Essai de prospective économique globale

Essai de prospective économique globale

Pierre-Noël Giraud

Quel XXe siècle ?

Si l’on veut tenter une analyse économique prospective du début du XXIe siècle, il convient d’abord d’en déterminer le commencement. J’adopterai la thèse du « court XXe siècle », soutenue, entre autres, par Eric Hobsbawn. Le XXe siècle se terminerait donc en 1989, et aurait commencé en 1918. J’ajouterai qu’à mon sens, l’événement qui marque le retournement du XXe siècle vers sa fin précipitée date de 1967. Cet événement et sa signification furent ensuite entièrement occultés à la conscience générale. Cet événement, c’est l’échec de la Commune de Shanghai . Puisque la Chine ne pouvait être l’avant-garde de l’humanité en route vers le communisme, restait à s’occuper de l’autre objectif qui avait inspiré la révolution de 1949, l’objectif national : redonner à la Chine la place qu’elle avait toujours occupée dans le concert des empires et des nations : le milieu, c’est-à-dire la place autour de quoi tout le reste gravite. Pour cela, mieux valait être férocement pragmatique et s’inspirer de l’exemple japonais : adopter le capitalisme, l’adapter à son histoire (par exemple, surtout préserver le rôle dirigeant du Parti reconverti en « bureaucratie céleste » ) et pour le reste copier, copier, copier, le plus vite possible et sans aucun état d’âme.
Si bien qu’en fin de compte un siècle s’est ouvert avec la Commune de Paris en 1871, première tentative de réalisation de l’idéal communiste moderne. Le déploiement de ce siècle est marqué par l’ascension, la victoire et la chute finale des politiques inspirées du bilan léniniste de la Commune de Paris. En 1989, le bloc soviétique s’effondre et la Chine a déjà lancé depuis une décennie toutes ses forces dans le rattrapage des pays ayant emprunté la voie des capitalismes. Le siècle est terminé. Avec lui, l’incarnation dans les socialismes réels des rêves vieux comme l’humanité de justice et d’égalité. Un autre siècle commence, qui laisse donc les capitalismes sans modèle alternatif.
Un avantage marginal de faire commencer notre nouveau siècle en 1989, c’est que nous avons déjà un peu de recul pour identifier les tendances principales qui semblent se dessiner dans le domaine de l’économie, tendances qui sont l’objet de cet article. Ces tendances sont les suivantes : une nouvelle ère des inégalités économiques s’est ouverte, qui verra la réduction des inégalités entre pays, mais probablement une augmentation des inégalités à l’intérieur des pays ; l’avertissement malthusien devra être, pour la première fois, pris très au sérieux, ainsi que l’affirmation de Marx : le capitalisme est nécessairement miné de l’intérieur par une contradiction entre l’appropriation privée des moyens de produire et des produits qui le caractérise et le « caractère social » de la production. Cette dernière affirmation, toujours démentie dans les faits par l’extraordinaire capacité d’adaptation des capitalismes, pourrait bien se trouver finalement vérifiée par l’importance croissante que prennent les connaissances, un bien public pur, tant dans les moyens de produire que dans les produits.
Le siècle commençant ne sera pas, au moins à un horizon où la prospective garde un sens, disons trente ans, le siècle de la disparition des États-nations. Certes, les rôles des États évolueront. Mais tant que la circulation des hommes ne sera pas entièrement libre, les États-nations, en contrôlant (tant bien que mal) les migrations, resteront des acteurs majeurs de l’économie. Il faut s’étonner de l’occultation théorique en économie (alors qu’en pratique, c’est un sujet brûlant) de cette fonction fondamentale d’un État : contrôler le mouvement des hommes à ses frontières. En particulier, un libéral conséquent devrait prôner l’ouverture totale des frontières, comme le font les altermondialistes les plus radicaux. Il en existe d’ailleurs, mais ils sont considérés comme des rêveurs dogmatiques par les libéraux pragmatiques. Quant à un antilibéral, il lui serait très facile de démontrer que les arguments avancés par un libéral pragmatique pour s’opposer à l’ouverture immédiate des frontières aux hommes, s’appliqueraient tout aussi bien à l’ouverture aux marchandises et aux capitaux. Or, l’immigration reste un sujet largement tabou dans le débat économique, alors qu’elle est dans le monde actuel, et sera dans celui qui vient, une question politique essentielle.

Une nouvelle ère des inégalités

On distingue, dans l’économie mondiale, trois types d’inégalités économiques : les inégalités entre pays, mesurées par exemple par les écarts de PIB/habitant, les inégalités à l’intérieur d’un pays ou inégalités sociales, enfin les inégalités entre individus au sein de l’humanité prise comme un tout, qui sont la résultante des deux autres. À la fin du XVIIIe siècle, quand l’Europe affirme déjà une éclatante suprématie, le monde est encore un monde de territoires égaux : les inégalités entre pays sont très réduites ; le PIB/habitant est du même ordre de grandeur en Inde, en Chine, en Europe et dans le « Nouveau Monde ». Durant le XIXe et jusqu’à la fin du XXe siècle, le fait majeur est que les inégalités entre pays ne vont cesser de se creuser. En revanche, les inégalités sociales internes aux pays restent stables en moyenne au cours du XIXe et jusqu’aux années vingt, puis elles se réduisent presque partout. Il faut y voir l’effet de la peur inspirée par la première révolution socialiste victorieuse en 1918. En face de ce qui se veut un modèle alternatif, les capitalismes inventent la social-démocratie. De plus, la relative fermeture des économies riches après la crise des années trente favorise des politiques de partage équilibré de la valeur ajoutée, car les territoires ne sont pas encore mis en concurrence par les firmes globales. Cependant dès les années soixante et jusqu’aux années quatre-vingt, l’inégalité sociale cesse de décroître.

