue et s’opposent radicalement à ceux qui voient dans le mariage ou les unions civiles homosexuelles des démarches légitimes. Par conséquent, ils s’opposent aux deux. Je ne peux pas approuver leurs raisons et leur opposition aux unions civiles. Je crois que la discrimination sur la base des préférences sexuelles est mauvaise, que les homosexuels méritent le même respect que les hétérosexuels, que la loi doit les protéger, eux et leurs relations, et enfin que la politique publique doit refléter ce respect et mettre en œuvre cette protection. Mais cela ne requiert pas un changement dans la définition du mariage. On peut y parvenir en légalisant les unions civiles.
Si j’approuve les unions civiles, je suis opposée à la proposition des socio-libéraux de légaliser le mariage homosexuel. Le mariage a deux fonctions pour les individus : donner une reconnaissance publique à une relation intime, sexuellement exclusive, responsable, entre deux adultes ; donner aux enfants un père et une mère, faire en sorte que les enfants sachent qui sont leurs parents biologiques, et, à moins qu’il n’y ait de bonnes raisons en faveur de l’enfant qui s’y opposent, faire en sorte que les enfants soient élevés par leurs parents biologiques . Quand le mariage est restreint à l’union d’un homme et d’une femme, il peut remplir toutes ces fonctions, parce qu’il n’y a pas de conflits entre elles. Au contraire, le mariage homosexuel signifierait qu’il faudrait choisir lesquels, des enfants ou des parents, seraient les premiers bénéficiaires du mariage. Si nous pensons que ce sont les enfants, et la satisfaction de leurs besoins et de leurs droits, nous ne pouvons être d’accord avec un changement dans la définition du mariage qui inclurait les couples homosexuels.
Limiter la définition du mariage à l’union d’un homme et d’une femme signifie que l’institution du mariage peut symboliser pour la société une relation dont la procréation est le caractère inhérent. Par là, il établit la norme et la valeur sociale des liens biologiques entre les parents et les enfants, et les droits qui en résultent. Le mariage homosexuel nie nécessairement cette norme, et, par suite, le symbolisme, les valeurs et les droits des enfants que le mariage entre un homme et une femme établit. Si le mariage ne concernait que les adultes, nous pourrions approuver le mariage homosexuel. Mais au niveau général de la société, par comparaison avec les cas individuels, les préférences et les capacités particulières des individus, le mariage concerne d’abord les enfants, et le fait de donner à chacun d’eux un père et une mère, de préférence ses parents biologiques. Si nous le croyons, nous ne pouvons soutenir le mariage homosexuel. Au contraire, nous pourrions soutenir les unions civiles qui n’interfèrent pas avec le symbolisme du mariage, dont les enfants sont le centre.
Un des aspects du débat sur le mariage homosexuel mérite une attention spéciale, en relation avec sa discussion dans le contexte d’une élection. Beaucoup sont surpris de constater que le cadre du débat n’est souvent pas neutre et qu’on se sert du politiquement correct pour étouffer le débat sur la scène publique et mettre fin aux oppositions. Cela ne se produit pas par hasard, mais fait partie d’une stratégie délibérée pour promouvoir l’acceptation du mariage homosexuel. Comprendre cette stratégie est important si les hommes politiques et les électeurs doivent prendre une décision parfaitement libre et informée au sujet de la légalisation du mariage homosexuel.
Cette stratégie a été développée dans le contexte général d’une recherche d’un changement des valeurs de la société par des « mouvements sociaux identitaires » . L’identité gay, toute identité sexuelle autre qu’hétérosexuelle, fondent un tel mouvement. La stratégie fonctionne en transformant la décision qui doit être prise en un choix binaire, c’est-à-dire en une décision avec seulement deux réponses possibles. Les autres réponses sont éliminées.
Dans le cas du mariage homosexuel, ces deux options sont que l’un est contre la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et, par conséquent, doit être pour le mariage homosexuel, tandis que l’autre est contre le mariage homosexuel et, par conséquent, ferme les yeux sur la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle. La possibilité d’être contre la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et contre le mariage homosexuel est éliminée.
