Brèves (21)

Brèves

Alexandre ADLER, L’Odyssée américaine, Grasset, 2004, 319 pages.

Chacun pourra à loisir, selon son tempérament, critiquer Adler et lui reprocher, en désordre, sa minimisation du tournant durable qu’est peut-être la présidence de Bush (surtout s’il reste huit ans), ses jugements à l’emporte-pièce sur tel ou tel personnage (Madeleine Albright ou George Tenet), sa faible empathie (c’est un euphémisme) pour le peuple tchétchène, sa défense trop peu argumentée de la multipolarité, son optimisme sur l’Iran, etc. Mais nul ne pourra contester qu’il s’agit là d’un des livres les plus passionnants (sinon le plus remarquable du côté français) sur l’ordre ou le désordre international, l’un des seuls, voire le seul, à proposer un schéma d’évolution du monde, tout en combinant une analyse détaillée et nourrie d’une multitude d’informations (dont on se demande parfois d’où elles proviennent) et de rappels historiques. On lit donc le livre avec passion en même temps que vigilance ; chaque proposition donne à réfléchir ; chaque suggestion donne envie de l’approfondir et parfois naturellement de soumettre à la critique l’hypothèse inverse. Adler explique avec une profusion de détails les forces (intellectuelles d’abord) comme les faiblesses (cf. son analyse intéressante de la faillite des services secrets et d’une partie de l’armée, comme de l’incapacité nouvelle d’Hollywood de produire de l’identification idéologique) des États-Unis. Il pointe les tendances à un retour à l’isolationnisme, qui ne deviendront toutefois réalité que lorsque l’Amérique aura résolu ses principaux problèmes, ce qui peut prendre du temps. On peut le croire lorsqu’il affirme que « les Américains n’ont marché sur Bagdad que pour en partir, plus rapidement qu’on ne le pense » (p. 138) et définit ainsi la future donne : « Se replier pour dominer, voilà la vraie stratégie américaine en gestation » (p. 150). La troisième partie du livre, qui forme presque sa moitié, est l’un des plus intéressants exercices de prospective-fiction qui soit. Adler y examine ce qu’il appelle les « six puissances du nouveau monde » (qui ne recoupent pas intégralement les zones mises en valeur par Huntington) : Amérique, Chine, Europe, Iran et Turquie, Amérique du Sud et cœur islamo-arabe. Dans un tel monde, l’Amérique sera plus que jamais indispensable.


Philippe ASKENAZY, Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Seuil, La République des idées, 2004, 96 pages.

Voici le dernier ouvrage paru de la très stimulante collection La République des idées. Et, autant le dire tout de suite, ce livre est d’une qualité rare. En effet, Philippe Askenazy offre un diagnostic à la fois riche et limpide sur la question actuelle des conditions de travail. L’auteur s’appuie dans ce but sur une analyse économique, enrichie de comparaisons internationales (en particulier sur les États-Unis) et croisée avec des sciences comme l’ergonomie. Cette perspective lui sert de fil d’Ariane pour mettre en lumière les limites tant de ce qu’il nomme le « productivisme réactif » ou toyotisme – que des interprétations dominantes usitées pour décrire le malaise au travail. Enfin, Askenazy ne se prive pas de déplorer le peu d’intérêt rencontré par cette thématique des conditions de travail dans notre pays et plus généralement en Europe, à la différence des États-Unis où cette question de l’intégration des conditions de santé et de sécurité au travail tient dorénavant une place prépondérante. Sur un sujet qui s’est éclipsé du débat social, au profit de l’emploi, l’ouvrage de Philippe Askenazy, par son didactisme, mérite toute notre attention.


Serge AUDIER, Raymond ARON, La démocratie conflictuelle, Michalon, coll. « Le bien commun », 2004, 124 pages.

Cette petite étude constitue un modèle du genre. Certes, elle ne vise pas, dans un format aussi court, à présenter une vue exhaustive de l’œuvre du « spectateur engagé » ou à retracer la manière dont les épisodes historiques ont façonné sa pensée, mais à montrer la cohérence d’une pensée à travers une œuvre multiple qui emprunte à de nombreuses disciplines et confronte constamment théorie et pratique. Pour ce faire, Audier entreprend de rectifier certaines erreurs fréquentes : Aron ne fut ni un ultra-libéral, ni un réactionnaire-conservateur, ni un adversaire de la justice sociale, ni un socialiste finalement étatiste (reproche entendu chez certains ultra-libéraux). Il fut certes l’adversaire de tous les totalitarismes nourris par des « idéologies séculières », libéral et démocrate, mais il fut sans doute d’abord, parce que philosophe politique, attaché aux équilibres de la société. Il n’ignorait pas la réalité conflictuelle des sociétés – d’où le sous-titre du livre – et se méfait de toute vision qui, par le socialisme ou le marché, par le pacifisme ou par une politique de puissance dans l’ordre international, voulait abolir ou dissimuler cette réalité fondamentale. Sans être « socialiste libéral », sa théorie reposait malgré tout sur ces deux pôles En tant que sociologue, il était aussi averti des risques que la massification fait courir à la liberté et sans être, loin s’en faut, un adepte de l’École de Francfort, il n’était pas insensible aux conditions culturelles (et donc sociales) dans lesquelles la liberté effective est possible. Sceptique pour tout ce qui concerne la théorie en tant qu’homme œuvrant et écrivant dans le siècle, il savait que la conviction seule pouvait gouverner l’action.


Serge AUDIER, Tocqueville retrouvé. Genèse et enjeux du renouveau tocquevillien français, Vrin/Éd. de l’EHESS, 2004, 319 pages.

Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat dirigée par Robert Legros, a obtenu le prix Raymond Aron en 2001 et constitue aujourd’hui la meilleure introduction à Tocqueville qui soit depuis la publication du petit ouvrage de Pierre Manent qui lui était consacré. Certes, à la différence de ce dernier, il ne constitue pas une lecture de l’auteur de La démocratie en Amérique dans le texte, mais une relecture, une interprétation et une confrontation des influences multiples qu’il exerça en France, après un quasi-oubli, au cours de la période récente. Pour autant, ces lectures superposées rassemblées ici en une synthèse unique offrent des facettes multiples de la compréhension d’une œuvre plus difficile à saisir que ne le laisse supposer la limpidité de son style. Elle sont regroupées en trois parties : une lecture aronienne centrée sur la dialectique entre liberté et égalité, une lecture phénoménologique, dont le maître d’œuvre fut Claude Lefort et qui fut peu suivie sinon par Legros, axée sur la problématique démocratique et une lecture que l’auteur qualifie de « néo-tocquevillienne » qui part du point de vue de l’individu dans la lignée de Louis Dumont et se déploie avec Marcel Gauchet ou encore Gilles Lipovetsky. Mais Audier montre bien que cette voie française d’interprétation est loin de faire l’unanimité, en particulier outre-Atlantique. Le moindre mérite de l’auteur n’est pas de nous suggérer de relire Tocqueville avec Machiavel et Montesquieu.


Robert BAER, Or noir et Maison blanche. Comment l’Amérique a vendu son âme pour le pétrole saoudien, J.-C. Lattès, 2003, 330 pages.

Dédié à la mémoire de Daniel Pearl, d’ailleurs cité dans le livre, cet ouvrage d’un ancien de la CIA poursuit le travail de dénonciation de l’aveuglement des États-Unis et de ses services secrets commencé dans La chute de la CIA. Il est ici centré sur la complaisance des autorités américaines, passées et actuelles, à l’égard de l’Arabie Saoudite. Il commence par un scénario-catastrophe de politique-fiction déclenché par la destruction méthodique des installations pétrolières saoudiennes. Cela expliquerait aussi pourquoi la dynastie Saoud – dont l’auteur considère l’éviction comme prioritaire – n’aurait eu de cesse d’amadouer les mouvements islamistes en les finançant. L’enquête de Baer emprunte de nombreuses directions : livraison d’armes, soutien aux nébuleuses islamistes les plus extrémistes, accords pétroliers secrets, corruption, actions communes dans certains conflits – l’Afghanistan étant le plus connu , jeux d’influences au plus haut niveau. Un fait paraît certain à l’auteur : le danger que représente aujourd’hui l’Arabie Saoudite a été renforcé par la politique de gribouille des Américains, sinon créé par eux. Cet allié le plus fidèle est devenu non pas un « ennemi » en tant qu’État, mais un foyer de déstabilisation et une zone dangereuse. Certes, on peut toujours attendre ou espérer, plus difficilement susciter, une démocratisation du royaume, mais c’est incertain. Il va bien falloir trouver en conséquence d’autres points d’appui plus sûrs au Moyen Orient, qui peuvent avoir pour nom Syrie, Iran… ou Irak. Cette prise de conscience nouvelle, qui s’est déjà traduite par le départ des forces américaines du désert saoudien, explique peut-être d’autres événements…


Marie-Françoise BASLEZ (prés.), Les premiers temps de l’Église. De saint Paul à saint Augustin, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2004, 843 pages.

Après Le monde de la Bible (présenté par A. Lemaire) et Aux origines du christianisme (présenté par P. Geoltrain ), le triptyque s’achève avec cet ouvrage qui se clôt avec la mort d’Augustin (431), année des conciles d’Éphèse et de Chalcédoine. Comme les précédents volumes, celui-ci réunit les meilleurs spécialistes du judaïsme et du christianisme antiques et combine érudition et accessibilité. Une bibliographie complète utilement les contributions. Les approches sont tant historiques que théologiques et philosophiques et insistent toutes sur la grande diversité des christianismes à cette époque. La problématique des rapports entre l’Église et l’État et la religion et l’Empire occupe aussi une place substantielle. Un travail d’une très grande rigueur.


Millon BEARDEN et James RISEN, CIA-KGB, le dernier combat, Albin Michel, 2004, 638 pages.

Milton Bearden, une légende vivante de l’espionnage, qui a été en poste aux endroits les plus sensibles de la CIA Berlin, Moscou et Kaboul , a joint ses efforts à ceux de James Risen, grand reporter au New York Times, prix Pulitzer 2002, pour relater ce que fut la guerre fratricide entre le KGB et la CIA, de la fin de la Guerre froide à la chute de l’URSS. Fondé sur des centaines d’interviews, de témoignages écrits ou de lettres, ce document est intéressant car il révèle des détails longtemps inédits. De Washington, le 13 juin 1985, jusqu’au 31 décembre 1991, on suit les péripéties de l’histoire au jour le jour non sans que les auteurs ne remontent souvent en arrière pour donner des explications complémentaires ou décrire les acteurs de l’ombre. C’est ainsi que la guerre d’Afghanistan qui joua un rôle décisif dans la chute de l’URSS est décrite par le menu. Les principaux chefs de guerre sont décrits de manière pénétrante et l’on entre dans les coulisses de certaines opérations de déstabilisation. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une histoire exhaustive de ces années charnières qui demanderait des multiples volumes mais plutôt une suite de notes, d’impressions, de précisions qui viennent se surajouter à l’histoire officielle, celle du jour. Lorsque le 18 septembre 1989, par exemple, un officier de la CIA se demande : « Qu’est-ce qui se passe à Leipzig ? », il voir juste, puisque le Mur de Berlin tombe moins de deux mois plus tard. En revanche, rien n’est révélé sur la prétendue complicité américano-soviétique à l’origine de la chute de Nicolas Ceaucescu. Le récit du putsch du 18 août contre Gorbatchev et des événements qui s’ensuivirent est plus fourni. Au total, un récit qui ne manque pas d’intérêt, même si le sensationnel annoncé n’est guère au rendez vous.


Jean-Jacques BECKER, Gilles CANDAR (dir.), Histoire des gauches en France. 1. L’héritage du XIXe siècle. 2. XXe siècle : à l’épreuve de l’histoire, La Découverte, 2004, 586 et 778 pages.

Commençons par le seul défaut aisément visible de ce livre durablement de référence : son impression, assez désastreuse : typographie rebutante, fonte trop claire et parfois baveuse, pages peu aérées qui découragent les annotations. Bref, un ouvrage d’une telle qualité ne méritait pas ça ! Pour le reste, l’œuvre est solide et intelligemment conçue, faisant appel à toutes les ressources du savoir historique : politique, social, analyse culturelle et des loisirs, etc. On suit, dans le premier volume, la genèse de la gauche, depuis les Lumières jusqu’à la Révolution, en piste le développement oppositionnel jusqu’à son installation sous la Troisième République. Cette histoire complète se devait également de faire appel à l’analyse des grandes idées de la gauche, à ses combats réussis (contre l’esclavage, pour la liberté de la presse), mais également à ses interrogations (sur la religion, l’idée de progrès, mais aussi le judaïsme) et ses incertitudes (sur la guerre comme sur la colonisation). Le deuxième volume commence opportunément par un recensement des différentes composantes de la gauche – qui est tout sauf unie et unanime , se poursuit avec une histoire des moments où elle exerça le pouvoir (depuis le Bloc des gauches jusqu’à Jospin) et comporte une très intelligente partie sur la manière dont la gauche eut à affronter les multiples guerres et crises du siècle (Grande Guerre, décolonisation, attitude devant la montée des périls, compromission de quelques-uns avec Vichy et Résistance des autres, guerre froide, rapport à l’Europe). La question des institutions n’est pas davantage passée sous silence, ni son rapport à l’économie, pas plus que l’évolution des gauches devant un certain nombre de thèmes tels que l’évolution des mœurs, le travail, la laïcité, la culture, etc. Bien sûr, certains chapitres de ce long livre paraîtront toujours trop courts et insuffisamment approfondis, mais des bibliographies assez complètes guident le lecteur désireux de poursuivre. Quelques regrets peut-être pour finir : on aurait aimé quelques articles de synthèse qui auraient croisé les différents aspects de l’ouvrage et porté l’interrogation sur les contradictions de la gauche. On aurait pu aussi détailler davantage les contradictions internes des partis de gauche, notamment du PS, et étudier plus les problèmes liés à son fonctionnement. Quelques chapitres de comparaison internationale auraient pu aussi enrichir l’ouvrage. Enfin, même si la société n’est pas absente, il n’y a pas à proprement parler d’étude de sociologie électorale historique. Bref, il y a là matière à un prochain troisième tome !


Isaac BEN-ISRAËL, Philosophie du Renseignement. Logique et morale de l’espionnage, Éd. de l’éclat, 2004, 232 pages.

Le renseignement militaire est une institution relativement récente, dont l’objet est de clarifier la réalité grâce à la collecte d’informations et à leur estimation. Bien que l’espionnage compte parmi les métiers les plus anciens du monde, les premiers organismes institutionnels du renseignement ne sont apparus qu’à la fin du XIXe siècle. Au début, ces organismes se sont surtout attachés à recueillir des renseignements, mais à mesure que l’information collectée augmentait et se diversifiait, il est devenu nécessaire de bien la comprendre et de la compléter par des estimations. Ce livre se penche sur les fondements logiques, méthodologiques et philosophiques du processus estimatif. Il en examine également les implications sur le plan éthique et s’attache à définir ainsi une philosophie du renseignement, dont l’enjeu dépasse le champ de la discussion philosophique et concerne la vie et la mort d’individus. Une correspondance inédite avec le philosophe Paul Feyerabend et le récit d’une rencontre avec Reginald Victor Jones, chef de l’Intelligence Service pendant la Seconde Guerre mondiale, viennent compléter l’ouvrage.


Pierre-Louis BLANC, Valise diplomatique, Souvenirs, Portraits, Réflexions, éd. du Rocher, 2004, 436 pages.

Né en janvier 1926 à Apt au sein d’une famille de maîtres-confiseurs, l’auteur, qui a terminé sa carrière avec la dignité d’ambassadeur de France, n’a jamais perdu l’accent chantant de sa jeunesse. Ses qualités humaines et intellectuelles, alliées à un sens inné de la mesure comme au goût du portrait acéré, expliquent sa carrière. Entré à l’ENA en 1952, sorti au contrôle civil du Maroc avant d’intégrer le Quai d’Orsay, il a servi vingt-sept ans à l’étranger, tour à tour en Afrique, en Europe, en Asie, en Amérique. Ambassadeur en Suède et en Grèce, il a terminé sa carrière comme représentant permanent de la France auprès du Conseil de sécurité à New York, de 1987 à 1991, période charnière de l’après-guerre qui vit déferler les révolutions dans l’Est européen, se dérouler la première guerre du Golfe avant que ne s’effondre l’URSS. Mais ses activités ne se limitèrent pas au Quai d’Orsay. Il fut pendant trois années un proche collaborateur du général de Gaulle à l’Élysée où il dirigea son service de presse, puis à partir de 1969 à Colombey-les-Deux-Églises. Il tira de cette expérience, un ouvrage De Gaulle au soir de sa vie qu’il publia en 1990. De 1975 à 1982, il fut directeur de l’ENA. Au cours de ces expériences diversifiées, dans des périodes parfois difficiles décolonisation, fondation de la Ve République, Mai 68, guerre du Golfe , Pierre-Louis Blanc a approché cinq présidents de la République, de nombreux Premiers ministres, des intellectuels, des artistes, des sportifs, mais peu de banquiers ou de chefs d’entreprise. Il dresse de chacun d’eux un portrait personnel, souvent profond et suggestif. C’est un plaisir de le lire nous racontant quelques anecdotes, relevant tel trait de caractère d’un de ces grands personnages qui en dit long sur nos mœurs politiques. Aussi, malgré son incurable optimisme, c’est une vision pessimiste qui se dégage des hommes et de leur action. Pourtant, Blanc est loin d’être un épicurien désabusé. Il professe une admiration presque sans borne pour le général de Gaulle et ce coup d’œil tend à restreindre ceux qui lui ont succédé. Son livre apparaît ainsi comme une sorte de roman d’éducation de son temps. On y capte tour à tour les premiers maîtres du jeune provincial, ses lectures formatrices, son arrivée dans le Paris d’après-guerre, son entrée à l’ENA, le stage effectué en Afrique puis ses fonctions successives comme conseiller culturel à Tokyo et à Londres, avant de devenir ambassadeur. Une certaine France, celle de la reconstruction et du culte de l’État, surgit sous sa plume, parfois avec des accents nostalgiques.


Béatrice BLANCHET, La toge et la tribune. Engagements publics des classicistes français et britanniques au XXe siècle, L’Harmattan, 2004, 452 pages.

Ce travail est le résultat d’une thèse de doctorat originale et particulièrement fouillée, dont les interrogations, notamment sur la fonction de l’intellectuel et les milieux de sociabilité académiques, vont bien au-delà du sujet. À l’origine de cette étude, un constat : les études classiques et, plus précisément encore, l’étude professionnelle des Antiquités ont conduit de nombreux enseignants (pour ne pas prendre le terme plus large en même temps que plus restrictif d’intellectuels) à s’engager dans la vie publique ou, tout au moins, à militer en rapport avec ce qu’ils avaient appris (ou pensaient avoir appris) de la cité grecque ou de la citoyenneté romaine. Les exemples français sont très connus ; les engagements britanniques le sont nécessairement moins (et il faut aussi relever que le Royaume-Uni ne connaît guère d’intellectuels tels que nous les concevons et s’en défie). À travers une enquête de cinq ans et une multitude d’entretiens, en même temps que par un travail considérable d’archives, Béatrice Blanchet a exploré cette influence des études classiques et étudié son utilisation, souvent idéologique nécessairement, dans le champ politique. Elle montre de manière lumineuse les représentations de la société, tantôt « réactionnaires », tantôt « progressistes », qu’elles véhiculent. Elle fait droit également à une interrogation difficile : ce modèle a prévalu jusqu’aux années cinquante, guère plus longtemps en fonction des changements opérés dans les cursus scolaires en France comme en Grande-Bretagne. Quelles vont être les conséquences de cet état de fait sur les représentations politiques ? Ce n’est pas être passéiste, mais seulement attaché sans doute à la politisation, que d’affirmer que notre esprit public n’en ressortira pas mieux assuré et plus « démocratique ».


Philippe BORGEAUD, Aux origines de l’histoire des religions, Seuil, 2004, 311 pages.