Rattrapage de l’Inde et le Chine

Un retournement de la dynamique séculaire des inégalités économiques caractérise la fin du dernier siècle, ou le début de celui ci si l’on adopte la chronologie proposée ci-dessus. Pour la première fois depuis deux siècles, les inégalités sociales commencent à augmenter pratiquement partout dans les années 1980, tandis que le mouvement bi-séculaire de creusement des inégalités entre pays est stoppé : l’ère du rattrapage des pays riches par les pays pauvres a commencé, ce dont il faut évidemment se réjouir . Après les avant-gardes de chevau-légers tels la Corée, Taiwan ou Singapour, ce sont en effet les milliards d’hommes de l’Inde et de la Chine qui désormais ont entrepris de regagner la place qui était la leur à la fin du XVIIe siècle : des égaux de l’Occident. Rien n’arrêtera ce mouvement qui trouve ses origines immédiates dans l’accumulation primitive, de capital humain et social avant tout, qu’ont permis les formes locales de socialisme dans les années 1950 à 1980. C’est ce capital humain et social qui permet aux deux pays de s’insérer dans les réseaux productifs mondiaux et d’y progresser rapidement. Il s’agit là du premier phénomène majeur des décennies à venir. Ses conséquences seront considérables.

La porte étroite du développement

Premièrement, pour rattraper, un pays est obligé de passer par une porte étroite. Il y a donc une file d’attente devant la porte et le rattrapage d’une vaste partie du monde autrefois pauvre, non seulement n’empêche pas, mais même exige que le reste stagne et voit donc se creuser les écarts entre lui et les pays riches ou émergents.
L’expérience des pionniers du rattrapage (au rang desquels il convient de compter le Japon, cas singulier puisqu’il amorce son rattrapage au XIXe siècle avec la révolution Meiji), comme l’observation des processus actuels, permettent en effet d’affirmer que le rattrapage a deux moteurs et une condition nécessaire. Les deux moteurs sont les exportations vers les pays riches et les investissements directs des firmes issues des pays riches, lesquels apportent les savoir et savoir-faire qu’il suffit ensuite de copier. Ce sont eux qui permettent à l’appareil productif d’un territoire de s’insérer dans les réseaux productifs mondiaux, d’y valoriser rapidement ses avantages comparatifs et de croître ainsi à grande vitesse. La condition nécessaire est un État fort, à la fois intérieurement et extérieurement. Intérieurement, il doit être capable de contenir et de relâcher les énormes tensions sociales que déchaîne un capitalisme débridé, croissant de 8 à 10% par an, tout en ravageant si l’on n’y prend garde son environnement naturel. Extérieurement, il doit pouvoir déroger quelque peu aux règles que prétendent lui imposer les puissances économiques dominantes, à commencer par le libre-échange et le respect des droits de propriété intellectuelle, au moins jusqu’au moment où il trouve lui-même intérêt à les adopter au moins formellement en adhérant à l’OMC. C’est ce qu’on a permis à la Corée et aux autres petits dragons, encore trop petits pour inquiéter. C’est ce que la Chine et l’Inde ont su imposer, en adhérant tardivement à ces règles . C’est ce que malheureusement un pays africain isolé ne peut pas se permettre aujourd’hui.
Or, ce que peuvent absorber les marchés des pays riches et ce que peuvent investir à l’étranger leurs firmes est limité et de plus soumis à des processus de concentration : c’est là où le processus de rattrapage est déjà enclenché que vont les investissements, ce qui accélère le rattrapage. La Chine s’est envolée la première et reçoit la part du lion des investissements, l’Inde suit d’un pas plus majestueux, certains pays d’Amérique latine, dont le Brésil, sont dans la course. En revanche, les autres devront attendre. En d’autres termes, le développement implique de passer par une porte étroite. Quand la porte est occupée par le dragon et l’éléphant, qui de plus jouent des coudes pour passer les premiers, il n’y a plus de place pour les autres avant que les premiers ne l’aient franchie. C’est en particulier le cas de l’Afrique. Son heure viendra, il n’en faut pas douter, mais seulement quand l’Inde et la Chine seront assez riches pour que l’Afrique reste le dernier continent à offrir des salaires misérables. En attendant, on voit mal comment elle pourrait trouver une place dans l’économie mondiale qui lui permette d’enclencher le processus de rattrapage. D’autant que la condition nécessaire, un État fort, y est rarement réunie, mis à part pour le moment en Afrique du Sud.
Jamais l’aide publique au développement ne remplacera un processus d’industrialisation. Il est cependant de la plus grande importance d’augmenter significativement l’aide au développement en Afrique, si l’on ne veut pas que ce continent sombre dans le chaos. Avec l’extrême difficulté de l’utiliser intelligemment. Il s’agit fondamentalement, en effet, que cette aide permette d’attendre que « vienne le tour de l’Afrique » et donc qu’elle en préserve autant que faire se peut les conditions internes : éducation, capital social (en particulier éviter les guerres et les pandémies), préservation de l’environnement, qu’elle favorise une articulation interne entre villes et campagnes qui permettent aux villes à la croissance démographique explosive d’échanger les biens et services du secteur dit informel avec les produits alimentaires des campagnes environnantes, et qu’enfin elle stimule le développement des rares productions pour lesquelles l’Afrique conserve un petit avantage comparatif à l’exportation, pour l’essentiel des matières premières et le tourisme dans certaines zones .