Le but est de placer les gens qui doivent se prononcer sur le mariage homosexuel — et cela inclut les juges , comme on peut le voir d’après les jugements prononcés au Canada sur les cas de mariage homosexuel — dans une situation dans laquelle ils se voient contraints de choisir entre fermer les yeux sur la discrimination contre les homosexuels, s’ils se prononcent contre le mariage homosexuel, et rejeter une telle discrimination en approuvant le mariage homosexuel. Si telle était la vraie nature du choix, nous devrions tous approuver le mariage homosexuel. Mais présenter la décision ainsi, c’est la falsifier.
La première étape dans ce procédé consiste à caractériser les opposants au mariage homosexuel par des termes dénigrants et stigmatisants. On y parvient en mettant sur le même pied l’opposition au mariage homosexuel et l’homophobie (je ne nie pas que certains des opposants au mariage homosexuel sont homophobes, mais c’est un autre problème). Ou encore, les raisons des opposants sont caractérisées de façon à les rendre sans valeur pour la plupart : elles seraient, par exemple, « religieuses ». Ces personnes et leurs arguments sont alors déconsidérés, simplement sur la base de cette caractérisation. Ce qui veut dire que la substance de leurs arguments contre le mariage homosexuel — par exemple que le mariage a pour fonction de donner un père et une mère aux enfants — est écartée.
Cette caractérisation a aussi pour fin de provoquer la honte chez l’opposant, de le réduire au silence et de faire en sorte que les autres personnes « bien-pensantes » considèrent cette personne et ses opinions comme honteuses ou, au mieux, hors de propos. Par ailleurs, l’un des ses buts consiste à dissuader les autres d’émettre de telles opinions fausses et détestables, sous peine de connaître le même sort. J’ai ainsi répondu à l’éditorial d’un journal dans une lettre au rédacteur en chef dans laquelle j’avançais que l’une des fonctions primordiales du mariage était de donner aux enfants un père et une mère . Cela m’a valu des courriels, l’un venant d’un avocat de Toronto, qui qualifiaient mes vues de détestables et d’homophobiques.
Le choix des participants à un débat sur le mariage homosexuel peut aussi être loin d’être neutre et équilibré. Récemment, on m’a demandé de participer à une discussion sur le mariage homosexuel à la National Public Radio aux États-Unis, dans la perspective d’une proposition d’amendement à la Constitution américaine affirmant que le mariage est limité aux couples de sexe différent (amendement qui a été ensuite repoussé). C’était un programme d’une heure. Les vingt premières minutes consistaient en des interviews complaisantes d’un homosexuel — il avait été avocat pour l’American Civil Liberties Union, avait un partenaire depuis longtemps et « voulait juste être comme n’importe qui d’autre » — et d’une lesbienne qui voulait faire obtenir un visa d’immigration à sa partenaire depuis deux ans. Ils furent suivis du président de la PFLAG (Parents and Friends of Lesbians and Gays). Tous ceux qui appelaient étaient partisans du mariage homosexuel. J’étais la seule voix opposée. Le producteur dans un pré-entretien m’avait dit que j’avais été choisie parce qu’on avait besoin d’un intervenant qui n’estimait pas que le mariage homosexuel fût une bonne idée, mais qui ne fondait pas son opinion sur la religion.
Une des raisons pour lesquels le politiquement correct représente un danger pour le débat ouvert est qu’il se dissimule sous les apparences des bonnes intentions — ouverture, tolérance, non-discrimination — ce qui rend difficile d’apercevoir ses dangers. Une autre raison est que, presque toujours, ces personnes qui veulent supprimer la discussion agissent de bonne foi et prétendent que s’y engager revient à faire preuve de manque de respect et d’intolérance à leur égard, envers leur style de vie, leurs croyances et leurs valeurs. Ils considèrent parfois le simple fait de leur poser des questions qu’ils désapprouvent comme une atteinte à leurs droits d’être humains. Le mariage homosexuel est loin d’être le seul problème socio-éthique qui soulève de telles questions et le débat sur ce sujet n’est pas le seul où l’on se sert de caractérisations dénigrantes. La façon dont nous traitons de la question du mariage homosexuel a donc des implications bien plus grandes.
Nous devons être libres de poser, de toute bonne foi, des questions telles que : « est-ce que l’avortement est toujours éthique ? » sans être caractérisés comme sexistes ou anti-féministes ; nous devons être libres de demander : « est-ce que les femmes qui ont dépassé l’âge normal pour la grossesse devraient avoir accès aux technologies reproductives ? », sans être caractérisés comme réactionnaires passéistes ou ultraconservateurs ; de demander : « est-ce que l’enfant a besoin d’un père et d’une mère ? » sans être traités d’homophobes.

