De l’incertitude au risque : deux lectures des mutations sociales et politiques

De l’incertitude au risque : deux lectures des mutations sociales et politiques

Michel Kokoreff, Jacques Rodriguez

Depuis au moins Max Weber, les sociologues n’apprécient guère de prédire l’avenir, laissant volontiers cet exercice délicat et hasardeux aux discours prophétiques ou aux analyses prospectives. Sans doute la situation historique que nous vivons contribue-t-elle à renforcer cette prévention. Plus que jamais, en effet, l’avenir semble incertain et contradictoirement ouvert : tout est possible et tout peut arriver. Si l’avenir est gros de menaces, le temps présent est, lui, peuplé d’aléas. De sorte que risques et incertitudes apparaissent comme deux figures centrales dans la réflexion sur les mutations de nos sociétés – non sans confusion bien souvent. C’est ce fil que nous voudrions pourtant tirer et dérouler ici, en distinguant les lectures sociologique et politique que l’on peut faire du risque et de l’incertitude.
Notre argument peut s’énoncer de la façon suivante : l’incertitude constitue un prisme par lequel on peut lire les mutations sociales et politiques. Ce n’est pas seulement l’incertitude temporelle qui est en jeu car celle-ci, on le sait, n’est pas « nouvelle » : elle est constitutive de la première modernité – celle de la révolution industrielle – et s’est accentuée avec la seconde modernité – celle de la révolution informatique. L’incertitude est, plus fondamentalement, une forme sociale, un langage qui permet de nommer ce qui résiste à la désignation. Elle renvoie en cela à une multiplicité de phénomènes dont la « morosité » ou la « sinistrose » affectant le moral des ménages n’est qu’un symptôme. C’est l’inquiétude nourrie à l’égard de l’école et de son rôle d’ascenseur social, fortement remis en cause dans un contexte de massification de l’enseignement. C’est la généralisation de la précarité dans la vie professionnelle, familiale, conjugale, qui s’accompagne d’une montée des insécurités civile, sociale, économique mais aussi identitaire. Ce sont aussi l’exaspération et la crispation communautaires qui vont paradoxalement de pair avec la poussée des individualismes. C’est encore l’incertitude des responsabilités avec l’illisibilité du droit, confronté à l’opacité des procédures et à la multiplication des situations singulières, ou le jeu de défausse du politique qui sollicite de plus en plus les individus, sommés de décider par eux-mêmes ce que les institutions, à commencer par l’État, peinent ou rechignent à décider.
On pourra toujours objecter que l’incertitude est une notion relativement imprécise, suggestive mais pas vraiment explicite ; un terme à la connotation maximale mais dont la dénotation est faible. Il y aurait alors un paradoxe à vouloir déchiffrer les mutations sociales en écrasant les contraintes objectives sous la logique floue de l’incertitude. C’est pourquoi il est nécessaire de préciser comment mobiliser cette notion pour en faire un bon analyseur du changement tout en évitant, du même coup, un double écueil. Celui constitué, d’abord, par les lectures si fréquentes en termes de « crise », de déclin, de manque. Empreintes de nostalgie, elles ratent en effet l’essentiel : les processus de recomposition de ce qui « fait société ». Écueil, ensuite, que forment les analyses de la « société du risque » et les présupposés idéologiques qui les sous-tendent. D’inspiration néolibérale, cette interprétation tend à rabattre sur les individus des processus sociaux sur lesquels, de ce fait, nul ne semble avoir de prise.
De l’incertitude au risque, des transformations sociales à leur gestion politique, se joue en fait le glissement d’un modèle de société à un autre, dont on s’efforcera de mettre au jour les principaux ressorts . Il s’agira donc de saisir des changements importants qui ne laissent pas forcément entrevoir « le » futur – peut-être faut-il d’ailleurs l’espérer – mais qui suggèrent néanmoins des lignes de transformation possibles. En ce sens, nous faisons nôtre cette définition de Raymond Aron, pour qui la futurologie est avant tout « la conscience malheureuse du présent » .