Le déclin des États-Unis

Deuxièmement, le processus de rattrapage de l’Inde et de la Chine signifie le déclin de la supériorité économique des États-Unis et de l’Europe. On va donc vers un monde qui, sur le plan économique au moins, sera multipolaire. La globalisation de l’économie ne signifie nullement la fin du pouvoir économique des États et donc de la diplomatie et de la guerre économique. On a vu le rôle crucial de l’État dans le processus de rattrapage, mais c’est également le cas des pays riches. Simplement, l’enjeu de la diplomatie ou de la guerre économique n’est plus pour un État de défendre « ses firmes » (celles-ci vont en effet devenir de plus en plus globales et apatrides, du moins les grandes), mais « son territoire », plus précisément l’attrait économique de son territoire afin d’y maintenir et d’y attirer le maximum d’activités à forts revenus. Il s’agira donc d’un mercantilisme enfin bien compris : ce n’est pas l’or directement qu’il s’agit d’attirer dans un territoire, comme le préconisaient à tort les premiers mercantilistes, ce sont les poules aux œufs d’or. Nul doute que la compétition et les conflits économiques seront vifs sur ce point. Cela engendrera une plus forte instabilité monétaire, puisque l’hégémonie du dollar sera fortement contestée , mais plus généralement des conflits sur tous les sujets traités à l’OMC. L’émergence dans le débat de blocs de pays bien décidés à ne plus se plier aux injonctions des pays riches, qui a provoqué l’échec de la conférence de Cancun, après celle de Seattle, indique que ce mouvement est bien amorcé.
Or, ce monde tendanciellement multipolaire sur le plan économique aborde le siècle avec une structure géopolitique unipolaire. Cela signifie que les États-Unis auront en réalité de moins en moins les moyens économiques d’exercer l’hégémonie que semble leur garantir une supériorité militaire écrasante. De plus, on voit mal quel pays aurait intérêt à chercher à rivaliser avec les États-Unis sur le plan militaire. Ce serait un énorme et vain gaspillage de ressources, car pour les puissances émergentes, il sera bien suffisant d’avoir les forces juste nécessaires pour exercer un rôle de dissuasion, comme l’arme atomique. C’est la raison pour laquelle les États-Unis sont à juste titre obsédés par la prolifération des « armes de destruction massive ». Dans le siècle commençant, viser une hégémonie militaire écrasante ne présentera plus aucun intérêt. Les États-Unis seront bien sûr les derniers à le comprendre et leur hégémonie militaire, qui leur coûte très cher et sera cependant de plus en plus inutile, accélèrera leur déclin économique relatif. Une chose est donc sûre : le XXIe siècle sera celui du déclin américain, aussi sûrement que le XXe fut celui du déclin britannique.
Les périodes de déclin d’une puissance hégémonique ont été jusqu’ici des périodes géopolitiquement troublées. Il se pourrait qu’il en soit de même. Cependant, les troubles venaient de ce que la puissance déclinante cherchait à ralentir son déclin ou de ce que les prétendants à la succession cherchaient à éliminer leurs rivaux. Comme aucun pays n’aura cette fois les moyens, mais surtout l’ambition d’être candidat à la succession, il n’est pas interdit d’imaginer que l’hégémonie américaine se contente d’un évanouissement progressif, sans troubles internationaux majeurs. Sinon bien sûr quelques rodomontades consistant à écraser sous les bombes, puis à envahir, de petits pays rendus préalablement exsangues, situés aux marges du système, mais détenant quelques ressources stratégiques, rodomontades auxquelles nous avons déjà commencer d’assister. L’extrême prudence des États-Unis à l’égard de la Chine, en particulier en ce qui concerne Taiwan, semble aller dans ce sens : les États-Unis savent déjà qu’aussi puissants soient-ils, ils ne pourront jouer les gendarmes en Asie.

