Réflexion sur les risques émergents au travail

Réflexion sur les risques émergents au travail

Jean-Claude André

La recherche en hygiène et sécurité du travail a été pendant longtemps le résultat d’un besoin à évolution plutôt lente, suscité par l’observation des effets néfastes du travail sur les opérateurs, tout d’abord en termes d’accidents du travail, et maintenant de plus en plus en termes de maladies professionnelles. L’observation induisait la recherche d’amélioration par des voies :
-  réglementaires de la part de l’État, s’appuyant sur les travaux des instituts, imposant des normes et une réglementation de plus en plus contraignantes ;
-  de conseil, en proposant des solutions de prévention : protections collectives, protections individuelles, changements de procédés de fabrication, etc.
Dans une logique semblable à celle de la médecine occidentale, on cherchait à diminuer les effets du travail sur les opérateurs en adaptant l’outil. La méthode a conduit (comme en médecine) à des succès réels et mesurables. En travaillant en effet sur des « signaux forts », des relations causes-effets ont pu être trouvées dans des conditions plutôt mono-disciplinaires. Ainsi, on a pu longtemps croire que régler le problème des effets, c’était également traiter celui des causes, développant par la diminution des accidents et maladies professionnels une confiance dans l’exploration du paradigme de la maîtrise des risques.
La société moderne est moins dangereuse au travail, même si des tendances lourdes et plutôt inquiétantes semblent émerger dans un monde de plus en plus complexe :
-  apparition de nouveaux risques de nature complexe, comme le stress professionnel ;
-  peur des effets à très long terme (à l’image du problème de l’amiante) du travail ;
-  passage d’une société de production à une société du loisir et/ou de l’information ;
-  individualisme grandissant et évolution de la relation au travail.
Ce constat amène à se préoccuper autrement de la prévention des risques professionnels par le biais d’approches pluridisciplinaires, en explorant l’usage possible du principe de précaution, ou en remettant en cause les valeurs et méthodes liées au domaine de la protection optimale des opérateurs : bien-être au travail, retour sur la notion de travail, changement de modèle économique, etc. La perte de confiance induite par la complexité, la mondialisation, l’insuffisante perception des risques émergents, amène à ré-explorer en permanence les modes de lien social visant à protéger les salariés dans des entreprises en profonde mutation. L’anticipation est nécessaire… mais sur quoi anticiper ? Comment maintenir la confiance dans le monde du travail ?