Fragmentations et recompositions sociales

Il est utile de repartir de l’idée même de société. Ce que nous avons pris l’habitude de nommer « société » pouvait se représenter comme un ensemble d’éléments interdépendants formant un tout cohérent. Jusque dans les années 1960, la société française pouvait se caractériser par la superposition de conflits de classes (les ouvriers contre les dirigeants) et de clivages politiques (d’un côté la gauche, de l’autre la droite). Nous vivions dans une formation sociale, pour parler comme Marx, ayant pour clé de voûte l’État-nation qui articulait un type d’organisation politique, une identité culturelle et un espace de souveraineté. Ce modèle avait le travail pour pivot : il assurait une continuité du social au politique et du public au privé, dans l’expression des conflits sociaux et la construction des identités collectives et des modèles sexués. Telle a pu être une représentation particulièrement prégnante du type de société dans lequel nous vivions, à la fois produite institutionnellement par l’appareil d’État et reproduite par la pensée sociologique. Or, c’est bien cette représentation qui se défait aujourd’hui.

Une société éclatée

Le fait marquant de ces dernières années est la déliaison de ces éléments qui faisaient jusqu’ici système. Les représentations d’un espace social structuré autour de classes aux intérêts et aux styles de vie opposés se sont érodées. Les sociétés nationales ont perdu leur légitimité, menacées par la globalisation, d’un côté, la territorialisation, de l’autre. Le travail a perdu son rôle de « grand intégrateur » et sa capacité à donner sens aux identités collectives. Les autres institutions, à commencer par la famille et l’école, mais aussi la religion, les organisations syndicales et politiques, ont perdu, sinon leur rôle de socialisation, du moins une partie de leur légitimité, souvent remise en cause. Ce sont aussi les supports identitaires qui se sont multipliés dans l’espace laissé vacant par les grands collectifs (nation, classe, etc.), qu’il s’agisse des identités culturelles, religieuses, sexuées ou générationnelles. Autrement dit, les sociétés dans lesquelles nous vivons, en devenant plus complexes, sont aussi devenues moins lisibles.
Il serait cependant réducteur de saisir ces mutations sans voir les nouvelles lignes de clivage social ou les tensions qu’elles suscitent. Si le modèle d’une société de classes a vécu, on observe par exemple un renforcement des inégalités sociales en matière de salaires, de réussite scolaire ou de santé. Bien que plus diffuses, ces « inégalités multipliées » engendrent un fort sentiment d’injustice sociale. Par ailleurs, les débats suscités par l’extension des classes moyennes ou la disparition supposée de la bourgeoisie et du prolétariat masquent en réalité une recomposition de la structure sociale. Le renforcement du sentiment d’appartenance des membres des catégories populaires est à cet égard remarquable, un sentiment fondé sur une expérience très forte de la dépossession ou de la « petitesse sociale » . Les enquêtes récentes sur les populations des quartiers populaires traduisent bien la persistance d’un ethos de classe derrière des dimensions ethniques et raciales trop souvent surestimées . À l’inverse, le maintien du pouvoir social et symbolique des élites issues de la grande bourgeoisie, se traduisant notamment dans la constitution de « ghettos dorés » , est un fait que ferait presque oublier la référence en vogue aux « bobos ».
Dans le même ordre d’idées, si le modèle du travail hérité de l’ère industrielle est devenu obsolète, le salariat a pris des formes nouvelles en s’appuyant toujours plus sur l’initiative et le sens des responsabilités individuelles, comme semble l’exiger une économie capitaliste mondialisée qui a parfaitement intégré la critique sociale des années 1970. Il en a résulté une mutation idéologique de l’entreprise et de nouvelles normes régissant à la fois les trajectoires professionnelles et les modalités d’investissements des salariés, non seulement dans le secteur concurrentiel, mais aussi dans le secteur public. Il faut souligner aussi que la thèse de la « désinstitutionnalisation » de la famille ou de l’école est à nuancer. On constate à cet égard une persistance des mécanismes sociaux et des clivages sexués qui participent à la construction des couples ; on note par ailleurs que les recompositions familiales débouchent sur des formes de liens inédites et renforcent le rôle de la parenté. On connaît aussi la rentabilité différentielle des titres scolaires et les mécanismes de sélection, tant sociaux que sexués, qui travaillent l’école.
Quelle cohérence donner à ces mutations ? Telle est bien la difficulté, car la fragmentation sociale et culturelle rend presque impossible l’identification d’une « logique du système » et décourage toute tentative pour définir la vie sociale à partir de quelques notions centrales. Déjà Simmel ou Weber avaient fait de la perte d’unité du monde le critère essentiel de la modernité. Désormais, la sensibilité exacerbée aux différences et l’individualisation des représentations du monde social, d’un côté, l’inconsistance des grandes théories et le repli des chercheurs sur des approches microsociales ou locales, de l’autre, rendent plus problématique et plus prégnante encore cette panne de sens.

