Syndicats et démocratie sociale

Syndicats et démocratie sociale

Jean-Christophe Le Duigou

Le mouvement syndical a besoin de nouvelles perspectives. Chaque organisation, à sa manière, s’est maintenant attelée à cette construction. Mais ce n’est pas seulement le problème de chaque organisation. C’est le défi auquel est confronté le mouvement syndical dans son ensemble. Or, le paysage syndical français est depuis quinze ans caricatural : après l’effondrement des pays socialistes, FO s’est crispée sur une identité ancienne rêvant à une réunification de la CGT à son profit. La CFDT a été tentée dans la même période par la fuite en avant, s’autoproclamant « première organisation ». La CGT, dont certains observateurs, rappelons-le, ne donnaient pas cher de l’avenir il y a quinze ans, a commencé à bouger mais est encore au milieu du gué. L’émiettement organisationnel s’est quant à lui poursuivi .
Luttes et mouvements revendicatifs sont des points d’appui. Mais l’action collective ne suffira pas à surmonter les principaux obstacles car elle est elle-même à la recherche de sens dans un contexte de crise qui se prolonge. Salariés et citoyens doivent en effet faire face à plusieurs mutations concomitantes : un bouleversement technologique qui s’accompagne d’une mutation du travail, une transformation culturelle et sociale ramenée d’ailleurs trop souvent à une montée de l’individualisme, et enfin une mondialisation qui prend de plein fouet les systèmes de garanties sociales et les politiques publiques.
Il faut aussi prendre en compte la réalité vécue par des millions de personnes qui s’estiment non sans raison bafouées, humiliées parce qu’elles ne sont pas reconnues comme hommes ou femmes à part entière avec leur volonté, leurs aspirations, leur identité qu’elles ont longuement construites et qu’elles voient avec inquiétude se défaire. Que reste-t-il aujourd’hui aux salariés de Metal Europe, de Wolber, de Cellatex, de Moulinex sinon l’expression d’un fort ressentiment qui soude les groupes offensés, affaiblis, non reconnus ?
Devant de tels défis, les élites, pour une large part issues d’une bourgeoisie qui pendant deux siècles a été au croisement du développement du capitalisme et de l’affirmation de l’État politique, ne sont plus capables de diriger. Elles « gèrent », arbitrent, doutent et surtout perdent de leur légitimité. Le thème de « la difficile réforme » qu’elles ne cessent de mettre en avant traduit en fait l’incapacité de ces dirigeants à ouvrir un véritable dialogue avec ceux qu’ils gouvernent ou qu’ils emploient.
La fracture révélée en 1995 est toujours là, plus nette, plus grave que jamais. On l’a bien mesuré avec la consultation référendaire sur le projet de traité constitutionnel européen. Le risque majeur est qu’il soit impossible de se saisir de la nouveauté de cette période comme du mouvement potentiel qu’elle recèle, en restant prisonniers du passé ou repliés sur une gestion empirique ou autoritaire des intérêts éclatés.

La réémergence de la question sociale

Ce sont d’abord les luttes elles-mêmes qui portent en germe leur propre questionnement, comme le montrent les qualificatifs utilisés tour à tour par les observateurs depuis quinze ans : « relance », « résurgence », « renouveau » pour les uns, « affaiblissement », « atonie » pour les autres. Dans les faits, la France a connu de grands rendez-vous revendicatifs, la phase 1987-1989, novembre-décembre 1995, le printemps 2003 pour ne retenir que les épisodes majeurs de la période.
Deux caractéristiques marquent ce mouvement social. C’est d’abord la forte aspiration à l’unité qui est présente à tous les niveaux. Elle est sensible avant tout chez les salariés, dans les luttes d’entreprises ou professionnelles, dans celles du secteur public. Les organisations syndicales ont fait reculer le phénomène des coordinations né dans les années 1980. Mais l’unité se retrouve aussi, plus généralement, entre les diverses catégories de la population, pour la défense des emplois menacés ou des services publics locaux. Elle marque aussi les manifestations transnationales à l’occasion des sommets européens, des réunions du G7 ou dans certaines branches professionnelles avec les « premières actions européennes » comme à l’occasion de Vilvorde en 1997.
