Un monde mieux régulé ?

Un monde mieux régulé ?

Entretien avec Pascal Lamy

Un capitalisme globalisé

Le Banquet : Pour commencer à aborder la question des grandes évolutions du monde, nous pourrions évoquer les forces d’ensemble qui vous paraissent à l’œuvre, afin de se pencher plus spécifiquement sur certaines grandes zones. En particulier, ce qu’on appelle parfois la « globalisation » vous paraît-elle une résultante ou, en elle-même, une cause ?

Pascal Lamy : La globalisation constitue à mon sens un stade historique du capitalisme de marché. Celui-ci développe ses effets de manière très puissante et à un rythme beaucoup plus rapide qu’auparavant. En particulier, la logique des économies d’échelle possède une puissance à peu près incoercible qui se traduit par l’expansion accélérée des territoires sur lesquels opèrent les acteurs économiques. Dès lors, la localisation des activités se transforme au fur et à mesure que le processus de globalisation s’approfondit et que se multiplient les possibilités de combinaisons de mobilisation de ressources de territoires divers.
Tout ceci a des conséquences économiques fortes et modifie en profondeur les stratégies des firmes. Pour la première fois, nous sommes en mesure de parvenir à une division internationale du travail « efficace » au sens que la théorie économique donne à ce mot. Les chaînes de production se fractionnent de plus en plus et les effets d’innovation jouent à plein. Nous assistons à un mouvement continu d’ouverture des échanges non seulement de marchandises, mais aussi des capitaux et des services. De fait, entrent ainsi dans la danse du système capitaliste de plus en plus de personnes, qui n’y avaient pas accès auparavant. Bien sûr, les effets sociaux de cette évolution sont considérables et une contradiction potentielle peut surgir entre ce mouvement de développement de l’économie et la réalité des appartenances sociales et sociétales. De fait, les systèmes de valeurs, qui renvoient à une intimité culturelle, politique et sociale, restent locaux. C’est au niveau des États ou d’ensembles politiquement structurés comme l’Union européenne qu’elles se forgent et s’expriment.
Sur le plan politique, il faut donc imaginer de nouveaux systèmes de régulation pour gérer ce décalage et apporter des solutions acceptables socialement, économiquement et politiquement aux défis mondiaux. L’ancien système de résolution des conflits par le jeu de la puissance et de la force n’est plus adapté, ni souhaitable, y compris pour les plus puissants car il manque de légitimité et donc de pérennité. Il faut donc inventer des mécanismes nouveaux d’élaboration de solutions qui répondent à l’intérêt commun. Autrement dit, si l’objectif de bien commun reste le même, les problèmes de gouvernance, et non plus de gouvernement, deviennent centraux. Ils imposent une réflexion sur la démocratie et ses modes d’exercice.

Le Banquet : Vous décrivez là une tendance, mais il ne saurait sans doute y avoir une détermination à ce point forte que l’on puisse prédire le futur à l’aide des grandes évolutions dictées par la logique du capitalisme ! Ne peut-on dès lors imaginer plusieurs scénarios d’évolution et apprécier les risques ou, tout au moins, les grains de sable ?

P. L. : Je n’ai pas de boule de cristal. L’avenir n’est pas écrit. Il y a cependant une chose qui me paraît acquise : les tensions ne disparaîtront pas d’elles-mêmes. Bien sûr, de multiples scénarios existent, aussi bien des scénarios de catastrophe que des scénarios de véritables coopérations. Mais pour apprécier leurs chances d’occurrence, il vaut mieux examiner tous les risques susceptibles de se présenter plutôt que de spéculer, de façon plus ou moins fondée, sur des probabilités. Parmi les incertitudes et les limites à cette « dynamique du capitalisme », pour parler comme Braudel, trois me paraissent déterminantes : l’énergie, les graves menaces qui pèsent sur l’environnement et le facteur « population ». La prise en charge collective de chacune de ces questions est encore beaucoup trop faible. Incantations et bonnes intentions font partie du bréviaire, mais sans impact concret significatif pour le moment. Un exemple : on voit se développer rapidement la libre circulation des capitaux, des biens et des services ; en revanche, les populations circulent mal. L’énorme problème de la libre circulation des travailleurs et, partant, de l’organisation des migrations est l’une des clés du développement de l’économie-monde et, naturellement, de sous-ensembles organisés comme l’Europe. La campagne référendaire en France a jeté une lumière crue sur les inquiétudes que suscitaient ces questions. La dénonciation, avec un certain relent xénophobe, du « plombier polonais » aurait dû déboucher sur une revendication plus générale de meilleure gestion des migrations au niveau européen. Cela n’a pas été le cas…

Vers un monde de continents

Le Banquet : Peut-on apprécier l’impact de ce mouvement en termes géographiques ?