Une mutation normative

Nous vivons, en réalité, dans un contexte d’incertitude normative où les normes qui orientent l’action ont perdu leur clarté tout en se renouvelant profondément. C’est ce que méconnaît la rhétorique de la « crise », qui repose au contraire sur ce que l’on peut appeler le mythe de la règle faible. Sous cet éclairage, nous serions confrontés à la dissolution des repères, à l’affaiblissement de l’autorité, à la vacance des institutions, et c’est pourquoi l’exaction ou les conduites inciviles seraient devenues la norme. Or, il s’agit là, nous semble-t-il, d’un formidable contresens car ce discours revient à confondre déclin et changement des normes. Tout le débat qui s’est développé en France depuis une vingtaine d’années autour de la question de l’individualisme est une bonne illustration de cette confusion. Plutôt que de voir dans la promotion de l’individu un corrélat du privatisme ou le symptôme d’un affadissement de la démocratie et de la citoyenneté, il nous paraît plus pertinent de repérer le produit d’une profonde mutation normative.
En fait, aux modèles hérités du XIXe siècle, fondés sur l’obéissance et l’interdit, est venu se substituer le modèle de l’autonomie et de l’action. Il en résulte une montée de l’indétermination sociale. Dans un contexte d’incertitude normative, chacun est en effet sommé de décider et d’agir au nom de lui-même ce qui était jadis institué et ritualisé collectivement. C’est ce qu’a bien montré Alain Ehrenberg : une conception de la vie sociale élaborée en référence à la mécanique ou à l’organisme a cédé la place à une autre, centrée cette fois-ci sur la capacité de construction des acteurs avec comme référence leur expérience. Au souci de soi s’ajoute alors cette nécessité d’être l’auteur de sa propre vie. Faire preuve d’autonomie, s’investir dans des projets, manifester son sens des responsabilités, prendre des risques : voilà ce qui nous est demandé. D’où, aussi, la montée des vulnérabilités individuelles : la démotivation, la souffrance et la dépression qui constituent l’envers du gouvernement de soi. C’est ce double processus qui travaille les différentes dimensions de l’expérience sociale, qu’il s’agisse de la vie familiale et scolaire, des loisirs et du sport, ou encore de la participation aux institutions et à la vie locale.