Le cadre traditionnel

D’un point de vue historique, c’est par le constat d’accidents considérés comme trop nombreux ou d’un excès de maladies dans des ateliers de travail que d’aucuns ont été amenés à réagir. La réaction est consécutive à la possibilité de perception du risque, liée intimement à la statistique, c’est-à-dire pour l’entreprise à l’existence d’une masse critique suffisante, donc à la concentration industrielle.
La prévention des risques n’a pas pour seul objectif la protection du salarié. À l’exemple de Ford qui désirait stabiliser la masse mobile des salariés dont beaucoup vendaient leurs bras à la journée, la pérennisation de l’emploi se renforce par la protection des opérateurs et de l’outil de travail : performance oblige ! Dans le même temps, la structuration ouvrière se (re)crée, amenant au syndicalisme salarié. Le caractère syndical représente une forme d’intériorisation par les individus de certaines valeurs et de normes propres à une société idéale. Sur ces bases, on imagine assez bien la convergence entre employeurs et employés pour atteindre des conditions de travail préservant les salariés sans (trop) perturber l’activité de production.
C’est « l’âge d’or industriel » jusqu’à la fin des « Trente Glorieuses ». Les salariés sont alors majoritairement dans la production et, compte tenu des procédés de fabrication, ils expriment des besoins de protection qui ne nécessitent pas des recherches très approfondies. C’est l’immédiateté de l’action qui est convoquée, conduisant, dans un cadre social accepté, à une prévention à « gros grain », s’appuyant sur le faisable rapidement et le contrôle collectif. « Il y avait comme un cercle vertueux entre les rapports de travail structuré sur un mode collectif, la force des syndicats de masse, l’homogénéité des régulations du droit du travail et la forme généraliste des interventions de l’État qui permet une gestion collective de la conflictualité sociale » .
Dans un monde du travail à évolution relativement lente, le mariage de la rigueur (connaissance des effets sur l’homme) et de l’incertain est caractérisé par des éléments statistiques concrets, permettant la définition par exemple de valeurs limites par la voie de la réglementation. Ainsi, dans un système à boucle rétroactive, il y a possibilité d’influencer le procédé de façon à satisfaire, pour un temps, l’accord social. Il y a, dans ces conditions, en fonction de l’acceptabilité du risque, possibilité d’un progrès mesurable.
Pour participer à ce progrès, lors de la création de la sécurité sociale (ordonnances de 1947), l’État confie aux partenaires sociaux le soin de développer des actions de prévention s’appuyant sur des bases de conseils aux partenaires des entreprises, de formation et d’information. L’INS (Institut national de sécurité) est né. Or, la prévention participe du mythe, d’une réserve de sens et de valeurs traditionnelles qui ont déterminé un ensemble de pratiques sociales. « Derrière l’uniformité des dispositions et des conduites ordinaires, elle provoque l’apparition de croyances partagées, elle façonne les espaces sociaux dont les règles et les obligations découlent du système de valeurs qu’elle propose » .
Le champ de la prévention a ceci de particulier dans la vie sociale, c’est que son importance ne relève pas seulement des résultats (diminution du nombre et de la gravité des risques professionnels notamment) mais aussi du consensus qu’il permet d’établir au sein de la société au travail tout entière (garantie de confiance et donc de légitimité).
Dans les années 1950, c’est plutôt à l’ingénieur de conception ou de fabrication de prendre la sécurité des opérateurs en considération. Le rôle d’instituts comme l’INS est au fond de diffuser une « propagande moralisatrice », s’appuyant sur de solides connaissances techniques qui permettent le perfectionnement des acteurs des entreprises par différentes voies, notamment conseils, affiches et guides, en jouant un rôle de complément d’interface entre l’entreprise et le corps social au travail.
La prévention évolue alors plutôt « au fil de l’eau », dans l’attente d’un problème relevé par le monde du travail pour lui apporter des éléments de diminution des effets néfastes observés. L’accélération des procédés de production et d’innovation implique d’anticiper sur les effets possibles de la production (matérielle ou immatérielle) et conduit à la relation entre prévention « symbolique » et innovation et, par suite, à ajouter en 1968 le R de recherche à l’INS. L’INRS est ainsi né pour apporter des conseils scientifiques dans des domaines disciplinaires couvrant l’accident et la maladie professionnels.
Dans ce contexte où des relations de cause à effet existent et sont maîtrisées, l’assurance sociale permet de développer des solidarités entre travailleurs, entreprises et société. Or, l’aspect social est un « filtre qui réduit le spectre à ce qu’il est convenable de faire et de dire » . Ce contexte vise à la vérité, au juste et au bien, donc, en principe, au socialement correct ; le problème consiste donc à cerner ces éléments et à les définir . S’appuyant sur les « préventeurs », personnel des services prévention des caisses régionales d’assurance maladie, les médecins du travail, les comités d’hygiène et de sécurité des entreprises, les remontées sont nombreuses, reliées à la perception des relais en termes d’impact social et de compréhension des phénomènes. C’est l’époque « heureuse » du conseil mono-disciplinaire utile permettant le progrès social, attesté par la diminution très importante du nombre d’accidents du travail (pour ce qui concerne les maladies professionnelles, la situation est sensiblement différente en raison d’une prise en considération plus récente, d’effets retards et d’une connaissance scientifique lacunaire). Ainsi, dans le champ de la santé et de la sécurité au travail, l’imaginaire collectif a pu donner de la consistance à une entité aussi abstraite que le concept de prévention.
Ce schéma de confiance s’appuie sur le fait que les échanges sociaux et leurs interactions sont établis dans un contexte déterminé, au sein d’un système qui imposera des sanctions en cas de rupture de l’accord et des soutiens spécifiques en cas de respect de celui-ci. Il s’appuie naturellement sur une forme de savoir. Il est donc à l’origine des communautés de pratiques (langages, routines, significations artefactuelles partagés) s’appuyant sur la connaissance scientifique.
Une des difficultés à surmonter est que nous sommes passés, sous l’influence des travaux scientifiques et de leur répercussion en sciences humaines, d’un monde régi par une causalité linéaire, où « a » entraîne « b », à une causalité circulaire où « a » entraîne « b » qui entraîne « a ». Les théories de la complexité nous conduisent à entrer dans la perception d’une causalité récursive où « a » et « b » portent chacun l’information de tout . On doit donc explorer de plus en plus des systèmes non monologiques, différents de ceux qui disposaient d’une seule cause identifiable, entraînant des effets clairs et prévisibles.

