Les guerres du futur

Les guerres du futur

Thérèse Delpech

Les Européens – et les Français en particulier –, qui sont à divers titres des experts hors catégorie en la matière, devraient être bien placés pour parler de la guerre. Dans les trois derniers siècles, les conflits les plus longs et les plus sanglants ont eu lieu chez eux ou ont été déclenchés par eux. Les campagnes de Louis XIV ont duré de 1688 à 1713, celles de Napoléon de 1792 à 1815 et deux guerres mondiales ont eu leur origine dans les rivalités des nations européennes au XXe siècle. L’Europe rassemble aussi à travers les âges la plupart des meilleurs esprits qui se sont penchés sur le phénomène de la guerre, et la profondeur de leurs observations continue d’enrichir les réflexions de ceux qui s’intéressent au sujet. Depuis la fin de la Guerre froide, ceux-ci sont cependant plus rares en Europe, surtout s’il s’agit moins d’analyser les conflits passés ou de s’intéresser à ceux qui sont en cours, que d’imaginer les guerres du futur. Il n’est en particulier jamais question d’un avenir où les Européens pourraient à nouveau – volens nolens – participer à un conflit majeur, voire à un conflit régional de haute intensité.
La présence de soldats européens sur un certain nombre de théâtres d’opérations – dans les Balkans, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, ou en Irak – peut être avancée comme une preuve de l’engagement de l’Europe dans les affaires du monde. Elle ne change rien au fait que le « maintien de la paix » est à présent le seul type d’opération militaire qui paraît acceptable à la grande majorité des citoyens européens . On pourrait se réjouir de cette humeur peu belliqueuse, surtout après l’histoire que l’on vient de décrire, si elle n’empêchait l’Europe d’assumer ses obligations internationales de sécurité – une tâche largement laissée à l’Amérique –, et si elle ne conduisait les Européens à sous-estimer les possibilités de conflits à venir, qu’il leur appartient de contribuer à prévenir. Même les autorités de grands pays européens – la France par exemple – présentent désormais la guerre comme « la pire des solutions », alors que l’histoire montre maintes circonstances où la résistance, la lutte armée, la guerre même, sont préférables à certaines formes de « paix » : c’est le cas quand une menace pèse sur la liberté d’un peuple, quand le massacre de populations civiles risque de rester impuni, quand on assiste enfin à la montée en puissance de dangereux dictateurs. Après tout, une action décisive contre Hitler au moment du réarmement de la Rhénanie aurait sans doute permis d’éviter 50 millions de morts.
Si l’époque n’est guère favorable à une réflexion sur les guerres à venir, c’est à la fois que le passé pèse trop lourd, mais aussi que l’actualité récente joue un rôle décisif. Les divisions passionnées qui ont accompagné la guerre de mars-avril 2003 contre Saddam Hussein commencent seulement à s’effacer, et le matraquage politique qui a vilipendé l’action américaine et britannique a laissé des traces. Même si l’on comprend mieux désormais – après les élections irakiennes notamment – que cette guerre sera peut-être jugée par les historiens de façon plus clémente, « le parti de la paix » continue de se réunir dans les capitales . En outre, l’indifférence des autorités européennes au massacre des Tchétchènes ou à celui des populations chrétiennes du Darfour en dit long sur leur capacité à dénoncer les types de conflits les plus insoutenables. Le premier de ces massacres, engagé avec une férocité sans nom depuis 1999 dans des conditions toujours mal éclaircies, est traité par les principaux gouvernants européens comme un problème interne à la Russie. Dans le meilleur des cas, on évoquera de façon rhétorique la nécessité d’une « solution politique », mais on ne réagira pas quand le président tchétchène régulièrement élu – Aslan Maskhadov –, seul capable d’être un interlocuteur pour une solution de ce type, est assassiné par les forces spéciales russes . La presse a beau adopter un autre langage, plus conforme aux sentiments de l’opinion publique, rien n’y fait. Quant au second massacre, on a peine à comprendre les raisons du parti pris de facto en faveur de l’islamisation de cette partie de l’Afrique, et l’obstination à vouloir en faire un problème « africain », malgré les résolutions du Conseil de Sécurité . Le fait que l’on perde son honneur dans le premier cas, ou que l’on abandonne « la responsabilité de protéger » dans le second n’est pas le thème de cet article. Mais il y a là une forme de lâcheté souvent prêtée aux citoyens d’Europe qui est plutôt celle des élites politiques européennes et des gouvernements.