Voici un grand ouvrage dont on mettra encore du temps avant d’explorer toutes les virtualités qu’il explore. Le renversement fécond que propose l’auteur tient en l’invitation pressante qu’il nous lance de renoncer à prendre l’objet « religion » et, a fortiori, le phénomène « croyances » comme des données constituées. Ceux-ci ont été progressivement élaborés et construits selon des schémas qui sont étrangers aux préoccupations religieuses telles qu’on les entend d’habitude. Il peut même exister des mythes, comme en Grèce, indispensables à la compréhension du fonctionnement de la cité et perçus comme tels, mais qui ne sont pas crus et des religions qui, en réalité, désignent tout autre chose qu’un rapport à la divinité. Ce qu’on appelle « religion » peut désigner à la fois, ensemble ou séparément, « des explications du monde et de l’humain qui se prétendent globales ou totalisantes, des organisations communautaires et identitaires diversement structurées ou institutionnalisées, des ensembles de règles morales destinées aussi bien à assurer un bon comportement à l’intérieur du groupe qu’à justifier, trop souvent, un comportement agressif à l’extérieur » (p. 212). Pour illustrer cette investigation nouvelle et originale, Borgeaud procède à une analyse comparative systématique, dont il s’explique longuement, qui le conduit des religions anciennes à la Grèce, de Rome au judaïsme, de l’Égypte au christianisme avec une érudition fabuleuse. Un livre prometteur.


Raymond BOUDON, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, Odile Jacob, 2004, 247 pages.

Cet ouvrage doit devenir le livre de chevet non seulement de tout citoyen éclairé, mais également des libéraux doctrinaires – rares en France – qui s’ingénient à penser le libéralisme contre l’État et contre la politique en en détournant la signification et des antilibéraux par principe – du genre Bouvard et Pécuchet qui pourraient écrire : « Libéralisme : tonner contre » qui y voient la source des malheurs du monde. Poursuivant de féconds travaux antérieurs où il traquait idéologies et idées fausses, Boudon rend compte du contexte intellectuel dans lequel se développent les idées illibérales et se demande par quelle déformation de l’esprit de nombreux intellectuels français l’ont rejeté et souvent caricaturé. Cette rectification est des plus utiles sur le plan scientifique ; elle l’est aussi sur le plan politique. Bien des mesures, en matière d’éducation par exemple, inspirées par une volonté égalitaire ont eu exactement l’effet inverse, comme y contribueraient également, précise Boudon, une indifférence de l’État qui conduirait à s’en remettre au marché. C’est d’ailleurs ainsi, à partir d’une lecture d’Adam Smith, que se clôt le livre : l’enjeu fondamental pour un libéral conséquent est bien de mettre en place des institutions qui « favorisent l’approfondissement de l’équité et l’égalisation des chances » (p. 228). Or, on sait aussi que l’État libéral doit être transparent, non corrompu, équilibré par des contre-pouvoirs, soumis au droit et à la justice. Le libéralisme ne doit pas que gagner l’esprit des intellectuels ; il doit davantage inspirer l’action des politiques.


Michel BOUJUT, Le fanatique qu’il faut être. L’énigme Kanapa, Flammarion, 2004, 266 pages.

Quel étonnant sujet !, pense-t-on de premier abord en découvrant un livre consacré à l’un des membres du PCF les plus staliniens, complice par ses prises de position et ses invectives, notamment en tant que directeur de La Nouvelle critique, de certains crimes de l’URSS, haï par beaucoup, décrit par Libération au lendemain de sa mort comme « le crétin le plus célèbre », tête pensante jusqu’à sa mort de Georges Marchais, rallié tardif malgré tout à l’eurocommunisme quelques années après le coup de Prague et critique de l’URSS. Ce « fanatique » austère qu’était Kanapa, personnage double aussi, élève de Sartre au lycée, agrégé, cultivé, juif, d’origine bourgeoise, qui aurait pu être un grand écrivain, de l’aveu même d’Aragon, s’il n’avait pas tout sacrifié au parti, mérite pourtant qu’on le redécouvre – certainement pas, au demeurant, et tel n’est pas le propos de l’auteur, pour le disculper ou minimiser ce qu’il faut bien appeler des « saloperies ». Une vie courte (1921-1978), mais gâchée, des lumières vers la fin et même avant, comme dans son livre Un vol de choucas de 1967 et à quelques autres occasions ; la tragédie d’un engagement, la pathologie de l’austérité, une folie suicidaire, une autre époque aussi que nul ne regrettera, tout cela est rendu avec une grande finesse et une exceptionnelle justesse de ton dans le livre de Boujut, qui se lit comme un roman du désespoir.


Boutros BOUTROS-GHALI, En attendant la prochaine lune… Carnets : 1997-2002, Fayard, 2004, 710 pages.

Du 31 décembre 1996, date de la fin de son mandat de secrétaire général des Nations unies au 31 décembre 2002, achèvement de celui de secrétaire général de la Francophonie, l’ancien ministre d’État des affaires étrangères des présidents Sadate et Moubarak a consigné, presque quotidiennement, ses souvenirs et pensées. Il peut s’agir parfois de quelques lignes et de quelques pages sur ses rencontres, ses idées, les personnalités qu’il n’a cessé de rencontrer et de côtoyer. Sans cesse émergent de ce journal les mêmes pensées et interrogations : rapports entre pensée et action ; limites de celle-ci dans notre monde devenu si multiple et complexe, enchevêtrement des enjeux. Mais toujours apparaît sa conviction profonde qu’à l’aide de la concertation, du dialogue et de la bonne volonté réciproque bien des choses sont possibles. L’ancien professeur de droit international n’a jamais abandonné sa chère discipline, le copte son église, le père sa famille élargie et ses amis. Il évoque parfois le passé devenu histoire (le voyage de Sadate à Jérusalem, les accords de Camp David de septembre 1978, Madrid). Que de portraits sont esquissés sous sa plume alerte, souple, pétillante ! Toujours aux aguets, Boutros-Ghali ne semble jamais s’ennuyer. L’infatigable avocat du tiers monde, du français « la langue non alignée », s’exprime librement, ici avec colère, là avec conviction et émotion. On le sent confusément, tout ce temps passé dans les voyages et l’action lui a manqué pour penser. En aura-t-il l’occasion maintenant ? En tout cas, c’est tout un monde qui défile sous ses yeux que nous parcourons avec lui avec une attention jamais relâchée.


Michel BRULÉ, Michel DRANCOURT, Service public. Sortir de l’imposture, J.-C. Lattès, 2004, 328 pages.

Voici un curieux ouvrage, souvent confus et mal informé, parfois aussi juste et réaliste. Confus, le livre l’est certainement qui mélange la fonction publique et les services publics industriels et commerciaux, traite des fonctionnaires comme un tout indifférencié, parle des syndicats en bloc sans voir que tous n’ont pas la même attitude. Les approximations sont aussi nombreuses sur les retraites (avec une polémique mal fondée contre le rapport Charpin et les travaux du Conseil d’orientation des retraites), sur la fonction publique (où l’information paraît parfois lacunaire et rentre trop peu dans le détail) et la fiscalité (où le flou de ce que souhaitent les auteurs est troublant). Ajoutons à cela que le livre est désordonné, que son plan est peu dynamique et qu’il donne le sentiment d’exonérer les hauts fonctionnaires (rien n’est dit sur les blocages corporatistes au sommet) et d’accuser surtout les petits. À côté de cela, quelques bons éléments sont à signaler : le rappel qu’une réforme de l’État repose d’abord sur une vision claire de ses finalités, qu’il faut aussi faire le ménage du côté des collectivités locales, que la prolifération des ministres (et donc des ministères) et des cabinets contribue à engluer la réforme, que le court terme est l’ennemi, que la propension française à identifier priorité et accroissement des effectifs est pernicieuse, que l’interrogation sur la productivité est trop faible (même s’il faudrait d’abord énoncer clairement les missions de chacun), etc. Il faudrait ajouter que le Parlement est insuffisamment présent sur ce dossier pour obliger le gouvernement à réformer et que le problème majeur est tout simplement que les hommes politiques ont peu réfléchi à la question. Comment ne pas regretter enfin que les auteurs ne dessinent pas un plan précis et opérationnel pour un changement du secteur public ? Ils auraient pu ainsi mieux convaincre qu’au moyen d’une dénonciation unilatérale, fût-elle dans son ensemble justifiée.


Jean-Pierre CHANGEUX, L’Homme de vérité, Odile Jacob, 2002, 446 pages.

Cet ouvrage constitue une bonne introduction, le plus souvent accessible, sur les neurosciences et leur apport à la connaissance de l’homme et des phénomènes sociaux. Si Changeux montre la manière dont la connaissance du cerveau peut révolutionner la philosophie, son propos n’est jamais mécaniste et scientiste. Bien au contraire, il s’emploie à montrer les limites nécessaires de la connaissance scientifique et, plus encore, des modèles qui s’y rattachent. L’ouvrage comporte aussi des notations intéressantes sur l’exercice de la science et ses règles, la pratique du débat entre chercheurs et les rapports entre sciences et technologie et les questions dites « éthiques ». D’importantes pistes de recherche sont également évoquées et la « prudence » semble le maître-mot de l’ouvrage.


Wesley K. CLARK, L’Irak, le terrorisme et l’Empire américain, Seuil, 2004, 251 pages.

L’auteur, ancien général de l’armée américaine, qui occupa notamment le poste de commandant suprême de l’OTAN en Europe, fut aussi éphémère candidat à la candidature démocrate à l’élection présidentielle de 2004. Le présent livre, qui constitue une charge accablante contre la politique de Bush en Irak mais également une dénonciation de certains faux-semblants dans la lutte contre le terrorisme, est d’abord un plaidoyer pour une Amérique mieux insérée dans un jeu coopératif entre les nations, plus respectueuse des avis d’autrui et capable de démontrer avec plus d’évidence son attachement aux valeurs démocratiques. Naturellement, ce n’est pas un ouvrage qui prône un effacement de l’Amérique et qui remet en cause sa vocation au leadership. Il ne méconnaît pas non plus les erreurs de l’Europe et sa difficulté à émettre des propositions concrètes et opérationnelles en matière de sécurité. L’intérêt majeur de l’ouvrage et son originalité consistent toutefois dans l’analyse militaire qu’il développe de l’intervention américaine en Irak et, au-delà, des transformations de la guerre moderne et des forces armées américaines. Sur ce plan-là, l’Europe a beaucoup à apprendre et son effort devra être soutenu.


Daniel COHN-BENDIT, Bernard KOUCHNER, Quand tu seras président…, Robert Laffont, 2004, 376 pages.

On entre dans ce débat avec réticence : trop long, à la fois trop « fabriqué » (en termes de communication) et pas assez (en termes éditoriaux) ; on est agacé par les familiarités : certes, on n’allait pas contrefaire et changer le tutoiement en vouvoiement, mais quelques apostrophes de potache auraient pu être gommées. Bref, on aurait aimé un livre plus court, moins bavard, resserré sur l’essentiel, mieux ordonné parfois. Cela dit, une fois cette désagréable impression dépassée – et parce que l’un et l’autre, tout agaçants qu’ils puissent être, forment quand même le haut du panier politique et ont toujours montré une certaine indépendance d’esprit , on trouve quelques chapitres du plus haut intérêt, qu’on a envie de lire de manière exhaustive, parfois même de reprendre et de commenter, notamment le long chapitre VII sur l’Amérique et l’Irak qui constitue un exemple de débat intelligent (pp. 185-232), les passages sur le judaïsme, les chapitres sur l’Europe et sur le devoir d’ingérence. On sera peut-être plus sceptique sur les 26 propositions finales (13 + 13), qui mêlent des recommandations internationales précises, des propositions économiques en rupture avec la philosophie de leur camp (revenir sur les 35 heures) et d’autres d’un niveau quand même moindre (la lutte contre le dopage au niveau européen).


André COUTIN, Nietzsche. L’Engadine est ma maison, Christian Pirot, 2004, 162 pages.

Né à Röcken en Saxe prussienne, pays plat et désolé, l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra est allé chercher un refuge dans une région des Alpes sublime pour en faire son jardin secret : l’Engadine. En parcourant les chemins de ses promenades estivales, on n’explore pas seulement les lieux où il a eu la révélation de l’éternel retour et où il a rencontré Zarathoustra, on s’expose aux éclairs qui l’ont exalté et foudroyé, au danger de l’irradiation de l’instant créateur. Ce livre est un voyage d’initiation, une quête du génie des lieux, une suite d’échappées sur les traces du poète fulgurant et de son ombre vers les escales de Nietzsche pour rechercher la montagne première, l’Engadine idéale et rendre ce grand visionnaire à sa vraie famille littéraire Rimbaud, Artaud, Bataille et philosophique Freud, Deleuze, Foucault. Un défi à tous les nietzschéens d’aujourd’hui qui philosophent en son nom mais oublient que l’art exige le sacrifice total de l’ego. Celui qui ne donne pas sa vie pour son œuvre n’est qu’un pauvre fou. Qui la donne est un Nietzsche.


Éric DACHEUX, L’impossible défi. La politique de communication de l’Union européenne, CNRS Éditions, 2004, 135 pages.

Le déficit démocratique dont souffre aujourd’hui l’Europe rend d’autant plus urgente la mise en place d’une politique de communication de celle-ci. Il s’agit en effet de rapprocher l’Europe de ses citoyens en en rendant explicites les rouages et les objectifs, en permettant une véritable transparence au fonctionnement des institutions, en procurant au citoyen le sentiment que son expression est prise en compte et suivie d’effets. Mais la communication politique n’est pas un marketing ordinaire. Il ne s’agit pas de vendre un produit mais des politiques et une expression identitaire qui se retrouve dans des intérêts partagés. C’est ce défi que doit aujourd’hui relever l’Europe et dont E. Dacheux trace les principaux linéaments. La future politique de la communication devra s’attacher non pas à convaincre les eurosceptiques mais à accompagner le cercle vertueux de démocratisation de l’Europe. C’est seulement ainsi qu’elle pourra efficacement transmettre son message.


Gilles DARMOIS, Pourquoi privatiser ? EDF et l’enjeu de l’énergie, Belin, 2004, 255 pages.

Voici un ouvrage à faire lire d’urgence au nouveau président du conseil d’administration d’EDF. Le titre en est explicite : il s’agit d’une critique en règle, méthodique et argumentée, contre le projet de privatisation d’EDF. Conscient qu’il faut abandonner les guerres de position idéologiques et verbeuses, ne dissimulant pas que certains adversaires de la privatisation le sont uniquement en raison des avantages injustifiés du personnel d’EDF (œuvres sociales au-delà de toute mesure, retraites, etc.), il entend mettre en garde contre les risques que la pratique ne ressemble pas à la théorie. Certes, en principe, tout plaide en faveur de la privatisation de l’énergie ; la pratique de nombreux pays qui l’ont réalisée conduit à nuancer ses avantages : inapplication dans les faits de la théorie des marchés contestables, augmentation des prix, concurrence peu loyale, difficulté à gérer au plus près la demande, d’où des phénomènes de « grandes pannes » sur lesquelles le livre s’ouvre : Italie, certains pays nordiques, États-Unis souvent, etc. Là aussi, l’auteur ne cherche pas à vitupérer gratuitement, mais il s’emploie à analyser les causes concrètes des dysfonctionnements, entrant toujours dans le détail (tarification, conséquences de la séparation entre la production et le transport, problème des capacités, gestion des exceptions, etc.). Son ouvrage devrait aussi servir de bréviaire aux citoyens peu informés sur ces questions et qui sont conduits seulement à écouter les généralités des uns et des autres. Peut-être ne faut-il pas suivre Darmois dans toutes ses conclusions, mais même si l’on privatise finalement, bien des garde-fous qu’il aura suggérés seront précieux.


Lucas DELATTRE, Fritz Kolbe. Un espion au cœur du IIIe Reich, Denoël, 2003, 340 pages.

Le combat clandestin de Fritz Kolbe est l’un des plus fascinants exploits de la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi l’un des plus méconnus. Très rares sont les Allemands qui ont résisté à la barbarie nazie. Encore plus rares ceux qui ont pu œuvrer dans l’ombre pour le compte des Alliés. Fritz Kolbe est de ceux-là. Fonctionnaire au ministère allemand des Affaires étrangères, il fut l’un des principaux espions au service des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Américains lui donnèrent le nom de code « George Wood ». Entre 1943 et 1945, il communiqua au péril de sa vie une énorme quantité d’informations de premier plan à l’OSS, ancêtre de la CIA. Échappant miraculeusement à la Gestapo, il accomplit son rôle d’informateur jusqu’aux derniers jours de la guerre. Malgré son isolement, Fritz Kolbe fut l’un de ceux qui influèrent sur le cours du conflit. Mais l’histoire de Fritz Kolbe est aussi amère. C’est celle d’un héros de l’ombre qui ne fut que tardivement pris au sérieux par les Alliés. C’est celle d’un homme que beaucoup d’Allemands persistèrent après 1945 à considérer comme un traître et qui ne fut jamais reconnu par les siens. Fritz Kolbe aurait dû rester dans l’ombre. S’il en sort aujourd’hui, c’est grâce à l’exploitation d’archives longtemps restées inaccessibles et dispersées aux quatre coins du monde. Récit d’une aventure de la clandestinité, ce livre est aussi une extraordinaire leçon de résistance et de liberté.


Jean DELUMEAU, Guetter l’aurore. Un christianisme pour demain, Grasset, 2003, 284 pages.

On reconnaîtra que, pour un non-chrétien, il est difficile d’entrer dans ce livre et les problématiques qu’il développe, toujours avec modération et de manière tolérante, ne laissent de lui paraître étrangères – sauf peut-être les passages sur le péché originel et la culpabilité (ici récusée) qui ont un intérêt théologique en eux-mêmes. Pour le reste, l’ouvrage du grand historien des religions et de la Renaissance est surtout le plaidoyer sincère et honnête d’un homme de foi en faveur de l’actualité de l’espérance chrétienne, une démonstration de la capacité du christianisme à s’adapter à son temps et de sa compatibilité avec les découvertes scientifiques, une demande pressante adressée à l’Église de plus de dialogue interreligieux, etc. On saluera, quitte à ne pas être convaincu par le fond, le caractère pédagogique de l’ouvrage d’autant mieux venu qu’il s’agit d’un ouvrage de paix et de conciliation.


Vincent DESCOMBES, L’inconscient malgré lui, Gallimard, coll. « Folio essais », 2004, 309 pages.

Cette réédition en poche d’un ouvrage paru en 1977 aux éditions de Minuit nous offre le plaisir de redécouvrir une œuvre « de jeunesse » d’un philosophe français parmi les plus originaux et novateurs. Au centre de son propos, la question de l’énonciation du vrai (toute différente naturellement de celle de la possibilité d’avoir des énoncés vrais). Dévidant pas à pas, comme il le fit aussi souvent dans son œuvre ultérieure, le fil de ses questions avec une logique implacable (autant qu’avec un humour allègre), Descombes est conduit à rencontrer le problème de l’inconscient dont il donne une définition nouvelle qui lie indissolublement théorie du langage et anthropologie. Un grand petit livre qui constitue un modèle d’exercice de pensée.


Raphaël DRAÏ, La France au crépuscule. Nouveau précis de recomposition, PUF, 2003, 120 pages.

De recomposition on ne trouve en réalité pas trace dans ce livre confus, désordonné et dont on cerne pas le propos. Il commence par une critique en règle de la position de la France dans le conflit irakien – mais sans proposition concrète de rechange , continue par une alarme justifiée sur la montée de l’antisémitisme, lié selon lui à la position de la France et de ses médias sur le conflit israélo-palestinien, poursuit sur les inquiétudes quant à la montée d’un islam non laïque, puis passe à la situation dramatique de l’emploi, aux dysfonctionnements des institutions et de la classe politique, à la viduité de la vie qu’on n’ose plus appeler « intellectuelle » et à ses bonimenteurs – d’accord là aussi, mais une critique sans précision et sans argumentation digne de ce nom donne des armes à ses adversaires , avant de se conclure par une dénonciation de la fuite en avant sur l’Europe. Qui trop embrasse mal étreint et qui prend l’invective et la fulmination pour de la pensée ne va en général pas loin et s’apprête à ne rien faire.