Des capitalismes peu inclusifs

Venons en aux inégalités internes. Dans l’ensemble, l’après Seconde Guerre mondiale fut, au moins dans les pays riches, l’âge d’or des capitalismes « inclusifs », au point que les « Trente Glorieuses » et les concepts associés tels le « fordisme » ont acquis le statut de mythes économiques. J’appelle inclusif un capitalisme capable de donner un travail permettant de vivre décemment à la totalité de la population d’un pays. Pour faire court, disons que les capitalismes des Trente Glorieuses dans les pays riches y étaient parvenus en soustrayant aux lois du marché le partage de la richesse entre salaires et profits et en en faisant au contraire une variable de politique économique. Remarquons que les capitalismes de l’époque ne sont pas devenus subitement « sociaux » par coup de foudre pour le peuple. Ils le sont devenus pour deux raisons. D’une part, les élites politiques ont compris que pour faire pièce au communisme, il fallait le battre sur le terrain du « progrès » économique. D’autre part, dans des économies fermées, c’était tout simplement leur intérêt bien compris. La célèbre maxime de Ford : « J’augmente mes ouvriers pour qu’ils puissent m’acheter des voitures » n’est valable que dans une économie presque fermée, où les concurrents, comme Général Motors, sont pratiquement obligés d’en faire autant. Dans une économie ouverte, j’augmente mes ouvriers, mais ils achètent des voitures à l’étranger où elles sont moins chères parce que les ouvriers n’y ont pas été augmentés. Retenons donc, pour y revenir en conclusion, ce que furent à l’époque les conditions nécessaires d’un tournant réformiste qui fit mentir les prévisions pessimistes sur l’avenir des capitalismes, lesquelles étaient fort nombreuses en 1945 et propagées par de bons esprits, comme Schumpeter. Il y fallut une menace politique grave et crédible et un modèle économique cohérent et praticable.
Inclusif, le type de déploiement international des capitalismes qui se dessine sous nos yeux le sera probablement beaucoup moins, ignorant des masses d’hommes à ses yeux inutiles. Quelle structure annoncent-ils en effet ? Une structure de firmes globales en réseau, avec une concurrence oligopolistique affaiblie, allant jusqu’au monopole (Microsoft, par exemple), à mesure que l’on monte vers les têtes de réseau, mais féroce et globale à la base des réseaux. Ces têtes de réseau, acteurs nomades déployant leurs activités dans la plupart des territoires, soit stimulent et fertilisent, soit au contraire étouffent et réduisent, soit enfin ignorent superbement la masse des activités sédentaires, celles qui emploient la multitude de ceux dont les activités se bornent à un horizon local, au plus national. La globalisation actuelle, c’est une globalisation des nomades qui, au lieu d’interagir avec les sédentaires dans leur environnement immédiat, le font désormais à échelle mondiale. Cette distinction entre activités nomades et sédentaires, je la traduis par une distinction entre les hommes, qui se partagent entre « compétitifs » et « protégés ». J’appelle, sans jugement de valeur, compétitifs les hommes engagés dans des activités nomades, qui sont par conséquent en compétition permanente avec d’autres compétitifs, situés dans d’autres territoires, d’où leur nom. Les protégés sont ceux qui sont engagés dans les activités sédentaires. Ils sont tout autant soumis à la compétition économique, mais seulement entre eux, à l’échelle d’un territoire qui a tout au plus les dimensions d’un État-nation, souvent beaucoup moins. En termes moins techniques : les compétitifs produisent des biens et services exportables, les protégés des biens et services qui ne voyagent qu’au sein d’aires géographiques limitées, et pas au-delà des frontières d’un État, le territoire maximum au sein duquel les hommes ont le droit de se déplacer librement .
De la structure en réseau qui caractérise la part en voie de globalisation des capitalismes actuels, résulte le développement rapide de pôles d’accumulation de richesses, tous situés au sein des grandes mégapoles mondiales : New York, Los Angeles, Londres, Paris, Shanghai, Singapour, Bombay, Bangalore, Sao Paulo, etc. Ces pôles sont étroitement liés entre eux par les échanges marchands de haute intensité. Ils sont entourés de pôles relais (d’autres villes en général) vers les « hinterland » où dominent les activités sédentaires. Mais l’hinterland au XXe siècle n’est plus uniquement géographique. Il l’est certes encore là où la distance géographique compte toujours, comme dans les vastes régions enclavées d’Afrique, mais ailleurs il est surtout économique. Les bidonvilles imbriqués dans Bombay en font partie. Cette structure ressemblera donc à celle qu’identifie Braudel dans l’économie-monde du XVIIe siècle, le siècle de la splendeur d’Amsterdam qui trône au sommet d’un archipel de villes riches flottant sur un océan d’activités vouées à la « civilisation matérielle », pour citer le concept de Braudel, c’est-à-dire à la production d’autosubsistance ou pour l’échange local.
Le caractère inclusif de ces capitalismes en réseaux pourrait être assez limité. Ils pourraient parfaitement se déployer, même pas en « surexploitant », mais tout simplement en ignorant des masses considérables d’hommes, réduits à tenter de vivre par leurs propres moyens ou des débris de richesse qui finiraient par s’écouler jusqu’à eux. Ceux que j’appelle les « hommes inutiles ». En termes plus techniques, disons de ces hommes qu’ils sont « inemployables » en tant que compétitifs et qu’ils n’ont donc de possibilité de trouver un emploi que dans les activités sédentaires. Or, la demande qui s’adresse dans un territoire donné aux activités sédentaires a deux composantes. D’abord, les revenus que les compétitifs localisés dans ce territoire veulent bien consacrer aux biens et services produits dans ce territoire par les protégés. Ensuite, la demande des protégés eux-mêmes pour leurs propres produits. La demande adressée aux protégés d’un territoire est donc avant tout dépendante du nombre et des revenus des compétitifs présents sur ce territoire, lesquels dépendent de leur compétitivité dans l’arène globale. L’auto-production d’activités sédentaires au sein du groupe des protégés est en effet nécessairement limitée, puisque les biens et services que ces activités sédentaires produisent ne couvrent qu’une partie, d’ailleurs décroissante, des besoins humains. Devant une demande ainsi limitée, et donc à un nombre d’emplois a priori limité, les protégés les plus qualifiés sont servis d’abord, quitte d’ailleurs, de plus en plus souvent, à ce qu’ils travaillent bien en dessous de leur qualification. Quant aux autres, ils sont simplement inutiles. Ces hommes inutiles, on les trouvera aussi bien chez les jeunes gens et jeunes filles en Europe dont la qualification ne sera pas demandée par les entreprises globales et leurs réseaux et qui deviendront au mieux, par exemple, serveurs dans un restaurant ou vendeurs que dans les bidonvilles des pays pauvres où le secteur dit informel occupera encore pour longtemps une large part de la population.
Certes, comme au temps béni et désormais quasi mythique des Trente Glorieuses, les États pourraient tenter de faire en sorte que leurs capitalismes soient plus inclusifs qu’ils ont spontanément tendance à l’être. Il s’agirait de prendre des mesures telles qu’elles favorisent la diffusion de richesses des pôles vers leur hinterland, voire, moyen suprême, qu’elles enclenchent et stimulent un mécanisme vertueux d’échanges entre eux qui les rapprochent en tirant l’hinterland vers le haut. La difficulté, c’est que la réponse des États à ce type d’interpellation est en général du type : « Vous avez raison, il faut combattre les inégalités issues de la globalisation, mais avant de se préoccuper de la diffusion de la richesse, préoccupons-nous d’abord d’en attirer le maximum dans nos propres pôles, sinon, il n’y aura rien à diffuser ». Et c’est très juste, car il existe une réelle compétition entre eux sur ce point. Si bien que la bonne stratégie pour attirer le maximum de richesse est d’avoir des pôles très actifs et compétitifs au sein d’un hinterland très pauvre qui tire les salaires vers le bas. L’inégalité interne est gage de compétitivité externe ! C’est cela qui fait la force irrésistible de la Chine et de l’Inde . Un informaticien indien titulaire d’un doctorat de Stanford gagne, au taux de change actuel de la roupie en dollar, deux ou trois fois moins s’il travaille à Bangalore que s’il était resté en Californie. Cependant il vit, par bien des aspects, beaucoup mieux à Bangalore qu’en Californie. En raison de la très faible productivité et donc des très faibles revenus de l’hinterland indien, il peut s’offrir une belle maison, mais surtout une armée de domestiques, un luxe réservé aux très riches dans les pays riches. Il peut même s’offrir aisément une voiture, qui reste un luxe en Inde, car Tata a commencé à commercialiser des voitures non seulement produites mais conçues par le groupe et qui coûtent moins cher que la Logan de Renault destinée aux pays pauvres. Voilà pourquoi de plus en plus de jeunes informaticiens américains ou européens se voient proposer, en début de carrière au moins, d’aller travailler à Bangalore avec un salaire indien. Et cela ne fait que commencer . Des pôles compétitifs dans un hinterland pauvre, c’est aussi ce qui fit le succès de l’Irlande dans l’Union européenne, par exemple, et c’est ce pourquoi aujourd’hui les firmes européennes sont si attirées par les nouveaux membres de l’Est dans l’Union. Cependant, on voit immédiatement là une structure classique de dilemme de prisonnier : la stratégie de non-diffusion de la richesse est immédiatement gagnante si l’on est le premier à l’adopter. Si tout le monde le fait, personne n’en tire bénéfice.
Dans ces conditions, l’inégalité sociale dans les pays riches risque fort de continuer à se creuser entre une minorité de compétitifs et une majorité de protégés. Le seul cas où les inégalités pourraient ne pas s’accroître serait celui où le nombre et/ou les revenus moyens des compétitifs d’un territoire augmenteraient plus vite que le nombre des protégés. Dans ce cas, la demande adressée aux protégés d’un territoire croît plus vite que leur nombre, et leur sort s’améliore, éventuellement aussi vite que celui des compétitifs. C’est ainsi que les États-Unis, après deux décennies de croissance continue des inégalités économiques internes, ont connu un arrêt (mais pas une inversion) de ce mouvement durant les années 1990, car l’avance prise par ce territoire dans les technologies de l’information y a engendré une forte création d’emplois compétitifs. Depuis le krach de mars 2000, les inégalités internes ont recommencé d’augmenter.
L’inégalité sociale s’accroît aussi dans les pays en rattrapage , encore que, dans leur cas, il serait de l’intérêt bien compris de leurs capitalismes de ne pas trop la laisser s’aggraver, pour que le marché interne prenne le relais des exportations vers les pays riches qui tirent le rattrapage mais sont limitées et soumises à la convoitise des nouveaux venus. Favoriser un développement plus rapide des classes moyennes reste une option dans les pays en rattrapage. Dans les pays riches, l’avenir des classes moyennes est d’être laminées. On conviendra sans difficulté que les classes moyennes sont le pilier de la démocratie parlementaire occidentale. Peut-être ne faut-il pas chercher beaucoup plus loin pour comprendre la crise que traverse ce régime.

