Religions et histoire des religions (21)

Religions et histoire des religions

Natalie ZEMON DAVIS, L’histoire tout feu tout flamme. Entretiens avec Denis Crouzet, Albin Michel, 2004, 233 pages

C’est sous ce titre imagé que le spécialiste des guerres de religion nous convie à la découverte des travaux de l’historienne américaine Natalie Zemon Davis. Atypique par bien des aspects, son parcours commencé en France et qui se poursuit aujourd’hui notamment par l’interrogation sur al Wazzan/Léon l’Africain, se situe en effet sous le double étendard de la curiosité et de la passion. Dans le type d’histoire qu’entreprend, dès ses études à Lyon en 1952, N. Zemon Davis, qui se construit sur le récit et se fonde sur l’imagination, les liens avec le passé sont distendus. Celui-ci devient le point de départ des spéculations de l’historien qu’il sert à « identifier ». On est donc loin de l’histoire telle que la conçoivent en France ses meilleurs représentants. Construite ici à partir d’ « indices », elle dégage ce que Denis Crouzet appelle « un espace critiquement assumé de probabilités » (p. 39), tendant quasiment au statut de discours paralittéraire.
C’est en historienne du social que N. Zemon Davis commence ses recherches. Mais le travail sur les classes inférieures, ouvriers et paysans, la conduit à s’intéresser rapidement au texte, à sa « performance » et à son expression. L’étude des lettres de rémissions, dans le cas d’homicides, fournissent le point de départ, des instantanées de vie, qui permettent à l’historienne de reconstituer des expériences et des histoires personnelles au-delà des doutes dont procède habituellement le positivisme historique.
La qualité de son travail tient alors non seulement aux influences multiples (Le Roy Ladurie et ses Paysans du Languedoc, M. Agulhon, M. Bloch, M. Bakhtine) mais aussi à l’ancrage dans les mouvements politiques de l’époque, notamment les mouvements de protestation estudiantins qui se développent aux États-Unis contre la guerre du Vietnam. Le contact avec les mouvements anti-coloniaux la convainc de la richesse du dialogue avec l’autre et ouvre son écriture de l’histoire au potentiel suggestif d’autres disciplines comme l’anthropologie à travers les travaux de V. Turner ou Cl. Gertz. Dans cette conception de l’histoire comme un « working process », un mouvement continuel de la vie, N. Zemon Davis occupe rapidement une place à part dans le dialogue qu’elle noue avec ceux dont elle restitue non seulement l’individualité mais au-delà l’identité troublée, de Martin Guerre et son double aux trois Femmes en marge, livre qui fit date dans le dialogue interconfessionnel. Contre le schéma d’une histoire de la modernité écrite par les protestants à l’encontre du catholicisme, elle oppose l’idée d’une histoire parallèle, où catholicisme et protestantisme fonctionnent dans le même sens, mais comme formes alternatives de cette modernité.
L’actualité de l’œuvre de N. Zemon Davis est double. Elle tient d’abord au point de vue de départ de l’historienne, incontestablement marquée par le linguistic turn et les travaux de M. de Certeau et qui évolue au fur et à mesure des ouvrages publiés vers une vision de l’histoire qui renie tout relativisme. Partie du récit, elle s’arc-boute progressivement sur le régime de la preuve pour conserver à l’histoire non seulement sa puissance de dialogue mais son pouvoir d’éclairer le présent et, partant, l’avenir.
La question du Mal, lue sur un arrière-fond religieux, qui tisse ses liens du XVIe siècle au XXIe siècle, participe de cette évolution. Les tragédies du XXe siècle répondent en écho sous la plume de l’historienne aux persécutions des guerres de religion. Si l’irrationnel conserve un pouvoir explicatif en histoire, invoquer une essence maléfique de la nature humaine conduit à la ghettoïsation et à l’exclusion. Devant les atrocités que nous révèle l’histoire, « l’historien fait la recherche soit d’une manière d’expliquer le choix, soit d’une façon de le narrer celui-ci » (p. 90). En désaccord avec les thèses de M. Foucault sur l’aspect unificateur du pouvoir, N. Zemon Davis met en avant l’intérêt épistémologique de l’étude du dissensus social qui demeure contre toute tentative unificatrice. L’« utilité » de l’histoire tient précisément au fait de nous mettre en présence d’une pluralité de points de vue sans pour autant déboucher sur un relativisme.
Deux questions se sont imposées dans la suite de ces réflexions dont l’actualité ne s’est pas démentie. La première concerne la construction de l’identité individuelle au croisement des « pressions » familiales et sociales. La tension que font naître celles-ci est ainsi à l’origine de la scission du XVIe siècle et du passage d’un monde d’unité à un univers de la diversité. La seconde, dans la ligne des travaux de M. Mauss, est celle de l’obligation et du don, qui débouche notamment sur une première tentative de gender studies.
La troisième partie de l’ouvrage explore à travers l’histoire des ses ascendances familiales les liens entre histoire et mémoire. Conçue comme une coupure avec l’histoire, les immigrants du « nouveau monde » ont sans aucun doute familiarisés leurs descendants avec cette forme spécifique de l’enquête historique qu’est le travail sur le secret et les non-dits. C’est sur l’histoire des femmes et le rapport à l’autre que se conclut l’ouvrage, bouclant en quelque sorte la boucle du « chercheur engagé » à la fois dans sa subjectivité et dans ce qu’il doit à ceux qu’il étudie et dont il fait revivre au-delà de la simple mémoire les palpitations de la vie. « Plutôt conteuse que cannibale », cette expression qu’emploie l’historienne pour qualifier son travail dessine le projet d’une histoire plus humaine dans ses joies comme dans ses limites.