L’avortement

Alors qu’ils couvraient la campagne canadienne pour les élections fédérale, les médias ont forcé les hommes politiques à affronter la question suivante : « Êtes-vous pour la vie ou pour le choix ? » Cette façon de s’exprimer suppose, d’abord, que chacun, hommes politiques compris, est soit pour la vie, soit pour le choix, selon la définition admise de ces termes. Ensuite, que le fait de considérer des restrictions éthiques ou légales à l’avortement comme acceptables signifie qu’on est pour la vie et que tous les partisans du choix pensent que l’avortement devrait être illégal en toutes circonstances. Troisièmement, que le fait d’être pour la vie, ou d’invoquer une quelconque restriction de l’avortement, est incompatible avec le respect et le droit des femmes. Quatrièmement, que tous les partisans du choix sont d’accord pour dire qu’il ne devrait y avoir aucune restriction à l’avortement. Et cinquièmement, que tous les socio-conservateurs pensent que tous les avortements devraient être interdits par la loi et que, pour tous les socio-libéraux, il ne devrait y avoir aucune restriction. Tous ces présupposés sont faux.
Il y a quatre positions de base quant à l’avortement : « Non », « Oui », « Non, à moins que… » et « Oui, mais… ». La question « êtes-vous pour la vie ou pour le choix ? » suppose qu’il n’y en a que deux. Cela ne permet pas aux hommes politiques de répondre d’une façon qui montre laquelle de ces quatre positions ils adoptent, ni les importantes différences entre elles. Par suite, cela ne permet pas aux électeurs de décider qui représente le mieux leurs propres vues et donc pour qui voter.
« Non, l’avortement est toujours mauvais et ne doit jamais être entrepris » : c’est l’opinion d’un petit nombre de ceux qu’on rassemble sous l’appellation « partisans de la vie » — ceux qui pensent que tous les avortements devraient être considérés comme des meurtres. Au Canada, cela enfreindrait le droit des femmes à la sécurité de leur personne que leur garantit la Charte des droits de l’homme et des libertés — dans des cas très rares, un avortement pourrait être nécessaire pour sauver la vie d’une femme, ou pour lui éviter un risque sérieux sur sa santé —, et, indépendamment de la Charte, la loi n’a jamais été dans ce sens dans les pays dont le droit criminel s’enracine dans la Common Law. Une défense de sa nécessité a toujours été valide pour justifier un avortement . L’avortement est toujours une question éthique et dans certaines situations devrait être une question légale . Mais l’interdiction légale de l’avortement précoce ne peut être imposée et elle cause plus de mal que de bien ; en particulier, elle ôte leur poids aux questions éthiques qui devraient être considérées en relation avec tous les avortements et aboutit à ce que ces dernières ne sont pas posées. Pour des raisons morales ou religieuses personnelles, les femmes peuvent refuser l’avortement pour elles-mêmes dans toutes les circonstances et d’autres peuvent affirmer qu’elles le feraient, mais au Canada, la loi ne peut pas imposer une telle position, étrangère à la plupart des Canadiens et de leurs hommes politiques.
La perspective diamétralement opposée (« Oui, l’avortement devrait toujours être possible sans conditions »), représente la position favorable au choix des extrémistes du féminisme. Cette idéologie voit dans l’accès à l’avortement le révélateur du respect pour les femmes et pour leurs droits à la liberté et à l’autonomie et considère toute restriction comme une atteinte inacceptable à ces droits. Leur position est que l’avortement ne concerne pas l’éthique ni la morale et, à coup sûr, ne concerne rien qui dépasse la sphère personnelle, privée — ce n’est tout simplement pas l’affaire de la société, même si l’avortement porte sur un foetus viable. De même que précédemment, la plupart des Canadiens et des hommes politiques, y compris nombre de ceux qui se définissent comme partisans du choix, n’appartiennent pas à ce camp.
La troisième position (« Non, l’avortement pose de sérieux problèmes éthiques et ne devrait pas être pratiqué à moins qu’il puisse être justifié ») diffère de la position des partisans de la vie radicaux. C’était la position de la loi canadienne avant le cas Morgentaler en 1988, lorsque la Cour Suprême du Canada attaqua comme inconstitutionnel le Code criminel qui stipulait qu’une femme avait l’obligation d’obtenir d’un « comité d’avortement thérapeutique » la garantie que l’avortement était rendu nécessaire pour protéger sa vie ou sa santé . Cela portait atteinte au droit des femmes à la sécurité de leur personne, puisqu’elles pouvaient avoir besoin d’un avortement pour protéger leur vie ou leur santé sans avoir accès à un « comité d’avortement thérapeutique » ; sans cette approbation, l’avortement aurait été un crime et elles ne pourraient en bénéficier.
Le Parlement a tenté en vain de promulguer une loi respectant l’arrêt de la Cour Suprême, ce qui a laissé le Canada dans la position, sans équivalent parmi les pays comparables, de n’avoir aucune législation régissant l’avortement. L’avortement est légal jusqu’à l’instant qui précède immédiatement l’accouchement — à ce moment, une autre disposition du Code criminel l’interdit, celle qui a succédé à une vieille interdiction de tuer un enfant durant l’acte de sa naissance . Mais la responsabilité criminelle potentielle n’apparaît que si l’enfant meurt après être devenu un être humain selon la définition qu’en donne le Code : à savoir, après qu’il a été délivré, vivant, du corps de sa mère . Les médecins peuvent donc éviter tout risque d’être convaincus d’un tel délit en assurant que le fœtus est mort avant l’accouchement. Par suite, ceux qui réalisent des avortements tardifs peuvent se servir d’interventions telles que l’injection létale de chlorure de potassium dans la tête du foetus avant de le faire avorter — une pratique qui ne fait pas l’objet de discussions publiques. De même, les avortements dont le résultat a été l’accouchement de fœtus avancés qui étaient toujours vivants n’ont guère été évoqués dans les médias. Malgré les statistiques que le Canada collecte sur l’avortement, il n’est fait intentionnellement aucune enquête sur l’âge de gestation au moment de l’avortement.
