Société, sociologie, économie, politique sociale (21)

Société, sociologie, économie, politique sociale

Jacques MARSEILLE, La guerre des deux France, Plon, 2004, 260 pages

Jacques Marseille, on le sait, pourfend depuis des années un certain pessimisme à la française, pourchasse les prophètes du malheur qui proclament à l’envi le déclin de la France et s’en prend allègrement aux esprits chagrins qui ne rêvent qu’à l’âge d’or. Se voulant le digne héritier de Jean Fourastié et de ses Trente glorieuses, il poursuit ici son analyse non pas en opposant de manière un peu schématique la France qui avance à celle qui freine mais en montrant qu’après tout, au terme de 30 ans d’époque dite « de crise », la France a connu une nouvelle période d’enrichissement. Alignant des tableaux démographiques, de niveau de richesse, de pouvoir d’achat et de patrimoine, il n’a aucune peine à montrer au lecteur que tous ces indicateurs ont connu une hausse spectaculaire. Il est né, en 2000, 778 000 enfants contre 754 000 en Allemagne, notre indicateur conjoncturel de fécondité (1,88) ne le cède en Europe qu’à l’Irlande (1,89). La fortune des Français a quasiment quadruplé, la pauvreté a été divisée par deux. Non seulement la France gagne, mais elle s’ouvre sur l’étranger comme l’atteste le tableau figurant à la page 134 qui indique le pourcentage du chiffre d’affaires à l’étranger des premiers groupes français en 1977 et en 2001, lequel a enregistré une progression moyenne de près de 35 points !
Pourtant, quelques failles apparaissent dans ce tableau. L’écart du PIB par habitant entre la France et les États-Unis s’est en dollars 1990 accru de 3 566 dollars en 1993 à 6 856 en 2001. Le PIB par habitant a rétrogradé à la treizième place en Europe, distorsion qui s’explique en fait par la durée du travail. Car le PIB par personne employée est le troisième de l’OCDE après les États-Unis et la Belgique et même le second par heure travaillée devant cette fois la Belgique. Notre part dans les exportations mondiales de marchandises a diminué en trente ans, non seulement en absolu mais de manière relative. Pour Jacques Marseille, encore une fois après tant d’autres auteurs, trois graves handicaps obèrent les performances de la France : un secteur d’État pléthorique, gaspilleur, trop hiérarchique et rebelle au changement, un système éducatif très coûteux (6,9% du PIB, premier rang au sein de l’OCDE) mais aux rendements décroissants, la France étant le pays ayant le plus faible pourcentage d’élèves de 15 ans atteignant le plus haut niveau de compréhension de l’écrit (8% contre 12,6% pour l’ensemble des pays développés, mais 19% pour la Nouvelle Zélande, 18% l’Australie et la Finlande !), un monde syndical enfin marqué par la culture de l’amertume. Le chômage de masse et le très faible taux d’activité des plus de 55 ans, indicateurs de l’exception française, s’ajoutent à ces traits négatifs. Jacques Marseille ne livre pratiquement aucune conclusion de ce constat d’ensemble dont on pourra toujours discuter tel ou tel aspect. À chacun de réagir à ses analyses purement factuelles ou d’en livrer sa propre interprétation.


Céline TRAUTMANN-WALLER (dir.), Lorsque Berlin pensait les peuples. Anthropologie, ethnologie et psychologie (1850-1890), CNRS Éditions, 2004, 248 pages