Une dernière raison de la difficulté du sujet est l’angoisse de l’avenir qui prévaut dans toute l’Europe. Elle peut recevoir plusieurs explications, mais elle ne favorise pas la réflexion prospective parce que l’avenir fait peur. Pour un continent qui a de la guerre et de la destruction une expérience pluriséculaire, le sentiment confus que la période qui s’ouvre pourrait connaître de grandes turbulences y est sans doute pour quelque chose. Les Européens ont acquis un sixième sens dans ce domaine et disposent de trop d’informations pour les évacuer du champ de leur conscience. Ils ne peuvent ignorer que les nouvelles générations terroristes sont implantées en Europe, que des capacités non conventionnelles se développent à leurs frontières ou à portée de missiles, ou que leur sécurité peut aussi être mise en cause loin de leur territoire. On ne va pas encore jusqu’à dire que l’Europe pourrait se trouver à nouveau sur la ligne de front, comme au temps de la Guerre froide, mais on craint toute détérioration de l’environnement international. L’interconnexion croissante des différentes parties du monde qui caractérise notre époque donne en effet à la théorie des catastrophes une application stratégique évidente. Le vieillissement des Européens ne va pas réduire cette crainte dans les prochaines décennies : les conséquences des instabilités du monde sur leur sécurité seront plutôt anticipées avec une angoisse de plus en plus vive.

Réflexions sur une typologie

Il y a des guerres que l’on distingue longtemps à l’horizon avant qu’elles n’éclatent, d’autres qui surgissent sans crier gare, d’autres enfin qui semblent avoir si peu de liens avec nos intérêts de sécurité ou qui se produisent si loin de nos territoires qu’on leur porte une attention très discrète. Le Première Guerre mondiale appartient à la première catégorie, la guerre israélo-arabe de 1973 à la seconde, et la guerre de 1962 entre l’Inde et la Chine à la troisième. Toutes trois justifient quelques observations préliminaires.
On peut noter d’emblée que le fait de disposer d’avertissements sans nombre n’empêche pas forcément les guerres les plus dévastatrices d’éclater. Avant 1914, il y avait eu les crises marocaines et balkaniques, la multiplication des réseaux d’alliances, les politiques d’armement, la rhétorique de revanche française, et la crainte manifeste qu’inspirait à l’état-major allemand le relèvement de la Russie après 1905 . Mais si le précipice était ouvert au regard de tous, cela n’a pas évité qu’on y plonge. Les informations disponibles – par exemple le plan Schieffen – montrent en outre que personne ou presque (en tout cas pas l’armée allemande ou française), n’envisageait l’enlisement dans la guerre. Tout devait être mené au pas de charge, une guerre « éclair », comme devait aussi l’être celle de Hitler en 1939 . Le seul esprit qui ait vu dès la fin du XIXe siècle les tranchées, la guerre totale et la difficulté de remporter une victoire décisive entre deux camps de forces égales, fut un ingénieur polonais, Ivan Bloch, qui a consacré ses années de retraite à travailler sur la guerre moderne pour faire rapport au tsar. C’est à lui peut-être que l’on doit l’expression mélancolique de Nicolas II quand il passe ses troupes en revue en 1914, au moment où l’Allemagne et la France partaient à la bataille la fleur au fusil.