C’est ensuite le contenu même des luttes qui frappe, du fait même de la portée et de la nouveauté des questions qui surgissent : la dégradation sociale a pris une telle ampleur que les enjeux revendicatifs deviennent de plus en plus des enjeux de société. L’action pour la défense de la retraite, de la santé, de l’école en témoigne. L’exigence toujours plus explicite de réponses alternatives s’affirme dans tous les domaines, au niveau international comme au niveau national.
Cette évolution des luttes revendicatives conduit à se poser plusieurs questions liées, bien que situées sur des terrains différents. Pourquoi les luttes salariales et sociales prennent-elles ainsi progressivement une « dimension nouvelle de société » ? Elles impliquent dorénavant non seulement les ouvriers, les employés, les agents publics, mais aussi les usagers, les citoyens, les populations dans leur ensemble, au point que chaque action importante paraît pouvoir conduire à une « crise sociale et politique ». Cela implique de revenir sur la nature des problèmes sociaux et sociétaux auxquels il faut vite apporter des réponses.
Pourquoi, malgré leur force, ces luttes ne débouchent-elles pas, sauf exception, sur des succès revendicatifs ? Certes, elles permettent souvent d’engranger des concessions salariales ou de limiter les reculs. Mais les privatisations s’opèrent après 1993, la retraite est une seconde fois reformée en 2003, la santé demeure en péril. Pourtant, ces actions ne sont en rien vécues comme des échecs par les salariés et la population. N’est-on pas confronté à une transformation de la figure même du conflit social, que nous avons du mal à cerner ?
Comment les syndicats sont-ils interpellés par ces évolutions et comment prétendent-ils y répondre ? Le paradoxe est frappant : la confiance dans les syndicats n’a cessé de croître, alors que leur assise au mieux stagnait. Le débat est engagé depuis plusieurs années dans la quasi-totalité des organisations sans réellement déboucher. Pourtant, des évolutions se font jour dans les contradictions et il est important de relever que plusieurs éléments sont susceptibles de structurer la confrontation à la fois dans la CGT, dans les autres organisations et dans la société.
Alors que la dominante est l’écrasement des garanties sociales traditionnelle et la flexibilité, des acquis ont pu être préservés par l’action. Quelques débats ont pu être ouverts à la suite des réactions vigoureuses des secteurs concernés. C’est le cas pour la recherche, le spectacle vivant, l’industrie, l’énergie… Il est vrai qu’une société fondée sur l’exclusion massive de pans entiers de la population, sur une dégradation sélective de la situation du salariat et sur l’amputation des atouts collectifs, n’est pas viable à long terme.
Si la réémergence de la « question sociale » tient à de multiples facteurs, la nouvelle dimension de la transformation des forces productives y occupe une place majeure. Seuls les hommes sont en dernière analyse porteurs des expériences, des savoirs de l’information indispensable. Seuls les hommes peuvent assumer le partage efficace des connaissances. Dans le cadre de cette « révolution informationnelle », les rapports entre la satisfaction des besoins sociaux et l’efficacité économique sont devenus plus intimes. La division du salariat, le morcellement du marché du travail, les cloisonnements entretenus par les conceptions patronales de l’organisation du travail, la coupure de l’entreprise avec les territoires deviennent des tares rédhibitoires.