Retour à Malthus

« Halte à la croissance ! » criait le Club de Rome en 1972. Il n’en voyait pas encore très bien les limites, mais il sentait bien pourquoi il y avait des limites à la croissance, reprenant la prévision pessimiste de Malthus : un phénomène exponentiel rencontre toujours une limite dans un monde fini. Ce n’est pas dans la disponibilité des ressources naturelles que la croissance actuelle trouvera ses limites, comme le croyait le Club de Rome, mais bien avant dans le changement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre. En fait, toutes les autres formes de dégradation de l’environnement, et elles sont nombreuses, peuvent trouver des solutions dans le cadre des techniques et de la dynamique économique actuelle, sauf l’aggravation de l’effet de serre.
Pour maîtriser le processus de changement climatique, les experts nous disent qu’il faut stabiliser la concentration des gaz à effet de serre (gaz carbonique, méthane et quelques autres) dans l’atmosphère. Avant l’ère industrielle, la concentration de ces gaz était de 280 ppm . Aujourd’hui, elle est déjà de 360 ppm. Quoi qu’on fasse, on aura donc une augmentation significative de la température, puisque avec 360 ppm, compte tenu de l’inertie du système climatique, l’augmentation déjà acquise pour la fin du siècle serait de 0,6 degré Celsius, et que, même en « freinant » de toutes nos forces, on n’éviterait pas une augmentation de 1 à 2 degrés. Pour ne pas aller au-delà, il est indispensable de stabiliser au plus vite les concentrations autour de 450 ppm. Pour parvenir à cette stabilisation, il faut que les émissions moyennes par habitant dans les pays riches soient divisées par quatre : deux fois moins d’énergie consommée par habitant et une énergie deux fois moins émettrice de CO2 ! À vrai dire, on ne sait pas vraiment comment faire. Les analyses dites « facteur 4 » se multiplient et le consensus qui se dessine est le suivant : on n’y arrivera pas vraiment sans ruptures technologiques, à savoir : séquestrer le CO2 des centrales à charbon ou à gaz qui produisent de l’électricité, fabriquer de l’hydrogène avec cette électricité et maîtriser le conditionnement, le transport, la distribution et l’utilisation (en particulier dans des piles à combustible) de cet hydrogène comme combustible de remplacement des combustibles fossiles. Tel est le programme. La différence principale de position entre l’Europe et les États-Unis est au fond que ceux-ci ne croient qu’en cette rupture technologique, qu’ils préparent, alors que les Européens pensent qu’il faut absolument aussi faire le maximum avec les techniques existantes, et dès maintenant.
Personnellement, je doute qu’on y parvienne assez vite pour éviter un changement climatique important aux conséquences globalement très nuisibles. Le problème est en effet ici aussi dominé par un dilemme du prisonnier. Ce sont les pays aujourd’hui pauvres qui risquent d’être le plus touchés par le changement climatique et qui très bientôt émettront la majorité des gaz à effet de serre. Mais ils font remarquer aux pays riches qu’ils ont eu tout loisir dans le passé de polluer ce bien commun qu’est l’atmosphère, et qu’ils seraient donc mal venus de leur demander aujourd’hui de brider leur développement pour ralentir leurs émissions. De toute façon, les pays en rattrapage ne font que copier le mode de croissance des pays riches, c’est donc à ces derniers d’en changer. Tout cela est bien vrai. Mais les pays riches, en particulier les États-Unis, estiment qu’il ne leur servirait à rien de faire des efforts coûteux de réduction des émissions si l’Inde et la Chine ne font rien, d’autant que les régions tempérées pourraient être les moins touchées. C’est tout aussi vrai. Cette question est inédite dans l’histoire humaine : pour la première fois, une génération est appelée à se soucier des conséquences de ses actes sur des générations qu’elle ne connaîtra pas. Dans ces conditions, le temps qu’un compromis raisonnable finisse par l’emporter, il risque d’être bien tard. Les générations futures auront donc à s’adapter. Il est assez difficile de se faire une idée précise de ce à quoi elles devront s’adapter. Une seule certitude peut-être : des zones entières aujourd’hui habitables et demain très peuplées ne seront plus habitables. Il faudra alors faire la guerre ou ouvrir ses frontières. La seconde partie du XXIe siècle, au moins pour cette raison, sera donc à nouveau une période de grandes migrations, comme le fut la fin du XIXe siècle. Les zones intertropicales devront déverser des masses d’hommes dans les zones tempérées, qui elles-mêmes se rapprocheront des pôles.