La guerre surprise est une tout autre affaire. Pour l’illustrer, on se réfère le plus souvent à la fulgurante attaque japonaise de décembre 1941 sur Pearl Harbor et à l’entrée en guerre des États-Unis dans le second conflit mondial. Mais le caractère potentiellement catastrophique de la surprise a été démontré avec beaucoup plus de force lors de la guerre du Yom Kippour en 1973, où Israël a été à deux doigts d’une défaite. Personne ne pouvait avoir d’illusions sur le fait qu’une défaite aurait signifié la fin pure et simple de l’État d’Israël. Ceci est si vrai que la capacité nucléaire israélienne a été mise en état d’alerte une seule fois, et à cette date précise . Pourtant, il ne s’agissait pas d’une surprise totale : des informations étaient disponibles sur des manœuvres inhabituelles de l’armée égyptienne et sur une intensification soudaine des relations entre l’URSS, l’Égypte et la Syrie. L’erreur est venue du fait que l’armée israélienne était convaincue de l’impossibilité d’une attaque égyptienne en l’absence d’une force aérienne capable de paralyser ses avions. En effet, l’aviation égyptienne avait été décimée en une seule matinée et le premier jour de la guerre précédente, en 1967 . Les renseignements disponibles en 1973 ont été négligés pour cette raison. Il y a là deux leçons très différentes : l’une porte sur l’effet de surprise, qui peut conduire à la défaite, ou à des décisions radicales et irrémédiables ; l’autre sur les préjugés qui faussent l’utilisation du renseignement. Bien souvent, l’information est disponible, mais elle ne sert à rien parce qu’elle n’est pas utilisée.
Quant aux guerres lointaines, l’exemple de la guerre entre l’Inde et la Chine de 1962 est intéressant à plus d’un titre. Elle a fourni des enseignements sur la duplicité chinoise, et imposé à l’Inde un complexe durable à l’égard de la Chine. L’attaque chinoise au nord-est de l’Inde a en effet été préparée par une campagne sur l’amitié indo-chinoise, et la défaite indienne a été rapide et indiscutable. Comme on le verra plus loin cependant, les relations des deux pays ne cessent d’évoluer et la situation au XXIe siècle pourrait être différente. Cette guerre a eu peu d’échos en Europe, préoccupée par les relations avec l’URSS (1962 est aussi l’année de la crise des missiles de Cuba et c’est en France l’année de la conclusion des accords d’Évian). Les guerres lointaines ne devraient plus être tenues pour secondaires depuis beaucoup plus longtemps cependant. Pour s’en tenir à l’histoire du siècle dernier, les conséquences de la guerre russo-japonaise de 1905 sur la sécurité occidentale sont considérables : la première révolution russe en est sortie, comme ce fut aussi le cas de la montée du Japon sur la scène internationale. Toute une partie de l’histoire du siècle s’est jouée à ce moment. C’est alors que les pays d’Asie ont compris pour la première fois que les Occidentaux pouvaient être battus – une leçon qui est toujours présente dans les esprits. Un peu moins de cinquante ans plus tard éclate en Asie une guerre à laquelle personne – y compris Washington – ne s’attendait : l’attaque de la Corée du Sud par la Corée du Nord. Peu après ce premier événement, alors que Pyongyang était en difficulté en raison d’une coalition formée avec un mandat de l’ONU, il fallut faire face à une seconde surprise – de taille celle-ci – avec l’entrée en guerre de la Chine aux côtés de la Corée du Nord. L’idée que Pékin, qui venait de changer de régime, allait se lancer dans une guerre avec les États-Unis et leurs alliés pour soutenir la Corée du Nord, semblait absurde à Washington . Cette guerre a duré trois ans (1950-1953) et a fait un million de morts. C’est une des guerres les plus absurdes de l’histoire : en 1953, les frontières seront à peu près ce qu’elles étaient en 1950. Mais le conflit est toujours ouvert, car l’armistice signé le 27 juillet 1953 n’a jamais été transformée en traité de paix. La France a encore aujourd’hui, même si la plupart des Français l’ignorent, un rôle dans la sécurité de la péninsule coréenne.