On n’est donc nullement à « la fin des conflits du travail », comme l’estime trop hâtivement Guy Groux, reprenant comme d’autres le thème contestable de « la perte de centralité du travail ». En revanche, il a raison d’insister sur les dimensions nouvelles que porte le mouvement social . Ainsi en est-il de la question des 35 heures où l’affrontement sur la durée du travail ne renvoie pas forcément globalement à une logique d’accumulation des acquis, caricaturée sous le label du « toujours plus ». Elle porte un désir d’autonomie, d’individualisation dans un cadre collectif. Les exigences en matière de conditions de travail, d’accès à la formation vont dans le même sens. Pour les travailleurs, la revendication n’est pas d’abord protestataire. Elle s’appuie sur des aspirations, des besoins de liberté et des projets. La confrontation sociale sur les règles n’est pas nouvelle. Elle prend cependant une tout autre dimension qu’hier du fait qu’elle doit intégrer la part de choix personnel.
Cette réalité appelle bien sûr la définition d’un nouveau contrat de travail et de nouvelles protections pour le salarié. Mais l’impact de telles exigences n’aurait pas cette force, si elles n’entraient pas en résonance avec des attentes plus larges de la société.

Le conflit renoue avec la société

On a voulu voir dans les grands conflits de 2003 et 2004, celui des retraites, celui des agents d’EDF et de GDF, celui de l’éducation, celui des chômeurs, celui des intermittents du spectacle, des conflits traditionnels du travail. Qui plus est, certains ont parlé d’« affrontements corporatistes » ! C’est ignorer que ces actions ont commencé à faire la jonction avec des problèmes de société : la gestion des âges, le droit à l’énergie, l’accès à l’école, la pauvreté et l’exclusion, la place de la culture…
Curieusement, la manière dont chaque lutte s’est nommée ne faisait aucunement référence à cette dimension sociétale. Sans doute parce qu’elles privilégient dans un premier temps l’identité sociale des salariés concernés. Mais ces derniers perçoivent vite que cette dimension est insuffisante. Chaque lutte commence apparemment par une réaction contre une décision, contre une réforme, contre une menace. Mais très rapidement, surgit une interrogation sur les véritables objectifs qui portent le mouvement et qui en réalité soudent ceux qui y participent et ceux qui les soutiennent.
Quelque chose passe du virtuel au réel. On sort du « possible » inscrit dans les cadres traditionnels de la conflictualité sociale, pour passer au « souhaitable » dans un cadre élargi à la société . Lors du « conflit des intermittents », l’exercice du métier d’acteur ou de technicien est venu au centre de la démarche. La CGT a notamment contribué à poser, derrière les revendications d’indemnisation du chômage, tout à la fois les conditions de la professionnalité, de la qualité de l’emploi et en même temps les conditions économiques de viabilité du spectacle vivant. De la même manière, dans le « conflit des enseignants » alors que les médias adoptaient une approche traditionnelle, se développait un immense débat sur la manière d’enseigner, de lui redonner sens sur fond de crise de l’institution scolaire. Le mouvement des retraites débouche aussi sur de nouvelles dimensions que ni le gouvernement ni le patronat n’ont accepté de prendre en compte : les inégalités d’espérance de vie et la réalité des travaux pénibles, la situation difficile dans laquelle vont se trouver les femmes et, plus largement, les nécessaires adaptations des temps sociaux tout au long de la vie.
Pour le syndicalisme, il ne s’agit pas de rabattre le mouvement qui, au départ, saisit les individus, sur des énoncés revendicatifs réducteurs. Il faut trouver les dimensions réelles qui ont beaucoup évolué. Il faut comprendre ce réel qui nous pousse et avec lui les rapports sociaux dans lesquels nous nous exprimons. C’est le sens de l’appel à la « crédibilité » de l’action et de la revendication que lançait Bernard Thibault, en 2002, et qui a fait beaucoup discuter. Loin d’en rabattre sur les ambitions, il visait au contraire à avoir cette intime connaissance du réel en train de se faire .
Le syndicat n’a pas à en rester à la division du travail imposée par le mouvement du capital ou les institutions publiques. Les travailleurs aspirent à s’emparer des problèmes auxquels ils pensent devoir se mesurer, pour tout simplement continuer à exister et se faire valoir à eux-mêmes et dans la société.