Retour à Marx ?

Finalement, on peut considérer que ce qui vient d’être dit concerne la difficulté des capitalismes à produire deux choses ayant une nature de bien public : une certaine équité et une stabilité économique pour tous et la protection de la planète. Rien d’étonnant à cela. Depuis l’invention de l’économie politique avec Adam Smith, on sait qu’un système d’entreprises privées ne peut pas produire des biens publics en quantité suffisante. La différence avec l’époque de Smith était qu’à la sienne, l’essentiel des biens publics était fourni par des activités sociales hors sphère marchande capitaliste, dont se nourrissaient d’ailleurs les capitalismes sans avoir à les produire, comme l’a si justement noté Polanyi . En deux siècles, et malgré le rôle incontestablement croissant des États, la sphère de la marchandise s’est tellement étendue, en général pour le plus grand bien de la croissance matérielle, qu’on commence à s’apercevoir que certains biens publics ne sont plus produits au niveau où les préférences collectives, si elles pouvaient s’exprimer, le jugeraient souhaitable. Par exemple : l’équité, la stabilité , la protection de l’environnement, nous l’avons vu.

La connaissance : marchandise ou bien public ?

Il en va de même pour la connaissance ou plus précisément, les objets de connaissance prenant la forme d’information codifiée : textes, sons, images. Or, l’information codifiable est l’exemple même du bien public pur : elle est « non rivale », c’est-à-dire que le fait de se l’approprier pour en jouir n’empêche nullement un autre de le faire, et « non monopolisable », c’est-à-dire qu’il impossible, une fois qu’elle est produite, d’empêcher personne de se l’approprier pour en jouir. Un capitalisme a besoin pour fonctionner d’une appropriation privée des moyens de produire et des produits. Or, l’économie repose de plus en plus sur l’information et une large part de cette information est codifiable. Il y aurait donc là une importante contradiction, d’un type proche de celle que Marx avait identifiée dans le capitalisme, une « contradiction entre la propriété privée des moyens de production et le caractère social de la production ». La réponse spontanée des capitalismes consiste bien évidemment à promouvoir l’extension maximum de droits de propriété sur les informations codifiables qui sont essentielles au processus de production, soit comme moyen de production, soit comme produit. Ce sont les droits de « propriété intellectuelle » : brevets, droits d’auteur, marques. Mais cette propriété repose sur une base purement juridique, puisqu’une fois produites, les informations ont une nature de bien public. Que la technique se mette à favoriser l’expression concrète de leur caractère public, à savoir des moyens techniques très peu coûteux de les partager, en l’occurrence l’échange de fichiers numérisés par Internet, et c’est la collision inévitable et brutale entre deux logiques : celle du bien public qui a vocation à être produit par une entité publique financée par l’impôt et à être ensuite mis gratuitement à la disposition de tous, et celle de la marchandise qui suppose l’appropriation privée.
De fait, dans ce champ, se sont ouverts ces dernières années des fronts qui ne feront que s’étendre et se multiplier. Voici les principaux. Les brevets sur les êtres vivants ou les entités biologiques (gènes, etc.) : le nombre d’experts qui affirment que le système des brevets, censé stimuler la recherche privée, l’entrave de fait aujourd’hui dépasse désormais le nombre de ceux qui pensent toujours le contraire . Les brevets sur les médicaments, quand des populations pauvres ne peuvent y avoir accès : c’est un des chantiers les plus conflictuels de l’OMC. Les droits d’auteur sur la musique, le cinéma, demain sur les écrits : ils sont massivement bafoués par le « peer to peer ». Les logiciels dits « libres » : ils concurrencent de façon croissante des logiciels produits par des firmes privées. Enfin, les mouvements du type « no logo » qui harcèlent les grandes marques en raison de leur comportement environnemental et social, en particulier dans le sud.
Toutes ces questions constituent autant d’enjeux de combats pour des ONG, des collectifs liés par Internet, plus rarement les partis politiques ou les gouvernements. Certains de ces collectifs développent des idéologies libertaires et/ou communistes, et proposent ou même expérimentent ce qu’ils considèrent être des alternatives locales au règne de la marchandise, comme les systèmes de « monnaies libres » (open money) , les logiciels libres ou les sites interactifs « Wikis » . Ils voient dans ces combats la forme actuelle de lutte contre les capitalismes et l’extension continue du domaine de la marchandise qu’ils engendrent. On peut sans crainte de se tromper prévoir qu’avec l’intensification du rôle de l’information codifiable dans l’activité productive, ce type d’affrontement ne fait que commencer.
Les droits de propriété intellectuelle pourront-ils continuer à être défendus si l’évolution technique permet leur appropriation de masse, ce contre quoi on voit mal ce qu’on peut attendre de la protection simplement juridique de ces droits ? Pourront-ils être défendus s’ils entraînent des conséquences jugées éthiquement indéfendables pour ne serait-ce que des minorités agissantes ? Que deviendrait la capacité à faire du profit des marques, si les pays émergents protégent ou du moins tolèrent la copie et surtout si les consommateurs lassés d’une publicité obsédante venaient à attacher aux marques une valeur négative ?
D’autant qu’à toutes les menaces proférées par les détenteurs de droits, une réponse existe du côté de la sphère publique. Ne pas protéger le vivant par des brevets, ce serait entraver la recherche médicale. Très bien, mais les laboratoires publics peuvent eux aussi faire de la très bonne recherche médicale. S’ils manquaient un peu de rapidité parce qu’ils ne sont pas talonnés par les exigences de la course aux profits, ce qui n’a rien d’évident car la gloire est une motivation tout aussi puissante, on pourrait imaginer de stimuler les chercheurs par des primes. Ainsi, la récompense monétaire d’une découverte utile à tous irait à son inventeur véritable plutôt qu’aux actionnaires de la firme privée qui l’emploierait. Copier un film ou une chanson sur Internet menacerait la création artistique. Cela non plus n’a rien d’évident : la chanson a longtemps vécu avec les cabarets et les concerts, et le cinéma avec la projection en salle. Le cinéma était-il moins créatif au temps de Ford, Rossellini, Renoir, Ozu ou Ray qu’aujourd’hui ? Enfin, des cathédrales aux littératures modernes en passant par la peinture sous les princes et les prélats de la Renaissance, les États ont toujours financé la création, qu’ils continuent ou y reviennent, etc.