Roger FAUROUX, Bernard SPITZ (dir.), État d’urgence. Réformer ou abdiquer : le choix français, Robert Laffont, 2004, 332 pages.

Dirigé par les auteurs de Notre État, cet ouvrage présente les défauts et les qualités du premier. Les défauts sont ceux de la conception d’ensemble : une vue souvent trop générale, un propos parfois incantatoire, des simplifications (on demande la suppression du Commissariat général du Plan, purement et simplement, alors que l’État a besoin d’une stratégie et qu’il faudrait plutôt proposer sa rénovation), un manque de considérations opérationnelles susceptibles de nourrir directement l’action, une omerta persistante sur les responsabilités de certains fonctionnaires dirigeants et grands corps de l’État, même dans les meilleurs articles une tendance à privilégier le constat sur les propositions (ce qui peut aussi s’expliquer par des contributions parfois trop courtes). Restent des qualités : plusieurs articles sont informatifs pour les non-spécialistes et posent de bonnes questions, notamment celui d’Olivennes et Crouzet sur les syndicats, de Kervasdoué sur la santé, de Lorenzi sur les retraites, de Stehlin et Delelis sur la justice, de Heisbourg sur la diplomatie et la défense, etc. même s’ils sont rarement originaux et omettent parfois de citer leurs références (le drame de la réforme est aussi que nombreux sont les rapports, ouvrages et articles qui ont nourri son idée sans susciter l’action).


Gilles FAVAREL-GARRIGUES, Kathy ROUSSELET, La société russe en quête d’ordre. Avec Vladimir Poutine ?, CERI/Autrement, 2004, 117 pages.

Voici, dans l’excellente collection d’ouvrages du Centre d’études et de recherches internationales, un ouvrage en deux temps sur la Russie, clair et remarquablement documenté. La première partie est consacrée au changement social, aux attentes des Russes et aux transformations de l’esprit public, la seconde au renforcement de l’État et au projet du président Poutine. De fait, ce dernier est peu contesté en Russie et il a répondu à la considérable attente d’ordre de la société russe, sans qu’on puisse savoir aujourd’hui si la « dictature de la loi » qu’il entend mettre en œuvre servira la nation ou seulement son propre appétit de domination. La société russe, montrent les auteurs, se sent vulnérable et a besoin de repères et d’un ordre clair. Tout ce que fait Poutine, depuis la mise au pas des « oligarques » et des élites dirigeantes en général jusqu’au contrôle fédéral des exécutifs régionaux, va dans le sens du rétablissement de la confiance envers l’État. Les réformes qu’il a lancées – fiscales, juridiques, foncières, administratives – sont aussi censées conférer plus de rationalité, de prévisibilité et d’efficacité à l’administration. Reste à savoir si la dictature ainsi instaurée améliorera concrètement la vie de la grande majorité de la société russe, lui donnera plus de confiance en son avenir et limitera l’accroissement des inégalités sociales. Les transitions peuvent être difficiles, peu conformes au modèle que nous avons en Occident d’un État démocratique, mais elles doivent un jour déboucher. Or, le chemin russe promet d’être long.


Jean-Marc FERRY, Les grammaires de l’intelligence, Cerf, 2004, 211 pages.

Avec cet ouvrage, Jean-Marc Ferry revient à des préoccupations plus liées à la philosophie de la connaissance qu’à la philosophie politique. Elles constituent en grande partie la suite logique des travaux commencés avec Les puissances de l’expérience. Ferry repose les questions fondamentales dès leur racine : qu’est-ce que le réel ? Comment y a-t-on accès ? Qu’est-ce qui différencie l’homme de l’animal (non sur le plan de la liberté que sur celui de l’accès à la connaissance) ? Comment naît la pensée ? Faut-il (et la réponse de l’auteur est positive) considérer des « grammaires » fondamentales en deçà même du langage dans lequel l’accès à l’univers n’est pas enfermé ? Il s’agit là d’un travail exigeant, difficile, qui exige de suivre Ferry pas à pas dans sa démonstration qui emprunte parfois ses raisonnements à l’éthologie. Les deux derniers chapitres rejoignent davantage un propos politique : comment parvenir à formuler des règles du parler juste et, par différenciation, déployer une intelligence critique indispensable à notre « métier de citoyen » ?


Guy FESSIER, Dom Juan de Molière. Leçon littéraire, PUF, coll. « Major », 2003, 117 pages.

C’est une très belle étude sur ce mythe fascinant que nous donne ici Fessier. Le personnage de Molière n’est d’ailleurs jamais qu’une version française d’un mythe quasi universel, né en Espagne au cours du siècle précédent sous la plume de Tirso de Molina, et qui eut une prospérité dont l’époque contemporaine porte encore la trace. Une passionnante première partie est judicieusement consacrée à l’histoire de ce mythe, à ses variations et à son impossible stabilisation. Dans la suite de l’ouvrage, l’auteur analyse, à l’aide de multiples références philosophiques et littéraires, les grands thèmes que déploie le mythe : la morale naturellement, mais aussi l’argent, l’usage de la parole (la sophistique), la démesure, la religion, les normes sociales, etc. La richesse du personnage de Molière (comme d’ailleurs de celui de Da Ponte et Mozart) est qu’il ne se laisse pas enfermer dans les catégories classiques du bien et du mal, du juste et de l’injuste, etc. Présent jusque chez Brecht et naturellement Camus, il nous donne un aperçu de la condition humaine et de la comédie sociale. Un seul petit reproche, qu’une prochaine édition devrait corriger (quitte à être augmentée de quelques pages) : l’absence d’une bibliographie recensant les principales études consacrées au sujet.


Emmanuel FILHOL, Un camp de concentration français. Les Tsiganes alsaciens-lorrains à Crest 1915-1919, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2004, 181 pages.

C’est une histoire oubliée qu’étudie ici Emmanuel Filhol, une histoire pour laquelle la bibliographie est étique et les archives pour partie disparues : celle de l’internement des Tsiganes alsaciens-lorrains pendant la Première Guerre mondiale. Considérés comme suspects – avec des degrés différents dans la nomenclature policière établis pour les Alsaciens-Lorrains d’origine française , ils furent internés dans différents dépôts et camps français, dont celui de Crest. Résultat d’une longue tradition de suspicion et parfois de persécution envers les « Romanichels », cet épisode douloureux s’inscrit dans les pages peu glorieuses de notre histoire. Filhol décrit de manière précise les conditions de vie sommaires et de travail au couvent de Crest qui les héberge, les conflits qui surgissent, les brimades ou mesures arbitraires, y compris de séparation familiale, dont ils sont victimes. Il rend compte des règlements de police, des révoltes et des évasions, ainsi que le témoignage des Tsiganes, qui ne furent d’ailleurs libérés que neuf mois après la fin de la guerre. On sait aussi que cet exemple n’allait être que le prodrome d’une persécution autrement systématique et meurtrière sous Vichy. D’intéressantes photos d’époque agrémentent ce texte qui se devait d’être écrit.


Israël FINKELSTEIN, Neil ASHER SILBERMAN, La Bible dévoilée, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2004, 554 pages.

Cet ouvrage, paru d’abord aux États-Unis en 2000 puis aux éditions Bayard en 2002, a fait date dans l’histoire du judaïsme. Grâce aux découvertes les plus récentes de l’archéologie et de la science historique, les auteurs entreprennent d’établir, autant qu’il est possible, la réalité historique contemporaine des récits bibliques et de les passer au crible de la réalité. Il ne s’agit pas ici d’une critique de la religion qui échappe en grande partie à l’histoire telle que la présente la Bible, mais d’une confrontation qui permet de faire le départ entre le mythe et la réalité, de corriger certaines chronologies et de ressusciter aussi certains événements fondateurs « oubliés » par le récit. Un travail historique de toute première importance.


Jean-Paul FITOUSSI, La démocratie et le marché, Grasset, coll. « Nouveau collège de philosophie », 2004, 105 pages.

Ce petit essai, pédagogique et méthodique, traite d’une question majeure tant pour les économistes que pour les philosophes : les rapports entre le marché et la démocratie ou, plutôt, la conciliation entre les deux. Trop souvent, théoriciens et publicistes ne perçoivent l’avènement de l’un que sur fond de la mort de l’autre, autrement dit, pour les libéraux, l’État lui-même et ses interventions constituent un scandale et ils n’ont de cesse de vouloir diminuer les dépenses publiques, réduire le poids de l’État et limiter les contraintes qui s’imposent aux acteurs du marché (par exemple, lois sociales, impôts redistributifs, normes environnementales, etc.). Les autres imaginent une autonomie du politique qui ferait des marchés une réalité seconde et que le politique pourrait toujours régenter. Or, la seule voie intelligente et non paresseuse, comme le montre Fitoussi, consiste à penser l’un avec l’autre et d’abandonner les théories qui virent à l’idéologie et l’arbitraire que produit l’ignorance du réel. Finalement, la survie du marché dépend bien du politique, car des conditions de son acceptabilité comme d’ailleurs du respect de règles (songeons à la concurrence). Quant au politique, il ne peut, sans reconnaissance du marché, produire de la démocratie et la maintenir. Les autres sections du livre, qui traitent successivement du régime politique « optimal » pour le marché (à savoir la démocratie), de la thèse de la complémentarité entre marché et démocratie (ils ne sont pas substituables), de la diversité des formes institutionnelles de la « démocratie de marché » (il n’y a pas un régime unique, mais plusieurs en fonction de l’histoire, du degré de développement, etc.) et des rapports que la globalisation entretient avec la démocratie, illustrent ces convictions sages et prudentes.


Michel FOUCAULT, La peinture de Manet suivi de Michel Foucault, un regard, sous la direction de Maryvonne Saison, Seuil, 2004, 173 pages et 13 planches couleur hors texte.

Foucault aurait projeté d’écrire un ouvrage sur Manet. En a-t-il abandonné l’intention ou le temps lui a-t-il manqué ? Le texte ici reproduit est issu d’une conférence prononcée à Tunis en 1971 (après d’autres sur le même thème) et heureusement exhumée. Il est complété par des interventions prononcées lors d’un colloque par des spécialistes de l’œuvre de l’auteur de L’archéologie du savoir. Il s’agit ici d’une archéologie de l’écriture picturale et de la découverte d’une genèse – ou comment Manet réussit à fonder un art nouveau de peinture qui devait permettre non seulement l’impressionnisme, mais également l’art abstrait. On suit Foucault dans sa fascination pour chaque tableau – les planches ici reproduites, que Foucault avait présentées lors de sa conférence, constituent le complément indispensable de la lecture – et son commentaire constitue une grande leçon d’esthétique, où la lumière tient un rôle central puisque ici « regarder un tableau et l’éclairer, ce n’est qu’une seule et même chose » (p. 40).


Bertrand GALIMARD FLAVIGNY, Être bibliophile, Petit guide pratique, Séguier, 2004, 238 pages.

Qu’est ce qu’un livre après tout ?, se demandait Anatole France. « Une suite de petits caractères. Rien de plus. C’est au lecteur à tirer lui-même les formes, les couleurs et les sentiments auxquels ces signes correspondent ». Ce guide du chroniqueur du Figaro littéraire et de la Gazette de l’hôtel Drouot, raconte le livre. Un portrait en somme. Nous approchons d’abord son aspect extérieur, puis lorsque sa silhouette est apparue, nous ouvrons la couverture ou la reliure et voyons les papiers de garde et marbrés, l’ex-libris puis touchons le papier. Ensuite, nous nous attardons sur les caractères et la mise en pages, nous regardons les illustrations… Ce n’est pas tout de contempler un livre et de savoir comment il est composé, il convient ensuite de connaître les véritables règles du bibliophile, ses codes et ses usages. Être bibliophile les donne grâce à des récits et des anecdotes qui sont autant d’informations nécessaires à celui qui souhaite découvrir la bibliophilie. Celui-là ne devra jamais oublier la réponse que fit un jour Stéphane Mallarmé à une enquête sur l’évolution littéraire : « Le monde est fait pour aboutir à un beau livre ». Dès 1340, l’évêque de Durham et grand chancelier d’Angleterre, Richard de Bury, avait écrit qu’en mettant les livres à leurs places réservées, « nous les maintenons dans une conservation parfaite, de façon qu’ils se réjouissent de leur pureté, et qu’ils reposent à l’abri de toute crainte ». Pourtant, curieusement, le terme de bibliophile est relativement récent puisqu’il est apparu en 1740 et qu’il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1836. Sur tous les aspects du livre, leur valeur, les sociétés de bibliophiles, les marchands, leur conservation, cet ouvrage fort plaisant abonde de références, de recommandations et d’érudition.


Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2004, 528 pages.

Mussolini et le parti fasciste conquirent le pouvoir le 28 octobre 1922. Depuis lors, les historiens n’ont cessé de disputer de questions concernant la nature du fascisme et son sens dans l’histoire contemporaine : fut-il un mouvement autonome ou l’instrument d’autres forces ? Eut-il une idéologie et une culture ? Fut-il moderne ou anti-moderne, révolutionnaire ou réactionnaire, autoritaire ou totalitaire ? Fut-il spécifiquement italien ou international ? Faut-il parler de « fascisme », c’est-à-dire d’un phénomène unique avec de nombreuses variantes, telles les branches d’un même arbre, ou au contraire de « fascismes », comme autant d’arbres différents partageant des caractéristiques communes ? Le mot fut employé probablement pour la première fois à la fin du XIXe siècle à propos des mouvements paysans des Fasci siciliens. On le retrouve encore en décembre 1918 avant la naissance du fascisme mussolinien. À partir d’une réflexion, articulée notamment autour de l’idéologie, de l’économie, de la culture de « l’homme nouveau », du rôle du parti, de l’État et du mythe de Mussolini, ou bien encore de la religion politique, Emilio Gentile, spécialiste mondialement reconnu du fascisme, cette « voie italienne du totalitarisme », retrace ici les faits et interprétations indissolublement constitutifs d’un phénomène international tel qu’il a été historiquement : politique, moderne, nationaliste, révolutionnaire, totalitaire, raciste et impérialiste, décidé à détruire la civilisation démocratique et libérale et se posant en alternative radicale aux principes de liberté et d’égalité réalisés par la révolution des droits de l’homme et du citoyen. L’un de ses apports principaux est de mettre en lumière l’importance fondamentale que la pensée mythique et une attitude atavique envers la vie ont eue dans l’idéologie fasciste et, avant tout, dans la fixation de ses caractères originaires et originaux d’idéologie prétendument anti-idéologique, des caractères qui en font quelque chose de différent des idéologies du XIXe siècle comme le libéralisme et le marxisme, fondés sur des présupposés rationalistes et des élaborations théoriques systématiques.


Louis GINZBERG, Les légendes des Juifs V. Josué, les Juges, Samuel et Saül, David, Salomon, Cerf, 2004, 270 pages.

Comme nous l’avions fait pour les précédents tomes, nous signalons ici à nos lecteurs la parution du cinquième volume du grand œuvre du savant d’origine lituanienne. On rappellera seulement que cet ouvrage possède en quelque sorte deux faces. La première, séductrice sinon enchanteresse, constitue une histoire réécrite des récits bibliques, nourris par les multiples ajouts de la tradition rabbinique. Il faut se laisser là porter par le souffle, séduire par la narration, envoûter par l’onirisme. La seconde, à destination des chercheurs, est l’appareil critique époustouflant, unique en son genre, qui reprend et explique les sources des multiples variations du récit biblique. Un très grand livre dont on attend le sixième et dernier volume.


Hubert GRENIER, La liberté heureuse. Cours et conférences rassemblés, édités et préfacés par Ollivier Pourriol, Grasset, 2003, 380 pages.

Pour qui a suivi l’enseignement en khâgne de Hubert Grenier, il était évident qu’on avait en face de soi un professeur – et un homme – exceptionnel, un de ceux qui forment durablement le travail de la pensée, quand bien même on poursuit son œuvre philosophique sur des chemins de traverse ou opposés. Sa parole reste inoubliable et nombreux étaient ceux qui, après deux heures, avaient la main ankylosée tant il était clair qu’il fallait s’ingénier à ne pas perdre un mot de sa pensée et de la logique qui l’animait, car rien n’était de trop – et la rhétorique solide qui captivait n’était jamais accessoire. On ne peut dès lors que saluer cette belle entreprise qui consiste à reproduire ses cours, toujours écrits intégralement avant d’être prononcés – on profitera ici du grand cours sur les passions de 120 pages et de celui sur l’immoralisme notamment , et de les présenter sous la forme la plus fidèle qui soit (en évitant l’écueil des retranscriptions à partir de notes de cours, où l’inattention ou l’abréviation nécessaire distrait parfois un mot et donc le sens). On ne peut aussi que souhaiter que bien d’autres grands cours puissent suivre. Reste une question, purement éditoriale. N’aurait-il pas été possible d’adopter une présentation plus aérée et d’ajouter quelques sous-titres, qui n’auraient pas déformé l’ordre des raisons de Grenier, quand bien même celui-ci était avare en transitions ? N’aurait-on pu aussi établir un index thématique et des noms et donner les références qui ne figuraient certes pas dans les notes du maître, ni d’ailleurs dans ses livres ? Tout choix est discutable, mais l’accès à cette parole disparue, au prix d’une légère trahison, aurait pu être facilité.


Olivier GRUNEWALD et Bernadette GILBERTAS, Namibie, le désert de la vie, Nathan, 2003, 192 pages.

Entre les méandres du fleuve Orange, qui dessinent la frontière avec l’Afrique du Sud, et les eaux bondissantes du Kunene, qui la sépare au nord de son voisin angolais, avec lequel elle partage une ethnie commune, celle des Ovambos, il est une terre aride léchée par les crêtes blanches de l’Atlantique. Ce pays, la Namibie dont le plus vieux désert du monde le « Namib » lui a donné son nom, au littoral baigné de brume, battu des vents et refroidi par le courant froid du Benguela venu de l’Antarctique, apparaît comme une immensité tour à tour sableuse, rocailleuse, minérale ou salée. Vaste comme la France et l’Allemagne réunies, la Namibie sur 824 000 km² ne compte guère que 1,8 million d’habitants, ayant ainsi, après le Groenland la densité la plus faible du monde. Elle dégage pourtant une impression de démesure. Celle des dunes ocres, jaunes, roses, aux sommets majestueux, celle des canyons, celle des inselbergs, ces crêtes montagneuses qui surgissent de la plate croûte de terre du bush aux horizons infinis et que traversent quelques rares gazelles du nom de kudus, springboks ou oryx devenu l’emblème du pays. Le climat de la Namibie est l’un des plus arides après celui du Sahara. Des précipitations rares et sporadiques, des températures élevées dictent un fort déficit hydrique et définissent un climat aride. À l’exception des deux rivières frontières mentionnées et de manière secondaire du Kavango les autres cours d’eau sont éphémères. C’est sur ces immensités sableuses, minérales ou salées que les hommes et les animaux ont tenté de vivre depuis des millénaires. Des hommes que l’on ne trouve qu’ici comme les Bushman. Telle est la Namibie, belle dans son âpreté, attirante par sa beauté minérale, envoûtante par ses espaces vides où l’esprit de l’urbain se repose. Ce « pays du rien » a lutté pendant trente ans – un des plus longs combats du continent africain pour son indépendance qu’il a arrachée en mars 1990 de l’Afrique du Sud. Cette terre sur laquelle vit une riche mosaïque humaine, une terre difficile aux étonnants paysages, une terre d’une grande richesse est présentée dans ce livre illustré de clichés d’une grande beauté servis par un commentaire de haute tenue. On refait le voyage à travers le Namib des sables, désert des paradoxes, grillé de soleil le jour et glacé la nuit, délaissé des pluies océanes, hyper-aride et tempéré. Dans le repli des hautes dunes et la fraîcheur des sables roux, la vie palpite au rythme de la brume qui distille au goutte à goutte son élixir que les chasseurs de sable absorbent avec délectation. Mais la stérilité et l’hostilité du Namib ne sont qu’illusion : le désert est vivant. Herbes blondes, racines de Nara, une des plantes endémiques, vipères en embuscade, lézards des dunes, araignées qui roulent, autant de locataires qui se sont incrustés dans les moindres interstices. Et que dire de l’opportuniste Welwitschia que l’on ne trouve qu’en Namibie ? Vieille parfois de plus de plus de douze siècles, elle puise au moyen de ses racines de plus 3 mètres les nutriments essentiels à sa survie. Ni plante, ni arbre, elle a développé une rare stratégie pour capter l’humidité figée dans les micro-fissures des roches. Et que dire des autruches, serrées les unes contre les autres qui semblent flotter au-dessus de la plaine ? Partout le combat entre les forces telluriques et celles du temps s’imprime dans la pierre. De longues échines de pierre sillonnent la savane. Des marqueteries de quartz surgissent à l’improviste, des gueules de tigre aux dents de sable. Les inselbergs de granite, véritables îles rocheuses, gardent les confins du désert. Plus loin, les canyons sont des lignes de vie que suivent les éléphants pour résister au désert. Il faut avoir vu ces pachydermes de sept tonnes, en groupe parcourir parfois 80 km pour atteindre un point d’eau. Dans ce pays qui commence à être mieux connu et parcouru tant par les chasseurs que les amateurs de safari, les activités éco-touristiques se développent dans un environnement aride et hostile, selon de strictes règles qui doivent profiter autant aux populations locales qu’à la conservation des richesses naturelles. Oui, la Namibie reste le désert de la vie. Celle des forêts enchantées, des éléphants blanchis de sel et de boue, des meutes de lions qui, dissimulés dans les fourrés, guettent leur proie. C’est au lever ou au coucher du soleil que les photographes ont capté cette singulière âme d’un pays dont curieusement ils n’ont saisi aucun habitant.