P. L. : Il est évident que la Chine et l’Inde sont deux éléphants dont on va voir le déploiement économique, politique et culturel dans les dix ou vingt prochaines années. Nous allons évoluer vers un monde de continents.
Ce monde comportera plusieurs grandes zones : le continent européen naturellement, le continent américain qu’il faut peut être écrire au pluriel (le continent sud américain sera-t-il d’abord américain ou bien européen ? La réponse à cette question se jouera notamment sur les valeurs), à plus long terme, le continent africain lorsqu’il aura inscrit son développement dans le cadre d’intégrations sous-régionales comme la CEDEAO en donne l’exemple, les continents asiatiques avec la Chine, l’Inde, et sans doute une zone comprenant le Japon, la Corée et les pays de l’ASEAN . De fait, l’ASEAN devrait être en mesure de faire masse et d’apporter un ferment de concurrence à la Chine en ce qui concerne l’attraction du capital. Pour tous ces pays, les investissements directs en capital constituent le nœud de la logique de prospérité et d’intégration.
Bien sûr, pour l’Afrique, l’effet de rattrapage devra être particulièrement fort. Il repose essentiellement sur la volonté politique des Africains de résoudre leurs problèmes, comme certains s’y engagent. Mais il suppose aussi une action déterminée de la part des pays développés, notamment pour améliorer le cadre réglementaire du commerce international, pour régler le problème de la dette et pour accroître l’aide au développement, car il faut assurer le démarrage du capital. La ressource publique restera longtemps nécessaire, avant que la ressource privée ne soit capable de prendre le relais.
Quant à l’Asie, elle n’est pas stabilisée. Les conflits demeureront importants entre la Chine, d’un côté, la Corée et le Japon, de l’autre. L’Inde sera peut-être un énorme stabilisateur dans cette région du monde, mais sa capacité à le devenir suppose aussi une coopération avec l’Occident. L’Inde a une vraie vision des évolutions profondes. Enfin, je crois qu’on peut parier sur une intégration accrue de l’ASEAN, et peut-être sur son élargissement.
L’Amérique latine, elle, est relativement stabilisée et progresse dans l’enracinement, difficile dans un contexte d’inégalités sociales criantes, d’une gouvernance démocratique. Le continent nord-américain est lui entièrement stabilisé : le Canada et le Mexique effectuent 80% de leurs échanges économiques avec les États-Unis. Il est remarquable d’ailleurs de voir comment l’interdépendance économique totale est associée avec une originalité des systèmes sociaux et culturels, et parfois des discordes politiques profondes. L’Amérique du Nord vit dans la même piscine économique, mais elle préserve une certaine hétérogénéité culturelle et politique.

L’enracinement des valeurs

Le Banquet : Un monde de continents, avez-vous suggéré, ce qui implique aussi un fractionnement. On peut aussi rebondir sur ce que vous avez dit des valeurs : celles-ci restent locales. Comment gérer politiquement cette contradiction ?