Le cadre d’évolution

Dans son Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin rappelle : « Nous avons acquis des connaissances inouïes sur le monde physique, biologique, psychologique, sociologique. La science fait régner de plus en plus largement des méthodes de vérification empirique et logique. Les lumières de la raison semblent refouler dans les bas-fonds de l’esprit mythes et ténèbres. Et pourtant, partout, erreur, ignorance, aveuglement progressent en même temps que nos connaissances… Je voudrais montrer que ces erreurs, ignorances, aveuglements, périls ont un caractère commun qui résulte d’un mode mutilant d’organisation de la connaissance, incapable de reconnaître et d’appréhender la complexité du réel » .
Or, tout change et très vite. La complexité a déjà franchi nos portes sans que l’habitude soit perturbée, suscitant juste un malaise. Le conservatisme se retrouverait-il également dans nos méthodes et nos relations avec le monde du travail ? Ce monde « nouveau », c’est-à-dire celui d’aujourd’hui, est différent, nécessitant un regard spécifique qui n’a pas été suffisamment anticipé.
Ces bouleversements placent la prévention en situation de fragilité et de légitimité dégradée. Ainsi, « avec l’avènement de la modernité, le statut de l’individu change radicalement. Il est reconnu pour lui-même, indépendamment de son inscription dans les collectifs » . L’arbitrage entre risque individuel et risque imposé se déplace d’autant que le droit de l’homme à disposer de son corps s’étend. Le goût pour le risque individuel a pour contrepartie l’aversion pour le risque imposé. Ainsi la relation au risque se stabilise de plus en plus autour de l’idée que la vie au travail, voire la vie en société (problèmes environnementaux, en particulier) n’est pas suffisamment profitable pour justifier une prise de risque. Ce constat induit une évolution dans l’acceptabilité sociale du risque. Ce contexte nouveau, instable, implique désormais une dimension nouvelle visant à une sécurité totale (le « vieux » stéréotype du risque zéro !). Cette vision ne signifie pas que le nombre de risques est nécessairement augmenté, mais induit une perception négative du contexte (rupture du cercle vertueux de la prévention symbolique).
Aux changements technologiques sont associés des changements d’organisation : travail à temps partiel, contrats à durée déterminée, re-engineering, néo-taylorisme, télétravail, contrôle informatisé, gestion par l’âge, poly-compétence. Ces différents éléments interdisent de traiter les processus de production matérielle ou non (information) comme une idylle entre employé et employeur à cause de coûts humains et sociaux élevés, et ce malgré une évidente amélioration des conditions de travail, de qualification des opérateurs, du temps de travail et, pour une moindre part, des salaires. La société change trop vite, l’angoisse est également associée aux contraintes mal comprises du marché, à l’interdépendance croissante des économies – l’Europe et le reste du monde –, sous l’effet des échanges internationaux et des accords du commerce notamment. Il y a donc perte de repères.
Ces angoisses de la société sont également nourries par des choix technologiques potentiellement irréversibles dont les conséquences à long terme ne sont pas toutes connues. Dans ces cas, les mécanismes de contrôle et d’équilibre sont probablement inadéquats pour assurer pleinement la correspondance consensuelle entre l’intérêt collectif (défini comment ?) et la pression des intérêts des détenteurs du pouvoir.
Ce contexte illustre un paradoxe récent : l’évolution du travail associée à la prévention vise à éviter la souffrance et nous n’en souffrons pas moins ! « Les contradictions cachées dans nos vies et nos relations nous mettent mal à l’aise à un niveau inconscient : maladies psychosomatiques, dépression, anxiété » . Nous voici plongés dans l’ère du stress, de la violence chronique, bref de la souffrance tirant son origine d’un certain nombre de facteurs innés, acquis, subis. Avec l’innovation technologique, la complexité atteint alors l’homme.