Les figures sociales de l’incertitude

Les transformations contemporaines de l’univers familial constituent un bon point de départ pour décrire et comprendre une telle configuration . Prenons les différents moments qui ponctuent le calendrier matrimonial, comme la décohabitation, la formation du couple, le mariage ou encore la naissance d’enfant(s). Si ces événements ont été longtemps définis collectivement, il revient désormais à chacun de décider du moment de leur effectuation. De l’incertitude qu’implique cette nouvelle donne, il résulte un diffèrement des seuils : mariages plus tardifs et naissances reculées, notamment. L’essor spectaculaire du divorce au cours des trente dernières années reflète aussi ce halo d’incertitude qui entoure la vie familiale. Dès lors qu’un couple sur trois finit par divorcer (et même un couple sur deux dans les grandes villes), le mariage d’indissoluble est devenu de plus en plus précaire. Est-il alors plus incertain ou plus risqué ? Disons que la vie conjugale est un « risque » parce que l’on sait bien que les unions sont maintenant plus fragiles, qu’elles résistent mal à l’épreuve du temps et que les séparations produisent des effets sociaux multiples nécessitant une prise en charge (violences conjugales, vulnérabilité professionnelle, paupérisation des familles monoparentales, féminisation de la pauvreté, etc.). Mais la famille est vouée également à l’incertitude du fait de l’émergence de nouvelles configurations familiales (dont les familles recomposées sont la forme la plus emblématique et promise à un bel avenir) et, partant, de la redéfinition des statuts et des rôles, des parents comme des enfants. De fait, qu’est-ce qu’être père ou mère aujourd’hui ? Dans un contexte d’incertitude normative, tandis que les relations entre parents et beaux-parents, enfants et beaux-enfants, demi-frères et sœurs, ne sont plus encastrées dans des modèles préétablis et pérennes, la réponse à cette question ne va plus de soi.
Il importe donc de bien distinguer le risque de l’incertitude. Le risque repose sur la prévision et autorise la stratégie, tandis que l’incertitude entrave la décision et paralyse l’action. Là, en effet, il est possible de choisir, en connaissance de cause, de courir le risque, car tout risque est, par définition, calculé. Ici en revanche, en face de l’incertitude, aucune stratégie ne peut être élaborée, soit parce qu’on ne peut pas connaître la probabilité d’occurrence de chaque résultat possible, soit parce que ces résultats eux-mêmes ne sauraient être complètement identifiés a priori. C’est en ce sens que Louis Chauvel propose de parler de « société d’incertitude », une configuration sociale qui ne concerne pas seulement les personnes les plus précaires mais qui définit, plus largement, le « contexte existentiel de la totalité des individus comme des institutions dans lesquelles ils sont encadrés » . Si l’on se place du point de vue des acteurs sociaux, vivre dans un monde incertain, ce n’est pas seulement se résoudre à la fatalité ou se laisser porter par les événements en différant les décisions ; cela signifie plutôt agir à court terme et décider à l’aveugle, en fonction de paramètres multiples et non maîtrisables. Autrement dit, dans le meilleur des cas, les acteurs naviguent à vue. Surtout, ils sont dans une posture socialement contrainte où la quête de reconnaissance et – plus encore – de réassurance oriente leur action. Il s’ensuit que l’incertitude peut être envisagée, d’un point de vue analytique, comme un facteur de transformation sociale, et ce à un double titre : elle engendre une capacité d’innovation dans l’autonomie ; elle constitue aussi une source d’inquiétude dans la contrainte. C’est dire toute l’ambivalence de ce processus.
Ce processus n’est cependant pas homogène socialement, loin s’en faut. En d’autres termes, cette logique de l’incertitude prend des formes socialement contrastées et les ressources pour en maîtriser les effets néfastes sont inégalement réparties selon les mondes ou les univers sociaux considérés. Ainsi pourrait-on distinguer, très schématiquement, quatre ensembles ou « blocs » . Un premier ensemble rassemblerait les couches les plus favorisées de la structure sociale, par exemple les salariés des secteurs très compétitifs. Ceux-ci sont peu affectés par l’incertitude sociale, sinon qu’ils peuvent tirer pleinement parti d’une autonomie accrue et choisir leur mode de vie. Un deuxième ensemble recouvrirait le continent des couches moyennes et supérieures protégées, principalement les membres des trois fonctions publiques et les salariés du secteur public. La stabilité de leur situation favorise ici une relative individualisation des styles de vie, qui produit de l’incertitude maîtrisée. Les fractions précaires du salariat (en particulier les travailleurs embauchés sur contrat temporaire ou à durée limitée) formeraient un troisième ensemble sur lequel se concentrent les effets négatifs de l’incertitude : l’instabilité, le défaut de cadres, l’absence de perspectives qui rendent l’autonomie déroutante, voire anxiogène. Enfin, un quatrième ensemble serait constitué par des groupes d’exclus à divers titres (les « sans »), bénéficiant plus ou moins de la protection sociale et/ou de la compassion civile. Pour eux, c’est davantage la violence du marché, celle de l’environnement ou des institutions, les racismes et les ségrégations qui l’emportent.
Peut-on aller jusqu’à parler d’une « stratification de l’incertitude » ? C’est sans doute une piste qu’il faudrait creuser car ces figures de l’incertitude se déploient dans un espace borné, d’un côté, par des positions de pouvoir, de l’autre, par des situations de violence sociale, un espace qui révèle des capacités de maîtrise de l’incertitude très inégalement réparties. Mais une autre piste mérite également d’être parcourue, celle qui conduit à l’installation progressive d’un nouveau mode de gouvernement de l’incertitude sociale.