Jürgen HABERMAS, L’éthique de la discussion et la question de la vérité, Grasset, coll. « Nouveau collège de philosophie », 2003, 88 pages.

Comme souvent dans cette intéressante collection, les textes présentés valent moins par la nouveauté absolue qu’ils apportent que par les précisions qu’ils offrent. Celles-ci permettent souvent de déjouer les mauvaises interprétations et conduisent l’auteur à exposer ses thèses plus simplement que dans des ouvrages plus théoriques et longs. Il en va ainsi des deux conférences de Habermas (complétées par une bibliographie de l’auteur). Dans la première, le théoricien allemand répond aux questions d’Alain Renaut, Pascal Engel, Patrick Savidan (co-directeur de collection et traducteur) et quelques autres. On y retrouve une série de thèmes chers à Habermas – de manière fatalement un peu dispersée , mais le principal intérêt des réponses est qu’elles clarifient la méthode de l’auteur. La seconde conférence, prononcée au Centre Pompidou à l’occasion de la parution de Vérité et justification (Gallimard, 2001), est plus classique, mais apporte aussi des éléments intéressants sur le rôle de l’intellectuel (qui paraissent rapprocher, sans qu’il le cite, Habermas de Walzer) et le constructivisme moral.


Fernand HALLYN, Les structures rhétoriques de la science, Seuil, 2004, 323 pages.

Voici un livre fort original. Chacun sait que le discours scientifique – c’est la condition même de sa possibilité – ne décrit pas un rapport pur à l’objet, mais est pris nécessairement dans une structure rhétorique. Il emploie des mots, repose sur des connaissances préalables, sur une intentionnalité, sur des instruments et des protocoles d’observation créés, etc. Pour faire une découverte aussi, il convient d’avoir quelque idée préalable, quitte à être surpris, mais il n’y a jamais d’apparaître pur ou de révélation. La science est donc prise dans des structures rhétoriques depuis sa naissance jusque dans son exposition, qui emprunte souvent des métaphores et des images et convoque des hypothèses dont la figure du « démon » (songeons à celui de Maxwell qu’étudie l’auteur) eut une singulière fortune. L’épistémologie ne saurait balayer cette réalité de la construction de la science et le propos essentiel de Hallyn est de mettre en évidence le poids de cette rhétorique à partir de l’étude des théories (et naturellement des écrits) de savants tels que Kepler, Galilée, Descartes, Maxwell, Carnot et bien d’autres. On perçoit aussi comment s’opère le processus de modélisation, comment la métaphysique resurgit dans la présentation de la science la plus rigoureuse, comment sont à l’œuvre des procédés téléologiques, etc. Une perspective féconde.


Jean-Louis HALPÉRIN, Histoire des droits en Europe de 1750 à nos jours, Flammarion, 2004, 383 pages.

Voici un ouvrage de synthèse qui fera date et servira de bréviaire non seulement aux étudiants, mais également aux responsables politiques et administratifs qui reconnaissent l’importance accrue du droit dans la gestion des affaires publiques et dans la stratégie économique et internationale des États. Récusant toute idéologie dans la compréhension de la construction du droit et soucieux de montrer la multiplicité d’influences qui façonnent le droit positif, Halpérin dégage les voies d’évolution d’abord parallèles puis convergentes du travail juridique au sein des États européens – avec naturellement les gigantesques parenthèses des droits totalitaires, nazi, fasciste ou soviétique. Ces évolutions ne concourent pas à une homogénéité des droits européens, puisque les droits pour l’essentiel restent nationaux. Pour autant, les systèmes juridiques se rapprochent, le droit européen acquiert une influence grandissante et l’interpénétration des droits devient la réalité juridique dans la plupart des pays européens. Ce travail comparatiste rigoureux est appliqué à un grand nombre de domaines par l’auteur : droit civil, notamment de la famille, protection sociale, droit économique, etc. Huit annexes synthétiques montrent les rapprochements et les divergences sur le régime des étrangers, le mariage, l’organisation et la procédure administrative, l’organisation judiciaire, la peine de mort, les prisons, la procédure civile et la procédure pénale.


Joëlle HANSEL, Moïse HAYYIM LUZZATTO (1707-1746). Kabbale et philosophie, Cerf, 2004, 403 pages.

Issu d’une thèse de doctorat, ce travail constitue une introduction intelligente, fine et érudite à l’œuvre de Luzzatto, personnage complexe et controversé, aujourd’hui reconnu comme l’un des grands auteurs du courant mystique juif en même temps que comme philosophe. D’abord œuvre de philosophe, cette étude comporte également d’intéressantes notations historiques sur la société juive de son temps et explique également la filiation théologique et « idéologique » qui fut la sienne. Certes, cet ouvrage intéressera d’abord les érudits et les chercheurs sur la pensée juive, mais elle pourra aussi trouver un plus large public qui s’intéresse aux rapports entre mystique et religion, théologie et philosophie, logique et histoire. L’étude se conclut logiquement sur la postérité de cette œuvre qui a traversé les siècles.


Arthur HERTZBERG, Les origines de l’antisémitisme moderne, Presses de la Renaissance, 2004, 400 pages.

Véritable classique, Les origines de l’antisémitisme moderne comble une lacune importante dans l’historiographie française et permet de mieux comprendre les fondements intellectuels de l’un des fléaux les plus tragiques de la modernité. Rompant avec les idées reçues, Arthur Hertzberg démontre avec force que l’antisémitisme moderne est davantage l’enfant des Lumières que du christianisme, qu’il découle moins de la théologie chrétienne que du dogmatisme doctrinaire d’un Voltaire, d’un Holbach, d’un Diderot ou d’un Marat. Peu de temps après le déclenchement de la Révolution française, l’Assemblée nationale vote une motion d’émancipation des Juifs sur l’ensemble du territoire. Ce geste historique conclut un siècle de progrès fondamentaux obtenus sous l’Ancien Régime, mais ne met nullement un point final à l’antisémitisme. La France domine alors la vie intellectuelle et spirituelle de l’Occident. Comprendre les mécanismes de la judéophobie française permet d’en découvrir les sources dans le reste de l’Europe et du monde. Avec minutie et sens du détail, l’auteur brosse le portrait des trois communautés juives de la France du XVIIIe siècle : les Séfarades de Bordeaux, les juifs des papes d’Avignon et les Ashkénazes de l’Est de la France, considérés alors comme des étrangers. Le récit de leur combat pour l’égalité et l’émancipation éclaire d’un jour nouveau l’histoire de France.


Roland HUREAUX, Les nouveaux féodaux. Le contresens de la décentralisation, Gallimard, 2004, 247 pages.

La décentralisation est devenue, en France, un objet tabou. Il est impossible d’être contre, en tout cas dans le milieu politique et administratif, ou alors on prend le risque d’être taxé de rétrograde et d’étatiste. Certes, il est permis de critiquer les modalités de la décentralisation et des parlementaires de gauche comme de droite n’en se sont pas privés lors de l’examen des divers projets de loi portés par Raffarin. Mais ces critiques ne peuvent pas aller trop loin et remettre en cause le principe et les caractéristiques générales de la décentralisation à la française. La vertu principale du livre de Hureaux est de s’y employer de manière méthodique, sans pour autant sombrer dans des excès ou un systématisme de « vieux grincheux ». Qu’il s’agisse des coûts engendrés par la décentralisation, de l’enracinement des mauvaises habitudes politiques (le poids des instances locales des partis n’est pas pour rien dans la médiocrité de la vie politique que le cumul des mandats exporte au niveau national), de l’irresponsabilité, du renforcement de la bureaucratie, des velléités séparatistes parfois, les modalités choisies vont à l’encontre des principes de la démocratie, de la responsabilité politique et d’un libéralisme bien compris. Hureaux n’a pas de mal non plus à pourfendre les mythes de la proximité, de la subsidiarité et le caractère creux du concept de « l’Europe des régions ». Il est convaincant aussi lorsqu’il montre que, loin de contribuer à la réforme de l’État au sens d’allégement de ses structures, de cohérence de ses interventions et de définition plus rigoureuse de ses missions, la décentralisation telle qu’elle a été conçue – disons-le, de manière non fédérale , en constitue une entrave. Tout ceci est dit d’un ton calme et posé et la démonstration est rigoureuse. On pourra peut-être reprocher à l’auteur d’être, malgré tout, un peu allusif sur l’Europe et l’on comprend mal sa défense des petites communes. Surtout, on espère maintenant un ouvrage plus positif, par exemple sur la manière de gérer l’État. Après le poison, on attend l’antidote !


Jean-Paul II, Mon livre de méditations, Éd. du Rocher, 2004, 282 pages.

Ce livre est la première anthologie thématique des œuvres de Jean-Paul II traduites en français et couvrant les vingt-cinq ans de son pontificat. L’ouvrage se présente comme un abécédaire accessible à tous. Le choix, mis en ordre par Krzyzstof Dybciak sous l’autorité du Saint-Siège, propose des entrées telles que la création, les patries, les nations, la famille, l’éducation les enfants, la jeunesse, la beauté, l’art, la foi, l’espérance, l’Église, être prêtre, le mal, la souffrance, la mort, la vie éternelle, la vérité, la liberté, la sagesse, la civilisation contemporaine pour évoquer plusieurs thèmes majeurs qui intéressent chacun, croyant ou non. Il évoque abondamment sa Pologne natale, sa longue tradition œcuménique, sa rencontre frontale avec le système marxiste. Il n’élude aussi aucune question comme celle du grand processus de la rencontre entre l’Occident et l’Orient. Ses phrases sont le plus souvent empreintes d’une force simple. « L’enfant, c’est aussi la grande et incessante preuve de notre fidélité à nous-mêmes, de notre fidélité à l’humanité ». Jean-Paul II s’explique parfois sur les paroles qui ont marqué son époque comme le fameux « n’ayez pas peur » qui a galvanisé la résistance polonaise. « C’était un encouragement donné à tous les hommes afin qu’ils surmontent la peur que leur inspirait l’état du monde contemporain, aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est, au Nord qu’au Sud ». Ce livre est établi d’après les deux éditions polonaises ainsi qu’à partir de l’édition italienne.


Eva JOLY, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?, Gallimard, coll. « Folio documents », 2004, 275 pages.

La réédition de ce livre publié en 2002 aux éditions des Arènes s’imposait. Après Notre affaire à tous, Eva Joly revient ici sur l’épisode ultra-médiatisé de l’affaire Elf qui l’a finalement conduite à abandonner la magistrature et la France. Ses leçons dépassent toutefois cette affaire qui nous plonge dans un univers dont nous aurions aimé penser qu’il n’était pas le nôtre. C’est pourtant de notre pays dont elle parle, de notre justice, de nos institutions, de nos mœurs politiques. Et la lutte d’Eva Joly, trop rare, n’est pas d’abord, comme elle le dit, un combat contre la corruption, mais une guerre à un mal autrement plus profond : l’impunité. Leçon contre le cynisme, cri d’espoir, appel à ce que le relais soit pris, défense aussi des juges qui, s’ils peuvent toujours commettre des erreurs ou s’égarer, comme chacun, restent somme toute les meilleurs remparts de la démocratie. Les derniers chapitres du livre constituent d’intéressantes études sur le développement de la corruption dans le monde, les limites de la justice, les risques de dérive d’un certain capitalisme lorsqu’il cesse d’être soumis aux règles normales d’une économie libérale transparente et les quelques motifs d’espoir que, quand même, nous pouvons relever.


Annie JOURDAN, La Révolution, une exception française ?, Flammarion, 2004, 461 pages.

Voici un ouvrage puissamment original, éclairant et richement documenté qui nous invite à examiner de manière distanciée, critique en même temps qu’empathique un événement fondateur en même temps qu’un mythe. Ni la détestation ni la vénération ne constituent une manière féconde d’examiner notre passé. Il faut à la fois comprendre ce que l’événement eut d’exceptionnel, apprécier son influence et accepter son caractère non universalisable, dût-il contenir des éléments d’universalisme. L’ouvrage d’Annie Jourdan se déploie dans de multiples directions : étude de la culture révolutionnaire et de la société pré-révolutionnaire et contemporaine de la Révolution, analyse de son idéologie, mesure de son impact sur les autres peuples européens, confrontation aussi avec d’autres schémas révolutionnaires, généralement antérieurs. Tout ceci conduit l’auteur à ne pas sous-estimer l’apport au monde que fut la Révolution française, mais aussi à en percevoir les limites. La France doit en quelque sorte accepter la singularité de son histoire et accepter de coopérer – ce à quoi l’Europe oblige – avec d’autres peuples qui n’ont pas les mêmes références, au-delà d’un socle – droits de l’homme notamment – nécessairement commun.


Alain JOXE, L’empire du chaos. Les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide, La Découverte/Poche, 2004, 218 pages.

Cet ouvrage constitue la réédition d’un livre paru en 2002, ici agrémenté d’une longue postface qui tient compte des dernières évolutions de la scène mondiale. À sa lecture, les sentiments sont nécessairement partagés : d’un côté, on est heurté par un style lourd, souvent torturé, parfois relâché, qui n’évite pas non plus la phraséologie néo-marxiste, et, sur le fond, on a constamment l’impression que l’auteur fait jouer le vieux ressort de la théorie du complot (celui de l’Amérique, s’entend, bien avant Bush Jr.) et tend à accréditer l’idée que tout ce qui contrarie les États-Unis constitue une forme de « résistance » (presque nécessairement sympathique) à leur domination. D’un autre côté, au sein du propos totalement systématique de Joxe, on trouve des intuitions éclairantes (notamment sur les effets de désorganisation qu’entraîne une tentation impériale qui ne va pas au bout d’elle-même, même si l’auteur voit parfois plus de volonté et de plan préétabli que la réalité ne le suggère), des informations intéressantes (sur la révolution de la pensée militaire américaine), des interprétations originales (sur Clausewitz aussi bien que sur la transformation de l’OTAN). Il faut donc lire Joxe et dépasser ses agacements et sans doute en tirer autre chose que ce qu’il escomptait.


François JULLIEN, L’ombre au tableau. Du mal ou du négatif, Seuil, 2004, 190 pages.

Au début est un constat : si nous voulons penser, nous devons (ou ne pouvons faire autrement) recourir au négatif de ce que nous pensons. Ainsi, de la justice qu’on ne peut entendre si l’on ne saisit pas l’injustice (dont on sait même qu’elle est première), de la vie qui doit recourir à la pensée de la mort, du bien qui passe par l’intellection du mal et, peut-être même, dans le champ politique, de l’ami qui ne peut advenir que parce que l’ennemi est désigné – comme Carl Schmitt en eut l’évidente fulgurance. Perdre ce négatif, c’est tout perdre – et Jullien donne l’exemple de la globalisation qui supprime l’extériorité ou des démocraties contemporaines qui se meurent en raison de la disparition des « antilogies ». C’est à partir de ce départ que la pensée de Jullien se déploie, continue, élégante et dissertative, rencontrant évidemment la Chine sur son passage. Cette Chine qui, à la différence par exemple de l’Islam où les coupures sont aussi marquées qu’en Occident, ne connaît pas les césures aussi brutales entre le négatif et le positif. Il s’agit dès lors, pour Jullien, de mettre une fin aux déterminations qui instaurent de la coupure et de renoncer, notamment, au principe de non-contradiction qui régit la philosophie occidentale. Comme toujours, un ouvrage exigeant, ici très bien édité par Thierry Marchaise, dont la lecture est soutenue par des titres de paragraphes en marge.


August VON KAGENECK, De la croix de fer à la potence. Roland von Hoesslin, un officier allemand résistant à Hitler, Perrin, 2004, 201 pages.

En soi, le personnage de Hoesslin ne présente pas un intérêt majeur : jeune officier courageux et non fanatique, soucieux de défendre son pays et de réparer le déshonneur du traité de Versailles, cultivé et sensible, il finit par s’engager aux côtés de Stauffenberg, rencontré quelques années auparavant et personnage charismatique entre tous, pour préparer un coup d’État contre Hitler (qui fut finalement réduit à un attentat, tragiquement manqué) afin de restaurer l’honneur de l’Allemagne et, si possible, de préparer une paix future avec les Alliés, évitant la capitulation sans conditions. On le sait : l’attentat échoue et les conjurés sont exécutés. Si ce livre doit être lu, c’est pour deux raisons. D’abord, parce qu’il restitue, sous la plume d’un ancien camarade de régiment de Hoesslin, l’ambiance lourde de l’Allemagne de ces années de fin de guerre et rend compte, à l’aide de nombreux documents cités, notamment des lettres émouvantes de Hoesslin, l’esprit d’un jeune officier allemand issu de la petite noblesse. Il constitue aussi un document intéressant sur la tentative d’assassinat du Führer (bien documentée par ailleurs, il est vrai). Ensuite, parce qu’il participe aussi d’un travail de la mémoire : quoique tardive et incroyablement limitée, la résistance à Hitler exista et toutes ses traces doivent être conservées.


Anousheh KARVAR et Luc ROUBAN (dir.), Les cadres au travail. Les nouvelles règles du jeu, La Découverte, 2004, 321 pages.

Le cadre n’existe pas, est-on tenté de conclure à la lecture de la grande enquête auprès de 7 000 cadres du public et du privé lancée par la CFDT (mais seul un tiers des répondants en étaient membres) et qui a servi de trame à ce livre. En effet, outre les différences entre l’entreprise et l’administration, peu de choses rassemblent l’expert d’un petit cabinet de conseil très spécialisé ou le cadre intermédiaire dans une unité de production d’un groupe industriel, un jeune cadre dit « supérieur », voire « dirigeant », passé par une ou plusieurs grandes écoles, et un cadre de soixante ans (de plus en plus rare) ayant reçu cette appellation comme un bâton de maréchal. Les différences de sexe sont parfois aussi déterminantes. Outre le travail, les différences de culture sont trop nombreuses pour que l’assimilation soit possible. Pourtant, il existe des préoccupations communes, comme y insiste François Fayol : trouver un bon équilibre entre la vie professionnelle, généralement lourde, et la vie privée, connaître une meilleure gestion, c’est-à-dire plus de transparence, reconnaître un droit d’initiative et d’opposition. On peut même affirmer, en suivant aussi l’analyse de Luc Rouban, que le sentiment de nombreux cadres, du public comme du privé, de ne pas avoir de poids réel dans les décisions stratégiques pose un problème sérieux non seulement de motivation et d’adhésion dans une période de changement, mais aussi de qualité du management qui aurait souvent plus intérêt à s’appuyer sur les analyses de l’encadrement intermédiaire. Il faut d’ailleurs lire cela à l’aide d’une division, décisive, qu’examine longuement Rouban : celle qui sépare les modernistes et les autres (pp. 249 à 256). L’image offerte sur ce plan est d’ailleurs contraire aux idées reçues… C’est d’ailleurs l’une des vertus de cet ouvrage en général. En étudiant de manière précise et passionnante les diverses transformations qui affectent l’univers des cadres, depuis la question du temps de travail jusqu’à celle de l’autonomie, de la mobilité au « déclin des ingénieurs », des spécificités du public à la déontologie, etc. les chercheurs réunis dans cet ouvrage nous offrent un portrait de la société française qui est particulièrement utile à l’action… pas seulement syndicale.