Il y a donc nécessité d’élargir le discours par un regard spécifique et nouveau sur la complexité : association entre les états mentaux, l’image de soi, l’action sur le milieu et le rapport aux autres. Il faut faire prendre conscience aux acteurs de la prévention qu’ils sont partenaires de « clients » auxquels leur sort est lié. Cette situation nécessite des évolutions visant une meilleure maîtrise de la complexité : la réalité du monde physique qui nous entoure est complexe, ainsi que les relations sociales dans lesquelles nous évoluons et les connaissances que nous manipulons ainsi que celles que nous produisons.
La plupart des nouvelles technologies sont transversales, diffusant comme l’informatique dans toutes les activités économiques et industrielles, contagieuses car irriguant les technologies voisines. Il y a, à la fois, approfondissement et élargissement, conduisant à la perte de la perception des relations entre causes et effets dans l’acte de produire. L’ensemble des techniques, nouvelles et de plus en plus complexes, qui apparaissent de manière quasi simultanée, bouleverse les relations entre la technique, l’économie et la société. Si l’utilisation du principe de précaution, actuel leitmotiv rhétorique, peut être envisagée pour régler des potentialités de problèmes susceptibles d’émerger (réglementation dans l’incertain), les maillages et les nombreuses interactions existantes limitent son application à des situations relativement « simples ». Il faudrait, pour aller plus loin, surmonter la complexité, les interdépendances techniques, économiques, sociales (et les rétroactions associées), la forme embryonnaire des connaissances, l’irrationalité des choix, la prévision difficile des conséquences à long terme d’une innovation donnée.
La réglementation rend l’entreprise responsable de ses résultats en termes d’hygiène, de sécurité et également, hors de notre contexte, de notre environnement. Or, le jugement peut être organisé non pas à partir de la connaissance des dangers disponibles à l’époque de la mise au point d’un procédé mais plutôt, à cause de la pression sociale, sur la base de la connaissance acquise au moment de la survenue des problèmes. Les dangers devenant plus complexes, plus multifactoriels avec des délais d’occurrence de plus en plus longs, cette situation nouvelle peut constituer une épée de Damoclès pour l’entreprise implantée en Europe. On intègre en effet, dans le champ des risques professionnels, le principe « pollueur-payeur », si ce n’est que des personnes peuvent être impliquées de manière plus directe (santé au travail) pour certaines, avec des conséquences juridiques et pénales graves pour d’autres. Il existe cependant quelques garde-fous, comme le document unique permettant une certaine traçabilité des actions garantissant la protection des salariés, mais le délit d’ignorance contrebalance largement cet effet positif. « On aurait dû savoir ! »
Il faudra peut-être redéployer l’idée de progrès sur d’autres bases en anticipant mieux les effets néfastes des technologies nouvelles. Cependant, l’imprévisibilité de nombre des risques émergents associés et leur impact imposent pour beaucoup aujourd’hui une prévention du « pire », surprotégeant apparemment les opérateurs mais dans un espace de connaissances des risques et des dangers lacunaire, entraînant un risque considérable pour la stabilité du système de production dans son ensemble. Quelle sera alors l’acceptabilité sociale relativement à des affirmations de surprotection effectivement inefficaces ? Que devient le concept de prévention, insuffisant, incapable de ressourcement et atteint d’obsolescence ?
La prévention reliée au salarié est collective ou n’est pas. La transformation des relations au travail dans le sens d’un individualisme voulu à la fois par l’entreprise et le citoyen n’aura pas pour seule conséquence de réduire les liens sociaux dans le contexte du travail, mais pourra confiner le rôle de protection des opérateurs dans le seul champ technique, respectant ainsi la réglementation des États de l’Union européenne. Or, les tendances actuelles, permises par des connaissances scientifiques, s’orientent non seulement vers l’exploration, via la pluridisciplinarité, de la complexité du monde du travail, mais aussi vers l’exploration d’autres paradigmes comme la santé ou le bien-être au travail, reprenant en amont l’analyse des conditions d’un (certain) épanouissement au travail. Des tendances socio-économiques présentes sont susceptibles de limiter le cadre préventif dans lequel la dimension sociale est prise en compte, pour revenir au fond à ce qui a fait sa gloire et sa légitimité, la prévention technique !

Et les risques émergents ?

