Que nous disent les sciences ?

Que nous disent les sciences ?

Le Banquet

L’anticipation trouve avec la science un terrain privilégié, souvent investi d’ailleurs par la littérature qui en emprunte le nom. Mais au rebours des fantasmes, positifs ou catastrophiques, qu’elle développe parfois, la science envisage toujours le futur avec prudence. Certes, elle peut et doit laisser une certaine place à l’imagination, mais il lui faut faire le départ entre le possible et l’invraisemblable et entre le potentiel et le certain. Il ne lui est pas toujours facile de présenter l’inconnu sous les lumières de ce qui sera un jour connu à partir des connaissances actuelles. Elle peut dégager des tendances, des logiques qui gouvernent le processus de la connaissance, mais non présenter avec certitude des savoirs qui ne sont pas encore. Qu’elle sache où et vers quoi chercher est déjà beaucoup.
Devant le futur, comme le montre Pierre Papon, la science n’est pas en face de l’alternative entre tout et rien. On sait, dès aujourd’hui, qu’on n’a pas exploré l’ensemble des paradigmes qui ont gouverné les progrès de la science depuis un siècle. On sait aussi où porter son regard et dans quels domaines développer des hypothèses – et des recherches fécondes. Mais les chercheurs ne sont jamais sûrs de trouver et ils ne sont jamais assurés d’être capables de créer les nouveaux paradigmes qui leur permettront de briser la barrière de l’inconnu. Dans bien des domaines, y compris cruciaux pour la société et les hommes qui les composent, on ne peut aujourd’hui prévoir avec certitude quelles grandes découvertes seront effectuées demain.
Les articles de Hervé Le Guyader et Louis Laurent considèrent des domaines plus précis. Dans le premier, nous parcourons les grandes étapes de la théorie de l’évolution pour rencontrer les interrogations les plus contemporaines. L’auteur souligne que, devant les révolutions évolutives promises ou fantasmées, il est plus que jamais nécessaire de s’interroger philosophiquement sur l’animalité – et l’humanité de l’homme. Plus que jamais, la science de l’évolution est indispensable pour contrecarrer les délires obscurantistes ou sectaires ; mais inversement, la compréhension des enjeux politiques d’une théorie de l’évolution ne saurait être écartée par le scientifique rigoureux.
Louis Laurent, quant à lui, réfléchit aux phénomènes de convergence entre les nanotechnologies et des disciplines comme la médecine ou la biologie : certaines réalisations saisissantes permettent d’anticiper des formes complexes d’interface cerveau/machine ainsi que des rapports inédits entre vivant et inanimé. Ceci soulève de délicats problèmes d’éthique, mais aussi plus généralement de gouvernement des sociétés : des choix inédits sont devant nous, des réglementations nouvelles vont s’imposer, qui doivent pouvoir être faits de manière informée. Là aussi, il faut mesurer l’impact du développement attendu pendant encore longtemps des nanotechnologies, mais aussi se garder de la tentation d’en faire un nouveau déterminisme global.
S’il est un domaine à l’intersection de la science « dure » et de la géopolitique, de l’économie et de la technologie, de l’environnement et de la sociologie, c’est bien celui de l’énergie qu’explore Christian Ngô. Pour bien en traiter, il faut savoir de quoi l’on parle. Comme le montre l’auteur, ce domaine est celui où l’on peut, au moins, avoir quelques certitudes : celui des ressources disponibles (en énergies non renouvelables), celui des potentiels énergétiques de différentes sources, en grande partie aussi celui de la consommation énergétique qu’induit un certain mode de développement. Devant les risques écologiques et la perspective d’un déficit énergétique, la science doit aussi mobiliser tout son savoir pour trouver de nouvelles sources, améliorer leur rendement, faciliter leur stockage sans déperdition et, naturellement, éviter la destruction programmée de la planète. Loin des utopies d’un monde faiblement énergétique, il va falloir vivre « durablement » avec des besoins en énergie toujours soutenus.
Jean-Gabriel Ganascia montre qu’en matière de technologie, il semble bien que le futur immédiat soit plus difficile à prévoir que le plus lointain, en raison notamment des interférences sociales et politiques qui jouent d’abord au plus proche de nous. Les anticipations à court et moyen termes ont été souvent démenties. L’auteur rappelle que certains engouements, fondés sur des espoirs de développement immédiat de techniques ou d’inventions nouvelles, ont été vite déçus. Il a souvent fallu attendre bien plus tard pour que se réalisent les inventions dont on avait rêvé. Pour l’expliquer, l’auteur propose de rompre avec une image linéaire du temps pour faire droit à des phénomènes de rétroactivité et à une conception d’un temps « tressé ».