Alors qu’on connaît bien les débuts de l’anthropologie allemande de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, notamment ceux des frères Humboldt, le soupçon pesant sur cette discipline au sortir de l’usage qu’en fit le régime nazi a détourné les chercheurs de l’étude de son développement ultérieur. Cet ouvrage, né d’un colloque tenu à Paris en 1984 et dirigé par C. Trautmann-Waller, est donc l’occasion d’une remise en perspective importante. Au centre de la construction de l’anthropologie en discipline scientifique, la volonté d’une ville, Berlin, de s’imposer non seulement comme le centre d’un Empire colonial qui ne verra le jour qu’en 1898, mais comme le cœur d’une nation allemande encore dans les limbes. On conçoit donc tout ce que porte de symbolique la volonté de concevoir l’anthropologie, puis l’ethnologie, sur le modèle d’une science articulée autour d’institutions puissantes (la société berlinoise d’anthropologie ou le Musée ethnologique dirigé par Adolf Bastian). L’ethnologie se développe alors au carrefour de l’idéologie des Lumières et du romantisme autour de deux grandes figures, A. Bastian et R. Virchow, qui tous deux la situent dans l’influence de la médecine, à l’écart de la philosophie de la Nature de Schelling et Hegel comme du courant évolutionniste darwinien. Résolument interdisciplinaire dès ses débuts (parution en 1869 de la Zeitschrift für Ethnologie), la nouvelle discipline est opposée aux théories racistes.
Le développement de la linguistique, dans la lignée de la philosophie humboldtienne du langage, joua un rôle central dans l’essor de l’ethnologie allemande, notamment à travers la notion de « psychologie des peuples » que H. Steinthal et M. Lazarus placèrent au centre de leur construction théorique. Ces deux grandes figures scientifiques jouèrent un rôle central, comme le montrent H.-Ul. Lessing et C. Trautmann-Waller, dans le dialogue qui se noua dans l’Allemagne de la seconde moitié du XIXe siècle entre sciences de la nature et sciences de l’esprit. En confiant à la « psychologie des peuples » la tâche de découvrir les lois qui régissent le développement spirituel des peuples, Steinthal et Lazarus entendaient établir la raison historique sur des bases scientifiques à partir de fondements strictement empiriques. Ces idées seront appliquées entre 1859 et 1890 dans la collection des 20 volumes de la Zeitschrift für Volkerpsychologie und Sprachewissenschaft, de 400 à 500 pages chacun. La Völkerpsychologie joua un rôle important dans la constitution des autres sciences sociales. Son influence permet de mettre en lumière, comme le montre Ol. Agard, les continuités plutôt que les ruptures de l’œuvre de Simmel, la Völkerpsychologie se faisant encore sentir dans la rédaction de la Philosophie de l’argent (1904), même si son influence décroît au fur et à mesure où l’intérêt de Simmel se porte vers une métaphysique de la vie.
De la même façon Ul. Sieg éclaire une face peu connue de la carrière de Hermann Cohen, reposant à partir des obstacles auxquels se heurta ce dernier au début d’une carrière toujours présentée sous son aspect de réussite, la question de l’écriture de l’histoire des sciences. La cinquième et dernière partie de l’ouvrage en élargit le propos non seulement d’un point de vue géographique mais également critique. M. Espagne note qu’au-delà des spécificités culturelles qui caractérisent la science à Leipzig et à Berlin, le « moment leipzigois » de la science allemande se singularise par une plus grande proximité avec les mathématiques, notamment grâce à la personnalité de W. Wundt. L’émigration de Franz Boas, grand héritier de la tradition ethnologique allemande, devenu professeur à l’Université de Columbia et conservateur de l’American Museum of Natural History de New York, clôt pour un temps le moment allemand de l’ethnologie, montrant ce qu’un développement géographique qui est en même temps déplacement culturel, peut apporter au développement d’une discipline.


Isabelle QUÉVAL, S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain, Gallimard, 2004, 341pages

L’idée d’un dépassement de soi-même, aujourd’hui devenue si courante, est liée historiquement à l’avènement de la modernité. La pensée antique, toute marquée par la notion de finalité naturelle et enfermée dans un monde clos, ne la connaît pas. Pour la cosmogonie, l’astronomie, la physique, la médecine, pour l’histoire des gymnastiques et dans le culte du héros « sportif », prédomine l’idée d’une nature pourvoyeuse d’ordres et de normes ; elle interdit celle d’un progrès indéfini. Son rythme est celui du cycle, de l’éternel retour. Il faut attendre les bouleversements scientifiques des XVI et XVIIe siècles, le passage à l’idée d’univers infini, l’invention du sujet cartésien pour que puisse apparaître l’ambition d’une perfectibilité sans limites. Alors s’affirment dans l’élan des Lumières la liberté humaine en face de la nature, la confiance dans l’amélioration toujours possible des performances et dans les techniques qui la permettent, l’éducation et la médecine. Cet élargissement des barrières humaines embrasse tous les savoirs et disciplines. L’homme s’autonomise, il devient la « mesure de toute chose ». Il n’y a de progrès que ce qui se mesure, on s’efforce de mieux fixer l’identité humaine pour l’améliorer.
Aussi ne faut il pas s’étonner que l’essor des statistiques a précédé quelque peu l’apparition du sport comme compétition et discipline. Comme on se mit à mesurer pour optimiser la travail et la force musculaire, on se mit à évaluer la performance sportive. C’est l’essor des gymnastiques, en s’emparant du corps, qui est devenu le nouveau territoire de perfectibilité qui a ouvert le mouvement. Mais pour que celui-ci soit réellement apparu, il a fallu que l’homme accomplisse un passage de l’innovation pédagogique au culte du record, phénomène qui a suivi la révolution industrielle au Royaume-Uni. Le sport de haut niveau apparaît aujourd’hui comme le laboratoire expérimental de ce dépassement de soi, devenu l’emblème de notre idéologie contemporaine. Au-delà de la question classique sur les fins de l’exercice physique s’accomplir ou se dépasser ? , il est le révélateur des conséquences paroxystiques de ce culte et de cette obsession de la performance. À travers le dopage et les manipulations génétiques, il pose le problème de l’évolution des sociétés contemporaines et du rapport, chez l’homme d’aujourd’hui, de la culture et de la nature.
Quel est cet humain tout entier soumis à l’impératif idéologique et technique du dépassement de soi ? Cette analyse est des plus intéressantes ; elle est loin d’épuiser pourtant le domaine du sport devenu tout à la fois un substitut de la religion, l’un des grands vecteurs, sinon presque le seul, des grandes mobilisations patriotiques ou tout simplement l’expression de la fierté nationale. Mais c’était un autre sujet.