Histoire (21)

Histoire

Michel LEFEBVRE, Rémi SKOUTELSKY, Les Brigades internationales. Images retrouvées, Seuil, 2003, 192 pages

Cet ouvrage, qui accompagnait l’exposition organisée au Musée des Invalides par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre, constitue une superbe réussite. Présentant et commentant plusieurs centaines de photographies, pour l’essentiel oubliées et enfouies dans une multitude de fonds publics et privés, retraçant l’épopée des Brigades internationales, il forme un ensemble unique qui retrace les idéaux, les combats et les tragédies d’hommes et de femmes engagés dans la cause de la liberté. Rappelons-le, après les auteurs, 35 000 volontaires ont pris le chemin de l’Espagne pour lutter contre le franquisme, mobilisés par le mot d’ordre célèbre – et trop souvent repris à contresens – lancé par Dolorès Ibárruri : No pasarán. L’histoire de l’exhumation de ces photographies, retracée dans l’introduction, éclaire aussi la multiplicité de l’histoire des Brigades, composées de personnes d’origines les plus diverses, communistes, socialistes et souvent aussi sans parti, de militants, d’intellectuels, mais aussi de gens simples armés de leurs évidences et de mauvais fusils. Et l’on sait aussi que les conflits internes, en particulier entre certains agents communistes et les autres, furent fréquents au sein même des Brigades. Les auteurs rappellent d’ailleurs, photographies à l’appui, que le destin des brigadistes rentrés dans leur pays fut souvent difficile ou dramatique : emprisonnés souvent, déchus de leur nationalité parfois, le plus souvent pourchassés et suspectés, ils connurent fréquemment la mort en URSS et le fait d’en avoir été fut utilisé contre eux lors des procès staliniens. Ce furent également, pour beaucoup, des héros de la Résistance et de la lutte contre le nazisme. Livre d’hommage aux combattants, c’en est un aussi aux immenses photographes que furent Robert Capa (mort en 1954 en Indochine), Gerda Taro (morte en 1937), David Seymour (Chim) (mort à Suez en 1956) et d’autres moins célèbres, voire anonymes.
Les photographies sont regroupées autour de six grands thèmes : les premiers volontaires, la bataille de Madrid, solidarité et propagande, sur tous les fronts, avec les Espagnols et la guerre continue. La première partie rappelle ainsi les circonstances des premières arrivées, avec notamment les Spartakiades, sorte de contre Jeux olympiques répliquant à ceux que Hitler avait organisés à la gloire du nazisme à Berlin. Certains devaient rester en Espagne et le Komintern, mais pas uniquement, allait organiser progressivement la venue de nouveaux volontaires. On y voit aussi la naissance de l’escadrille España organisée par Malraux et l’on y croise les figures connues de Jules Dumont, Tsikhovski alias Winckler et naturellement du « patron » André Marty. « La bataille de Madrid », deuxième partie du livre, fut l’événement « mythique » des Brigades, puisque Madrid fut défendue et ne tomba qu’en 1939. La troisième partie montre comment s’organise la propagande de soutien. Là, les affiches et tracts d’époque accompagnent les photographies. On y rappelle le soutien que les brigadistes reçurent de Clark Gable, Eleanor Roosevelt, Duke Ellington, Marlène Dietrich, Errol Flynn et bien d’autres. C’est aussi tout le rôle du journalisme engagé qui est montré ici, avec notamment Ce soir, créé à Paris pour soutenir la République espagnole. Y est rappelée aussi l’Exposition universelle de 1937, où le pavillon espagnol présente Guernica de Picasso, Le Faucheur de Joan Miró, une fontaine rouge de Calder et où l’on peut voir Espagne 37 de Buñuel et Terre d’Espagne de Joris Ivens, avec des textes de Hemingway. Des documents de propagande soviétique accompagnent ces images ainsi que de propagande franquiste. La quatrième partie, consacrée aux fronts du conflit, est la plus dure. On y voit les tranchées, y rencontre les (rares) prisonniers des franquistes, y découvre les cartes postales de campagne éditées par les Brigades ainsi que les journaux, y trouve des témoignages sur les services sanitaires, mais aussi sur le face à face d’Italiens présents des deux côtés de la ligne de front.
La cinquième partie témoigne des rapports constamment resserrés entre les Brigades et les Espagnols, appelés de plus en plus à compléter des effectifs décimés ou épuisés. Mais c’est essentiellement la vie de l’arrière qui est décrite ici avec ses commémorations, ses jeux, ses fêtes, ses hôpitaux. On y découvre aussi les photos et dessins d’enfants réunis par Alfred Brauner, devenu après la guerre, avec son épouse, spécialiste des traumatismes liés à la guerre chez l’enfant. C’est un fragment d’histoire de ce réseau d’aide aux enfants qui est ainsi restitué. Progressivement aussi, la formation des cadres se met en place. La dernière partie, « la guerre continue », est l’une de plus émouvantes. Y sont retracés les adieux aux Brigades, mais aussi le retour des blessés dans leurs pays et l’exode de 300 000 Espagnols, dont certains furent regroupés dans des camps du Sud de la France. La Seconde Guerre mondiale devait ensuite commencer avec les engagements dans la Résistance. Le livre reproduit la fameuse « affiche rouge » de la propagande allemande qui présente les visages de dix des vingt-deux combattants des FTP-MOI, dont beaucoup étaient des anciens d’Espagne. Alors que les pages précédentes avaient rappelé l’assassinat en URSS par la police politique de nombreux brigadistes soviétiques dès leur retour, les procès de Prague sont ici évoqués ainsi que les affabulations dont furent victimes les vétérans de la guerre d’Espagne. Les conflits de mémoire demeurent encore, au-delà même des documents franquistes et communistes de l’après-guerre. La tragédie espagnole ne s’acheva pas en 1939.
Un très grand livre à acheter, lire et relire, à offrir et à commenter aux jeunes générations.