Éric KESLASSY, De la discrimination positive, Éd. Bréal, 2004, 95 pages.

Ce petit ouvrage constitue un utile bréviaire sur cette question qui n’est pas prête d’abandonner les thèmes d’actualité. La position de Keslassy est claire : non à la discrimination floue, fondée sur des critères peu évidents, comme ceux de l’appartenance « ethnique » ou « religieuse » ou l’origine « culturelle » ; oui à la discrimination socio-économique qui est susceptible de réaliser l’idéal républicain ; oui aussi, pour l’auteur, à la discrimination en fonction du sexe, lorsqu’il s’agit de rétablir une égalité politique oubliée (et parce que c’est le seul moyen d’y parvenir). Keslassy n’a pas de mal à montrer que l’on fait depuis longtemps de la discrimination sans le dire : songeons aux zones franches fiscales, aux zones d’éducation prioritaire et à l’ensemble des prestations sous condition de ressources. L’auteur plaide d’ailleurs, en donnant l’exemple de l’impôt sur le revenu et de différentes mesures au sein du système de protection sociale, pour que la prise en compte du revenu dans l’octroi des prestations soit systématique et que la progressivité du système fiscal soit garantie (ce qui suppose de donner une préférence à l’IR par rapport aux impôts indirects, plus indistincts et inégalitaires). Bien sûr, l’ouvrage ne se veut pas exhaustif et ne constitue qu’une introduction. Il faudrait le compléter par une série de mesures concrètes en matière de logement, de santé, d’éducation, etc. (au-delà des ZEP et des mesures récentes prises par Sciences Po Paris). Restent deux questions : d’abord, à quel projet politique répond le principe de discrimination positive que réclame l’auteur ? Il est certain que c’est à un projet égalitaire de type socialiste. L’auteur aurait pu le préciser d’emblée et discuter aussi les limites de cette politique reconnues par les progressistes eux-mêmes (on pense notamment à la stigmatisation ou, sur un autre plan, parfois aux effets d’aubaine). Enfin, quelles sont les règles à respecter pour que le principe d’égalité lui-même ne soit pas bafoué (exemple de deux candidats, l’un bon, l’autre mauvais, si le second est préféré au premier indépendamment des critères de qualité) ? Tout cela est loin d’être théorique. Enfin, sur le communautarisme évoqué à la fin, il serait bon que l’auteur évoque le principe qu’il traite à la lumière des débats anglo-saxons et pas seulement en fonction de l’acception négative (et tronquée) que ce terme a en France – là aussi la réflexion sur la discrimination et son cadre pourrait apporter d’utiles enseignements.


Jacques LACAN, Le séminaire X. L’angoisse, Seuil, 2004, 396 pages.

Ce volume est le onzième paru (sur 26) du Séminaire de Lacan. Important par son volume, il introduit à un concept qui, à la lecture, se révèle central dans la théorie psychanalytique lacanienne. Prononcées en 1963, ces leçons sont beaucoup plus accessibles que la plupart des écrits ultérieurs de Lacan. On y trouve naturellement certains concepts – l’objet a, etc. – dont la compréhension passe par une certaine familiarité envers l’œuvre de celui qui, à chaque page, déploie les facettes d’un système.


Alain LAMASSOURE, Histoire secrète de la Convention européenne, Fondation Robert Schuman/Albin Michel, 2004, 526 pages.

Alain Lamassoure, qui fut l’un des représentants français du Parlement européen à la Convention, fait partie de la poignée de parlementaires européens de notre pays à s’investir dans leurs fonctions. C’est aussi, depuis toujours, un militant passionné de l’Europe. S’il a entrepris de raconter ici sa Convention, dans un langage toujours accessible, c’est d’abord pour montrer que le travail accompli sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing était nécessaire et d’une portée considérable non pas pour l’Europe comme abstraction, mais pour celle que les citoyens allaient rencontrer dans leur vie. Toujours pédagogique, fourmillant d’anecdotes qui, pour autant, ne distraient pas le propos mais illustrent une thèse, ce livre, pas à pas, aborde l’ensemble des sujets traités par la Convention, des plus institutionnels aux plus pratiques. Il ne cache pas les difficultés, les conflits, les mesquineries et les doubles jeux. Il montre combien le processus fut fragile et souvent prêt d’échouer. Il constitue aussi un hommage indirect mais clair à l’intelligence et au talent de négociateur de VGE, sans lequel rien n’aurait été possible. Reste maintenant la suite, qui supposera une constance des gouvernements et une volonté des peuples. La route pourra être encore longue.


Pascal LAMY, La démocratie-monde. Pour une autre gouvernance globale, La République des idées/Seuil, 2004, 90 pages.

Le petit livre d’un des commissaires européens les plus marquants de la précédente Commission porte haut l’exigence de débat et ouvre des pistes nécessaires de réflexion à qui entend œuvrer à la construction d’un ordre international plus efficace et moins désordonné. Si la taille de l’ouvrage ne lui permet pas d’entrer dans les détails, chacune de ses analyses ouvre un champ considérable pour l’action. Le premier chapitre est une analyse au scalpel de la crise des institutions internationales (en particulier l’ONU, l’OMC et les institutions de Bretton Woods), mais elle ne se conclut pas par un constat d’impuissance. La réforme de ces institutions est bien possible. Le deuxième chapitre est consacré à l’Europe, dont Lamy est un praticien chevronné. Écartant les fausses pistes, sans taire ses inquiétudes, l’ancien bras droit de Delors montre de manière convaincante comment l’Europe souffre surtout d’une « panne de résultats », de projet (même si elle continue d’avancer à petits pas) et de lieu de confrontation qui permettrait aux citoyens de débattre en commun pour surmonter la crispation de certains dirigeants sur les intérêts nationaux. L’essentiel figure toutefois dans le troisième chapitre qui présente treize jalons pour ce que l’auteur appelle une « démocratie alternationale ». Il y aborde des sujets aussi importants que la régionalisation de l’espace mondial, la création de lieux de cohérence (Organisation mondiale de l’environnement, Agence internationale des migrations, Conseil mondial du développement durable), l’élaboration de mécanismes accrus de transparence et de solidarité, la capacité d’initiative des organisations. Reste à se saisir de cette ambition.


Bruno LATOUR, Politiques de la nature, La Découverte Poche, 2004, 382 pages.

Comment combler le fossé apparemment infranchissable séparant la science (chargée de comprendre la nature) et la politique (chargée de régler la vie sociale) séparation dont les conséquences affaires du sang contaminé, de l’amiante, de la vache folle deviennent de plus en plus catastrophiques ? L’écologie politique a prétendu apporter une réponse à ce défi. Mais après de fracassants débuts, elle peine à renouveler la vie publique. Dans ce livre, qui fait suite à Nous n’avons jamais été modernes (La Découverte 1991), Bruno Latour, professeur à l’École des Mines de Paris, propose une nouvelle façon de considérer l’écologie politique. La nature a toujours constitué l’une des deux moitiés de la vie publique, celle qui rassemble le monde commun que nous partageons tous, l’autre moitié formant ce qu’on appelle la politique, c’est-à-dire le jeu des intérêts et des passions. D’un côté, ce qui nous unit, la nature, de l’autre, ce qui nous divise, la politique. Logos et demos. Et c’est pourquoi il est faux de prétendre que le souci de la nature caractériserait l’écologie politique. En raison des controverses scientifiques qu’elle suscite, à cause de l’incertitude sur les valeurs qu’elle provoque, elle oblige à abandonner la nature comme mode d’organisation publique. La question devient donc : comment penser enfin la politique sans la nature ? Pour Bruno Latour, la solution repose sur une redéfinition à la fois de l’activité scientifique (à réintégrer dans le jeu normal de la société) et de l’activité politique (comprise comme l’élaboration progressive d’un monde commun). Ce sont les conditions et les contraintes de telles redéfinitions qu’il explore avec une grande rigueur dans cet essai novateur.


Henry LAURENS, Orientales I et II, CNRS éditions, 2004, 306 et 372 pages.

À l’occasion de l’élection de Henry Laurens à la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France, les éditions du CNRS ont réuni en deux volumes une série d’articles, repris pour la circonstance, portant sur la construction de l’Orient en Occident depuis la fin du XVIIIe siècle. Le premier volume, centré autour de l’expédition napoléonienne d’Égypte, s’ordonne autour de la notion d’orientalisme et du comparatisme, explorant comment les Lumières, pour lesquelles l’Orient est un « prétexte avant d’être un texte », la Révolution française mais aussi Napoléon et l’Empire, contribuèrent à installer, notamment en France, une vision de l’Orient à l’intersection entre la conception politique d’un monde hostile et un usage intellectuel et savant qui participe à la fondation des savoirs. Le second volume consacré au XIXe siècle montre comment s’accomplit une inversion des discours. Les relations entre savoir et pouvoir montrent un visage de l’Orient qui approche la caricature, tout en ménageant parfois à l’autre extrême un rôle important aux universitaires dans la définition de la politique arabe de la France, tandis que sur le plan politique, cette dernière, aujourd’hui assimilée à la Ve République, mais dont H. Laurens montre comment elle s’enracine dès le début du XIXe siècle, connaît, après la fin de la guerre d’Algérie, des révisions déchirantes.


Philippe LAUVAUX, Les grandes démocraties contemporaines, PUF, 2004, 3e éd., 1060 pages.

Nous avons plaisir à signaler la parution de cette nouvelle édition d’un classique. Si cet ouvrage est devenu indispensable aux étudiants de droit constitutionnel – et à leurs professeurs , sa vocation nous paraît aussi de toucher un plus vaste public qui, au-delà du suivi de l’actualité politique à l’étranger, entend comprendre les ressorts du fonctionnement des grandes démocraties. Après un exposé théorique d’une grande acuité sur les principes de la démocratie tels qu’ils sont transcrits dans le droit positif (rôle des partis, régime représentatif, procédure référendaire, structure de la Constitution, droits fondamentaux, etc.), Lauvaux en montre la traduction dans les institutions et le fonctionnement concret de huit États : États-Unis, Suisse, Grande-Bretagne, Suède, Japon, Allemagne, Italie et Espagne. Loin d’être un exposé sec de droit, l’auteur met avec bonheur en perspective les péripéties de la vie politique récente de ces pays.


Frédéric LAZORTHES, Une crise française, Buchet Chastel, 2004, 169 pages.

Voici un ouvrage dont il est difficile de percevoir le centre et le devenir. Reprenant et ordonnant des constats connus et longuement développés par des philosophes tels que Manent (auquel le livre est dédié), Gauchet, Lefort et quelques autres, Frédéric Lazorthes établit le diagnostic d’une crise française qui emprunte à de multiples éléments. Certains relèvent d’ailleurs de notre modernité (ou post-modernité) démocratique elle-même qui n’est en rien spécifiquement française ; d’autres, au contraire, sont plus liés aux idiosyncrasies de notre histoire nationale (on pense en particulier aux traits originaux du clivage gauche/droite dans l’Hexagone, à la République et à la citoyenneté à la française ou encore au jacobinisme). L’exposé de Lazorthes est toujours rigoureux, à défaut d’être parfaitement original lorsqu’il traite de l’indétermination démocratique, du progrès, de la déviation des droits de l’homme, des dérives de la notion de société civile et, naturellement, de la perte de la capacité d’action de l’État. On suivra aussi l’auteur lorsqu’il déplore l’absence de projet politique national, lié à une certaine forme de fierté civique, et lorsqu’il pointe les risques de renforcement du pouvoir sur fond d’émancipation – une société non gouvernée par le politique est potentiellement plus oppressante pour l’individu. Sans doute l’ouvrage est-il trop court pour emporter entièrement la conviction et trop peu « émancipé » de ses maîtres. L’auteur reconnaît aussi que le lecteur pourra être dérouté par l’absence de propositions concrètes. C’est vrai !


Philippe LE CORRE, Tony Blair. Les rendez-vous manqués, Autrement, 2004, 187 pages.

Tony Blair a déçu de nombreux britanniques et Européens qui voyaient en lui le leader charismatique d’une génération. Déterminé à placer la Grande-Bretagne « au cœur de l’Europe », il a dû faire machine arrière en 2003 pour cause de crise irakienne. Le Premier ministre britannique le plus europhile depuis trente ans a finalement suivi une voie identique à celle de ses prédécesseurs en optant pour l’alliance avec l’Amérique de George W. Bush. En cela, il a affaibli l’Europe et s’est mis en porte-à-faux avec l’opinion publique européenne. Philippe Le Corre dresse un tableau sans concession des relations entre la Grande-Bretagne et le continent. En interrogeant les plus hautes instances britanniques à Londres et à Bruxelles, il dépeint un gouvernement travailliste désireux d’imprimer sa marque sur l’Europe de 2004. Dans un monde en mutation, Tony Blair sait, malgré l’Irak, que les enjeux européens sont fondamentaux pour l’avenir. La Grande-Bretagne, autrefois si insulaire, est aujourd’hui bien plus cosmopolite et ouverte sur l’Europe. En cette année anniversaire des accords d’Entente cordiale, Tony Blair saura-t-il revenir dans le jeu européen ?


Didier LE FUR, Marignan. 13-14 septembre 1515, Perrin, 2004, 336 pages, 28 photographies hors texte.

Marignan fait partie des mythes de l’histoire française : on en connaît le nom et la date, associés à François 1er, mais souvent guère plus. Comme l’indique Le Fur, qui fait curieusement œuvre de pionnier avec un tel travail, il n’existait pas d’histoire « scientifique » de l’événement Marignan. Victoire hasardeuse, qui fit 17 000 morts en deux jours (chiffre monstrueux), cet épisode aboutit à une paix de six ans en Europe et ne peut être comprise qu’à travers une lecture de l’histoire de la France comme État conquérant. L’ouvrage remarquable de Le Fur se divise en deux parties : la première constitue un récit historique qui part des premiers mois du règne de François d’Angoulême, se poursuit à Marignan, dont les préparatifs sont minutieusement décrits, et se conclut avec les conséquences de cette victoire ; la seconde, intitulée « la propagande », décrit les différentes étapes de la construction du mythe (celui, indissolublement, de la bataille et du roi-soldat armé par le chevalier Bayard), qui explique la résonance du nom encore aujourd’hui. Poursuivant son enquête jusqu’à nos jours, Le Fur n’a pas de mal à montrer l’effacement de la figure de Bayard et la récupération de François 1er par une histoire qui voit plus en lui l’amateur des lettres, des arts et des femmes que le guerrier de Marignan. La France oublie ainsi ses batailles. Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre passionnant, rigoureux et bien écrit que nous rappeler l’histoire telle qu’elle fut.


Véronique LE RU, La crise de la substance et de la causalité. Des petits écarts cartésiens au grand écart occasionaliste, CNRS Éditions, 2004, 216 pages.

V. Le Ru renouvelle ici la lecture des Descartes en choisissant de réfléchir à partir du mode d’introduction des concepts. À travers un égal souci du texte et du système, une approche empirique permet en effet une approche génétique des concepts et la mise au jour d’« écarts » dans leur formulation. D’où l’originalité d’une démarche qui choisit d’aborder l’œuvre du philosophe des « idées claires et distinctes » par la pénombre et l’interrogation suscitée par des problèmes ou des hésitations internes. En étudiant l’exigence cartésienne d’unité, V. Le Ru montre que celle-ci s’accompagne en réalité de difficultés pas toujours résolues concernant la conception de l’homme, celle de la substance et surtout la causalité et le mouvement. Ces difficultés dont héritent les cartésiens français recevront chez deux d’entre eux au moins, Louis de La Forge et Gérauld de Cordemoy, une interprétation occasionnaliste notamment en ce qui concerne l’interprétation du principe de causalité. À partir de cette nouvelle généalogie, on peut ainsi inscrire Hume dans la descendance de La Forge et Cordemoy par l’intermédiaire de Malebranche. C’est de la reformulation d’un Descartes à la lumière de l’occasionalisme dont héritent à leur tour les Encyclopédistes sans en avoir toujours conscience.


Gérard LEBRUN, L’envers de la dialectique. Hegel à la lumière de Nietzsche, Seuil, 2004, 377 pages.

Cet ouvrage est issu des notes en français que l’auteur (1930-1999) avait rédigées pour un ouvrage paru en portugais. Enseignant à Aix et à São Paulo, puis à Campinas, toujours au Brésil, Lebrun n’avait que peu publié en français, sinon deux ouvrages toujours considérés comme des références Kant et la fin de la métaphysique et La patience du concept. Essai sur le discours hégélien. C’était avant tout un grand professeur, qui se donnait totalement dans son métier d’enseignant. Le présent ouvrage constitue essentiellement une relecture de la dialectique hégélienne à la lumière (discrète) de Nietzsche. Sans jamais aplatir le texte hégélien ou le « déphilosopher », Lebrun entend d’abord en montrer l’inspiration métaphysique. Mais il n’est pas question que de cela dans ce livre riche, éblouissant par la force du mouvement démonstratif qui l’anime, impossible également à lire sans en réemprunter le chemin pas à pas, mais aussi de philosophie de l’histoire, de philosophie politique (cf. notamment le deuxième chapitre intitulé « la puissance sans la force »), etc. Une belle leçon posthume.


Gottfried Wilhelm LEIBNIZ, Discours de métaphysique suivi de Monadologie et autres textes, Gallimard, coll. « Folio essais », 2004, 563 pages.

Cette édition scientifique des deux textes posthumes fondamentaux de Leibniz constitue une prouesse éditoriale. Précédée d’une substantielle introduction de Michel Fichant, accompagnée de repères biographiques et bibliographiques et d’un substantiel appareil critique, elle constitue une introduction à l’œuvre de cet esprit universel, aussi bien philosophe que mathématicien, théologien que politique.


Christian LEQUESNE, Jacques RUPNIK, L’Europe des Vingt-Cinq. 25 cartes pour un jeu complexe, CERI/Autrement, 2004, 87 pages.

On lira avec intérêt ce petit livre qui constitue un utile complément de l’article de J. Rupnik qui figure dans la présente livraison du Banquet. Cet ouvrage constitue une utile synthèse des problématiques liées à l’adhésion à l’Europe des nouveaux États. Après un utile rafraîchissement historique, les auteurs rappellent les conditions de l’adhésion et leur enjeu politique et économique, en apprécient les conséquences sur le plan social et financier et s’interrogent sur les évolutions possibles et nécessaires du « gouvernement européen ». Un utile chapitre traite aussi de l’évolution des opinions publiques et évoque la question majeure, examinée plus longuement par Rupnik en nos colonnes, de la politique extérieure de l’Europe élargie à ces nouveaux États. Une conclusion synthétique de deux pages pose en des termes clairs la problématique des élargissements futurs.


Christian MAROUBY, L’économie de la nature. Essai sur Adam Smith et l’anthropologie de la croissance, Seuil, 2004, 251 pages.

Adam Smith est un auteur classique que, heureusement, l’on commence à redécouvrir depuis quelques années et qui échappe ainsi progressivement à une image simpliste et inexacte, celle du théoricien de la « main invisible » et d’un marché intégralement soustrait de toute intervention politique. L’important travail que Marouby lui a consacré fait justice de ces idées fausses et entreprend de lire La richesse des Nations à l’aide d’ouvrages antérieurs, plus « philosophiques », principalement la Théorie des sentiments moraux. L’économie de Smith est inséparable d’une anthropologie que l’auteur met particulièrement en lumière et d’une théorie de l’évolution des sociétés marquée par l’idée de progrès. Pour Smith, la croissance économique et la recherche de l’opulence qui, depuis Smith, sont liées au progrès constituent en quelque sorte le propre des sociétés organisées Le dernier chapitre de l’ouvrage repose sur une confrontation subtile et éclairante entre l’économie de la nature et l’économie politique, qu’un économiste conséquent se doit de tenir ensemble.