Dans une lutte, l’important n’est pas toujours l’objectif formellement affiché qui est limité et souvent défensif, mais il est dans les actes actuels à partir desquels les possibles se forment. N’est-ce pas au syndicalisme de porter ce mouvement qui donne au conflit du travail une assise plus solide, une portée plus large et, en fin de compte, une ambition plus grande ?
Le syndicat est ainsi tenté d’assumer des responsabilités plus amples et nouvelles sur de nombreux aspects sociétaux. C’est tout le contexte dans lequel il doit développer son action qui se trouve sensiblement transformé. Continuer à assumer la défense quotidienne des intérêts des salariés passe alors par une collaboration avec d’autres acteurs sociaux, associations, ONG, qui ont développé une compétence et une légitimité d’intervention dans leur domaine : l’environnement, la défense des consommateurs, la responsabilité sociale des entreprises, la lutte contre les discriminations…

Donner la parole aux salariés

Yvon Gattaz, l’ancien patron du CNPF, évoque « la fin des syndicats ». Cette mise en cause peut inciter à défendre les syndicats tels qu’ils sont, avec leurs qualités, mais aussi leurs défauts. Ce serait une grave erreur qui nous ferait passer à côté d’un besoin objectif de mutation. Défendre les intérêts des salariés ne suppose pas seulement des adaptations à la marge de la démarche syndicale. Pour preuve, tous les syndicats français sont depuis vingt ans confrontés à une crise . Ils ont perdu la moitié de leurs adhérents. Il y a à peine plus d’un salarié actif sur 12 qui est aujourd’hui syndiqué dans les grandes centrales syndicales françaises. Le taux tombe à 1 sur 25 pour le secteur privé. Désormais, près de la moitié des délégués du personnel n’appartiennent pas à ces cinq grandes confédérations syndicales.
La situation est donc sous de nombreux aspects grave. Ou bien il y a un grand sursaut des syndicats et rien n’est perdu. Ou bien on va vers un affaiblissement durable du mouvement syndical tel qu’il est organisé et vers une réduction de son rôle dans la société. Les syndicats sur des positions de lutte ne sont pas à l’écart de la crise, comme le prouve la situation de la CGT qui, même si elle demeure la première organisation, a perdu en adhérents et en influence au moins autant que les autres organisations et sans doute plus proportionnellement à sa position antérieure.
Cela doit conduire à réfléchir sur l’identité même de l’organisation. Il ne s’agit pas de jeter par-dessus bord ce qui a fait sa richesse. Mais il faut aborder de front la question des profondes évolutions sociales qui ont notamment affecté la classe ouvrière autour de laquelle s’est bâti le syndicalisme moderne. Si l’on fait référence aux analyses qui ont servi de base à la conception moderne des syndicats, il faut souligner que ses promoteurs n’avaient sous les yeux qu’une classe ouvrière en formation, au début d’une révolution industrielle qui va mettre un siècle de plus à s’accomplir. Ils réfléchissaient aux évolutions à partir d’un modèle daté de syndicalisme : « le syndicalisme de métier ». On est passé ensuite au « syndicalisme d’industrie » . Aujourd’hui en France, les ouvriers représentent au sens strict une minorité des emplois de l’industrie et un tiers des actifs salariés, à côté des employés qui occupent une place équivalente et des techniciens, ingénieurs qui représentent le dernier tiers. Mais parallèlement, ce sont 7 millions de salariés, soit près du tiers de la population active, qui sont précarisés, au chômage, carrément exclus du marché du travail ou cantonnés à des formes précaires de travail. Est-ce pour autant la fin de l’exploitation au travail ? Certainement pas. Mais celle-ci prend d’autres formes et ne peut plus expliquer tous les problèmes de la société. Les organisations syndicales doivent en tenir compte.