Catherine COLLOMP et Mario MENÉNDEZ (dir.), Exilés et réfugiés politiques aux États-Unis 1789-2000, CNRS Éditions, 2003, 295 pages

Au moment où la politique américaine est la cible de toutes les critiques en Europe, il est intéressant de se pencher sur la réalité économique et politique que représente l’immigration sur le sol américain. Le rêve américain ne date pas de la fin du siècle dernier et les États-Unis ont toujours représenté la terre d’accueil par excellence. Néanmoins, selon les immigrations et les époques, la signification de l’installation en Amérique revêt évidemment un sens différent. C’est l’intérêt du présent ouvrage de couvrir aussi bien les divers types d’immigration sur une période aussi longue, ce qui permet ainsi de souligner les ruptures et les continuités. Ce qui est une autre façon de réfléchir au phénomène que représente l’immigration politique. Peut-on assimiler le départ des juifs fuyant les pogroms d’Europe de l’Est et l’arrivée des réfugiés vietnamiens ? Dès que se pose la nécessité de définir sémantiquement la catégorie de l’exil politique, on perçoit l’importance de la législation américaine et de son évolution dans l’élargissement ou, au contraire, le rétrécissement des perspectives offertes. La perception et la gestion de ce type d’immigration posent la question du rôle de l’État et abordent par ce biais de façon assez originale l’analyse de la politique américaine. C’est aussi une manière d’éclairer la transformation du droit international. Comme le fait justement remarquer l’article de Bruno Groppo, l’absence de différence dans la législation américaine jusqu’en 1965 entre exilés et immigrés pose le problème très différemment de la façon dont il apparaît encore aujourd’hui sur le continent européen. Moins nombreux que les autres groupes nationaux, c’est l’émigration des Français à différentes périodes de leur histoire nationale (Révolution française, 1848, 1851, 1940) qui affirme, avec celle des Juifs, la plus grande portée symbolique du choix américain. D’où sans doute les désillusions qui s’ensuivirent et l’aspect temporaire de cette installation.
Les articles de Catherine Collomp pour la période 1930-1945 et Mario Ménendez pour les années 1945 à 2000 mettent en place le cadre juridique et ses évolutions tout au long du XXe siècle. Le contexte politico-administratif institué avec la loi des quotas en 1924 modifia le contexte d’accueil des exilés et rendit très difficile l’immigration pendant toute la période de la guerre. L’ampleur de la tragédie rend d’autant plus saillant le côté tragique de cet isolationnisme. Cette politique rencontra pourtant un large consensus aux États-Unis dont C. Collomp étudie comment il s’élabora. La raison de l’incompréhension américaine, qui reste néanmoins relative si on la compare aux politiques d’accueil des autres démocraties, tient au fait que la confusion de statut entre immigrant et réfugiés interdit de voir la spécificité de la situation de ces derniers. À l’autre bout de la chaîne, l’article de Mario Ménendez rend compte des évolutions de la législation américaine depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui. L’analyse passe par une recontextualisation de la politique menée à l’égard des différents pays par rapport aux liens qui les unissent aux États-Unis et à la perception qu’ont ces derniers de l’hégémonie américaine. Le contexte de la Guerre froide confère également sa spécificité à la politique américaine qui se différencie par l’acception même qu’elle donne de la notion de réfugiés assimilés aux ressortissants de pays communistes. La révolution castriste bouleversa sur un plan intérieur le cadre établi marquant pour la première fois l’intervention de l’État fédéral dans le cadre de programmes d’aide aux réfugiés (le Refugee Assistance Act du 28 juin 1962). En 1965, une nouvelle loi abolit le système des quotas par nationalité, le remplaçant par un plafond fixé pour chaque hémisphère. Ce n’est qu’en 1980 que les États-Unis adoptent la définition internationale du réfugié donnée par la Convention de Genève de 1951. Les présidences Reagan et Bush mettent à mal néanmoins les tentatives de libéralisation de la politique d’accueil en en excluant systématiquement les populations d’origine caraïbe ou d’Amérique Centrale. L’évolution de la politique américaine en matière de réfugiés politiques se modèle, on le voit, sur sa politique extérieure. Le traumatisme du 11 septembre laisse donc augurer de la poursuite d’un durcissement.


Nicolas CHEVASSUS-AU-LOUIS, Savants sous l’Occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944, Seuil, 2004, 252 pages