Yves MICHAUD (dir.), Qu’est-ce que la globalisation ?, Odile Jacob, 2004, 336 pages.

Cet ouvrage est composé de conférences prononcées lors des séances de l’Université de tous les savoirs. Celles-ci portent sur une série de thèmes qui concourent à mieux cerner le phénomène de la globalisation, qui n’a au demeurant qu’une unité en grande partie factice. De multiples disciplines sont ici représentées (géographie avec Jacques Lévy, philosophie avec André Tosel, géophysique avec Gérard Mégie, géostratégie avec Pierre Hassner, médecine avec Anne-Marie Moulin, droit avec Philippe Weckel, etc.). On y parle aussi bien de la globalisation du crime et des mafias (Isabelle Sommier) que des ONG (Sylvie Brunel) ou encore de la mondialisation financière (Hélène Rey) et des migrations (Gérard-François Dumont). L’un des textes les plus fascinants en même temps que les plus « discutables », au sens exact du terme, est celui de Zygmunt Bauman qui prévoit que les conflits essentiels de la mondialisation seront des « combats de reconnaissance » et analyse les transformations mêmes du politique qui, selon lui, a besoin de paraître vulnérable et menacé pour asseoir sa domination. Si le monde plein est un monde aux limites mouvantes et temporaires, comme il le suggère, on se dit que la globalisation n’a rien d’un cosmopolitisme !


Yves MICHAUD (dir.), Paris, Odile Jacob, 2004, 360 pages.

C’était une grande idée de consacrer plusieurs séances de l’Université de tous les savoirs à Paris. Même si le présent recueil n’épuise pas le sujet – et comment le pourrait-il ? , il aborde la réalité parisienne sous de multiples angles : architectural, géographique, sociologique, sociolinguistique, écologique, géologique, etc. De la police à Paris à la biodiversité, de la peinture aux égouts, de l’administration aux rapports entre Paris et la banlieue, c’est le façonnement multidimensionnel d’une ville qui apparaît sous nos yeux grâce à des conférences généralement soigneusement élaborées et réécrites. On comprend mieux sans doute, à la lecture de certains textes, pourquoi l’identification entre Paris et la France n’est pas prête de disparaître.


Jean-Pierre MOHEN (dir.), Le nouveau musée de l’homme, Odile Jacob, 2004, 264 pages.

Aux côtés du futur musée du quai Branly, consacré aux collections d’ethnographie extra-européennes, puis du musée de l’Europe et de la Méditerranée (collections européennes), le Musée de l’Homme rénové se consacrera à l’Homme lui-même en tant qu’espèce au sein de son environnement naturel et culturel. Une commission de treize personnes a été chargée de définir l’organisation et le projet. C’est son rapport qui est publié ici. Le musée visera à présenter les origines de notre espèce, produit d’une évolution que l’on nomme désormais buissonnante des singes. Puis il s’attachera à retracer l’apparition de l’homme social du fait de l’origine du langage articulé l’apparition des premiers outils, le biface, la domestication du feu et le débitage Levallois, la sépulture. Les migrations préhistoriques seront largement exposées : la sortie d’Afrique, les premiers insulaires, l’homme de java, l’homo sapiens à la conquête du monde, puis les premiers navigateurs. Autres thèmes passionnants : ceux des origines de la voix humaine, de la diversité biologique, des migrations, de la domestication des animaux et des plantes, des origines de l’agriculture.


Philippe MOREAU DEFARGES, La gouvernance, PUF, « Que sais-je ? », 2003, 128 pages.

Faisant suite à ses deux précédents ouvrages dans la même collection sur La mondialisation et La communauté internationale, Moreau Defarges élargit sa réflexion sur l’état de la société internationale en livrant cette courte synthèse sur la notion de gouvernance, notion apparue au début des années 1990 et qui est, on le sait, étroitement liée au phénomène de la mondialisation, de la démocratisation et de le gestion efficiente des collectivités humaines. Il en parcourt les différents aspects (gouvernance d’entreprise, publique, globale), en décrit les acteurs, réseaux, normes et classifications, s’interroge sur les divers laboratoires que sont les multinationales, la démocratie multilatérale, les biens publics, n’oublie pas aussi les exclus du jeu ou les diverses tentatives de remise en cause, conflits et revendications révolutionnaires. Un volume riche qui touche à bien d’autres notions comme la modernité, la multiculturalité, la transparence, la solidarité, dont chacune a déjà fait l’objet de multiples études particulières. L’auteur a bien perçu le caractère protéiforme de la notion de gouvernance qui « doit opérer comme une baguette magique, touchant toute l’humanité et la rendant d’un coup rationnelle, raisonnable et honnête ». Raison de plus pour employer le mot avec davantage de discernement.


Géraldine MUHLMANN, Une histoire politique du journalisme XIXe-XXe siècles, PUF, 2004, 250 pages.

Peu de livres s’intéressent aux journalistes et au journalisme comme pratique, hors quelques manuels ou le bon livre historique de Christian Delporte sur les Journalistes en France, de 1880 à 1950 (Seuil 1999), outre les témoignages plus personnels des journalistes eux-mêmes. Voilà pourquoi l’ouvrage de Géraldine Muhlmann comptera. Car elle nous emmène dans un « voyage dans l’histoire du journalisme » à travers une « galeries de portraits ». On parcourt ainsi une histoire inédite du journalisme moderne amorcée dans le premier tiers du XIXe siècle aux États-Unis avec la naissance des grands journaux populaires et la montée en puissance des premiers grands « media-moguls » que furent Joseph Pulitzer, William Randolph Hearst ou James Gordon Bennett. C’est dans leur journaux qu’est apparu un journalisme de type nouveau voué au culte de l’information, qui entend transcender la diversité des opinions par la réalité désormais incontournable du fait, « just facts », établi, recoupé, vérifié. Les journaux se doivent d’être au service du public, un public aux intérêts divers, voire contradictoires, dont les opinions peuvent diverger mais qui n’en doit pas moins trouver une base, voire une cause, commune grâce à une information exacte qui, elle, ne peut se discuter. Mais ce voyage ne se limite pas, loin de là, à l’Amérique. Il parle aussi de l’affaire Dreyfus, regarde d’un œil neuf l’écriture de George Orwell pendant la guerre d’Espagne, décrit l’émergence du new journalism. On apprendra ainsi qu’avec Dispatches, en français Putain de mort, Michael Herr a écrit l’un des plus grands reportages sur la guerre (celle du Vietnam) jamais écrit.


Jean-Christophe NOTIN, Les vaincus seront les vainqueurs, Perrin, 2004, 524 pages.

Dans la nuit du 30 au 31 mars 1945, la Première armée a franchi le Rhin de vive force, une première depuis 1672, un des faits d’armes les plus chantés du XVIIe siècle. Aveuglés par la joie et les tourments de leur libération, les Français pourtant n’en ont pratiquement rien su ou voulu savoir. Aussi, les troupes du général de Lattre s’en sont-elles allées conquérir Karlsruhe, puis Stuttgart, et enfin l’Autriche, dans une indifférence qui a longtemps duré. Quel symbole pourtant que de voir le 14 juillet 1945 les troupes françaises parader sous la porte de Brandebourg ! Depuis 1945, en effet, aucun livre n’avait été consacré à cette campagne d’Allemagne, qui fut avant tout une bataille politique. Car il en allait de la place de la France dans le concert des nations. Jean-Christophe Notin y remédie en nous livrant un récit aussi riche que vivant, résultat d’une alchimie très personnelle entre des témoignages recueillis auprès des acteurs survivants et des archives jamais utilisées jusqu’alors. Il raconte les ruses de l’état-major pour entrer en Allemagne, les rapports épineux avec l’allié américain, les conquêtes aussi prestigieuses que rocambolesques de Sigmaringen, Ulm et Berchtesgaden, enfin les débuts agités de l’occupation française chez le vainqueur de 1940 et l’occupant d’hier. De Lattre, dont l’auteur a pu consulter les archives privées, pour la première fois y apparaît flamboyant, souvent théâtral mais aussi intraitable. Sous ses ordres, les fantassins, chasseurs, cuirassiers et dragons, artilleurs et sapeurs, mais aussi tirailleurs, goumiers, zouaves, spahis et légionnaires ont définitivement libéré leur pays et occupé celui de l’ennemi. Une prouesse rare qui ne mérite pas l’ignorance.


Michel ONFRAY, Antimanuel de philosophie, Éd. Bréal, 2004, 336 pages.

Dans la même veine critique et humoristique que le précédent livre, le nietzschéen hédoniste qu’est Michel Onfray, qui a démissionné de l’Éducation nationale pour fonder une université populaire de philosophie, gratuite et ouverte à tous, interroge philosophiquement le monde réel à partir de questions très contemporaines : l’esclavage engendré par les sociétés libérales, les nouvelles limites de la liberté dessinée par le Net, la possible production génétique des monstres, la haine généralisée pour l’art contemporain, l’habitude du mensonge chez les politiciens. Lieux communs de l’époque, tabous issus des religions monothéistes, réflexes politiques conservateurs s’en trouvent mis à mal avec humour et ironie valeurs défendues par les philosophes grecs de l’Antiquité. Parcours balisé par trois grandes interrogations : qu’est-ce que l’homme ? : nature, art et technique. Comment vivre ensemble ? : liberté, droit et histoire. Que peut-on savoir ? : conscience, raison et vérité.


Marc-Olivier PADIS et Thierry PECH, Les multinationales du cœur. Les ONG, la politique et le marché, La République des idées, Seuil, 2004, 96 pages.

Cet ouvrage, rédigé par le rédacteur en chef de la revue Esprit et le secrétaire général de La République des idées, invite à nous interroger sur les interrelations et les interdépendances existant entre les ONG, le marché et la politique. En effet, ce livre a pour but de nous déprendre, dans une certaine mesure, des représentations communément admises sur les relations qui caractérisent ces trois acteurs. Ainsi, plutôt que de contestation, voire parfois d’affrontement, celles-ci se comprendraient comme une collaboration bien comprise entre les ONG, les États et les institutions internationales. Les seconds jouent le rôle de bailleurs de fond aux premières, qui en contre-partie, servent de moyens de contournement et de dépassement, des blocages inhérents à l’action internationale de solidarité et de développement. De même, est abordée la problématique des conflits de légitimité, causés par « l’ébranlement du système classique (westphalien) des relations internationales » (p. 40), qui a pour conséquence le fantasme d’une mise en concurrence du principe de légitimité étatique – représentatif – et celui des ONG nature de la cause et des valeurs défendues. Pour finir, les deux auteurs évoquent le système d’interactions existant entre les ONG et le marché, né de la prise en compte par les ONG des mutations du capitalisme, ainsi que de l’émergence d’une nouvelle critique de celui-ci. Cette interaction étant marquée non seulement par des interventions extérieures, « se servir des droits de l’homme et plus exactement des droits économiques et sociaux comme levier », mais aussi par des interventions intégrées, soit dans le cadre d’un développement des « marchés de la vertu » (commerce équitable) ou bien dans des accords bilatéraux avec les entreprises. Clair et pédagogique, cet ouvrage est victime de son format qui limite singulièrement une approche, qui pour intéressante qu’elle soit, n’en reste pas moins parcellaire.


Théodore PALÉOLOGUE, Sous l’œil du Grand Inquisiteur. Carl Schmitt et l’héritage de la théologie politique, Cerf, 2004, 314 pages.

Voici un ouvrage à la fois passionnant et prometteur. Passionnant, parce qu’il conduit à une relecture de Carl Schmitt et du problème théologico-politique à l’aide d’une figure à première vue inattendue, celle du Grand Inquisiteur des Frères Karamazov – qui n’apparaît que brièvement dans l’œuvre du juriste , lecture qui se révèle féconde et nous conduit sur de multiples chemins de traverse. Prometteur aussi, parce qu’on perçoit dans la thèse de ce jeune normalien un sens du politique assez exceptionnel et une ampleur de vue nourrie par un croisement de cultures – allemande et russe essentiellement, mais aussi latine et française – qui offre des aperçus saisissants sur les civilisations et les empires (on pense aux trois captivants chapitres consacrés aux empires romain et byzantin, germanique et russe). Si le style est parfois encore emporté par une fougue et une allégresse qui attachent le lecteur (on sent aussi la fascination « chaude » de l’auteur par soin sujet), la rigueur et l’érudition les domestiquent parfaitement. Au centre de la « découverte » de Paléologue : une notion proposée par Schmitt et peu étudiée, le katékhon, ce qui littéralement « retient » l’arrivée de l’Antéchrist, pris ici comme une image de la déstabilisation du politique – c’est à cette notion qu’est consacrée toute la deuxième partie du livre. Sa troisième partie, qui semble nous éloigner de Schmitt, mais en fait nous y ramène, constitue un examen brillant du contexte dans lequel s’est développée la légende du Grand Inquisiteur. Faut-il voir aussi un signe dans la faiblesse relative de la conclusion par rapport au reste de l’ouvrage ? On imagine que Paléologue aura à cœur de continuer Carl Schmitt et de répondre, en son nom propre, à quelques questions dont l’examen académique n’était que le prodrome ou le prétexte.


Stéphane PAQUIN, Paradiplomatie et relations internationales. Théorie des stratégies internationales des régions face à la mondialisation, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes – Peter Lang, 2004, 191 pages.

Ce livre est issu de la thèse de doctorat d’un chercheur canadien (ou plutôt québecois, ce qui a ici son importance). Il examine à l’aide d’exemples concrets issus de multiples zones du monde le développement inégal de cette nouvelle forme de diplomatie (économique et culturelle essentiellement, mais dont les conséquences peuvent être importantes sur le plan politique et même militaire) et en formule la théorie. Que ce soit en Europe ou également dans un grand nombre de forums internationaux (organisations spécialisées de l’ONU, OMC, etc.), les régions jouent un rôle diplomatique accru. Elles peuvent aussi participer à des actions de médiation, faire pression sur tel ou tel État, intervenir directement ou non dans un processus d’adoption d’une norme européenne ou internationale. Bien sûr, les entités subétatiques ne sont pas des acteurs pleins des relations internationales et leur rôle est incomparablement plus faible que celui des États, mais elles sont de moins en moins des entités que ces derniers peuvent mépriser. Pour certains États fédérés, il existe aussi une « paradiplomatie identitaire » (Québec, Catalogne, Flandre) qui constitue un moyen d’apparaître. Faut-il louer ou brûler la paradiplomatie ? Désorganise-t-elle le jeu des États ou en constitue-t-elle le contrefort ? Apporte-t-elle à l’État un surcroît de puissance alors qu’il a perdu certains de ses attributs, sinon une parcelle de légitimité, ou risque-t-elle de constituer pour lui le coup de grâce, exportant les conflits internes, désorganisant le jeu qu’une puissance étatique moins puissante contrôle moins et renforçant dès lors aussi les risques d’anarchie du monde ? L’auteur montre qu’il est impossible de trancher de manière abstraite et générale et montre que tous les cas de figure existent. Précise, rigoureuse et documentée, cette étude ouvre un champ nouveau d’exploration des relations internationales.


Robert PAXTON, Le fascisme en action, Seuil, 2004, 439 pages.

Cet ouvrage est appelé à renouveler en profondeur notre réflexion sur le fascisme en tant que mouvement politique bénéficiant de l’appui de la société et finissant par parvenir au pouvoir. Ce n’est pas une étude de plus sur l’idéologie du fascisme et ses variantes, mais sur sa réalité historique, qui suppose, comme le démontre Paxton, de mettre un temps entre parenthèses son programme et ses intentions affichées. Cette compréhension requiert également qu’on recherche moins, dans une première approche, les différences pour se concentrer sur les points communs. Afin de conduire son analyse et de réfuter les conceptions à son sens trop simples du fascisme, l’historien de Vichy procède en examinant cinq étapes : la création des mouvements, leur enracinement dans le système politique, la prise de pouvoir, son exercice, la durée. Chacun de ces moments justifie une analyse spécifique pour comprendre les ressorts du fascisme, mais aussi garder une vigilance intacte devant les phénomènes inquiétants dont l’Europe actuelle révèle la persistance. Ce n’est qu’à l’issue de l’enquête que Paxton propose à son tour une définition du fascisme, dont les idées mêmes doivent être déduites de l’action (et non l’inverse). Il montre aussi que les « passions mobilisatrices » qui donnèrent naissance au fascisme demeurent encore aujourd’hui. Un indispensable essai bibliographique de cinquante pages clôt le livre.


Catherine PERRON, Les pionniers de la démocratie, PUF, 2004, 240 pages.

L’objectif de ce livre est de mettre au jour l’aventure humaine hors de commun qu’a constituée le changement de régime dans les pays communistes d’Europe de l’Est. La découverte et la pratique de la démocratie à la base par des individus qu’auparavant rien ne destinait à embrasser une carrière politique, constituaient une expérience unique, riche en enseignements tant pour les théoriciens de la démocratie que pour les populations occidentales parfois gagnées par une certaine fatigue démocratique. Les élites politiques tchèques et est-allemandes qu’elle étudie à l’aide de six villes, font figure de véritables pionniers, en ce sens qu’elles se sont lancées presque aveuglément dans une activité totalement nouvelle et incertaine en s’engageant en politique et en participant à la construction démocratique. Ainsi, dans les deux pays, la « circulation » des élites a été assurée, bien que maints arrangements aient eu lieu entre anciennes et nouvelles élites. Mais toutes se sont accordées sur les principales normes et règles d’exercice du pouvoir. Les anciens communistes cantonnés dans l’opposition n’ont pas cherché à exercer une obstruction systématique.


Pierre PIAZZA, Histoire de la carte nationale d’identité, Odile Jacob, 2004, 462 pages.

Voici une histoire originale, racontée ici avec une précision érudite, une intelligence de la société et des institutions et dans un style agréable. La carte nationale d’identité a une histoire, et même une histoire relativement récente, assez singulière aussi par rapport à certains autres pays où l’existence même d’un tel document continue d’être perçue comme une atteinte aux libertés fondamentales. Le « fichage » a certes toujours été une ambition policière bien connue, qui s’est d’ailleurs pour partie exercée à l’encontre des populations nomades et vagabondes, supposées dangereuses. Cette volonté de ficher s’est accompagnée d’études anthropométriques, riches en idéologies et parfois en délires. Après les débats non conclusifs sous la IIIe République, c’est sous Vichy – auquel l’auteur consacre d’importantes pages que la carte fait sa première apparition. La volonté en était double : ficher naturellement, contrôler, surveiller, identifier, classer (en particulier les juifs), d’un côté, « moderniser », d’un autre côté, puisqu’on sait que le penchant technocratique ultra-rationaliste fut aussi l’une des caractéristiques de l’administration de l’État français. En ce domaine comme ailleurs, l’après-guerre reprit en grande partie certaines « avancées » du régime de Vichy et finit par instaurer la carte telle que nous la connaissons. Si des débats continuent d’agiter les Français sur son usage, son contrôle, voire son mode d’établissement, la carte est aujourd’hui acceptée, les normes sociales ayant été progressivement changées par la pratique de l’État. En même temps, c’est la représentation que chacun se fait de sa propre identité qui s’en est trouvée insensiblement modifiée. L’histoire de la carte d’identité est loin d’être essentiellement une histoire policière.


Fred POCHÉ, Une politique de la fragilité. Éthique, dignité et luttes sociales, Cerf, 2004, 257 pages.