Une certaine interprétation de la notion même de « syndicalisme de classe » a pu engendrer des défauts. Dans la mesure où cette conception était partagée par tout le courant socialiste et communiste historique, elle a incontestablement nourri une confusion et certaines pratiques qui ont pu lourdement peser sur le fonctionnement de l’organisation. Au nom des « conceptions de classe » et malgré des mises en garde venant parfois de ses principaux dirigeants, les organisations ont souvent décidé, à la place des salariés intéressés, ce qui était bon et ce qui était mauvais. À tous les niveaux, nombre de décisions importantes furent l’œuvre d’un petit cercle de militants. Ce défaut n’est sans doute pas totalement imputable à la notion de « syndicalisme de classe » puisque les autres organisations syndicales souffrent du même mal. Est en cause aussi la situation française où, sauf de brèves périodes, il n’y a jamais eu de syndicats de masse rassemblant une majorité des salariés avec les pratiques démocratiques qui auraient dû les accompagner.
Sur bien des aspects les militants ont eu raison. Mais l’organisation s’est peu à peu coupée de ses racines, ce que traduisent avec constance les études d’opinions. Aujourd’hui, une écrasante majorité de salariés dit « avoir besoin des syndicats ». Mais presque autant estiment qu’« ils ne se retrouvent pas dans les organisations existantes ».
Ce n’est pas parce que la CGT est le syndicat le plus influent qu’il peut considérer qu’il détient la vérité. Cela implique au contraire de travailler avec les salariés pour qu’à partir de leur propre vision des choses, ils expriment leurs intérêts. Cela amène à faire des compromis, comme en témoignent les pratiques dans les entreprises et les branches . C’est la nature même du syndicalisme. La question est bien sûr celle de leur contenu et surtout de la perspective dans laquelle on travaille.

La démocratie sociale

Le syndicat doit être l’animateur de toutes les luttes quotidiennes. Mais il ne peut en rester là, sauf à demeurer un simple « contrepoids » aux décisions patronales et gouvernementales. C’est une situation sans fin dans laquelle « le patronat dirige, le syndicat revendique et le gouvernement arbitre ». Qui plus est, dans une situation de crise politique comme celle que nous connaissons, le rôle de contrepoids trouve vite ses limites.
Le syndicat au-delà des revendications doit avoir des objectifs fondamentaux, sortes d’anticipations de l’évolution sociale. En cela, il ne s’agit pas d’un « projet », ce qui renverrait à une pensée dominatrice au nom de laquelle nous plierions l’avenir du monde à notre volonté. Changer la société pour accoucher d’un « homme nouveau », une telle démarche n’est plus de mise : l’homme nouveau est sans doute là, ce sont les conditions sociales lui permettant de s’accomplir qu’il faut fabriquer. D’où la nécessité d’avoir un certain nombre de perspectives cohérentes avec les potentiels de l’action collective. Cela paraît évident si l’on prend les grands thèmes de l’action syndicale, l’emploi notamment : faut-il avoir un objectif de plein emploi ? Faut-il au contraire accepter une « société duale », avec un système d’assistance aux chômeurs ? Faut-il partager le travail et les rémunérations ? Choisir la société de plein emploi conduit à opter nécessairement pour une construction complexe qui articule des dimensions sociales, économiques, politiques et même culturelles. Le syndicat peut-il déléguer à d’autres forces le soin d’en définir le contenu ?
Il y a d’autres débats. Beaucoup de salariés veulent par exemple des conditions de travail individualisées. Si l’on n’accepte pas la flexibilité patronale, comment va-t-on assurer la pérennité des règles sociales, des conventions collectives ? L’unité du salariat ne peut plus se faire dans l’uniformisation. Il faut donc des règles plus diversifiées, qui conservent un pouvoir contraignant et qui soient articulées à une vision solidaire commune. Elles dépasseront nombre de clivages antérieurs et admettront de nouvelles spécificités, mieux maîtrisées par les salariés eux-mêmes.