Sylvie Anne GOLDBERG, La Clepsydre II. Temps de Jérusalem, temps de Babylone, Albin Michel, 2004, 412 pages

La quête du passé à laquelle s’identifie notre époque remonte en réalité aux temps les plus anciens. C’est ce que montre ici Sylvie Anne Goldberg en poursuivant des recherches commencées en 2000 sur la place accordée au temps par le judaïsme. Le premier volume de son enquête explorait la formation du récit biblique et l’établissement d’un temps théologique dans lequel s’ancrait la particularité d’une cosmogonie propre au judaïsme. Le second tome nous entraîne sur plus d’un millénaire dans le pourtour méditerranéen, de Jérusalem à Bagdad en passant par Alexandrie et Le Caire, aux marges de ce qui forma plus tard le judaïsme ashkénaze européen et le judaïsme sépharade d’Afrique du Nord et d’Espagne. C’est autour de la conception du temps et de sa construction en une double temporalité que s’est constitué et a évolué entre le VIe et le Xe siècle le judaïsme dit « rabbinique ». Cette étude sur la construction d’une temporalité juive est en même temps une puissante réflexion sur la formation de la tradition et les formes que prend la rencontre entre religion et histoire, ce qui explique qu’elle véhicule en elle-même des enjeux propres au judaïsme. Dépouillés des attributs de la puissance nationale, donc politique, les juifs ont en effet longtemps été considérés par les historiens juifs et chrétiens comme les « exclus » de l’histoire. Les découvertes archéologiques et le renouvellement de l’enquête historiographique ont, au contraire, montré depuis plusieurs décennies qu’il n’en était rien et que le judaïsme s’attachait depuis les temps les plus anciens à élaborer sa propre conception de l’histoire tout en puisant dans l’apport d’autres civilisations. L’érudition impressionnante de l’auteur lui permet de mettre en regard les textes ésotériques et exotériques du judaïsme avec ceux de la Grèce ancienne ou de l’Islam, croisant le regard des différentes traditions et les influences réciproques qu’exercèrent modèles sociaux et représentations culturelles grecs, juif, chrétiens et islamiques. Mais la pertinence de son analyse et son exemplarité tiennent avant tout à sa profonde connaissance de l’ensemble du dossier historiographique qui, depuis le début du XIXe siècle, s’efforce de faire entrer l’histoire juive dans le domaine des études historiques, ce qui lui permet d’étudier le judaïsme à l’aide de ses propres constructions culturelles.
Sur le chemin de l’exil, les juifs élaborent dès le Ve siècle un usage social de la croyance. Ils s’appuient pour cela sur des éléments empruntés aux civilisations qu’ils fréquentent, dont S.A. Goldberg montre que ceux-ci forment en réalité à l’époque le fonds commun culturel de l’ère géographique moyen-orientale. Ce processus d’emprunt s’inscrit tout d’abord dans l’effacement progressif du principe de sainteté attaché à la terre d’Israël et prend la forme du conflits d’interprétations qui oppose à partir du IVe siècle les juifs de Babylone à ceux restés à Jérusalem. De ces deux pôles distincts on retrouvera la trace, nous dit l’auteur, plus tard dans la distinction entre ahskenazes et sépharades. La mise en scène du temps, qu’il s’agisse du temps sacré temps de la Création, temps messianique ou du temps profane, connaît alors un début de « normalisation », processus qui se poursuivit au cours du Moyen Age et se manifeste à travers les emprunts effectués aux disciplines profanes telles que l’astrologie ou les mathématiques. La part laissée à l’astrologie par exemple à travers certains passages de la Mishna ou à la fin de la période dans des œuvres telles que le Sefer Yetsira et aux formes de savoirs profanes, l’usage de messagers potentiels entre les hommes et Dieu montrent que le monothéisme est loin de former un bloc impénétrable et admet une part de magie. Le parallélisme déjà marqué s’applique aussi à la conception du cadre d’application des lois comme à l’organisation du culte reflétant les aménagements admis en même temps qu’ils permettent de préciser la spécificité du judaïsme. Cette normalisation n’est pas pour autant synonyme de désacralisation, ni même d’affaiblissement de la tradition ; tout au plus signale-t-elle le déclin du rôle du rabbi, qui ménageait autrefois par son savoir une transition entre le monde du divin et celui des hommes. Dans la mesure où le temps reste inscrit pour le judaïsme dans celui fini de la Création, ces reformulations donnent en effet lieu à des réélaborations de plus en plus abstraites des relations avec le divin.
Les transformations qui affectent le monde juif entre le VIe et le IXe siècles, période de la conquête arabe, demeurent plus mystérieuses. La découverte de nouvelles sources au cours du XXe siècle (la Genizah du Caire et les documents trouvés à Qumran) montrent qu’elles suscitèrent de violentes controverses au sein du monde juif contrairement à l’image qu’en donnait le XIXe siècle. Dans ces polémiques comme dans le visage du judaïsme qui en découla, une figure émerge : celle du théologien Saadia Gaon (882-942) auquel sont consacrés plusieurs chapitres du livre et qui occupe dans l’articulation d’une nouvelle temporalité une place essentielle. Le conflit qui l’opposa aux caraïtes, forme de dissidence interne au judaïsme, apparue autour de 767, nous renseigne à la fois sur la prolifération des sectes et les enjeux qui entouraient alors les reformulations de la norme au sein du judaïsme. L’œuvre de Saadia, elle-même synthèse originale de plusieurs héritages géographiques et spirituels, illustre ainsi l’interrogation centrale de l’ouvrage : quelles sont les forces qui poussent à un moment donné un individu à conduire une révolution par rapport au passé et à la tradition ? Le génie de Saadia fut en effet de se réclamer de la légitimité du passé, opération dont S.A. Goldberg détaille les différentes étapes, marginalisant ainsi ses ennemis alors même qu’il introduisait parallèlement dans le judaïsme rabbinique des éléments qui lui étaient tout à fait étrangers. Dès lors, il ne subsiste plus rien de la pluralité des sources historiques dans le judaïsme et le rapport au passé se referme sur une interprétation singulière. Le livre se conclut sur une réflexion sur le temps présent de l’historien et le sens que revêt pour le judaïsme dans la représentation qu’il a de lui-même la construction humaine d’un temps culturel. Par l’ampleur de sa réflexion, Sylvie Anne Goldberg ajoute ici un chapitre essentiel à l’histoire savante du judaïsme.