Après les années d’omerta sur la réalité de l’attitude des Français et de certaines professions pendant l’Occupation, les ouvrages se succèdent qui dévoilent une réalité, plus inquiétante, sur la docilité devant l’ennemi et, parfois, la franche collaboration. Après les hauts fonctionnaires, les avocats, les patrons, les écrivains, etc. il était important de s’interroger sur la conduite des scientifiques pendant cette période noire. L’ouvrage de N. Chevassus-au-Louis, qui est journaliste et non pas historien, répare de manière heureuse un manque, même si l’auteur ne prétend pas à l’exhaustivité et appelle lui-même à des travaux complémentaires. Un long premier chapitre dresse un tableau d’ensemble qui est nécessairement contrasté. Il y eut des scientifiques soucieux d’abord de partir (ou de faire partir leurs collègues) afin d’éviter tant les persécutions – lorsqu’ils étaient juifs et, souvent, malgré quelques dérogations, interdits de recherche – que l’exploitation de leurs travaux par l’ennemi, d’autres continuant leurs recherches, dans des conditions matérielles difficiles, et s’engageant parfois dans la Résistance, d’autres encore acceptant une collaboration strictement scientifique avec les Allemands, mais pouvant aussi parallèlement s’engager dans la Résistance, quelques autres dociles et fermant volontiers les yeux sur le sort réservé à leurs collègues juifs, certains enfin – qui n’étaient d’ailleurs par les meilleurs scientifiques collaborant ouvertement avec l’ennemi, dénonçant leurs collègues et mettant leur plume au service de l’idéologie nationale-socialiste. Beaucoup, parmi les premières catégories, avaient aussi le souci de préparer l’avenir et de garder intacte la capacité scientifique du pays, une fois la Libération arrivée. Au demeurant, dans le domaine scientifique comme ailleurs, certaines organisations mises en place par Vichy devaient survivre à la fin de l’État français.
Douze autres chapitres sont consacrés à certaines figures du monde de la science : Louis Rapkine, organisateur de l’exfiltration de scientifiques français vers les États-Unis, Frédéric Joliot, subtil organisateur d’un double jeu avec les Allemands et résistant, puis refondateur du CNRS (deux chapitres lui sont consacrés), Laurent Schwartz, mathématicien de génie et résistant, le frêle patron du CNRS, Charles Jacob, légitimiste mais qui parvint à obtenir quelques bourses pour les chercheurs juifs, Lucien Febvre et ses manœuvres ambiguës pour évincer Marc Bloch des Annales, l’antisémite Georges Montaudon, le résistant et scientifique de premier plan Raymond Croland, mort en déportation, les collaborateurs Georges Claude, membre de l’Institut, Ernest Foureau, Jean Gérard, mais aussi Alexis Carrel et quelques autres. Plus encore que pour d’autres professions, le monde scientifique a subi une épuration très légère, au motif implicite que la République avait besoin de ses savants, même compromis. Comme le conclut de manière pessimiste l’auteur, ce choix a « signé le basculement du scientifique intellectuel vers le scientifique spécialiste ». Ce n’est pas nécessairement rassurant. Ce livre honnête, rigoureux dans son exposé et sa documentation, toujours précis et démonstratif, vaut d’être lu et médité.


Henri-Jean MARTIN, Les Métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et Christian Jacob, Albin Michel, 2004, 296 pages