Vers la fin de l’implacable extension de la sphère marchande ?

Ce qui est en jeu ici est donc bien un possible renversement de l’extension jusqu’ici implacable de la marchandise, un important déplacement de frontières entre sphères de production publiques et privées, au profit des premières. Comprenons-nous bien, ce n’est nullement que l’humanité soit subitement devenue plus vertueuse et se soucierait mieux du bien public, c’est l’évolution des techniques développées par les capitalismes eux-mêmes qui produit le déplacement de frontière. Des doutes légitimes émergent alors sur la capacité d’un capitalisme à fonctionner sans brevets, droits d’auteurs et marques, contraint à vendre à prix coûtant des biens et services standardisés principalement produits dans les « sweat shops » des pays émergents. S’agit-il là d’une « contradiction fatale », comme le pronostiquait Marx, les capitalismes, tout comme l’univers, ne pouvant vivre qu’en expansion permanente ? Ont-ils entrepris, en développant des technologies de l’information qui rendent celle-ci non monopolisable, de scier la branche sur lesquels ils étaient juchés ? Ou bien trouveront-ils une fois encore le moyen de se déployer vigoureusement ailleurs, en particulier dans la transformation de ce qui, depuis la fin de l’esclavage, est l’objet appropriable par excellence : le corps de l’homme ? Il est sans doute trop tôt pour le dire, mais pour la première fois, la question semble se poser sérieusement.
Par ailleurs, au moment même où l’État apparaît affaibli par la globalisation, se manifeste en réalité un grand besoin d’État : l’État producteur de biens publics. Le monde aura un besoin croissant d’un certain nombre de biens publics qui ne seront pas, ou pas assez, fournis par la sphère privée. Or, ici encore, nous rencontrons, pour compliquer les choses, un dilemme du prisonnier. La plupart des biens publics que nous venons d’évoquer sont en effet des « biens publics mondiaux », au sens où, une fois qu’ils sont produits, tous les hommes de ce vaste monde peuvent en théorie y avoir accès à coût nul (le climat) ou très faible (les fichiers numériques). Dans ce cas, aucun État n’a intérêt à commencer à les produire seul. En l’absence de fiscalité mondiale, ce sont ses citoyens qui en supporteront le coût, ce qui, toutes choses égales par ailleurs, dégradera la compétitivité des compétitifs parmi eux, alors que c’est l’humanité entière qui en bénéficiera. C’est bien pourquoi on commence à parler de taxes mondiales pour financer des biens publics mondiaux, et de gouvernance mondiale pour en coordonner la production par les États nations, en l’absence, car c’est pure utopie, d’un gouvernement mondial.