La quatrième position (« Oui, l’avortement peut être pratiqué, mais pas si certaines conditions sont présentes ») diffère de la position des partisans du choix extrémistes. Ainsi, comme c’est le cas en France, tandis que l’avortement est autorisé jusqu’à douze semaines de gestation seulement si la femme enceinte est « en détresse » — en fait, dans bien des cas, cela revient à un avortement sur commande —, l’avortement est limité ensuite .
Il est intéressant de considérer jusqu’où la position adoptée par la Cour suprême des États-Unis dans le cas Roe v. Wade s’adapte à ce schéma. Les avortements au premier trimestre relèvent probablement du « oui », au second trimestre du « oui, mais », ou du « non, sinon », et au troisième trimestre au moins du « non, sinon », et même, en pratique, du « non », au point qu’il serait extrêmement rare que les conditions nécessaires pour invoquer l’exception du « sinon » puissent être invoquées.
Les présupposés du « non, à moins que » et du « oui, mais » diffèrent sur la question de savoir où faire passer la ligne de restriction de l’avortement et dans leurs messages fondamentaux. La première position autorise l’avortement comme une exception à la norme et véhicule des messages sur les valeurs beaucoup plus forts que la seconde, qui dit que l’avortement est une affaire sérieuse qu’il ne faut pas entreprendre à la légère. Mais parce que ce sont des positions non absolues, ces deux approches ont plus en commun l’une avec l’autre qu’avec les positions du « oui » ou du « non », qui sont chacune absolues.
De plus, dans bien des cas, que l’on utilise le « non, à moins que » ou le « oui, mais », la décision sera la même. Par exemple, la plupart des Canadiennes qui considèrent les « raisons acceptables pour l’avortement » d’un point de vue restrictif, même si, personnellement, elles ne s’engageraient pas dans un avortement, pour des raisons morales ou religieuses, s’accordent à dire que toute femme dont la vie est en danger devrait avoir le droit de l’obtenir. Et la plupart des Canadiennes qui considèrent ces raisons d’un point de vue libéral s’accordent probablement à dire que, passé un certain stade de la grossesse, l’avortement à la demande ou l’avortement pour des raisons de choix de sexe, par exemple, est inacceptable.
En somme, personnalités politiques et simples citoyens qui appartiennent au camp du « non, à moins que » et à celui du « oui, mais » sont d’accord pour dire qu’il devrait y avoir des restrictions à l’avortement, que dans certaines situations l’avortement devrait être autorisé, que l’avortement est toujours un problème éthique et que, dans certaines circonstances, ce devrait être un problème légal. Ils s’opposent sur la question de savoir à partir de quand il s’agit d’un problème légal. Mais dans les débats électoraux canadiens, le Premier ministre, Paul Martin, leader du Parti libéral, et Stephan Harper, leader du Parti conservateur et de l’opposition, furent décrits par les Libéraux comme ayant des positions radicalement différentes sur ce sujet. Mais à supposer que P. Martin soit un partisan du « oui mais », et S. Harper du « non, à moins que », au-delà de ces positions de principe, ils parviendraient à des conclusions semblables sur l’avortement, surtout en termes de politique publique.
Or, de cette complexité ne rend pas du tout compte la question : « êtes-vous pour la vie ou pour le choix ? » Au contraire, elle force les hommes politiques à se situer dans un camp auquel ils n’appartiennent pas et fausse la communication de leurs opinions ainsi que le débat. Cela les empêche aussi de distinguer leur position personnelle de leur conception de la politique publique et de montrer à quel compromis ils peuvent aboutir en cas de contradiction.
En outre, la question : « êtes-vous pour la vie ou pour le choix ? », prise comme le substitut de cette autre question : « respectez-vous ou non les femmes et leurs droits ? », a pour résultat l’analyse simpliste et naïve selon laquelle si vous êtes pour le choix, vous les respectez, si vous êtes pour la vie, vous ne les respectez pas. Fin de l’analyse.
Cet excès de simplification soulève d’autres problèmes plus vastes. L’un d’eux est que ceux qui répondent à cette question ne peuvent éviter de paraître adopter une vision du monde à laquelle ils n’adhèrent pas nécessairement, et pas seulement sur l’avortement.
Les positions « oui » et « non » sont déterminées par des visions du monde en opposition — le « non » par certaines croyances morales et religieuses et le « oui » par une mentalité radicalement séculière — et toutes les deux supposent que ce sont les seules. En réalité, une troisième vision du monde — ce que je nomme, faute de mieux, une perspective humanistico-spirituelle — détermine à la fois les positions du « non, à moins que » et du « oui, mais » . Cette perspective admet un ensemble complexe de relations entre éthique, morale, et pensée séculière. Elle n’est pas fondée sur la religion, mais elle n’est pas contraire à la religion et peut accueillir des personnes qui ont des croyances religieuses. À la différence des deux autres perspectives, elle est compatible avec l’incertitude et tente d’éviter l’erreur de réduire des problèmes éthiques hautement complexes, telle la régulation de l’avortement dans les sociétés post-modernes, pluralistes, multiculturelles, de type canadien, à la question simpliste : « êtes-vous pour la vie ou pour le choix ? »