Il faut de même que les salariés aient des pouvoirs dans l’entreprise si l’on veut que les choix économiques n’écrasent pas les revendications. En France, les pouvoirs de contrôle économique, théoriquement codifiés, sont quasiment inexistants. Comment peut-on les développer ? Les syndicats ne veulent pas gérer l’entreprise mais porter la « contradiction constructive » des salariés sur le terrain de la gestion, en prolongement de la « confrontation sociale ». Cela fait aussi l’objet de débats passionnés. Le patronat jusqu’à présent refuse toute idée en ce sens et défend bec et ongles son monopole de la gestion et des décisions stratégiques. De leur côté, nombre de syndicalistes craignent que le syndicat soit « intégré » et préfèrent en rester à la seule contestation sociale dans l’entreprise et à la pression sur le pouvoir politique à l’extérieur.
En fait, il y a sans doute des obstacles à dépasser en s’appuyant sur une plus grande responsabilisation des organisations qui, dans les entreprises et dans les localités, forment la base vivante des grandes confédérations.
Les syndicats ont commencé à réfléchir à des transformations structurelles de l’organisation. Plusieurs questions sont ainsi en discussion. Dans la CGT, le débat s’est développé à partir des responsabilités particulières des organisations professionnelles (les fédérations) et interprofessionnelles (unions régionales, départementales et locales), les deux piliers constitutifs de la Confédération générale du travail il y a un siècle.
Comment « confédéraliser » dans les conditions d’aujourd’hui tant les structures professionnelles que les structures interprofessionnelles ? Chaque syndicat est affilié à une fédération mais aussi à une union sur le plan local qui regroupe toutes les professions. Cela permet de gérer les règles sociales spécifiques applicables dans chaque profession, notamment les conventions collectives, la protection sociale complémentaire et l’intervention sur les règles communes (SMIC, sécurité sociale, santé) ainsi que tous les problèmes de société sur lesquels le syndicat doit intervenir. Mais on voit que le fonctionnement actuel de cette double structure induit par l’histoire n’est pas satisfaisant. Les salariés n’ont pas suffisamment d’occasion de se rencontrer entre professions et secteurs différents. Ils n’ont donc pas les moyens suffisants pour penser leurs solidarités.
Ce premier débat ouvre sur plusieurs autres questions :
– comment répondre au fait que le syndicalisme ne rayonne vraiment que sur le salariat stable, notamment des grandes entreprises du privé et dans le secteur public et parapublic ? Plus d’un salarié sur deux déclare ne jamais avoir de contact avec un syndicat. Pourtant, il s’agit majoritairement de salariés précaires, de femmes, d’ouvriers peu qualifiés, de personnel des PME, qui en auraient le plus besoin !
– comment peut-on donner plus de responsabilités aux syndicats de base dans chaque établissement, sans que cela aboutisse à un éparpillement ? C’est une autre manière d’aborder la question des perspectives syndicales solides qui soient le ciment des solidarités ; sinon ce sera le chacun pour soi ;
– faut-il multiplier les syndicats par catégories (les ouvriers, les employés, les techniciens, les ingénieurs), ou bien avoir une structure unique ? Faut-il aussi regrouper les salariés qui, bien que relevant de conventions collectives différentes, travaillent dans le même établissement ?
Ces débats de structures recouvrent en fait des choix fondamentaux en matière d’organisation du salariat : doit-il être plus unifié que dans un passé marqué par de grandes spécificités professionnelles ? En revanche, quelles diversités faut-il intégrer en son sein ? Comment les gérer ? Car mon entreprise, ma ville, ma région, c’est important, mais ce n’est ni la France, ni l’Europe, encore moins le monde .