Le double jeu du risque, ou comment gérer l’incertitude sociale

Pour rendre compte de l’émergence de ce nouveau mode de gestion politique de l’incertitude, il faut partir de la tension suscitée par cette dernière, tension entre une autonomie accrue des individus et une inquiétude diffuse, entre un élargissement du champ des possibles dans tous les domaines de la vie sociale et une demande pressante de sécurité (publique, sanitaire, sociale, etc.). Au fond, chacun sollicite les autorités ou se pose en victime de leur impéritie ; mais chacun aspire aussi à vivre sa vie, en quelque sorte « à la carte » . Il s’ensuit que les exigences du citoyen, en tant que membre de la collectivité nationale, ne coïncident plus nécessairement avec les besoins de l’individu, soucieux de préserver son autonomie, ni avec les requêtes de la victime, qui sollicite de plus en plus l’arbitrage du droit. De là la difficulté qu’éprouvent les pouvoirs publics pour articuler appel à l’initiative individuelle et protection sociale, respect de la personne et restauration de l’autorité ; de là, aussi, l’atermoiement illimité de l’action gouvernementale entre un « plus d’État » et un « moins d’État », la délocalisation par le haut et la relocalisation par le bas, atermoiement entre un réformisme ambitieux et, au mieux, un incrémentalisme pragmatique. Il est tentant, dans ces conditions, de conclure à une perte d’emprise du politique et de l’État sur une société de plus en plus « complexe », une société ouverte sur le vaste monde et, comme telle, soumise à des influences plurielles qui pénètrent en profondeur et remodèlent non seulement l’économie mais aussi la vie quotidienne des individus . On ne saurait toutefois s’en tenir à ce constat.
En effet, si l’État peine désormais à apparaître comme le producteur d’un idéal collectif ou le régulateur de la vie économique et sociale, il investit massivement le périmètre de la sécurité et, dans bien des cas, celui de la prévention. Promoteur du bien-être et du progrès hier, il s’affirme de plus en plus aujourd’hui comme un gestionnaire de risques. Ce recalibrage des missions de l’État n’est pas seulement une réponse à la fameuse « demande de sécurité » qui s’exprime dans les prétoires, dans les urnes ou les sondages d’opinion : il prélude à une reconfiguration radicale des relations entre l’individu et les pouvoirs publics. Nul doute en effet que le risque est devenu une contrainte forte pour l’État, censé le gérer et appelé à réparer un nombre croissant de dommages souvent étrangers à sa propre activité (crise sanitaire, terrorisme, etc.) ; mais c’est précisément parce que le risque est une contrainte qu’il fonctionne aussi comme un « principe général de recomposition politique » .
Dans cette perspective, il peut être intéressant de faire l’hypothèse d’un usage stratégique du thème du risque, point de convergence de contraintes objectives, notamment budgétaires, et de choix idéologiques. Plus exactement, si le risque est au centre d’une rhétorique envahissante aujourd’hui, c’est qu’il est susceptible de s’incarner dans des technologies politiques qui permettent à la fois de contenir les demandes de sécurité qui se font jour et d’encadrer l’autonomie des acteurs sociaux. Plasticité du risque : il suscite un certain consensus – disons un consensus de l’inquiétude – et définit un nouveau mode de gouvernement de l’incertitude sociale.