Reconnaissons d’abord que cet ouvrage est d’un abord singulièrement difficile, même pour les philosophes de profession, non tant en raison de son austérité que de son expression et de l’abstraction qui est la sienne lorsqu’il traite de problèmes concrets. On sent une pensée en action, encore inaboutie, mais en même temps riche en intuitions, pas toujours très ordonnées. Le centre de son ouvrage (son moteur, en fait) est la question de la dignité et de la reconnaissance, notamment des laissés-pour-compte de la société. Ses modes opératoires sont la question du langage et de l’inscription du politique dans celui-ci et la contextualité sur l’horizon de laquelle seule on peut penser la politique concrète. Faisant appel à de nombreux auteurs, de Habermas à Arendt, de Levinas à Honneth, de Kant à Castoriadis, il nous propose les bases d’une nouvelle conception éthique par laquelle passe une politique. Et si l’arrière-fond catholique de l’auteur n’était pas un obstacle à la pensée ? Et si la philosophie n’était pas ici inutile pour rappeler le simple devoir de charité ?


Yakov M. RABKIN, Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2004, 274 pages.

Ce livre est fondamental pour qui s’intéresse au judaïsme moderne et aux débats politiques et théologiques qui secouent l’État d’Israël et la diaspora. Il décrit un phénomène largement passé sous silence, sinon oublié : l’antisionisme, tant ultra-religieux (le plus étudié ici) que libéral. Cet antisionisme n’est pas récent et, comme le montre Rabkin, puisse ses sources dans une littérature importante du XIXe siècle, apparaît même dominant chez les rabbins dans les premières décennies du XXe, mais il a connu une recrudescence à l’époque actuelle tant en Israël que dans la diaspora. L’antisionisme, souvent né comme une opposition à la transformation de l’identité juive en une identité nationale et une critique de toute forme de judaïsme laïque, se transforme en une critique radicale de l’existence même de l’État d’Israël (provoquant chez les sionistes l’assimilation entre l’antisionisme et l’antisémitisme), un souci de sauver l’universalité du judaïsme de son enracinement stato-territorial, de soumettre Israël à un examen moral et une accusation à l’encontre du sionisme de menacer la paix mondiale en rendant sans solution le conflit moyen-oriental. On doit aussi y ajouter une dénonciation de la manière dont l’État d’Israël « utilise » la Shoah comme facteur de légitimité de son existence. L’antisionisme religieux prend aussi des formes messianiques et apocalyptiques en prédisant la destruction nécessaire de l’État hébreu puisqu’il contrevient à la Torah. Nul ne peut prétendre qu’au-delà de ses excès un tel débat sur les valeurs et la légitimité soit superflu. Cet ouvrage pionnier en montre aussi l’urgence.


John RAWLS, La justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, La Découverte, 2003, 287 pages.

Théorie de la justice a probablement été l’un des ouvrages contemporains de philosophie les plus commentés. Rawls, lui-même, a, au fil d’articles qui s’échelonnent sur une trentaine d’années et d’autres ouvrages sur des sujets connexes, apporté une multitude de précisions et de rectifications à ses principales thèses. Le présent ouvrage, publié aux États-Unis en 2001, un an avant la mort du philosophe, qui constitue une version revue d’un précédent livre paru en 1989, entend apporter les corrections et compléments qui lui paraissaient s’imposer pour la bonne compréhension de Théorie de la justice. Son ambition est aussi d’offrir au lecteur quelques clés de lecture lui permettant de mieux saisir le caractère systématique de son œuvre en général. Comme le souligne son traducteur, Bertrand Guillarme, dans son introduction, cette reformulation plus précise de la doctrine rawlsienne devrait permettre aussi de dissiper certaines interprétations erronées, fréquentes en France, qui consistent à croire que le but de Rawls est de justifier les inégalités. Une très utile précision théorique est aussi offerte par la première section de l’ouvrage qui entend montrer, plus clairement que cela n’avait été fait auparavant, la conception même qu’adopte Rawls de la philosophie politique. Rawls entend aussi lever certaines ambiguïtés relatives, notamment, à sa conception du libéralisme, de la démocratie constitutionnelle et du principe de différence. Faut-il toutefois le croire lorsqu’il affirme que son célèbre « consensus par recoupement » ne possède aucun caractère utopique ? Un livre évidemment indispensable à tous ceux qui travaillent sur le concept de justice sociale.


Joseph ROTH, À Berlin, Anatolia et Éd. du Rocher, 2003, 204 pages.

Joseph Roth fut le grand chantre de la culture d’Europe centrale, le poète qui célébra l’Empire austro-hongrois et sa culture cosmopolite, tolérante et vouée à disparaître. Issu d’une famille juive de Galicie orientale, région des confins de l’Empire, il est né à Brody en 1894. Il fut un journaliste visionnaire et un romancier de génie. Quand Hitler prit le pouvoir en Allemagne, il dut quitter son pays et il mourut à Paris dans la misère en 1939. En 1920, Roth, le correspondant allemand le plus réputé de son époque, arriva à Berlin. Ses articles influencèrent toute une génération d’écrivains, parmi lesquels Thomas Mann. Ces textes, traduits et réunis ici pour la première fois, se font l’écho des violents paroxysmes sociaux et politiques qui menaçaient sans cesse l’existence de cette fragile démocratie qu’était la République de Weimar. Roth s’aventura à Berlin jusqu’au cœur de la cité, ce que ne fit aucun autre écrivain allemand de son temps, tenant la chronique de la vie qu’y menaient ses habitants oubliés, les infirmes de guerre, les immigrants juifs, les criminels, la faune qui hantait les bains publics, sans compter tous les cadavres anonymes qui remplissaient les morgues, et dépeignant aussi les aspects les plus fantaisistes de la capitale, les jardins publics et l’industrie naissante du spectacle. Un des premiers à comprendre la menace nazie, Roth évoqua un paysage de banqueroute morale et de beauté débauchée, dressant au passage un remarquable portrait de la ville à un moment critique de son histoire. Roth saisit et résume à lui seul l’Europe de ces temps incertains qui précédèrent le grand effondrement d’un continent et l’annihilation d’une civilisation, la nôtre. Ses propos sonnent si juste lorsqu’il écrit en 1921 : « Je ne comprends pas les gens que je vois faire des randonnées pour jouir de la nature. La forêt n’est pas un plancher. La “détente” n’est pas une nécessité, lorsqu’elle est le but conscient du randonneur. La “nature” n’est pas une fondation ».


Jonathan SACKS, La dignité de la différence, Bayard 2004, 320 pages.

Depuis Platon, s’insurge Jonathan Sacks, philosophe et théologien, grand rabbin de Londres depuis 1991, l’Occident a appris à valoriser les similitudes entre les êtres. Pourtant, ce sont nos différences qui nous distinguent des organismes ou des machines et c’est la diversité qui fonde la dignité humaine. Mais aujourd’hui un nouveau tribalisme une régression qui remonte à des fidélités archaïques et querelleuses nous divise plus violemment que jamais. La stratégie identitaire tend à se substituer à la politique des idées. Les religions portent aujourd’hui une lourde responsabilité : peuvent-elles surmonter leur passé conflictuel et devenir un moteur pour la paix ? Avant tout, c’est la religion qui a enseigné au genre humain à considérer, par-delà les limites de la cité-État, de la tribu, de la nation, l’humanité comme un tout. Pour la première fois, un leader d’opinion juif prend position sur l’éthique de la globalisation et introduit une dimension nouvelle dans la quête de coexistence. La répartition des richesses, la destruction de l’environnement ainsi que le lien entre les technologies de l’information et la dignité humaine exigent une pensée neuve. Les anciennes doctrines ne répondent plus à un monde qui s’affronte à des changements sans précédent. D’autant plus que les peuples aujourd’hui connaissent les inégalités qui règnent à travers le monde. L’uniformité que certains veulent économique, d’autres religieuse, est porteuse de menaces et de peurs. Pour Jonathan Sacks, l’unité de la création s’exprime dans la différence et si les religions ne font pas partie de la solution, elles sont condamnées à faire partie du problème.


Yves SAINT-GÉRARD, Haïti 1804-2004, Le Félin, 2004, 268 pages.

Yves Saint-Gérard questionne depuis longtemps le mal qui déchire et ruine Haïti. Il ne se contente pas de dresser un bilan ; il propose des solutions qui devraient permettre de remédier au mal-développement. Haïti, perle des Antilles, pays du chant et de la danse, pour beaucoup un paradis sur terre, est avant tout un pays de paradoxes et de mal-être, un véritable enfer pour la grande majorité de sa population qui vit dans des conditions d’extrême misère et endure des souffrances à la fois psychiques et physiques. La seconde moitié du vingtième siècle s’est inscrite dans un difficile effort de prise de conscience et de rassemblement car, depuis l’indépendance de 1804, la classe dirigeante haïtienne n’a manifesté aucune volonté de rupture politique, économique et sociale avec le passé colonial et, ce faisant, a laissé le pays s’enliser. Sans illusions, Yves Saint-Gérard montre comment les gouvernements archaïques de Duvalier et de J.-B. Aristide ont contribué à « zombifier » les Haïtiens, car ces deux populistes n’ont jamais souhaité améliorer les conditions de vie de leurs compatriotes. Ce livre est donc tout le contraire d’un document bouclé à la hâte dans « le feu de l’actualité ». À l’heure du bicentenaire de l’indépendance, c’est un vibrant plaidoyer pour comprendre le présent et construire l’avenir.


SAINT-JUST, Œuvres complètes, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2004, 1248 pages.

C’est un tour de force que d’avoir rassemblé l’ensemble des textes de Saint-Just dans un même volume : depuis le « poème en vingt chants », Organt, jusqu’aux Institutions républicaines en passant par l’ensemble des rapports et des discours révolutionnaires. Bien sûr, le lecteur oscille sans arrêt entre la répugnance pour un meurtrier fanatique et l’admiration pour la force de l’esprit et l’art de la formule de ce jeune homme mort à vingt-sept ans. Peut-on pour autant réhabiliter l’œuvre en condamnant l’homme ? Ou bien faut-il sauver les deux, indissolublement liés ? Ou au contraire, lisant l’œuvre à la lumière de l’action, trouver dans celle-là la cause de celle-ci, et reléguer l’ensemble dans les « poubelles de l’histoire » ? C’est à un tel travail de lecture de « Saint-Just contre Saint-Just » que s’emploie Miguel Abensour (qui a établi, avec Anne Kupiec, la présente édition) dans son intéressante préface. Au-delà de partis pris qu’on connaît, de quelques éreintements rapides (de Furet par exemple) et d’une fascination quand même étonnante pour la révolution en tant que geste, il montre les limites de la lecture de Saint-Just et, en particulier, de sa vision finalement non politique des choses, qui le conduit à ne pas concevoir la « liberté politique ». Lisons donc ce livre comme une contribution à notre connaissance de l’histoire non comme une œuvre de philosophe.


Shlomo SAND, Le XXe siècle à l’écran, Seuil, 2004, 525 pages.

Une autre histoire du dernier siècle, voici ce que nous propose Sand dans ce beau et grand livre qui commence à susciter une polémique, parfaitement prévisible, sur l’interprétation d’un film et sa signification historique. Naturellement, aucune histoire n’est exhaustive et un autre historien aurait certainement insisté plus sur d’autres périodes ou d’autres témoignages cinématographiques. Mais le livre de Sand traite de l’essentiel des événements du siècle (tout en écartant toutefois de manière explicite ceux spécifiques au « tiers-monde » et retracés dans le cinéma extra-occidental) : Grande Guerre, avènement du communisme, crise économique et luttes sociales, fascisme et nazisme, Shoah, Guerre froide, décolonisation. Avec justesse, il ne choisit pas les films convoqués comme témoins en fonction de leur qualité ou de leur audience, puisqu’un mauvais film constitue un signe aussi pertinent qu’un bon. Il ne cache pas non plus les choix idéologiques des cinéastes cités (qui peuvent avoir varié en fonction des opportunités). Un long premier chapitre de problématique ouvre le livre et une annexe méthodologique le clôt qui pose aussi la question de l’impact du cinéma sur la mémoire. Très utile bibliographie. Un regret naturel : un manque d’images, mais il est vrai qu’il faudrait un second tome !


Arthur SCHOPENHAUER, L’art de l’insulte, Seuil, 2004, 188 pages.

On lira ici un livre que le philosophe de Dantzig n’a jamais écrit, mais qui repose sur une série de citations prises de ses œuvres publiées, de ses notes et de sa correspondance. Atrabilaire, misanthrope, misogyne, parfois antisémite mais moins qu’anti-français et qu’anti-allemand, prétentieux, insupportable à tous, frustré de la faible considération académique que son caractère provoqua, il se venge en insultant, calomniant, vitupérant, exultant, pourfendant, vomissant, méprisant – quand bien même, ailleurs, il demande qu’on se garde de toute colère. On connaît ses bêtes noires, Hegel notamment, qui aurait dû trouver sa place dans un « asile de fous », et les éditeurs reproduisent (p. 83) une annotation sur l’un de ses livres : « Quelle bêtise ! » (en français dans le texte). Parfois, l’insulte devient seulement de la causticité, qu’on aurait pu trouver dans la bouche des moralistes du siècle précédent : « Les rois constitutionnels ressemblent incontestablement aux dieux d’Épicure qui, sans se mêler des affaires humaines, sont assis comme tels là-haut dans leur ciel, en une paisible béatitude et sérénité » (p. 103) ou, dans un style différent, « la foi est comme l’amour : elle ne se laisse pas commander » (p. 75) ou, encore, « Les amis se disent sincères ; les ennemis le sont » (p. 68). Certes, il s’épargne volontiers : « Moi, on pourra sans doute me dépasser dans le sens de la largeur, pas de la profondeur » (p. 134). Il sait aussi voir juste, évoquant ainsi les touristes qui « inscrivent leur nom en des endroits intéressants qu’ils visitent, c’est la façon de réagir pour imprimer leur marque à l’endroit qui, lui, ne les a pas marqués » (p. 154). Finalement, les vraies insultes sont heureusement rares et l’esprit comme l’inspiration inégaux. Comme il le dit lui-même : « Pas de rose sans épines. – Mais bien des épines sans roses » (p. 142) – cela pourrait être un autoportrait métaphorique.


Joseph SCHUMPETER, Histoire de l’analyse économique, 3 vol., Gallimard, coll. « Tel », 2004, 519, 558 et 710 pages.

Il faut saluer la réédition de cette Histoire, préfacée par Raymond Barre, qui n’est pas seulement, loin s’en faut, un manuel classique d’économie. On peut même affirmer que l’ouvrage sera plus le livre de chevet des philosophes, des historiens, voire des sociologues, que de la plupart des économistes contemporains. Le grand intérêt de cette œuvre majeure de la pensée est qu’elle marie toujours les différentes dimensions qui, dans leur conjonction seule, offrent un pouvoir d’explication. Inutile de dire qu’on ne trouve plus, parmi les économistes (ni d’ailleurs dans les autres disciplines), un savant capable de penser l’ensemble de ces registres en même temps. L’autre immense intérêt de l’œuvre réside dans son insistance, à l’occasion de l’examen de chaque théorie, qui est mise sur la genèse de l’œuvre. On comprend ainsi comment les théories ont pu naître, par quel processus de confrontation d’une intuition et de la réalité, et l’on saisit par là la naissance de la pensée économique. Cette dimension épistémologique est aussi exceptionnelle dans le champ économique. Le dernier volume est intitulé « l’art de la science ». Schumpeter l’illustre à coup sûr, mais il peut exister aussi des retours en arrière…


John SEARLE, Liberté et neurobiologie, Grasset, coll. « Nouveau collège de philosophie », 2004, 106 pages.

Ce petit livre du célèbre philosophe américain reprend le texte de deux conférences données à Paris, l’une intitulée « libre arbitre et neurobiologie », l’autre « langage et pouvoir ». La seconde, en particulier, apporte des éclairages nouveaux et probablement plus accessibles à un large public sur les thèses développées dans son grand livre La construction de la réalité sociale (Gallimard, 1998). L’auteur réexamine, d’abord, à l’aide des ressources des sciences cognitives des questions aussi classiques que la liberté, le libre arbitre, le déterminisme, la causalité, etc. Dans la seconde conférence, il entend répondre à la question du rapport entre le monde physique et le monde socialement institué et politique. Quelle est donc la nature de la réalité politique pour autant qu’on entend la saisir logiquement ? En se penchant sur ce qui relève de mystères constamment abordés par la philosophie, Searle parvient à situer la place exacte de la liberté.


Volker SKIERKA, Fidel Castro « El Comandante », Éd. Alvik, 2004, 544 pages.

Décidément, mais comment l’éviter, plus la fin de Castro approche, plus s’accumulent les ouvrages qui tentent de cerner sa personnalité. Ancien correspondant de la Süddeutsche Zeitung en Amérique latine, puis ayant effectué divers reportages pour Die Zeit et Berliner Deutschland, Volker Skierka dresse un tableau riche et documenté, qui reste toujours vivant, du chef de l’État cubain dont son ami de longue date, Gabriel Garcia Marquez, a fort bien saisi les traits : « N’en doutez pas, Fidel Castro est là pour gagner : il refuse la défaite et ne trouve aucun repos avant d’avoir retourné la situation en sa faveur ». « Il est l’un des plus grands idéalistes de notre temps, et peut-être est-ce là sa principale vertu, en même temps que le pire danger qui le guette ». C’est donc un portrait largement psychologique et social que dresse le journaliste allemand en allant revisiter son enfance chez les Jésuites, ses liens de jeunesse avec les bandes rivales, sa jeunesse révolutionnaire. Récit documenté, ample, servi par des notices abondantes, mais jamais fastidieuses. Il serre la réalité de près, comme celui de l’épisode « Fin de Fidel » lorsque Batista lance, le 20 mai 1958, 10 000 soldats contre les 321 hommes insuffisamment armés dont dispose Castro. Opération qui se termina… par l’entrée des barbudos à La Havane le 2 janvier 1959. Les chapitres aux noms évocateurs se succèdent : le jeune vainqueur, vieux ennemis, nouveaux amis, la longue marche du Che, bonnes et mauvaises années, seul contre tous, l’éternel révolutionnaire. En définitive, le personnage qui correspond le mieux à Fidel et qui est son véritable héros littéraire est bien Don Quichotte. « Si je devais recommencer, j’emprunterais le même chemin révolutionnaire. Je ne peux pas être totalement satisfait de ce que j’ai accompli. J’aurai toujours le sentiment que j’aurais pu mieux faire ». La différence est que, contrairement à son héros, le Commandante ne se battait pas contre les moulins à vent, mais comme Catherine II le rétorquait à Diderot, lui aussi travaillait sur la peau de son peuple et non sur le parchemin des philosophes.


Anna Maria SIGMUND, Les femmes du IIIe Reich, J.-C. Lattès, 2004, 337 pages.

Les femmes dont le portrait est dressé ici – les deux femmes de Göring, la nièce de Hitler, Geli Raubal, Eva Braun, Leni Riefenstahl, Magda Goebbels, etc. – jouèrent toutes, soit comme symboles, soit comme accompagnatrices, soit comme affidées, un rôle dans la mythologie du national-socialisme. En même temps, force est de constater que leur importance politique est quasiment nulle et que, à part la cinéaste connue, seule « personnalité » au sens plein du terme, elles ne présentent pas non plus un grand intérêt psychologique ou… intellectuel. Ces portraits, bien conduits, révèlent finalement plus les perversions et les folies privées des dignitaires du nazisme que les jeux subtils de certaines femmes des anciennes cours royales. La grande médiocrité est l’autre visage de l’horreur.


Ted STANGER, Sacrés Français ! Un Américain nous regarde, Gallimard, coll. « Folio documents », 2004, 235 pages (1re éd. Michalon, 2003).