La recherche sur les cellules souches des embryons

Contrairement à ce qui s’est passé lors de la campagne présidentielle américaine, la recherche sur les cellules souches des embryons n’a pas suscité de controverses. Le Parlement avait récemment adopté une législation tolérante, la loi sur la procréation médicalement assistée , inscrite, sous diverses formes, à l’agenda législatif depuis dix ans. Cet acte établit une autorité de régulation et d’autorisation qui supervise tous les usages des technologies reproductives au Canada. Dans le cas de la recherche sur les cellules souches des embryons, il prohibe tout clonage, même à des fins de recherche ou thérapeutiques et la création d’embryons pour la recherche ou la thérapie . Cependant, il autorise l’usage des embryons qui ont été créés pour la fertilisation in vitro mais dont n’ont plus besoin les donneurs de gamètes, pourvu qu’ils donnent leur accord éclairé et qu’il soit jugé absolument indispensable d’en faire usage .
Il y a eu une décennie de débats publics au Canada sur la recherche concernant les cellules souches des embryons et sur bon nombre des questions annexes soulevées par les nouvelles technologies reproductives . La position adoptée par la loi reflète un compromis qui se trouve du côté le plus conservateur (et je crois le plus éthiquement correct) du spectre des interventions. Cette loi témoigne que la politique est l’art du compromis et du possible. Beaucoup de socio-libéraux préféraient une perspective plus permissive et certains socio-conservateurs une approche plus restrictive. Mais même ceux des Canadiens qui, avec cette loi, n’ont pas réussi à faire voter l’intégralité des mesures qu’ils préféraient, ont pu s’accommoder d’une telle législation.
En interdisant la création d’embryons destinés seulement à la recherche et au clonage, la loi confirme le respect pour la transmission de la vie humaine et pour le mode de cette transmission, questions de respect que nous sommes les premiers à affronter, parce que nous sommes les premiers à avoir des technologies qui permettent de transmettre la vie in vitro et autrement que par la reproduction sexuée. C’est un grave défaut de respect que de transmettre la vie humaine avec l’intention de la tuer — un embryon meurt quand ses cellules souches sont enlevées —, dans le but d’utiliser l’embryon comme une chose ou un produit pour fabriquer des thérapies. L’utilisation des embryons surnuméraires après fertilisation in vitro ne soulève pas les mêmes problèmes de respect pour la transmission de la vie humaine ou pour le mode de sa transmission, même si elle pose la question du respect qu’on devrait témoigner aux embryons humains — question sur laquelle nous ne parvenons cependant pas à nous accorder.
Le long délai qui a été nécessaire pour adopter la législation contrôlant les technologies reproductives avait été une source récurrente de critiques dans les médias. Cependant, l’absence de conflit sur ces questions pendant la campagne électorale montre les avantages d’un débat prolongé pour atteindre un consensus social acceptable, dont les personnes peuvent s’accommoder. Le processus de sédimentation des valeurs qui doit avoir lieu en relation avec les questions de valeurs socio-éthiques controversées prend souvent longtemps. Le raccourcir prématurément augmente le conflit et l’hostilité, sans amener à des positions stables sur les valeurs qui sont largement acceptées. En témoigne le cas Roe v. Wade, à l’origine d’une fermeture prématurée du débat sur l’avortement aux États-Unis.