Quelques scénarios

Les quatre scénarios qui sont présentés ici n’ont aucune autre ambition que d’illustrer quelques cas de guerres inter-étatiques. Ils ne prennent pas en compte les conflits inter-ethniques de type africain ou balkanique, bien que ceux-ci – tout particulièrement en Afrique – ont de fortes chances de se poursuivre dans les prochaines décennies, avec d’importantes conséquences en Europe. Il faut donc au moins rappeler ici que ces conflits ont fait plusieurs millions de morts depuis quinze ans et qu’ils représentent des tragédies humaines terribles dans des zones où la misère, les épidémies et le sous-développement sont déjà les causes de malheurs quotidiens.
1- Une guerre fratricide. Une reprise au XXIe siècle de la guerre de Corée dont il vient d’être question est-elle possible ? En principe, malgré de nombreux incidents entre le Nord et le Sud dans les dernières années, ce scénario est de moins en moins probable. En effet, même si la paix n’a pas été signée et si les deux protagonistes sont toujours dans des camps opposés, avec la Corée du Nord soutenue par la Chine, et la Corée du Sud par les États-Unis, les dernières années ont permis de constater d’importants changements. La Corée du Nord, désormais dotée d’une puissante industrie balistique, a déclaré à plusieurs reprises qu’elle possédait des armes nucléaires. Même si aucun essai nucléaire n’a encore eu lieu pour en donner la preuve – une situation qui pourrait changer si Pyongyang met ses menaces à exécution , c’est un élément dont il faudrait tenir compte en cas de conflit . En second lieu, l’opinion publique de Corée du Sud est devenue fortement hostile aux États-Unis et la jeunesse affiche même parfois ouvertement son admiration pour Kim Jong-il. Si cette tendance se confirme, un affrontement Nord-Sud ne pourrait résulter que d’une provocation majeure de la part de Pyongyang, ou d’une implication de la péninsule coréenne dans un conflit plus vaste. La difficulté de protéger Séoul d’une attaque balistique nord coréenne serait toujours dans ce cas un des plus graves problèmes à résoudre. C’était déjà une des raisons principales pour lesquelles Washington avait renoncé à utiliser la force en 1993, quand la Corée du Nord a refusé l’accès de deux sites nucléaires suspects aux inspecteurs de l’ONU . La seule arme de Pyongyang serait en cas de conflit celle de la terreur face à une armée beaucoup mieux équipée et soutenue par les États-Unis. Il s’agit donc d’un type de conflit où l’utilisation d’armes non conventionnelles serait très probable. Mais en retour, les conséquences d’un tel usage s’avèreraient catastrophiques pour Pyongyang.
2- Une guerre asymétrique. Une guerre entre l’Iran et les États-Unis est envisageable dans plusieurs scénarios et l’élection d’un ultra-conservateur à la présidence au mois de juin 2005 contribue à leur donner une crédibilité accrue. L’un d’entre eux est naturellement l’impasse des négociations sur le nucléaire, suivie d’une autre impasse des sanctions imposées par exemple par le Conseil de Sécurité. La question qui se poserait alors serait celle des conditions de l’usage de la force (y aurait-il un mandat du Conseil de Sécurité ?) mais aussi de son application (blocus naval ? sites balistiques et nucléaires répertoriés ?) et de la nature de la coalition (que feraient les trois pays européens engagés dans les négociations ?). Un autre scénario est celui d’une intervention américaine pour protéger Israël à la suite par exemple d’une attaque par l’Iran de positions israéliennes soit directement, soit par le truchement du Hezbollah. Une attaque directe paraît à ce stade peu probable. Mais le Hezbollah est gêné par l’évolution du Liban, où il jouera vraisemblablement à la fois la carte de l’intégration politique et de la poursuite de la lutte armée. Son leader, Nasrallah, est une des meilleures têtes stratégiques de la région, et les armes dont dispose l’organisation (notamment en matière de missiles) sont de plus en plus performantes. Dans un contexte où le processus de paix entre Israël et les Palestiniens se délite dans les prochaines années, une provocation du Hezbollah au sud Liban pourrait être vue comme un moyen