Le risque comme contrainte politique

Il est vrai que le risque n’est pas un objet politique inédit et que les pouvoirs publics interviennent de longue date pour en prévenir la réalisation (sous la forme des mesures de « police administrative ») ou pour en réparer les conséquences dommageables . Néanmoins on enregistre bien, depuis quelques années, une montée en puissance de ce thème dont s’emparent les responsables politiques, les journalistes, les sociologues mais aussi les juristes, témoins de l’explosion du contentieux dans une société où le seuil de tolérance au risque a diminué . Les risques auraient-ils vraiment changé de nature, et la fatalité d’hier se présenterait-elle sous un jour nouveau ? Comme le montre Ulrich Beck, les risques ne sont plus seulement des événements exogènes, mais la contrepartie du progrès et des activités humaines qu’il favorise . Ainsi, à mesure que la société parvient à maîtriser un plus grand nombre de dangers, elle produit aussi de nouvelles menaces auxquelles les pouvoirs s’efforcent inlassablement de répondre, suscitant du même coup une demande de protection infinie et, pour tout dire, chimérique.
D’un côté, parce que les risques sont à la fois plus nombreux, plus malaisés à identifier et à circonscrire, impossibles aussi à éliminer tout à fait, l’État doit les gérer de façon plus rigoureuse, par une action préventive et précautionneuse. Ainsi, le champ du risque s’élargit tandis que se renforcent, parallèlement, les exigences de sa bonne gestion. D’un autre côté, la responsabilité de l’État est engagée de façon quasi systématique afin de mieux répondre aux attentes des victimes. Souvent, il importe peu qu’une faute ait été commise ou que l’État soit impliqué dans la survenue du risque : seuls comptent le préjudice subi et sa traduction indemnitaire. Autrement dit, même en l’absence de responsabilité clairement identifiée, la solidarité nationale intervient diversement pour permettre une socialisation des risques. À cela s’ajoute désormais la responsabilité des autorités publiques dans la prévention des risques, dont le juge a fait application dans la récente affaire de l’amiante. Pour la première fois, en effet, l’État a été reconnu responsable d’un défaut de prévention : le juge a considéré qu’il ne suffisait pas d’avoir informé les employeurs des risques encourus par leurs salariés, encore fallait-il que l’administration veille à ce que cette information soit appropriée et efficace .
Mesures de prévention, logique de responsabilité et principe de précaution soulèvent désormais d’épineuses questions juridiques devant des risques polymorphes, avérés ou seulement suspectés, maîtrisables ou majeurs, identifiés ou émergents. Ainsi, à quel moment l’État doit-il être tenu pour suffisamment informé d’un risque, et donc éventuellement responsable en cas de carence ou d’inaction ? Quel niveau de réglementation attendre des pouvoirs publics au titre de leurs missions de prévention ? Ou encore : comment faire appliquer le principe de précaution sans condamner l’administration à devoir prouver rétrospectivement l’innocuité de l’action qu’elle a engagée ? Mais cette politique de gestion des risques s’avère également coûteuse pour les finances publiques, qu’elle leste de charges nouvelles dont on évalue mal l’ampleur et le caractère potentiellement très évolutif : c’est le cas par exemple avec les crises sanitaires, les risques technologiques ou les calamités naturelles. L’État « ne peut se transformer en assureur multirisque », concluent ainsi les auteurs du dernier rapport du Conseil d’État , qui s’efforcent de dégager les conditions d’une « socialisation raisonnée » des risques.
L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de clarifier les responsabilités respectives de l’individu, de l’État (via la solidarité nationale) et du marché (les assurances privées) . Comment concilier, en effet, une juste indemnisation des victimes avec le principe de la responsabilité civile, tout en ménageant un espace suffisant pour la prévoyance, individuelle ou collective ? Au fond, qui est responsable, de quoi et jusqu’où ? Il est urgent d’apporter des réponses techniques et circonstanciées à ces questions qui asphyxient désormais les tribunaux. Mais l’importance de l’enjeu impose aussi de s’interroger sur les perspectives audacieuses que dessinent les promoteurs de « l’idéologie du risque ». Les analyses développées en France par François Ewald ou Denis Kessler, en Angleterre par Anthony Giddens, le « gourou » de Tony Blair, se révèlent à cet égard très équivoques dans la mesure où elles transforment un problème technique et politique – la gestion des risques – en véritable projet de société.