P. L. : D’abord en la nommant, en l’acceptant. Je suis un militant de la diversité culturelle, linguistique, nationale. La mondialisation est aussi porteuse de cela. Et, plus elle progresse, plus elle renforce le besoin d’affirmation identitaire, de sentiment d’appartenance. Les désirs d’identité subsisteront et c’est tant mieux. Et ils peuvent se conjuguer avec le métissage culturel qui enrichit la mondialisation. Les conceptions du bien et du mal, du permis et de l’interdit, du rêve et du cauchemar sont et resteront localisées. Le sentiment identitaire est propre à l’homme et toute tentative de le nier est vaine. La logique du capitalisme de marché ne globalisera pas et ne rendra pas indistincts ces besoins anthropologiques. Bien sûr, les réactions identitaires négatives, de rejet, de repli, seront d’autant plus fortes que le sentiment de désespoir devant les effets incontrôlés du capitalisme sera enraciné. On peut lire, en partie, les résultats des référendums français et hollandais à la lumière de ce sentiment de dépossession de la maîtrise de son destin, qui engendre la peur de l’autre. Ce fractionnement identitaire prolifère à la faveur de l’individualisation, notamment consumériste, que véhicule le capitalisme de marché. Ainsi, la société française est-elle moins homogène qu’elle ne l’était il y a quelques décennies. On assiste à un éclatement des systèmes de valeurs par groupe et par individu, dont la peine de mort, les organismes génétiquement modifiés (OGM), la procréation assistée ou encore la protection du consommateur offrent quelques exemples. En même temps, se juxtaposent à ces préférences individuelles des préférences collectives, fruits de débats nationaux et internationaux, qui permettent à chaque société de définir le degré d’équilibre qu’elle souhaite, par exemple entre la liberté et la sécurité.
Les préférences collectives des peuples, autrefois relativement homogènes au sein des États-nations, en tout cas portées par ces derniers de façon reconnue comme légitime, sont aujourd’hui soumises à rude épreuve. Elles sont beaucoup plus éclatées, dispersées dans des groupes sociaux qui ne se retrouvent pas nécessairement juxtaposés au sein des frontières nationales. Et ceci au moment où les institutions intégratrices s’affaiblissent, à tous les niveaux. Ainsi, une ONG n’a pas la même vertu intégratrice qu’un lieu de cohésion sociale comme, par exemple, l’école. Et les sujets de mobilisation sont multiples, sans nécessairement articuler une cohérence entre eux : on défile un jour pour le bien-être des animaux, un autre pour le développement du tiers-monde, sans que la cohérence des positions soit assurée. Les préférences collectives, auparavant relativement stabilisées, sont soumises à un examen permanent et peinent à émerger de manière claire.

Le Banquet : Il existe quand même des différences entre les pays au regard de ce fractionnement des représentations et, indépendamment du fond, la solidité différenciée des adhésions (songeons par exemple à la force des croyances) peut constituer en elle-même un facteur de dissensions.

P. L. : Il existe certes beaucoup de cas intermédiaires. De manière générale, je crois utile d’opérer le tri entre les problèmes qui ne doivent pas nécessairement être réglés et ceux qu’il faut absolument régler pour agir. Ainsi, nous pouvons cohabiter avec les États-Unis même s’ils n’ont pas la même conception de la peine de mort que nous. Nous pouvons regretter que cette peine soit toujours en vigueur chez eux alors qu’elle est dorénavant bannie en Europe, mais son maintien n’affecte pas notre préférence collective à nous, Européens, en faveur de son abolition. En revanche, cette cohabitation est à terme plus compliquée si nous n’avons pas la même conception des OGM qui, eux, peuvent se retrouver dans des produits qu’ils exportent chez nous. À propos des OGM d’ailleurs, au stade actuel, les Américains ont gagné la première manche en Amérique latine, et l’Europe la seconde en Afrique. Deux zones coexistent donc, de part et d’autre de l’Atlantique : l’une avec OGM, l’autre sans, ce qui n’est pas nécessairement tenable à terme. En effet, à partir du moment où l’on fait commerce des OGM, la question des conceptions philosophiques qui sous-tendent les politiques devient un enjeu essentiel. Le problème est encore plus aigu en matière de libre circulation des personnes : il faut trouver une norme transnationale, ce qui implique qu’on ne peut se passer d’une fonction d’utilité collective commune qui valorise de manière à peu près identique les concepts de sécurité, de liberté et de justice. Je suis d’ailleurs frappé de constater que la politique européenne qui a le plus progressé au cours des dix dernières années porte sur ces questions.

Les valeurs, clé de la gouvernance ?

Le Banquet : Y a-t-il quelque chose qui vous laisse penser qu’on puisse parvenir à de tels accords, pas seulement au niveau des gouvernants, mais aussi des opinions, accords qui permettent d’apporter des solutions durables aux problèmes que vous évoquez et à bien d’autres ?