La peine de mort

Une partie de l’« offensive » du Parti libéral contre les Conservateurs consistait à prétendre que si les électeurs leur donnaient mandat pour former le gouvernement, ils organiseraient un référendum sur la peine de mort ou présenteraient une proposition de loi pour la réintroduire.
Il y avait dans cette allégation un paradoxe intéressant : les Libéraux stigmatisaient l’idée d’un vote libre au Parlement sur la peine de mort — et même sur d’autres problèmes de valeurs socio-éthiques tels que l’avortement et le mariage homosexuel — comme étant « non canadien ». Permettre aux hommes politiques de suivre leur conscience ou les souhaits de la majorité des électeurs qu’ils représentaient, cela aurait été, pour les défenseurs acharnés des droits des individus à choisir, antidémocratique et contraire aux valeurs fondamentales du Canada.
Pendant la campagne, lors des débats sur tous ces problèmes de valeurs socio-éthiques, surtout dès que l’on abordait la peine de mort, la sécurité sociale et le conflit armé, on entendait le refrain : « ne pas être comme les Américains ». Nous étions appelés à voter de telle sorte que les Canadiens fussent considérés comme ayant des valeurs différentes de celles des Américains. Une telle dés-identification, dont on se sert pour établir l’identité canadienne, est une tendance de fond puissante dans notre contexte politique. Mais il se peut qu’elle apparaisse à beaucoup d’entre nous comme un simple outil de rhétorique politique. En somme, les Libéraux prétendent que les Conservateurs rendraient les Canadiens identiques aux Américains — ce qui signifie que l’identité canadienne se verrait compromise ou ruinée par un vote en faveur des Conservateurs — parce que les positions des Conservateurs sur les problèmes de valeurs socio-éthiques seraient prétendument identiques à celles des Américains.
Pour revenir plus spécifiquement à la peine capitale, je m’oppose à ces socio-conservateurs qui la considèrent comme acceptable d’un point de vue éthique et qui ne voient pas la contradiction qu’il y a à tenir cette position tout en s’opposant à l’euthanasie . Pour éviter la contradiction, on doit s’opposer au fait d’ôter la vie à tout être humain, sauf dans les cas de légitime défense, de soi ou d’autrui, quand on a ce seul moyen d’empêcher la perte d’une vie humaine. Si l’on est contre l’euthanasie parce que cela implique d’ôter la vie au lieu de la protéger, on devrait être aussi contre la peine capitale, parce qu’elle n’est pas nécessaire pour protéger la vie humaine ; la prison est une solution alternative raisonnable.
Mais tandis que je suis d’accord avec les socio-libéraux dans leur opposition à la peine capitale, nombre d’entre eux soutiennent aussi l’euthanasie légale et le suicide assisté, que je réprouve. Cependant, je m’oppose aussi aux socio-conservateurs qui pensent qu’abandonner un traitement pour permettre à une personne de mourir, si cela est susceptible d’abréger la vie, est toujours mauvais et constitue toujours une euthanasie : à mes yeux, agir ainsi s’impose parfois .

L’euthanasie et le suicide médicalement assisté

Ni l’euthanasie ni le suicide médicalement assisté n’ont été des questions débattues dans la période pré-electorale. La raison en est peut-être que, comme ils n’ont pas été légalisés, les socio-libéraux ne pouvaient pas prétendre que les socio-conservateurs auraient abrogé le droit de choisir quand et comment mourir. Certains socio-libéraux canadiens ont fait des efforts continus pour légaliser l’euthanasie et le suicide médicalement assisté. Deux textes de loi proposant la légalisation furent présentés au Parlement fédéral , mais tous deux furent rejetés : l’un tomba en deuxième lecture et l’autre fut retiré avant. Comme pour l’avortement et le mariage homosexuel, des procédures furent intentées, dans lesquelles les plaignants prétendaient que l’interdiction de l’euthanasie et du suicide médicalement assisté était inconstitutionnelle et contraire aux droit constitutionnels à la liberté et à la sécurité de la personne, aux droits protégeant de la torture et des traitements ou punitions inhabituels et aux droits protégeant de la discrimination. À la différence de sa position sur l’avortement, la Cour suprême canadienne a rejeté ces arguments, par une majorité certes très réduite de cinq voix contre quatre, dans l’affaire Sue Rodriguez , qui devint une affaire célèbre au Canada. Il reste à voir ce qu’elle fera dans le Renvoi sur le mariage homosexuel, où l’argumentation prend aussi appui sur les droits constitutionnels qui protègent de la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle, renvoi qui lui a été soumis par le Juge général fédéral au nom du Parlement.