Le syndicalisme a en effet à prendre l’initiative à l’échelon international. La construction d’un mouvement syndical international semble s’ébaucher par un regroupement des forces organisées, mais aussi par des voies diversifiées :
– l’action dans les groupes et les firmes multinationales, là où se jouent les enjeux concrets d’organisation des structures de production de services et de financements et les enjeux d’organisation des droits sociaux. Mais le risque est alors de se cantonner à une forme néo-corporatiste de syndicat ;
– l’action dans le cadre des structures régionales commerciales ou plus institutionnelles qui se mettent en place dans les différentes parties du monde (Union européenne, ALENA, MERSOSUR…). Chacune a sa spécificité, mais elles peuvent être des espaces, à partir desquels pourrait se construire une maîtrise des échanges et des redéploiements des systèmes productifs ;
– la multiplication des lieux d’échange et de réflexion entre forces syndicales diverses et ONG, sans a priori, sans exclusive, tant au niveau des continents qu’à l’échelon du globe. D’abord informelles, ces rencontres pourraient ensuite se structurer sous forme de rendez-vous périodiques à l’image des cercles multiples qui réunissent aujourd’hui hommes politiques, experts, chercheurs, grands patrons…
Pour cela, les syndicats européens sont confrontés à un enjeu stratégique. Ils doivent constituer une force et faire de la Confédération européenne des syndicats une organisation syndicale capable d’impulser actions, négociations et compromis. L’objectif majeur à cette échelle européenne et mondiale est de bâtir les conditions d’une véritable démocratie sociale.
Aujourd’hui, alors qu’elle aurait besoin de faire un saut qualitatif, la démocratie est en panne. Cette panne plonge ses racines dans plusieurs crises : celles de l’économie, de l’État, de la représentation et des valeurs . Le chômage et les exclusions, les régressions sociales et l’aggravation des inégalités détruisent le lien social. L’État est incapable d’apporter des réponses et les partis politiques semblent impuissants à ouvrir des perspectives. La vie économique et la gestion des entreprises échappent largement à l’emprise démocratique.
Les partis politiques n’ont pas su répondre au mouvement de la société. Les aspirations à la participation et à l’autogestion ont été repoussées dans les années 1970 au profit de la conquête du pouvoir d’État. Une fois installés, les gouvernements de gauche ont rapidement repris les recettes du libéralisme, la toute-puissance du marché, de la rentabilité financière et de la concurrence, étouffant l’initiative citoyenne. Pendant vingt ans, l’absence de tout projet transformateur et de tout avenir politique pour lequel s’engager a achevé de miner la démocratie. La crise est aujourd’hui telle que certains se plaisent à rêver à une déconnexion entre la gestion quotidienne des hommes et des choses et l’intervention sur les valeurs que l’on pourrait confier aux religions et aux courants philosophiques. L’entreprise pourrait être une communauté comme les autres avec ses règles, ses rites et une soumission de ses membres… Ce serait à coup sûr rentrer dans un modèle communautariste désastreux.
Le modèle et l’architecture de la République sont à repenser pour répondre aux aspirations et aux demandes, et fonder une nouvelle citoyenneté. Ce n’est pas au syndicalisme de fournir un programme en la matière. Mais l’émergence de multiples associations et mouvements sociaux, l’apparition de nouvelles expérimentations et la recherche de nouvelles formes d’expression contredisent le mythe du citoyen passif . C’est dans ce cadre que l’organisation syndicale a son mot à dire.
La démocratie sociale ne sera jamais un substitut à la politique. Mais elle peut être une composante à part entière d’une nouvelle approche de la politique qui ne soit plus en surplomb de la société. Le syndicalisme ne peut pas demeurer seulement un contrepoids, sauf à se nier à long terme. Il doit affirmer son rôle de « contrepouvoir » dans son champ, social et économique. Mais qui dit contrepouvoir, dit partage des pouvoirs. C’est tout un travail de recomposition en profondeur qu’il faut faire mûrir si l’on veut donner crédit, à côté des valeurs de solidarité, à une nouvelle perspective d’émancipation.