P. L. : Le système de gouvernance internationale n’est pas à la hauteur des enjeux et ne permet pas d’apporter aujourd’hui une solution aux crises et aux tensions sociales. Les systèmes classiques de légitimation et de décision ne peuvent plus suffire. De fait, les solutions se construiront bloc par bloc, de manière pragmatique, bien plus que de façon cartésienne et totale.
Nous ne pourrons pas faire l’économie d’un débat sur les valeurs. Le paradoxe, c’est que nous avons, au niveau international, un accord sur les valeurs universelles mais que ceci ne nous éclaire pas forcément pour la plupart des sujets encore en débat. Il faudra bien progresser sur des sujets, par définition à débattre, comme la solidarité entre les riches et les pauvres, la solidarité envers les générations futures ou les biens publics mondiaux. Ce débat devra naturellement s’organiser selon des procédures, mais il faudra être conscient du fait que le dialogue, la transparence et la participation ne fournissent pas ipso facto de la décision.
De ce point de vue, l’expérience européenne synthétisée dans le projet de traité constitutionnel apporte quelques enseignements : ce texte apparaît bien, à l’image de ce qu’est l’Europe, comme un système mixte complexe de procédures et de valeurs. Le problème, plus facile à énoncer qu’à résoudre, est qu’il faut une attitude d’ouverture considérable à l’égard des systèmes de valeurs étrangers aux nôtres. On n’en discerne pas les traces dans ce que véhiculent les politiques et les intellectuels. Les scientifiques le font plus facilement, car leur abstraction leur permet de mener des débats relativement à l’abri des conflits de valeurs « chaudes ». Bref, en Europe comme ailleurs, il n’y aura pas de scénario institutionnel vertueux sans un scénario de valeurs patiemment élaborées en commun. C’est par exemple la force de la charte des droits fondamentaux, qui constitue la deuxième partie du traité constitutionnel que les Français viennent de repousser.

Le Banquet : Mais qui dit valeurs, dit aussi identification plus claire et, précisément, polémique de la notion d’ami et d’ennemi.

P. L. : C’est effectivement un problème et on le voit encore aujourd’hui avec la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Il est encore difficile d’identifier des intérêts communs et, parallèlement, une menace commune.

Le Banquet : L’autre problème est que, telles qu’elles sont généralement affirmées aujourd’hui, les valeurs ne produisent pas un attachement suffisant. On le voit avec le projet de traité constitutionnel, qui est pourtant riche en termes d’expression de valeurs, notamment dans la charte des droits fondamentaux. Celles-ci paraissent pourtant, aux yeux de nombreux citoyens, sans portée politique concrète et éloignées de la réalité vécue.

P. L. : Il est vrai qu’aujourd’hui des valeurs ressenties comme fortes paraissent menacées (identité, égalité) et que les valeurs exprimées par la Charte semblent insuffisamment fortes, ou déjà acquises. Le problème tient notamment au fait que l’espace national reste encore le lieu principal d’expression des valeurs et que les pouvoirs non nationaux sont confrontés à un déficit de légitimité. Or, je pense que plus un pouvoir est lointain, plus il doit se concentrer sur la recherche et le maintien de sa légitimité. Ceci est sain : ce n’est pas à l’électeur de faire l’effort dans ce domaine, mais bien aux dirigeants concernés. Car la situation actuelle n’est pas tenable sur la durée, si l’on entend résoudre les grands conflits des temps futurs. En fait, c’est l’investissement politique qui fait défaut. En guise d’autocritique partagée, je pourrais dire que nous n’avons pas réussi encore à faire vivre suffisamment l’espace européen sous forme de valeurs.

La puissance européenne en devenir

Le Banquet : Autrement dit, l’efficacité s’est aussi érodée en raison de l’affaiblissement de la légitimité. Mais poursuivons sur l’Europe. Aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire est qu’une partie de la population ne perçoit pas les résultats extraordinaires que l’Europe a apportés en termes de prospérité et de bien-être. Mais précisément, comment voyez-vous les évolutions possibles, indépendamment du traité constitutionnel, de la puissance européenne à dix ou vingt ans ?