Nayla FAROUKI, Les deux Occidents, Éditions les Arènes, 2004, 350 pages

Engagée à partir d’une histoire personnelle qui entrelace les deux rives de la Méditerranée, c’est en réalité une interrogation fondamentale que formule ici la philosophe des sciences Nayla Farouki : celle de notre identité. Que signifie aujourd’hui pour un individu se reconnaître sous l’identité occidentale ? Que nous apporte pour la connaissance que nous avons de nous-mêmes et la vision de notre avenir le fait de nous interroger sur l’Occident envisagé non pas comme une entité politique ou économique mais du point de vue de sa nature profonde ? On comprend que si les enjeux contemporains sont en filigrane, la question engage beaucoup plus que la compréhension des seuls affrontements géopolitiques actuels. C’est en fait à une histoire de l’Occident que nous convie N. Farouki. L’intérêt de la démarche, qu’autorise la double formation de l’auteur, philosophique et scientifique à la fois, transparaît non seulement dans son indépendance d’esprit à l’égard des théories existantes, l’interdisciplinarité aboutissant ici à un enrichissement de la pensée, mais aussi à travers le rapport qu’elle établit entre les formes d’organisation sociale et les principes spirituels qui en sont la base. Ainsi le sacré est-il appréhendé non seulement comme une des dimensions de la spiritualité mais plus profondément encore de l’organisation sociale, ce qui permet de suivre à côté du modèle politique grec le développement du monothéisme non plus comme un simple phénomène religieux mais comme un principe historique. L’auteur opère par là même un déplacement dans la définition du monothéisme, lequel devient un outil opératoire pour penser le champ politique actuel.
Cette anthropologie philosophique s’affirme d’emblée dans son originalité en plaçant au point de départ de l’identité occidentale la tribu, s’inscrivant ainsi en faux contre les philosophes qui, comme Hobbes ou Rousseau, voient dans la condition sociale de l’homme une étape ultérieure dans le développement d’une humanité au départ solitaire. Ce voyage au centre de la tribu, que Nayla Farouki dépeint comme violente et destructrice, et non comme protectrice contrairement à ce que certains affirment aujourd’hui, permet de montrer comment le sacré et le religieux opèrent en réalité non dans le domaine du surnaturel mais dans celui des relations sociales. Parti d’une question simple, ce livre se révèle alors d’une grande ambition. Ici réside en effet la spécificité de l’Occident par rapport aux autres civilisations : dans la rupture entreprise à travers ses deux modèles matriciels, grec et sémitique, avec la logique tribale et dans la marche vers l’avènement de l’individu. La première partie de l’ouvrage est consacrée à montrer comment, à travers ses deux matrices antiques, l’Occident a trouvé dans le modèle grec la voie d’une désacralisation de la tribu grâce aux réformes de Lycurgue et de Clisthène tandis qu’au même moment la naissance du monothéisme détribalisait le sacré.