Directeur du bureau de Paris de Newsweek, vivant en France depuis dix ans, aimant la France et les Français, Stanger en connaît aussi les travers. Forçant parfois le trait (mais à peine), souvent drôle (ou plutôt grinçant), rarement profond (mais le propos se veut léger et non édifiant), Stanger touche souvent juste lorsqu’il décrit l’indifférence pour le client dans de nombreux magasins, l’indiscipline meurtrière au volant (heureusement réprimée plus sévèrement), la passion des 35 heures, les dérives de l’assistanat à la française (ce qui n’empêche pas Stanger de critiquer le système américain où l’on sait combien la protection sociale est faible), le refus des horaires, le culte des titres ronflants, l’incapacité à reconnaître sa faute, etc. Il est aussi acéré quand il rappelle le vieillissement du système politique français, la faiblesse de la presse en termes d’investigation réelle et sa paresse, les jeux minables de certains intellectuels médiatiques et la coterie des prix littéraires, sérieux sur l’immigration et grave sur la propension de tout un chacun, et d’abord au sommet de la hiérarchie, de s’affranchir des contraintes de la loi, lucide sur l’étiolement de la culture française, etc. Un bref chapitre, situé à la fin du premier quart du livre, propose un dictionnaire des idées reçues, exercice commun, mais toujours drôle. Ainsi, à l’article langue de bois, pouvons-nous lire : « Première langue étrangère enseignée dans les grandes écoles. Par exemple, pour lutter contre la pauvreté, un membre du gouvernement propose “la mobilisation de tous les acteurs du secteur”. Traduction : qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse » (p. 52). Tel est bien le problème de la France : sa fuite devant l’action.


Jean-François STASZAK, Géographies de Gauguin, Éd. Bréal, 2004, 256 pages et Tahiti, Marquises. Voyage sur les pas de Gauguin, Éditions du Garde-temps, 2003, 128 pages.

Tahiti repose dans l’inconscient de nos rêves comme la trace d’un bonheur disparu, comme si les îles nous ramenaient aux origines de l’humanité, à l’enfance du monde, au temps de l’insouciance devant l’histoire. Nous portons les îles au fond de nous, comme une part sauvage de nous-mêmes, l’expression d’une nostalgie : celle de l’alliance avec la nature. C’est ce « désir d’île » qui anime Paul Gauguin lorsqu’il part pour Tahiti en 1891. Il meurt aux Marquises le 8 mai 1903. Une belle exposition au Grand Palais a retracé son œuvre réalisée là-bas, largement ignorée et aujourd’hui si prisée pour sa force brute, son éclat, ses couleurs, sa symphonie intérieure. Qui n’a pas rêvé des îles lumière ? Qui n’a pas tenté de faire taire le vacarme du monde, de retrouver en soi l’indigène que la civilisation a étouffé et de crier comme Gauguin : « Je suis un sauvage ! » ? C’est cet imaginaire géographique qu’a cherché à sonder Jean-François Staszak. En effet, l’île de Tahiti, telle que nous la pensons aujourd’hui, est celle que Gauguin a peinte, découverte, ou plutôt inventée. Certes Gauguin nous révèle d’abord l’univers des Européens de la fin du XIXe siècle. Mais il fut aussi in visionnaire. Par maints aspects, son appréhension du monde était était-ce là son génie ? radicalement nouvelle. C’est ce que montre avec pénétration Jean-François Staszack. Grâce à son isolement et à son éloignement, le peintre, conformément à ses espoirs, parvient à une expression plus libre. Certes, il ne trouve pas sur place si ce n’est dans les musées et les livres les ressources primitives, cet art tribal qu’il escomptait. Mais les rares éléments de l’art marquisien et surtout les nouveaux motifs offerts par les vahinés, les scènes de la vie quotidienne et la végétation exotique enrichissent son imagier. Gauguin ne devient pas pourtant un sauveur des mers du Sud. Sa rupture avec la société coloniale n’est pas un refus de la colonisation, mais une certaine forme de celle-ci et s’accompagne d’un respect croissant pour les Polynésiens, si ce n’est pour les Polynésiennes. Son héritage artistique a été abondamment étudié. Les Nabis, puis les Fauves, les cubistes, l’avant-garde russe et les expressionnistes allemands assument son héritage. Les historiens de l’art s’accordent à faire de son œuvre le tournant majeur entre l’impressionnisme et l’art moderne et du peintre « l’initiateur des temps nouveaux ». Certes, pour maints Polynésiens, il est un de ceux qui leur ont coupé la parole et les ont empêchés de s’exprimer dans leurs mots. Car lorsqu’on pense à Tahiti et au voyage, c’est presque toujours à Gauguin que l’on songe veine abondamment utilisée par l’industrie touristique. Mais l’œuvre de Gauguin et son mythe auront joué un rôle essentiel dans la « découverte » des arts « primitifs », devenus aujourd’hui « premiers », au début du XXe siècle. Au-delà des conséquences de celle-ci dans le strict champ de l’art, le changement de statut des artefacts, des sociétés primitives qui, de curiosités ethnographiques, deviennent des œuvres d’art, affecte la représentation occidentale de l’Autre et déstabilise les hiérarchies entre les civilisations et les « races ».


Zeev STERNHELL, Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2004, 837 pages.

Cet ouvrage, paru initialement en 1996 chez Fayard, est ici complété par une substantielle postface qui resitue la problématique de l’historien dans l’histoire contemporaine d’Israël de l’assassinat de Rabin au début 2004. Livre d’historien, il retrace l’origine idéologique de la création d’Israël qui puise ses racines bien avant sa fondation. Comme l’indique le sous-titre, cette tradition a deux volets inséparables dans le sionisme originel, mais potentiellement antinomiques : le nationalisme et le socialisme. Toute l’histoire d’Israël, décrite ici de manière détaillée à travers les débats doctrinaux qui l’ont agitée, peut se lire comme un primat accordé au nationalisme sur le socialisme, y compris au sein du Parti travailliste, puis un éloignement à peu près total chez une majorité des idéaux socialistes. Livre politique, l’ouvrage montre combien cette voie a été, selon l’auteur, suicidaire pour Israël et porteuse d’une guerre perpétuelle contre les Palestiniens dont la radicalisation alimente à son tour le nationalisme. Un livre d’érudition en même temps que de combat qui continue de susciter des discussions passionnées.


Benjamin STORA, Histoire de la guerre d’Algérie (1954-1962), La Découverte, coll. « Repères », 4e éd., 2004, 123 pages.

On rappellera la sortie de la quatrième édition de ce petit classique indispensable sur la guerre d’Algérie qui constitue la meilleure introduction à ce conflit qui continue de déchirer les mémoires française et algérienne. Non seulement Stora retrace les événements de cette guerre meurtrière, mais il en apprécie aussi les conséquences dans les sociétés française et algérienne tant immédiates que durables. Une conclusion retrace les « enjeux de mémoire » : si le travail de deuil est fini, celui de réappropriation du passé, qui suppose l’acceptation de la vérité, ne fait que commencer.
Benjamin Stora, Imaginaires de guerre. Les images dans les guerres d’Algérie et du Viêt-nam, La Découverte, 2004, 258 pages. – On relira, en complément de l’ouvrage précédent, ce livre classique paru initialement en 1997. Fondé sur une comparaison éclairante du traitement de l’image par les États-Unis et la France pendant et après ces deux conflits majeurs, il s’ouvre sur une longue étude historique des contextes et des rapports au temps dans les deux sociétés en guerre. De fait, les deux conflits n’ont pas été vécus de manière identique et, encore aujourd’hui, la vivacité de la mémoire comme la portée politique des deux événements sont fort hétérogènes. Dans les deux cas, pendant le conflit, le traitement cinématographique du conflit, sur le mode documentaire ou de la fiction, fut réduit et, pour la France, Stora décrit de manière précise le travail de la censure. Par la suite, il faut opposer l’avalanche d’images américaines – avec quelques grands films – et le quasi « écran noir » qui prévalut en France, malgré là aussi quelques films de qualité, mais dont l’impact mémoriel fut incomparablement fut faible que ce qu’il fut outre-Atlantique. Les multiples hypothèses qu’évoque l’auteur sont tant liées à la physionomie même du conflit, qu’à l’histoire propre du septième art en Amérique et dans l’Hexagone et, naturellement, à une présence sociale du conflit qui n’a que peu à voir. Stora explore aussi l’autre côté de l’image, des côtés algérien et vietnamien. Un livre exemplaire d’intelligence.


Arnaud Teyssier, Lyautey, Perrin, 2004, 468 pages, photos noir et blanc hors texte.

Hubert Lyautey (1854-1934) fut certainement l’un des personnages les plus fascinants du siècle passé. Maréchal de France, éphémère ministre de la guerre (fonction dans laquelle il échoua), écrivain, académicien, son image s’est confondue avec celle du Maroc où il construisit, chose rare, une politique intelligente et à bien des égards progressiste. Auteur du Rôle social de l’officier, c’est aussi un visionnaire qui comprit par exemple, dès la parution de Mein Kampf, ce qu’était et préparait ce livre. Obsédé par le déclin de la France – au point d’être curieusement fasciné par Maurras , critique de nos tergiversations en politique étrangère, c’est aussi un esthète qui ne consentit tardivement au mariage que par convenance. Ce fut aussi un homme au centre d’une multiplicité de réseaux de relations, qui les cultiva toutes mais sans ambition bien précise. Comme le montre Teyssier, il fut plus sollicité qu’il ne se posa lui-même en l’homme providentiel que certains voulurent voir en lui, encore en 1934, l’année de sa mort. Au-delà de l’homme, séducteur et manipulateur, parfois mystique sans Dieu et profondément pessimiste – au-delà même de l’aigreur de son retour en France en 1925 , c’est l’œuvre du résident général du Maroc, administrateur hors pair, qu’il faut retenir. En un an, il jette les bases d’un gouvernement central en utilisant toutes les ressources de l’art politique, y compris, comme l’écrit Teyssier, la comédie et le jeu. Il fit œuvre, pour ainsi dire, de création totale, portant à son plus haut niveau l’art de gouverner. « Lyautey l’Africain » ou encore « le Maréchal de l’Islam », telle fut l’image, entretenue par une vaste littérature hagiographique, diffusée de son vivant, autant sinon plus à l’étranger qu’en France. Cette belle biographie nous plonge dans les méandres de la vie de ce personnage à la fois dans le temps et hors de lui. Très utile orientation bibliographique.


Nicolas VÉRON, Matthieu AUTRET, Alfred GALICHON, L’information financière en crise. Comptabilité et capitalisme, Odile Jacob, 2004, 286 pages.

Voici, affublé d’un titre bien austère, un livre non seulement fondamental pour la compréhension de l’économie contemporaine et du fonctionnement du monde des affaires, mais qui se lit aussi avec aisance et un intérêt soutenu. Les auteurs ont réussi, dans un style limpide, à expliquer les enjeux déterminants de l’information financière et de la bataille des normes comptables pour la crédibilité (qui repose sur la sincérité et l’honnêteté) du capitalisme contemporain, gage aussi de sa puissance et de prospérité. Chacun a entendu parler des scandales d’Enron, WorldCom, Vivendi Universal, Parmelat et bien d’autres qui ont agité la communauté financière et la classe politique. Le grand public s’alarme aussi régulièrement du niveau des stock options accordés à certains dirigeants ou de la pratique des « parachutes en or ». Bien des analystes se demandent comment il est possible qu’on apprenne subitement la dégradation des comptes d’une entreprise alors que les signaux auraient dû apparaître depuis longtemps. C’est l’ensemble de ces problèmes qui sont examinés ici par les auteurs : création d’un langage commun du capitalisme (s’il n’est pas de vérité des comptes, les normes comptables peuvent limiter les manipulations), enjeux internationaux et rapports de puissance liés à la normalisation, évolution des professions « régulatrices » et censément garantes des bonnes pratiques (experts comptables, analystes financiers, agences de notation), rôle naturellement de l’État et des institutions publiques de régulation et évolution du droit pénal des affaires. Un livre que peuvent ouvrir sans hésiter les non-spécialistes et qui apprendra beaucoup aux meilleurs professionnels.


Alain VINCENOT, La France résistante. Histoire de héros ordinaires, Éd. des Syrtes, 2004, 575 pages.

Cet ouvrage doit être lu, ne serait-ce que pour garder présente l’histoire de ces quelques-uns, infime minorité, qui sauvèrent notre pays du déshonneur et contribuèrent à la victoire finale. Au moment où disparaissent les derniers protagonistes de la guerre et de la Résistance, il était urgent de réunir ces témoignages – comme d’ailleurs tous les autres qui peuvent encore exister. Ceux rassemblés ici par Vincenot ne sont pas ceux des résistants les plus illustres (encore que certains soient connus par ceux qui s’intéressent à cette période), mais de « personnes ordinaires » qui, après la guerre, sont tout de suite revenues à leurs occupations. Les récits se mêlent aux documents personnels, parfois lettres et poèmes. Les personnes présentes ici sont de tous horizons, aussi bien politiques, religieux, sociaux, géographiques. Avec intelligence, Vincenot a rassemblé ces tranches de vie autour de cinq types d’action : la distribution de journaux clandestins et de tracts, les actions de renseignement, l’action armée (sabotage, exécution de personnalités allemandes et de collaborateurs, attaque de convois, etc.), les maquis et la Résistance juive. On souhaite que ce livre soit acheté par les centres de documentation des lycées, lu, relu et commenté.


Bob WOODWARD, Bush s’en va-t-en guerre, Gallimard, coll. « Folio documents », 2004, 560 pages.

Ce livre, publié initialement chez Denoël en 2003, est dû au célèbre journaliste de l’affaire du Watergate. Autant le dire tout net : on n’imagine pas que pareil livre soit possible en France. Décrivant au plus près l’ensemble des préparatifs de la guerre conduite par Bush, il repose non seulement sur un travail d’investigation et de recoupement impressionnant et quasi « industriel », mais aussi sur une multitude d’entretiens au plus haut niveau, généralement enregistrés, dont deux avec le président lui-même. La précision des informations et leur fiabilité donnent à ce livre, écrit de manière directe, un caractère fascinant, dramatique et terrifiant.


Paul YONNET, Huit leçons sur le sport, Gallimard, 2004, 250 pages.

Y a-t-il contradiction entre le sport spectacle et le sport loisir ? Quel est le secret du développement du sport à l’échelle mondiale ? Quels ressorts met-il en jeu ? Pourquoi le sport n’est-il pas un art, pas plus un art que ne le sont le roman ou le film policier ? Pourquoi les compétitions de Formule 1 ne sont-elles qu’un sport imparfait ? En quoi les sports américains sont-ils si différents des sports européens et que nous enseigne cette différence ? Pourquoi le championnat de France de football est-il trop passionnant ? Comment expliquer le déclin de cyclisme dans la hiérarchie des sports et a contrario l’engouement pour le golf, pour ne rien dire du tennis ? Pourquoi les erreurs d’arbitrage demeurent-elles sans doute indispensables au football ? Comment, avant le dopage, est-ce d’abord le sport de haut niveau qui est un danger pour la santé des athlètes ? Pourquoi le sport a-t-il jusqu’à présent si facilement digéré le dopage ? Plus encore : que signifie, dans le sport, s’identifier ? Pourquoi le sport joue-t-il un rôle phare dans la constitution du lien social ? L’avenir du sacré se joue-t-il dans les manifestations sportives ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles répond l’auteur. Il montre que le sport est tout à la fois un loisir, le domaine de l’activité humaine où sont à l’œuvre compétition, aléa, simulacre, vertige, ainsi que, hors du temple, résurgence du religieux et des sacralités.


Dans l’île de Pâques, Éd. Créaphis, 1988, 144 pages.

Le lecteur pourra poursuivre ce voyage spirituel grâces aux belles photographies, noir et blanc de François Sagnes et aux textes de José Garanger et Jean-Pierre Nouhaud. Ce sont des images nouvelles empreintes d’une grande simplicité qui nous font redécouvrir cette île fameuse, perdue au milieu du Pacifique, aux célèbres statues et à l’histoire tragique. Une façon de porter les yeux de Gauguin sur les habitants perçus dans leur vie quotidienne, devant les « moai », ponctuant en tout sens la paysage, jusqu’au mouvement lent d’un brin d’herbe parmi les pierres.


Collectif, Chemins d’étoiles. Invitations à l’itinérance. Au fil des routes de la soie, Transboréal, 2003, 269 pages.

Les routes de la soie suscitant un foisonnement d’images caravanes chargées de tissus et d’aromates, pillards des steppes, pèlerins bouddhistes, légats de la chrétienté, cités légendaires, monts Célestes qui dépassent leur réalité historique, circonscrite au premier millénaire et leur réalité géographique, limitée à l’Asie centrale. Les caravansérails, les monuments de Samarcande et les relations des explorateurs ont révélé un espace d’échanges entre l’Orient et l’Occident qui va de l’Asie Mineure au Turkestan chinois. Ces échanges mêlent la technologie (sériciculture, boussole, papier) et le commerce (soie, jade, épices) à la circulation des arts, des idées et des religions (bouddhisme, nestorianisme, soufisme). La chrysalide du bombyx du mûrier symbolise cette éclosion de la pensée. Écrivains, historiens et géographes sont réunis dans cette livraison de Chemins d’étoiles, où la soie sert de fil conducteur à l’évocation de ces routes mythiques qui inspirent toujours les voyageurs. La riche tradition séricicole française est par ailleurs évoquée à travers les régions qui ont favorisé son développement : la Touraine, la vallée du Rhône et les Cévennes.


Journal de l’année, éd. 2004, Larousse, 2004, 400 pages.

Comme chaque année, voici la chronologie de l’année de tous les événements, jour par jour, pays par pays sur près de 200 pages. Les événements principaux font l’objet d’encarts de deux à quatre ou même cinq pages comme le 40e anniversaire du traité de l’Élysée, le vote de dépit en Israël, la catastrophe de Columbia, le dialogue difficile entre Paris et Londres, Lagardère de père en fils… Une partie porte sur les arts et la culture et traite assez curieusement aussi bien du SRAS, du cinquantenaire du percement du secret de l’ADN que de l’organisation du culte musulman en France, des saisons cinématographique, littéraire ou théâtrale. Un chapitre porte sur le sport et ses principaux résultats. Enfin, chacun des 200 pays du monde fait l’objet d’une présentation de son actualité politique et de ses statistiques principales. Beaucoup d’informations mais pas toujours aussi détaillées que l’on aimerait les avoir. Par exemple, ne figurent pas au bilan par pays les parités de pouvoir d’achat (PPA) ou les indices de développement humain (IDH).


Revue Pouvoirs, n° 109, L’ONU, Seuil, avril 2004.

On sait gré à notre consœur d’avoir réalisé ce numéro à l’heure où chacun s’interroge sur la réforme et le devenir des Nations unies. Combinant les réflexions de praticiens (Boutros Boutros-Ghali, Hubert Védrine, Gilbert Guillaume) et d’universitaires (Guillaume Parmentier, Serge Sur, Mario Bettati notamment), ce numéro passe à la loupe les principaux organes de l’organisation, notamment le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale, mais aussi ses modes d’action (usage de la force notamment) et les conflits sur son rôle (position des États-Unis notamment). Comme le constate Védrine, la situation actuelle n’est certainement pas propice à la réforme, mais les ingrédients de celle-ci existent, ce dont ce numéro témoigne.


Cahiers d’Études lévinassiennes, n° 3, 2004, La pensée du retour, 516 pages.

Ce troisième Cahier, que son co-fondateur et principal inspirateur, Benny Lévy, n’aura pas vu paraître, témoigne de la même richesse que nous avions déjà signalée lors de la parution des deux premiers. Les deux cents premières pages sont consacrées au thème du retour et nous conduit de Lévinas à Rosenzweig, de Leo Strauss à Heidegger. Comme chaque numéro, cette livraison contient aussi un texte de Lévinas, ici consacré à « la renaissance culturelle juive en Europe continentale », des études sur la pensée du philosophe (signées par Massimo Durante et Robert Legros) et cinquante pages de recensions approfondies. On lira aussi un débat passionnant (et passionné) – en deux temps entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy sur « le Juif, l’universel et la laïcité » ainsi que deux interventions prononcées lors d’un séminaire de l’Institut d’études lévinassiennes par Alain Finkielkraut sur le progressisme et par Bernard-Henry Lévy, invité à répondre à la question : « Comment je suis juif » où l’on retrouve sans doute un « BHL » tel qu’il apparaît trop peu en France, à la fois intime et profond, en une sorte de biographie intellectuelle. Comme toujours, une revue de grande tenue, qui annonce déjà son numéro de 2005 consacré au « messianisme ».