En conclusion

À considérer les choses froidement et avec une certaine profondeur historique, on ne saurait exclure que les capitalismes livrés à eux-mêmes soient en réalité assez dangereux non seulement pour ceux qu’ils excluent ou exploitent mais finalement pour eux-mêmes. La doxa depuis Keynes en est en réalité convaincue et affirme donc qu’il faut que les États les « régulent ». Et l’on se lamente alors de la perte de pouvoir des États sous l’effet de la globalisation. La seule issue apparaît la mise en place des instruments inter-étatiques d’une « gouvernance mondiale », le maître mot des réformateurs contemporains, c’est-à-dire de presque tout le monde.
Mais a-t-on assez réfléchi au fait que des institutions, étatiques ou inter-étatiques, n’ont jamais par elles-mêmes suffit à réguler les capitalismes ? Les institutions ne font que ce qu’on leur demande. Elles ne feront donc rien pour réguler les capitalismes si n’existe pas un mouvement qui les combat, et ce mouvement ne peut les combattre de façon crédible qu’en se référant à un modèle alternatif.
Le modèle alternatif ancien, le socialisme réel, a échoué en tant que système alternatif, mais n’en pas moins honorablement rempli deux rôles cruciaux : celui d’épouvantail à l’Ouest, faisant accoucher aux forceps la social-démocratie, d’une part, et, d’autre part, au Sud, il a porté et galvanisé les luttes de libération nationale puis préparé le retour au premier plan mondial de l’Inde et de la Chine. Ce qui manque aux capitalismes, c’est moins une bonne gouvernance mondiale, même s’il est vrai que les institutions inter-étatiques ne sont pas à la hauteur voulue, comme en témoigne l’omniprésence formelle du dilemme du prisonnier, ce qui leur manque vraiment, c’est un véritable ennemi, seul capable de les discipliner.
De ce point de vue, où en est-on aujourd’hui ? On comprendra que sur un tel sujet, je ne puis que risquer quelques hypothèses. Tout d’abord, la révolution n’est plus une solution. Mis à part quelques formations politiques fossiles issues du modèle politique révolutionnaire du siècle précédent, aucune organisation ne propose plus la révolution comme moyen de changer la société. Le tournant est ici la conversion de l’ANC à la lutte pacifique pour la fin de l’apartheid, alors qu’elle venait du marxisme-léninisme et avait pratiqué la lutte armée . De ce point de vue, Nelson Mandela est le premier homme politique d’envergure mondiale du nouveau siècle.
Si l’enjeu n’est plus la prise révolutionnaire du pouvoir d’État, il ne peut être que de repousser les limites de la sphère de la marchandise au profit d’un certain nombre de droits et de biens collectifs. La thématique des « droits » est extrêmement ambiguë, comme toute thématique politique émergente. Par certains aspects, elle est très réactionnaire, par exemple quand les « droits de l’homme » servent de prétexte à des interventions extérieures qui ne font que tenter, en général avec un succès très limité, d’imposer à un peuple le destin pensé pour lui par les plus forts. En revanche, elle émerge comme une barrière opposée à la logique marchande quand, par exemple, des ouvriers sans papiers, qui travaillent depuis des années en France avec de faux papiers mais de vraies fiches de paye, réclament le « droit » à une régularisation, et que soit reconnu que c’est le travail qui donne des droits. Mais il y a aussi, on l’a vu, tout ce qui concourt, à travers la thématique des biens publics, à tracer de nouvelles frontières entre sphère publique et sphère marchande.
La lutte contre l’exploitation reste d’actualité. Qui assure que la demande globale est égale à l’offre globale ? Le marché, par la variation des prix, répondent les libéraux. Mais un certain nombre de prix très importants, comme ceux du travail, ne sont pas si flexibles, et, de plus, des visions inévitablement subjectives de l’avenir ont une grande importance dans la demande, au point que les indicateurs de « confiance » (des ménages, des entreprises petites et grandes, etc.) sont désormais parmi les indicateurs les plus suivis par ceux qui font le difficile métier de prévoir la conjoncture économique. De ce point de vue, les marchés sont donc forts imparfaits. Keynes, avec d’autres, avait trouvé le moyen de remédier à cette imperfection dans le cadre de pays relativement fermés. Aujourd’hui, on ne sait plus quoi faire pour relancer la demande mondiale lorsqu’elle est insuffisante pour absorber la production potentielle. Comme tous les pays, à cause de l’implacable compétition à laquelle les contraignent les firmes nomades, ont tendance à modérer les hausses de salaires et à détendre les filets de sécurité sociale, le risque est réel qu’on voie revenir les crises de surproduction, c’est-à-dire le sous-emploi massif des moyens de production, en particulier des hommes.
Les partis politiques sont totalement inadaptés aux nouvelles exigences de la politique. Partie intégrante de l’appareil d’État, ils ne représentent même plus la société civile contre lui, encore moins des projets de capitalismes différents et jamais un modèle alternatif. La politique est donc en retard d’une globalisation. Le mouvement anticapitaliste doit être international puisque son adversaire se globalise. Remarquons que le précédent l’était, il en avait même pris le nom. Mais la Troisième Internationale et le Kominterm qui lui succéda ne furent pas de grands succès : il a lâché les Républicains espagnols et jamais les communistes chinois n’auraient vaincu s’ils avaient suivi ses directives. La globalisation de la politique devra trouver de tout autres formes qui restent à inventer, les « forum sociaux mondiaux » du type Porto Alegre ne pouvant pas, à mon sens, en tenir lieu.
La dernière fois que la politique en retard d’une globalisation avait rattrapé l’économie, cela avait provoqué d’importants craquements aux bords de la plaque centrale, affectant des États entiers qui se sont engagés pendant des décennies dans une voie différente, ignorant dans une large mesure le reste du monde. Cela a permis, dans l’équilibre est-ouest des forces géopolitiques, la longévité de ces expériences. Aujourd’hui, l’enjeu semble être une délimitation des territoires respectifs de la marchandise et de la sphère publique. Le combat apparaît donc beaucoup plus difficile, il est assimilable à une guérilla où rien n’est jamais gagné durablement ni facile à consolider. D’autant que bien sûr, il existera toujours (on ose l’espérer) des capitalistes intelligents, donc réformateurs, à l’image de Ford, Beveridge ou Keynes. Si la situation se tend, ils présenteront leurs programmes de simples réformes comme une troisième voie, une transformation radicale, une sortie progressive des capitalismes, un dépassement hégélien, etc. Or, il faut prendre la mesure de la thèse qui est ici soutenue : pour qu’existe la possibilité même de réformes véritables, il faut qu’existe un projet de subversion. Mais dans le siècle qui s’ouvre, les projets de subversion ne se voulant pas révolutionnaires, ils ressembleront terriblement aux projets réformistes, et il sera bien difficile de les distinguer.
Le XXIe siècle risque donc d’exiger des hommes un niveau de conscience, d’acuité et d’action politique sans précédent, sinon il pourrait bien ressembler au troisième siècle de notre ère : la décadence de Rome, son pain et ses jeux, avec les barbares en moins, ce qui n’est pas forcement une chance, car la barbarie viendrait alors de l’intérieur.