Les conflits armés

Les socio-conservateurs et les socio-libéraux se disputent sur la question de savoir où faire passer la ligne des justifications (s’il y en a) pour prendre la décision affreuse d’aller à la guerre. La décision de ne pas participer à la guerre en Irak a été le cœur de la campagne de publicité offensive que les Libéraux ont menée contre les Conservateurs, les premiers prétendant que les derniers auraient décidé que le Canada devait se joindre aux Américains en Irak. La décision du gouvernement libéral de ne pas le faire était aussi, dans la rhétorique politique, liée au fait pour les Canadiens de s’affirmer différents des Américains, dont les valeurs ne seraient pas les nôtres. Comme la guerre s’étendait, je me trouvais divisée, tantôt en accord avec les socio-libéraux, tantôt avec les conservateurs, une fois de plus selon les circonstances. Mais déterminer les circonstances pose à son tour un problème éthique : le sage sait que la vérité est la première victime de la guerre. Comme il serait plus simple de se borner à identifier le « bon » parti politique dont il suffirait d’épouser les vues !
Tous les conflits armés ne résultent pas d’une entrée en guerre déclarée. Les Canadiens viennent de participer à des missions de maintien de la paix, par exemple dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda. Tout comme a changé l’opinion que la violence conjugale ou familiale était une affaire privée, dont l’État ne devait pas se mêler, de même a évolué l’opinion selon laquelle l’État ne devait jamais intervenir dans les affaires internes d’un autre État. Dans certaines circonstances, l’intervention devient une obligation pour protéger les droits d’un peuple, en particulier les droits à la vie et à la sécurité des personnes . Les définitions ne sont jamais neutres, comme le montre encore une fois la récente guerre en Irak. Les socio-libéraux la considèrent comme une agression armée non provoquée, illégale, et les socio-conservateurs comme justifiée par la nécessité d’y restaurer le respect des droits de l’homme.
En général, il est dangereux de définir de son propre mouvement soi ou autrui comme libéral social ou conservateur social et d’adopter alors la « ligne du parti » sur les questions de valeurs socio-éthiques, conflits armés compris, simplement parce que c’est la ligne du parti. Placer l’éthique au cœur de sa pratique implique un effort permanent d’analyse, d’évaluation, de doute, au cas par cas. Il ne s’agit pas simplement de choisir une ligne politique et de s’y tenir.

Légalisation de la marijuana et attitude en matière de répression

La légalisation de la marijuana est un autre problème controversé, qui joue le rôle de « marqueur » et fonctionne souvent comme problème de substitution pour identifier de quel côté se trouvent les gens : celui de la tolérance ou de l’attitude inflexible. Un projet de loi visant à décriminaliser production, possession et usage de petites quantités de marijuana vient d’être présenté de nouveau par le gouvernement libéral minoritaire qui a été élu .
Comme beaucoup de socio-libéraux, je soutiens la légalisation de la marijuana et le fait de la considérer de la même façon que l’alcool ou le tabac : la loi est inefficace et cause des préjudices ; il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais à faire usage de drogues, le mal provenant de la façon dont on se les procure et dont on en fait usage ; la légalisation m’apparaît comme un mécanisme qui atténue ce mal ; les gens ont le droit de décider pour eux-mêmes, dans certaines limites, de la nature de leur poison préféré. Au contraire, nombre de socio-conservateurs s’opposent à cette perspective d’un point de vue pratique et symbolique. Ils pensent que l’usage de drogues est intrinsèquement mauvais et que la légalisation de celles-ci serait le signe du déclin moral de notre société.