Le chercheur ou le simple lecteur qui fréquente les travées de la BNF conviendra sans difficulté du contraste qui existe aujourd’hui entre la technicité des matériaux de présentation ou d’accès qui entourent le livre et la place centrale que celui-ci continue d’occuper comme principal objet de culture et de plaisir. Au XIXe siècle, les bibliothécaires étaient encore chercheurs. Ils se sont progressivement professionnalisés et sont devenus des techniciens de la conservation du livre. Cette coupure entre bibliothécaires et chercheurs s’est longtemps doublée en France d’une absence de bibliothèques, l’université française s’étant reconstituée après la rupture évolutionnaire pratiquement sans bibliothèques. Il faut attendre l’arrivée de Durkheim, la réaction des historiens, en particulier de Lucien Febvre, professeur à Strasbourg, qui possédait une très belle bibliothèque, pour voir mettre un terme à cet état de fait. De ce caractère rhétorique de la culture française, il reste trace dans le cursus universitaire qui n’apprend jamais aux étudiants à entrer dans la matérialité d’un texte.
Aussi le parcours de Henri-Jean Martin est-il doublement atypique. Cet élève à l’École des Chartes de 1943 à 1947, qui fut à la fois bibliothécaire, historien et enseignant, fait aussi figure de pionnier non seulement dans la mesure où son parcours se confond avec l’émergence de l’histoire du livre comme genre historiographique, encore inconnue en France au début des années cinquante. La collaboration avec Lucien Febvre pour lequel H.-J. Martin rédige les chapitres techniques de L’Apparition du livre avant d’en assumer seul la publication après la mort de Febvre en 1956 et l’orientation de la collection qui accueille l’ouvrage –« L’évolution de l’humanité » de Henri Berr placent d’emblée les travaux de ce dernier dans l’orbite de la « nouvelle histoire ». Il faut néanmoins attendre Mai 68 et une évolution des questions historiques pour voir s’imposer les recherches sur la matérialité de l’écrit. L’histoire des pratiques sociales et la critique génétique des textes s’épanouissent au début des années 1980. Nommé à la tête de la bibliothèque municipale de Lyon en 1962, H.-J. Martin bouscule les habitudes de fonctionnement, jusque dans l’aménagement des nouveaux bâtiments et la coupure entre bibliothèques de conservation et bibliothèques de lecture, comme il modifie les catégories du savoir. Il pense une politique de fonds avec les ambitions du chercheur qui sait combien est précieuse, pour la connaissance d’une période historique ou d’un milieu social, la capacité à reconstituer non seulement les canaux d’information mais plus encore les fondements de celle-ci. Cette période est aussi l’occasion pour H.-J. Martin d’éprouver le mode de fonctionnement des pouvoirs locaux et les rapports très concrets entre détenteurs du savoir et politiques. C’est peut-être là que prend corps l’idée selon laquelle les détenteurs de l’autorité sont aussi les détenteurs de l’écrit, idée qui inspire Histoire et pouvoirs de l’écrit, ouvrage qu’il publie en 1996. Sa pratique d’une histoire de la lecture, dont l’ambition est d’être pluridisciplinaire, au carrefour des sciences sociales, plaide pour une histoire de la mise en textes, qui prenne en compte tout ce qui ressort de l’organisation des textes, parcourant tout le chemin qui va des gestes de la lecture, de l’ergonomie, au rythme et aux codes graphiques.
