La société, le travail et l’entreprise : constances, risques, mobilité

La société, le travail et l’entreprise : constances, risques, mobilité

Le Banquet

Les sciences de l’homme et de la société constituent le domaine où l’exercice de « futurologie » est le plus incertain. Trop souvent, on prolonge les tendances actuelles, notamment les plus récentes, sans forger d’hypothèses sur les ruptures ou les retournements. À bien des égards, on commet deux erreurs inverses : soit l’on ne parvient pas à faire sienne la recommandation de Rousseau « commençons par écarter les faits » ce qui, souvent, empêche d’imaginer , soit au contraire on ne se donne pas les moyens d’analyse des réalités sociales les plus intimes et l’on continue – les événements politiques des dernières années en témoignent aussi – à considérer la société comme une boîte noire aux réactions imprévisibles. La présente rubrique n’examine pas l’ensemble des questions relatives à la société et nous aurons, là aussi, à y revenir. Elle présente néanmoins des réflexions utiles à la décision publique et à la compréhension des recompositions en cours.
Les deux premiers articles ont été rédigés par des acteurs « de l’intérieur ». C’est de l’Église catholique dont traite Yves Combeau. Curieusement, au-delà des grandes études sur la sociologie des religions, des discours de propagande et, naturellement, de la théologie, l’Église a rarement fait l’objet d’un examen à la fois distancié et empathique. C’est ce que propose l’auteur dans un texte qui pourra faire l’objet de degrés de lecture différents, suivant les convictions du lecteur. Sans rien taire des contradictions ou, pour le moins, des difficultés de l’Église catholique et de ses « impensés », il montre toutes les implications sociales, existentielles et, naturellement, politiques de la crise de l’institution –puisque crise il y a – dont le futur est intrinsèquement tracé pour le croyant, mais pratiquement incertain.
Quel avenir pour la démocratie sociale en France ? C’est la question posée par Jean-Christophe Le Duigou, numéro 2 de la CGT et chef de file du « courant » réformiste à l’intérieur de la Centrale. À partir de son expérience de responsable, il réfléchit aux nouvelles formes de conflits sociaux et à la situation du syndicalisme en France, dont il ne dissimule pas la gravité. Le renouveau syndical n’est nullement acquis et appelle une « recomposition en profondeur », qui doit prendre en compte l’évolution de l’entreprise et l’internationalisation du monde du travail. Et telle est la difficulté d’un syndicalisme conséquent : faire fond sur la réalité de la société et des craintes et aspirations des hommes qui la composent et proposer une évolution qui sache dépasser l’immédiateté des revendications au profit d’un intérêt à moyen terme bien compris.
Antoine Bevort et Michel Lallement s’interrogent, eux aussi, sur l’avenir des relations de travail en France. Ils appellent de leurs vœux de nouvelles formes de représentation syndicale, ce qui suppose de revoir les règles de légitimité et les monopoles de représentation. Il faut donc « bousculer les règles du jeu social » pour inventer une nouvelle démocratie sociale. Dans l’action de réforme en France, il s’agit, on le sait, d’un facteur crucial sans lequel aucun des obstacles actuels ne pourra être levé.
Nous vivons désormais à l’heure du principe de précaution, devenu un leitmotiv, rarement interrogé, des régulations politiques modernes. Or, l’application de cette nouvelle notion à la société est des plus incertaines. Certes, la perspective des risques émergents hante nos sociétés modernes, mais les « acteurs » ne savent pas très bien quoi en faire. Michel Kokoreff et Jacques Rodriguez nous proposent une réflexion d’ensemble sur les notions de risque et d’incertitude : alors que le risque autorise une stratégie, l’incertitude paralyse la décision. Les auteurs montrent in fine que les implications politiques de cette distinction sont importantes, selon que les mutations de la société seront interprétées en termes de risques ou d’incertitudes. On en mesure chaque jour les dangers sociaux et politiques.
La mobilité est une caractéristique majeure de nos sociétés modernes, au-delà même de la question des croyances et des itinéraires professionnels. Comment penser son évolution ? Comment imaginer le nouveau modèle d’organisation spatio-temporel qu’elle induit ? Jean-Pierre Orfeuil et Marie-Hélène Massot s’emploient à dresser l’inventaire des défis majeurs de l’avenir. Certains sont assez largement médiatisés (impact de la mobilité sur l’environnement, fracture sociale qui en résulte), d’autres occultés, comme celui du coût des transports publics ou celui de l’étalement des métropoles. Cette question sera demain au centre des stratégies des acteurs publics et privés.
L’entreprise doit, elle aussi, se préparer au futur et, si possible, l’anticiper. Dans leur article, Julien Dossier et David Ure brossent un tableau des questions liées à la prospective d’entreprise : comment choisir les indicateurs pour construire une vision du futur ? s’adapter aux nouvelles demandes ? se préparer au changement et à l’inattendu ? Autant de questions que la « méthode des scénarios » peut aider à appréhender, sans que l’entreprise puisse pour autant se passer d’une mise en question permanente. À bien des égards, une telle faculté d’analyse stratégique devrait inspirer aussi les pouvoirs publics.
Les dynamiques qui travaillent la société transforment aussi le monde du travail et les risques qui lui sont propres. Dans son article, Jean-Claude André réfléchit aux mutations qui s’imposent dans la prévention des risques professionnels. Le modèle de prévention adapté aux entreprises des années cinquante est désormais largement périmé : la complexité du monde moderne est aussi celle des risques professionnels, qui incluent désormais de multiples paramètres. L’exemple majeur de la santé au travail et des maladies professionnelles montre, là aussi, que bien des risques non encore perçus sont devant nous.