L’évolution ne fut ni uniforme, ni irréversible. Telle est la seconde idée force du livre qui montre dès le départ comment la logique tribale, jamais définitivement vaincue, continue de dévoyer les forces universelles au profit des tribus les plus diverses et de produire des effets tout au long de l’histoire. Tel est le jeu de ce que N. Farouki désigne sous le nom de « rationalité justifiante » dont le pouvoir de conviction se déploie sur fond de subjectivité et d’affectivité, entrant en concurrence avec la raison explicative pour l’emporter le plus souvent. Ainsi la démocratie athénienne se transforma-t-elle rapidement en oligarchie et en pouvoir impérial. De la même façon, dans le judaïsme défini par les commandements de Moïse qui, éliminant le sacré du monde, transfèrent l’allégeance humaine le plus loin possible, la loi viendra-t-elle progressivement resacraliser le quotidien. Jésus s’inscrit ainsi dans l’héritage de Moïse en cherchant non pas à instaurer un ordre nouveau mais à abattre l’ancien.
Placer la tribu, et donc le collectif, au départ de la civilisation n’éclaire pas seulement l’histoire de l’humanité d’une perspective différente. L’alternance qui oppose logique tribale et valeurs universelles nous introduit à une lecture différente de l’histoire des idées. L’analyse détaillée du modèle grec, placé sous l’égide du savoir, et du modèle sémitique, répondant au contraire à la catégorie du vouloir, montre bien ce que ces deux visions du monde ont d’irréconciliable. La désacralisation du pouvoir humain, sa répartition entre plusieurs, aboutit en Grèce à la constitution d’un champ politique supérieur à l’individu dont témoigne la mort de Socrate obéissant aux lois de la Cité, là où le sacrifice de Jésus, qui met en accusation l’iniquité de ceux qui l’ont condamné place au contraire l’individu au-dessus des lois et élève l’éthique au-dessus du politique. Ainsi s’expliquent par exemple les difficultés auxquelles se heurte l’exportation du modèle démocratique en pays musulman. Non qu’on ne trouve pas des partisans de la démocratie dans les pays arabes mais tout simplement parce que, au contraire du modèle grec, le monothéisme sacralise la personne et non les institutions. L’incapacité de l’Occident à réussir la synthèse entre ces deux modes de pensée explique que celui-ci se développe sur un mode bancal. « Mal installée entre sa tribalité première et ses deux valeurs contradictoires, la civilisation occidentale a choisi de ne pas choisir » (p. 180). Nous vivons donc dans un monde mi-tribal, mi-civilisationnel, qui permet aux différentes tribus de faire jouer dans leur propre intérêt les deux logiques l’une contre l’autre. Nayla Farouki mène l’analyse dans trois domaines particuliers qui ont fourni un terrain privilégié à ce retour récurrent de la tribu : les institutions et en particulier l’Église, le domaine juridique, la science et la notion corollaire de progrès, qui toutes, à un moment ou à un autre de leur histoire, ont débouché sur une confiscation de l’universalité des valeurs au profit de tribus singulières. Tel est par exemple aujourd’hui le cas de l’ONU ou des autres institutions internationales, incapables de définir un ordre mondial reposant sur des bases réellement universelles. De même, dans le domaine de la connaissance, le culte de la Nature qui s’est peu à peu imposé au sortir du XVIIIe siècle a-t-il, à travers l’innocence de l’état de nature, exonéré l’homme de ses fautes et permis ainsi la résurgence des anciens paganismes au détriment de la morale monothéiste. L’ouvrage s’achève sur une note un peu pessimiste que contrebalance à peine une profession de foi humaniste. Il serait vain d’attendre une victoire définitive sur la logique des tribus. Aussi doit-on travailler dans le moyen terme afin d’amener les individus à s’en désolidariser par la voie de l’éducation et le développement de l’esprit critique. Ainsi l’avènement de l’humanité à l’universel passe-t-il par l’éducation particulière de chacun des individus qui la composent.