La sécurité sociale

Nous terminerons ce passage en revue avec la question pratique relative aux valeurs socio-éthiques la plus importante au Canada, à savoir l’accès à des soins médicaux de haut niveau, au cœur des dernières élections.
La loi sur la santé au Canada établit le « système canadien de sécurité sociale » dont se sert le gouvernement fédéral pour donner aux provinces les fonds affectés aux soins médicaux. Les soins médicaux relèvent de chaque province, qui gère son propre système. Pour continuer de recevoir les fonds de la Sécurité sociale, qui couvre environ 16% des coûts des soins médicaux d’une province (il fut un temps où le gouvernement y contribuait pour environ 50%), les provinces doivent satisfaire aux conditions de la loi fédérale telles que l’absence de recours à des services privés et d’honoraires libres. En somme, le Canada a un système de santé socialisé, payé et garanti par l’État, les soins privés représentant une exception.
Les Canadiens s’enorgueillissent de posséder un système à une seule vitesse et non à deux (les meilleurs soins pour ceux qui peuvent se payer le système privé, les moins bons pour ceux ne le peuvent pas). La sécurité sociale en est venue à symboliser pour les Canadiens les valeurs de solidarité et de refus de la discrimination. Elle a aussi fonctionné comme un élément moteur dans la formation de l’identité canadienne. Les Canadiens reconnaissent ouvertement qu’ils se distinguent des Américains par leur adhésion à la philosophie qui sous-tend le système de sécurité sociale. En bref, le système de sécurité sociale, tel qu’il existe, contribue pour une grande part à créer le lien social qui rassemble les Canadiens en une société. Ce système provoque néanmoins un flot de critiques : les listes d’attente en symbolisent les dysfonctionnements et se sont retrouvées au premier plan des débats électoraux.
Les partis politique ont proposé une seule alternative : soit garder la sécurité sociale telle qu’elle est (c’est la position de nombreux socio-libéraux, position peu cohérente avec leur préférence, sur de nombreux sujets, pour le choix libre et ouvert), soit adopter le système de santé privé américain (prétendument la position des conservateurs sociaux), que la majorité des Canadiens considèrent avec horreur, voire terreur. Les nombreuses autres possibilités —systèmes britannique, australien, suédois et norvégien — n’ont pas même été mentionnées, alors qu’elles permettraient à chacun de nos concitoyens d’accéder à tous les soins médicaux nécessaires. Aucun parti n’a osé faire ne serait-ce qu’une timide mention de ces autres modèles et encore moins les soumettre à débat.

Les électeurs contre un certain terrorisme

Les électeurs n’ont pas trouvé leur taille dans le « prêt-à-porter » des positions d’un parti ou de l’autre concernant les problèmes socio-éthiques. C’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’ils aient eu tant de mal à décider comment voter et que leur vote ait été si imprévisible.
Le débat sur les valeurs socio-éthiques a été fortement polarisé et par suite déformé par un autre facteur annexe. On a supposé (ou l’on a prétendu, à des fins politiques) que tous les gens étaient soit des socio-libéraux radicaux, soit des socio-conservateurs radicaux, alors qu’en réalité la plupart d’entre nous se situent quelque part à l’intérieur d’un vaste spectre nuancé de positions entre ces deux pôles. En réalité, beaucoup d’entre nous, au « centre », sont susceptibles de s’accorder plutôt que de s’opposer ; mais nous n’avons pas eu le sentiment que le vote nous en donnait les moyens, les spots du Parti libéral martelant même que nous devions nécessairement choisir entre deux extrêmes.
Aussi, pour les modérés, la question est devenue : quel parti serait-il susceptible de nuire le moins en matière sociale ? Beaucoup avaient décidé que c’était le Parti conservateur, mais un certain nombre a changé d’avis dans les tout derniers jours de la campagne, en raison de certains événements qui leur ont fait craindre que les tenants d’une ligne dure au Parti conservateur ne prennent le dessus, risque inacceptable. Malgré leur opposition à la position politique des Libéraux sur certaines, voire de nombreuses, questions sociales, ils espéraient que les modérés du parti seraient capables d’en changer la ligne sur ces questions. Vœu pieux ?
Lorsque nous prenons parti sur les problèmes de valeurs socio-éthiques, nous nous prononçons sur les valeurs partagées qui devraient structurer la société. Nous pouvons tous nous accorder sur le fait que le respect mutuel, l’équité et la tolérance sont parmi les plus importantes de ces valeurs. Mais il est beaucoup plus facile pour les socio-libéraux d’apparaître tolérants que pour les socio-conservateurs, parce que les libéraux en appellent à moins de contraintes. Cependant, il y a un écart entre tolérer les vues opposées et respecter les personnes qui les soutiennent. De même, en appeler à certaines contraintes ou freins n’implique pas nécessairement un manque de tolérance ni d’équité, ni un défaut de respect pour les personnes concernées. Manifester des opinions libérales ne coïncide pas toujours avec une ouverture d’esprit réelle. Si nous l’avions compris, peut-être certains électeurs n’auraient-ils pas changé d’avis sur le chemin des urnes. Ou peut-être les presque 40% d’électeurs qui ont renoncé à voter l’avaient-ils trop bien compris .

Traduit de l’anglais (Canada) par Vincent Stanek