P. L. : Le processus d’intégration continentale va se poursuivre, notamment parce qu’il répond à la demande des peuples qui n’appartiennent pas à l’Union, soit parce qu’ils veulent y adhérer, soit parce qu’ils souhaitent que l’Europe soit un acteur fort dans le monde. Ceci est conforme à nos intérêts. On peut craindre toutefois des effets de dilution nés de la diversité. Nous pouvons aussi assister à un certain ralentissement de l’approfondissement de l’Europe parce que les opinions ne suivent pas. Toutefois, la logique est bien celle de l’intégration, en Europe comme ailleurs. Les aléas pourront provenir de notre capacité à forger un projet commun dans le système des valeurs. Pourrait aussi faire défaut l’énergie politique suffisante – et le leadership – qui rendra difficiles certaines évolutions du point de vue des opinions. De ce point de vue, les non français et hollandais à la Constitution sont évidemment préoccupants : les dirigeants auront-ils l’énergie qu’ils n’ont pas eue auparavant de s’investir dans le projet européen et d’en expliquer le sens à leurs populations ?
On ne voit toutefois pas ce qui pourrait empêcher in fine la masse européenne de continuer à grandir dans le système mondial. La question se pose toutefois de la posture européenne sur le plan international. Il est vrai, comme l’a remarqué Robert Kagan, que l’Union européenne tient plus de Venus que de Mars. Le tropisme est plus kantien que hobbesien. Nous sommes cosmopolites et universalistes plus que particularistes, ce qui soulève une difficulté redoutable du point de vue de la puissance. Comment exercer une puissance dont nous refusons les attributs habituels ? Les aléas resteront nombreux. Il n’y a pas d’horloge de l’histoire qui créerait une nécessité, une urgence. L’Europe, comme toute œuvre humaine, est fragile et c’est l’immobilisme qui la menace le plus.

Le Banquet : Y a-t-il des antidotes ? Peut-on aussi imaginer qu’à défaut de l’Europe des Vingt-cinq ou de plus encore l’approfondissement et l’affirmation d’une volonté soient le fait de quelques États en Europe ?

P. L. : Un scénario du type « union franco-allemande » pourrait offrir une sorte d’assurance masse et anti-dilution permettant l’approfondissement. Je ne vois pas d’autre groupe possible, si ce n’est l’accord que ce nouvel ensemble pourrait sans doute conclure avec les pays du Benelux. Mais la conjoncture actuelle, tant en France qu’en Allemagne, et aujourd’hui aux Pays-Bas, augure mal d’un nouvel élan dans cette direction. En revanche, je n’imagine pas une coalition tierce, comme l’Association européenne de libre-échange (AELE), pour la politique étrangère. Il me semble que, soit les compétences resteront nationales et l’harmonisation se fera de manière progressive, soit l’on avancera tous ensemble. Certes, la géométrie variable est possible mais elle implique un vrai pas fédéral de la part de ceux qui le souhaitent. Les coopérations renforcées ne sont pas à l’échelle de cette nécessité. De deux choses l’une : soit l’on accepte de troquer un peu d’identité nationale contre du poids collectif, soit on conservera l’identité sans poids. Quel que soit le choix, il est indispensable ensuite de l’assumer. Si l’on se veut moteur de l’intégration européenne, il faut agir dans ce sens, être prêt aux compromis que cela implique et être résolu à les assumer et à les expliquer.

Le Banquet : Comment, à moyen terme, peut-on redéfinir les relations transatlantiques ? L’affirmation de l’Europe suppose-t-elle une forme de confrontation avec les États-Unis ou peut-on imaginer un renforcement concomitant et coordonné de l’une et des autres dans une relation pacifiée ?

P. L. : La relation me paraît globalement stable, parce que les interpénétrations sont de plus en plus fortes dans le cadre du capitalisme de marché. Les investissements réciproques sont très importants : les Européens investissent plus sur une année au Texas qu’au Japon ; la moitié des compagnies américaines volent en Airbus et la moitié des compagnies européennes en Boeing. Le bateau transatlantique est lesté de tellement d’intérêts économiques convergents qu’il peut tenir les mers les plus difficiles, comme en 2003. Personne ne va prendre de risques sérieux d’instabilité et de conflits. Mais peut-être ai-je tendance à accorder trop d’importance au déterminisme économique. Peut-être aussi le débat français le sous-estime-t-il trop…

Le Banquet : Peut-on toutefois aller plus loin dans un sens positif ? Y a-t-il des possibilités de renforcement d’initiatives communes ou la tentation de part et d’autre de se définir par rapport à l’autre, en cultivant, au moins vis-à-vis des opinions, une différence sensible sera-t-elle la plus forte ? On peut aussi s’interroger sur la redéfinition de la structure et du rôle de l’OTAN.