La tyrannie du futur

Aujourd’hui, le risque est non seulement un thème à la mode, qui suscite une abondante littérature en sciences sociales, mais il se présente aussi comme un puissant levier de transformation politique et sociale. Il faut donc prendre au sérieux les travaux, rapports ou expertises qui accordent aux risques une place centrale dans l’analyse de la vie collective. Ceux-ci se présentent comme la contrepartie directe des activités humaines (progrès technique, économique et social, choix individuels, etc.), mais aussi comme une forme de savoir sur les événements qui se développe, s’affine et s’individualise à mesure que notre information statistique s’accumule et que des facteurs de risques jusqu’ici négligés sont mis au jour. Omniprésence du risque, donc, qui n’est pas dépourvue d’efficacité idéologique, ni d’effet de pouvoir. En effet, ce discours sur les risques entre en résonance avec la demande sociale de sécurité : il la nourrit, la renforce, mais il l’affaiblit aussi en la rendant largement illusoire. Plus encore : en présentant le risque comme endogène au changement social et coextensif à la capacité d’action que nous avons désormais, individuellement et collectivement, cette rhétorique prélude à un nouveau partage des responsabilités entre l’État et les acteurs économiques et sociaux (individus, entreprises, etc.). Finalement, l’usage extensif, voire intempestif, du terme de risque est autant prescriptif que réellement descriptif : il tend à imposer une nouvelle « culture du risque », qui incite chacun à se prendre en charge, et induit à terme une redéfinition en profondeur des missions de l’État.
Tout d’abord si l’on considère, comme certains « risquolâtres », que les risques procèdent de plus en plus de la capacité d’agir et de choisir dont disposent les acteurs sociaux, on est porté à conclure qu’il leur revient de s’en prémunir individuellement et, si possible, d’en assumer les conséquences. C’est une ligne de transformation dont on repère dès à présent les effets. L’accent mis par les pouvoirs publics sur la prévention individuelle en matière de santé (suivi médical, dépistage précoce des pathologies, etc.) traduit par exemple cette exigence, que renforceront bientôt le développement de la médecine prédictive et les progrès de la génétique. De même, la diffusion d’une information de plus en plus détaillée au citoyen, au consommateur ou au malade, participe pleinement d’un gouvernement par les risques, qui incite à la prévoyance, facilite l’exercice d’une réflexivité éclairée et engage finalement l’individu à gérer activement son capital humain (santé, compétences, etc.), à la manière d’un entrepreneur avisé : la mention « Fumer tue » qui figure sur les paquets de cigarettes traduit de façon presque caricaturale ce type d’exigence, appelé très certainement à se renforcer.
S’impose ainsi, peu à peu, une nouvelle « culture du risque » qui tend à faire de chaque événement le résultat d’un choix délibéré, d’une décision qui a été – ou qui doit être – pesée et réfléchie. Elle présume que chacun, à l’heure des choix, est en mesure de rationaliser l’incertitude. Autrement dit, en devenant la forme contemporaine du destin, le risque fait naître des contraintes objectives auxquelles doivent se soumettre les acteurs sociaux ; il déchire le voile d’incertitude en imposant à tous d’arrimer plus solidement le présent au futur. Chacun doit alors devenir un « preneur de risques responsable », selon la formule de Giddens, capable d’anticiper, c’est-à-dire de saisir par avance (ante capere) les effets futurs des décisions ou des actions présentes.
C’est ce qui se dessine d’ores et déjà dans certaines politiques publiques, où émerge un nouveau mode de régulation du social, décentralisé et décongestionné à l’extrême, mais fondé sur un transfert massif des responsabilités sur l’individu. C’est à celui-ci qu’il incombe de se gouverner adéquatement (autodiagnostic, autocontrôle, etc.) et de gérer les conséquences de ses actes, ou de tout ce qui lui est présenté comme tel . Ainsi, faire du risque la contrepartie de l’autonomie grandissante des acteurs sociaux, comme le suggèrent Beck ou Giddens, entre autres, a pour conséquence d’élargir dangereusement le champ de la responsabilité individuelle. Parce qu’il choisirait (ou pas) de suivre des études, de surveiller son alimentation, de divorcer ou de prendre en charge sa santé, l’individu s’exposerait délibérément au risque de chômage, d’obésité, de précarité matérielle ou de maladie. C’est de cette négligence coupable et de cette insuffisante maîtrise de sa trajectoire de vie qu’il serait alors tenu pour seul responsable. Au fond, l’individu devient un fauteur de risques qui ne saurait se décharger sur la collectivité du coût de ses défaillances.
On mesure l’écart entre cette sorte de « politique du risque » et les diverses situations sociales mises en évidence tantôt, qui traduisent des ressources très inégalement réparties pour faire face à des contraintes.