d’obtenir un soutien arabe à une politique d’affrontement. En cas d’attaque faisant de nombreuses victimes, il ne s’agirait plus nécessairement d’une affaire locale et l’aide de Washington pourrait être sollicitée par Tel-Aviv, qui désignerait l’auteur principal à Téhéran. L’intervention ne pourrait naturellement être envisagée que dans un contexte très dégradé, mais celui-ci ne peut être exclu. La question nucléaire pourrait intervenir alors sous d’autres formes. L’Iran pourrait déclarer ses capacités nucléaires en procédant à un essai – improbable à ce stade ou choisir au contraire de jouer de l’ambiguïté. Dans le premier cas, l’intervention américaine se ferait avec une composante anti-missiles importante tant pour la Sixième flotte que pour la protection d’Israël. Tel-Aviv dispose d’ores et déjà de plusieurs batteries Arrow, associées à des défenses anti-missiles de niveau PAC3 . Dans le deuxième cas, la conviction se serait installée dans le monde que l’Iran, comme la Corée du Nord voire grâce à un accès aux résultats d’un test nord coréen , a quelques armes nucléaires à sa disposition. Cette croyance pourrait être renforcée par la découverte d’un plan d’arme d’origine chinoise, comme celui qui avait été vendu à la Libye par AQ Khan. La menace nucléaire brandie par Téhéran pourrait viser à la fois Israël et la Sixième flotte – avec notamment les missiles de croisière de 3 000 km achetés à l’Ukraine . Le problème posé serait celui de l’avenir de la dissuasion nucléaire américaine, qui a survécu à la lutte contre l’URSS au XXe siècle, en face d’un acteur régional au XXIe.
3- Une guerre majeure. Un scénario de guerre majeure redoutable est celui qui pourrait opposer les deux puissances les plus peuplées du monde, l’Inde et la Chine. L’ambition chinoise était en 1962 de faire une démonstration de la force relative des deux pays et d’« apprendre une leçon » à l’Inde. Au XXIe siècle, les rapports de force vont évoluer : les deux pays ont l’arme nucléaire, et l’Inde a beaucoup appris de la révolution des affaires militaires aux États-Unis, soit directement, soit par l’intermédiaire d’Israël. Alors que l’Inde avait l’URSS pour alliée en 1962, ce sont les États-Unis qui la soutiendraient désormais en cas d’attaque chinoise. Certes, les deux géants asiatiques ont amélioré leurs relations depuis quelques années. Ils ont même fait des progrès sur le sujet sensible de la frontière nord-est. Et le gouvernement indien veut croire à la poursuite de relations reposant sur des intérêts économiques croissants. Mais l’Inde a des chances sérieuses de dépasser la Chine sur le plan économique au XXIe siècle, Pékin construit des ports en Birmanie et au Pakistan qui peuvent menacer l’Inde, et la question du pouvoir en Asie n’est pas résolue par une augmentation des échanges. C’est pourquoi un certain nombre d’analystes voient déjà la montée – à partir de 2008-2010 de crises potentielles entre les deux pays, qu’il s’agisse de la région du Ladakh, de l’Arunachal Pradesh, ou du Népal, dont le roi est très hostile à New Delhi. En outre, en cas de crise ou de conflit concernant Taiwan, l’Inde pourrait être tentée de participer à un blocus naval dans le Golfe pour gêner Pékin, avec la crainte que Taiwan ne soit qu’une étape dans une politique de domination régionale qui finira par l’affecter elle aussi. Dans ce cas de figure, l’acteur pakistanais devrait être pris en compte, sauf si les États-Unis parviennent à neutraliser Islamabad . À cette date, malgré quelques scénarios pessimistes sur les progrès continus des Islamistes, y compris dans les rangs de l’armée, on peut estimer que le Pakistan aura maintenu son unité. En revanche, la disproportion croissante du succès indien et de l’échec pakistanais pourrait encourager des mouvements populaires violents dans les grandes villes pakistanaises, poussant le gouvernement à intervenir en soutien de la Chine. Une des principales faiblesses de l’Inde par rapport à la Chine est la présence d’importantes villes indiennes proches de la frontière, comme Bombay ou même New Delhi, alors que la position géographique des grandes villes chinoises demandent une allonge très importante des missiles indiens.