P. L. : Mon hésitation vient du coefficient cosmopolitique de l’Europe. Je ne suis pas certain qu’on ait intérêt, par exemple, à construire une zone de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis. Compte tenu des effets de normes et de standardisation, nous avons plutôt intérêt à jouer le rôle des institutions multilatérales – qui s’atrophieraient s’il existait une telle zone. Quant à l’OTAN, je ne crois pas qu’elle ait beaucoup d’avenir politique. Son rôle devrait rester essentiellement logistique, en quelque sorte comme le back office dans une banque. Je ne crois pas à une homogénéité possible des conceptions. C’est à l’Europe de faire émerger son concept de défense commune.

La priorité multilatérale

Le Banquet : Dans votre dernier livre, vous insistez sur le caractère central du système des institutions des Nations unies. Or, ces institutions paraissent quelque peu affaiblies. Comment leur redonner plus de lustre et pourquoi ?

P. L. : Il faut être pragmatique. Nous ne pouvons bâtir un ordre mondial plus stable que si celui-ci s’inscrit au sein et autour du système onusien. Certes, ce système est agaçant de bureaucratie et d’incohérence, mais il a le mérite d’exister. Il produit de la décision et de l’histoire. Il faut l’améliorer et le perfectionner. De ce point de vue, les propositions de réforme présentées par Kofi Annan vont dans le bon sens, même si je mesure les difficultés de leur réalisation dans le système tel qu’il est. Je ne crois pas au schéma, parfois défendu par les Américains, d’une ONU flottante et d’une communauté des démocraties de type nouveau offrant l’adhésion à qui le souhaite sur la base de l’adhésion aux valeurs démocratiques. Il reste que l’ONU apparaît parfois comme une sorte d’organisation théorique dont le poids dans la réalité est insuffisant. Cela explique pourquoi, en comparaison, le système de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) est plus articulé et plus visible, car il est lesté par la réalité de tous les jours et assis sur un dispositif de règlement des différends, un tribunal en quelque sorte, qui a fait la preuve de sa robustesse. Cette spécialisation prémunit contre les risques d’embouteillage. Il reste que le système international doit gagner en efficacité dans les organisations a priori les plus légitimes et en légitimité dans les institutions a priori les plus efficaces. Un énorme travail de cohérence reste aussi à accomplir.

Le Banquet : Mais cette cohérence suppose aussi que certains États acceptent d’abandonner certaines positions défensives et reconnaissent l’intérêt qu’ils ont à s’en remettre à des décisions nouées, par compromis, au sein des organisations multilatérales. Cela change aussi radicalement la nature et les procédures de la politique étrangère. Le résultat ne semble pas acquis d’avance si l’on voit, par exemple, les déboires du dossier de l’environnement sur le plan international.

P. L. : Pour sortir du système westphalien d’association temporaire d’États souverains, il faut introduire le principe de réalité. Même sur un sujet aussi peu populaire chez les dirigeants que l’environnement, on a réussi à avancer un peu, même si l’on n’a pas encore mis en place l’Organisation mondiale de l’environnement dont nous avons besoin. Mais nous n’avons pas le choix. Il est exclu qu’à l’avenir les Chinois et les Indiens consomment autant d’énergie que nous l’avons fait en Europe et en Amérique du Nord depuis le début de la révolution industrielle. Et je suis aussi optimiste parce que je suis européen. L’expérience montre qu’on peut reconnaître le principe de réalité après l’avoir nié pendant des siècles. En matière d’environnement, l’Europe ne pèsera que si elle est unie. Bien sûr, il faudra accepter des compromis à partir des positions initiales.
Effectivement, il faudra aussi reformuler la question de la politique étrangère. Quand celle-ci est-elle bonne ? Lorsque nous parvenons à influencer les autres États pour atteindre nos objectifs. Mais qui juge si ceux-ci sont bons ou non ? La sphère internationale est un formidable projecteur d’identités. La politique internationale est un ensemble de postures et d’attitudes qui forment un univers très éthéré. Il est peu d’activités dont le résultat soit aussi peu clair. De fait, la pression pour faire des compromis sur l’identité y est hélas très faible, même si c’est la seule manière de parvenir à des résultats tangibles. Et le tribunal de l’histoire siège plus souvent en matière économique et sociale que pour évaluer les actions sur la scène internationale. Mais, et d’une certaine manière heureusement, les problèmes posés par le capitalisme de marché obligeront de plus en plus à de tels compromis. Dans le système économique qui domine aujourd’hui, il faudra bien produire de la gouvernance si l’on veut la paix.