« Les technologies efficaces de prévention sont en nombre limité, et rarement infaillibles. Dès lors, l’idéologie de la prévention généralisée est condamnée à la faillite. Mais le désir éperdu d’éradiquer le danger qu’elle porte nourrit une forme d’angoisse, sans doute spécifique à la modernité et qui est inextinguible » . Compte tenu de ce contexte, la question posée, si l’on exclut la démission totale, est de rechercher des solutions, des voies de partage et de mutualisation, bref des chemins permettant une certaine restauration de la confiance entre les acteurs du travail.

Les tendances lourdes

Il convient de mieux connaître les dynamiques sociales au travail, en recherchant une meilleure maîtrise de la « décollectivisation » de l’entreprise et de l’individualisme. Les grandes évolutions sociologiques peuvent contribuer à l’approche : vieillissement de la société, relation au travail, changements culturels, aspirations à la sécurité et à la protection sociale, capacité à maîtriser l’évolution du travail, confiance dans la science et la technologie, développement d’une « démocratie » télévisuelle, de l’homme « informatisé », peur des nouvelles maladies, relation aux drogues et médicaments , etc. Ce contexte illustre la perte du sens intégré dans une société de consommation, qui ne sait pas encore comment elle va muter à cause des échanges commerciaux induits par la mondialisation et le développement durable.
Cette société est reliée aux organisations du travail permettant la recherche d’une performance (au moins financière) qui exploite les possibilités d’usage d’un ensemble de connaissances scientifiques et techniques innovantes. Ainsi, la complexité explose dans un cadre de dématérialisation induit par l’exploration des nouvelles technologies de l’information et de la communication, vrai espace de liberté en même temps que de contrôle. Il paraît nécessaire d’explorer l’effet des tendances actuelles sur les formes les plus adaptées de prévention des risques professionnels, allant de la prévention technique au bien-être au travail.

Les risques émergents

La réflexion en santé publique pour des risques connus à apparition rapide permet en principe de limiter les effets émergents sur une population déterminée. Elle n’est pas tout à fait exploitable dans le champ des risques émergents au travail. Autre réel leitmotiv rhétorique, ce concept doit répondre aux attentes de la société (et accessoirement permettre le lancement anticipatif d’actions de recherche). Imaginer des risques qui ne sont pas encore perçus par le public est une tâche délicate qui ne peut être facilement organisée dans la mesure où les causalités soit sont masquées par la complexité des systèmes ou des procédés de production, soit relèvent de l’hypothèse de travail. Différentes démarches sont entreprises, soit par création d’observatoires intégrant des informations sur des effets en lien possible avec la précaution, soit par l’attention portée au discours des experts.
Compte tenu des changements technologiques, des expositions variables en intensité et en nature des polluants, ce type d’observatoire risque d’exploiter des quantités considérables de données rendant sans doute le système peu efficace. Quelle question d’ailleurs doit-on lui poser ?
Le dire d’expert – lanceur d’alerte – implique une forme d’évaluation de premier niveau pour cadre et une mutualisation de l’opération visant à faire prendre en considération le risque éventuel comme crédible. Cependant se pose non pas la question de la gestion de l’alerte, qui relève du technicien, voire du politique, mais celle du choix du lanceur d’alerte. Qui est-il ? Comment construit-il sa conviction ? Une opération pilote engagée par l’INRS chargé de la responsabilité du centre thématique « recherche » pour l’Agence de Bilbao est en cours depuis 2002. Elle exploite le savoir d’experts de prévention choisis au niveau européen (cinq ans d’expérience, deux publications au minimum). Un autre axe de réflexion concerne ceux qui sont en principe très proches du monde du travail, c’est-à-dire les médecins du travail. Les évolutions récentes de leurs missions, ne serait-ce que dans le cadre de la pluridisciplinarité, peuvent les amener à faire émerger des nouvelles situations à risque. Cependant, les problèmes induits par les maladies à long délai d’occurrence ne peuvent être facilement perçus dans un système de production complexe. N’est-il pas alors trop tard ?
Il n’y a pas sur ce thème une seule méthodologie, des solutions rodées et stéréotypées. Des alliances vivantes car évolutives doivent se créer entre concepteurs, chercheurs et praticiens en prévention des risques professionnels. C’est un champ à construire avec les risques de quitter la proie pour l’ombre, les risques avérés nécessitant l’attention au quotidien étant encore trop nombreux et souvent insuffisamment connus.