Vers une nouvelle figure de l’État

Le discours de ces « risquophiles » suggère par ailleurs que, si le risque est omniprésent, il est vain de chercher à s’en protéger coûte que coûte ; mieux vaut apprendre à le gérer efficacement, apprendre à « gouverner au risque » selon la formule de François Ewald et Denis Kessler. Dans cette perspective, la prolifération des risques impose de restreindre, mais aussi de reconfigurer les interventions publiques.
Premièrement, l’ubiquité du risque annonce, semble-t-il, une redéfinition des priorités de l’État, qui devrait revoir à la baisse son ambition d’être le garant ultime de la protection collective. Dans cette configuration, quels sont en effet les périls ou les dangers que les pouvoirs publics devraient prendre en charge ? Il est certes difficile de se prononcer sur un processus dont on devine à peine la logique. Cependant, tout porte à croire que l’État prendra en charge en priorité les risques que ni les individus, ni les assurances privées ne peuvent assumer et traiter. Autrement dit, les « gros » risques ou les risques « incertains », ceux qui échappent au calcul de l’actuaire ou excèdent la capacité financière des citoyens (pathologie médicale lourde, accident industriel, risque technologique, etc.). Dans ce scénario, que l’on entrevoit aujourd’hui à l’état natif, par exemple dans le domaine de la santé, un risque chasse l’autre et l’érosion des protections collectives s’accompagne d’une extension du périmètre de l’assurance privée.
Deuxièmement, c’est la formule de « l’État de précaution » qui est appelée à prendre la relève de l’État-providence afin de l’adapter aux coordonnées de la société du risque . Cette nouvelle figure désigne un État à la fois préventif et propulsif. Préventif, parce qu’il lui revient de développer des fonctions de veille et d’alerte tout en diffusant une information soigneusement dosée, élaborée dans le cadre d’une démocratie technique ouverte aux savoirs profanes. Propulsif, parce qu’il ne s’agit pas de prémunir les individus contre la plupart des dangers, ce qui serait illusoire, mais plutôt de leur permettre de prendre des risques, voire de susciter la prise de risques ; parce qu’il s’agit moins de réparer le passé que de préparer le futur en donnant à chacun les moyens de se réaliser et de produire des résultats autonomes. C’est le sens, par exemple, de la politique dite d’« activation » des dépenses sociales, dont le RMI (1988), puis le PARE (2000) et maintenant le RMA (2004) ne sont probablement que les premières expressions. À cet égard, le projet politique des thuriféraires du risque ressemble fort à l’expérience britannique de la « Troisième voie » qui revendique aujourd’hui un certain leadership intellectuel en Europe, malgré d’incontestables limites . Finalement, en dépit des dénégations de ses promoteurs, qui soulignent par exemple combien la prévention entrave la liberté, le discours ambiant sur les risques a des affinités très fortes avec le modèle libéral et les politiques qui s’en inspirent – dont il cautionne l’orientation générale.

Le risque se présente donc comme un mode de décryptage des événements qui sous-tend l’installation progressive d’une nouvelle forme de gouvernement des individus fondée sur l’exigence d’un bon gouvernement de soi : être responsable, se prendre en charge – c’est-à-dire ne pas rester à la charge des autres. Dans cette perspective, le social, avec ses pesanteurs et ses contraintes, est rabattu sur l’individu, prétendument projectif et maître de son destin. C’est précisément cette élision du social qui est en jeu lorsque l’on interprète les mutations de la société plutôt en termes de risques que d’incertitudes. Dans ce cas-ci, en effet, l’individu est saisi dans son environnement, avec une position sociale plus ou moins assurée, des ressources plus ou moins étendues et des dispositions particulières à penser, à faire, etc. Sous le signe du risque, à l’inverse, l’individu est renvoyé à la solitude de ses choix, sorte d’artisan de son destin animé par le fantasme de la toute-puissance. Privilégier l’une ou l’autre de ces interprétations détermine donc des projets politiques fortement contrastés qui engagent l’avenir – celui des plus fragiles notamment – de manière décisive.
Ces deux lectures, que nous opposons ici très sommairement, pourraient bien sûr être nuancées. Elles convoquent en fait, à partir d’une même situation historique, des diagnostics et des perspectives assez dissemblables. Il nous reste à mieux en comprendre les enjeux afin de rendre plus palpable la manière dont elles donnent sens aux grandes questions d’actualité sur lesquelles se concentre l’attention collective, sans que l’on sache très bien quelle sera « la fin de l’histoire ».