4- Une guerre globale. Le seul scénario envisageable pour un conflit global se situe en Asie et a pour acteurs principaux la Chine, Taiwan, les États-Unis et le Japon. Après avoir tenté en vain pendant plusieurs décennies de réduire la volonté d’autonomie de Taiwan, Pékin a commencé en mars 2005 par « légaliser » son attaque avec l’adoption d’une loi qui lui donne une sorte de blanc-seing pour faire un coup de force sur Taiwan. La loi est si vague que les autorités chinoises peuvent déclarer les hostilités contre Taiwan en cas de déclaration d’indépendance, en cas de non-déclaration formelle mais d’actions qui pourraient en tenir lieu, ou encore si la réunification de Taiwan avec la Chine paraissait compromise. L’effet de cette législation dans la région et aux États-Unis a été tel que les Européens, soucieux de lever l’embargo sur les armes envers la Chine, ont dû différer leur projet. Après cette législation, on peut faire l’hypothèse que Pékin n’abandonnera pas son ambition, et qu’elle passe à l’attaque vers 2010 , de préférence à un moment où les États-Unis sont aux prises avec une crise majeure en Iran, en Corée du Nord, ou encore ailleurs. L’idée chinoise serait simple : mettre le monde devant le fait accompli et empêcher les États-Unis comme le Japon d’intervenir. La Chine possède déjà en 2005 environ 700 missiles balistiques répartis sur la côte dans quatre provinces . Il s’agit de missiles M11 (300 à 600 km), M9 (600 km), et DF21 (2 000 km). Ces moyens seraient combinés avec des missiles de croisière et des attaques aériennes , ayant pour cibles des centres nerveux de la défense taiwanaise (communications, surveillance, reconnaissance, bases logistiques). Si Taipei devient capable de menacer sérieusement la flotte de surface chinoise ou de l’immobiliser pour empêcher tout embargo maritime, une partie importante des combats pourrait utiliser des sous-marins. Contrairement à l’attente chinoise, Taipei pourrait cependant résister plus efficacement que prévu la défense taiwanaise est censée tenir une semaine sans soutien extérieur et Washington remplir ses engagements de sécurité à l’égard de l’île avec le soutien immédiat du Japon. Les Européens de leur côté pourraient être appelés à assurer avec les États-Unis un blocus naval dans le Golfe qui interdise toute livraison de pétrole à la Chine. L’Europe se retrouverait malgré elle ainsi aux premières lignes d’un conflit dont elle a toujours pensé qu’elle pourrait se contenter de le contempler de loin.

La meilleure façon de préparer l’avenir n’est pas nécessairement de suivre les évolutions technologiques en cours ou les révolutions des affaires militaires. La guerre demeure un phénomène politique plus encore que technique, comme Clausewitz l’a toujours soutenu. Et de terribles guerres africaines continuent de se dérouler avec des moyens techniques limités. La pensée stratégique des différents acteurs fera aussi une grande part de la différence. Ce qui distingue par exemple un pays comme la Chine de tous les pays occidentaux, c’est que la guerre y est restée une occupation sérieuse. Comprendre les objectifs de ses exercices d’entraînement, de ses acquisitions d’armements, de son réseau d’amitiés comme de sa politique de « neutralisation » des acteurs qui pourraient la gêner, est une des tâches essentielles de ceux qui s’intéressent à la prévention des conflits. Le rôle perturbateur d’acteurs régionaux, comme l’Iran ou la Corée du Nord, est potentiellement en augmentation, et l’un et l’autre ont avec Pékin des liens étroits. C’est pourquoi les négociations avec Téhéran doivent être conduites sans complaisance, tandis qu’il faut mettre fin au chantage que la Corée du Nord exerce impunément depuis maintenant plus de dix ans. Enfin, la protection des populations civiles prend une importance croissante dans les politiques de défense en raison à la fois de la nature des ambitions terroristes et du risque d’usage d’armes non conventionnelles. Ce sont elles qui risquent d’être les soldats du XXIe siècle.