Les publications des années 1980 signalent cet élargissement de ses objets de recherche. De l’histoire du livre imprimé (L’Apparition du livre, Livres, pouvoir et société) jusqu’à l’Histoire de l’édition française en co-direction avec Roger Chartier de 1983 à 1986, H.-J. Martin interroge alors le phénomène de l’écrit en général (Histoire et pouvoirs de l’écrit) qui fait signe vers la possibilité d’autres constructions mentales et de références symboliques directement liées à des systèmes d’écriture différents mais aussi vers la longue durée.
Cet historien, dans la ligne de Lucien Febvre, a toujours été persuadé du caractère évolutif du livre, postulant en même temps que les formes d’inscription auxquelles répond son usage sont liées à nos structures mentales. Historien militant non pour le triomphe d’une idéologie mais pour ce qui constitue encore le meilleur support du savoir, il s’étonne de l’absence d’interrogations de la part des chercheurs sur le devenir de ce qui, en même temps que leur principal outil, est aussi leur meilleur moyen de communiquer et leur raison d’être. La direction de ses recherches trouve à l’heure d’Internet une nouvelle légitimité. Dans ce cadre, la question que posent les travaux de H.-J. Martin est de savoir comment, dans une société où Internet désacralise l’idée d’intégrité du texte et modifie le statut de l’auteur, les pratiques de savoir et les cadres de compréhension vont se trouver modifiés. Le rapport au texte transformé que permettent l’ordinateur et les variantes introduites dans la mise en texte n’est pas sans conséquences sur sa compréhension, ni sur la construction globale de la pensée interrogation qui rejoint celles des neuro-scientifiques. Dans la tension qui se fait jour au travers du livre entre sacralisation du savoir et fragmentation de l’information, H.-J. Martin reste du côté du sacré.


Anne SAADA, Inventer Diderot. Les constructions d’un auteur dans l’Allemagne des Lumières, CNRS Éditions, 2003, 334 pages

Le titre surprendra les lecteurs qui ne sont pas familiers des récents travaux dans le domaine de l’histoire intellectuelle. Le contenu déconcertera ceux qui, spécialistes de Diderot, s’attendaient à lire un ouvrage consacré à leur auteur de prédilection. C’est un jeu de mécano très complexe auquel nous convie ici Anne Saada : Diderot étant déconstruit pour mieux nous montrer comment la réception de ses écrits permet à la fois à la scène allemande de se constituer au moment où parallèlement émerge la notion d’auteur. C’est en effet pousser très loin les effets de réception que de montrer comme le fait A. Saada à partir du « cas Diderot » comment la réception d’une œuvre peut se mettre en place alors même que l’auteur dont il est question n’existe pas encore à proprement parler dans son pays d’origine. Comment expliquer en effet que l’Allemagne opte pour Diderot de préférence à Voltaire ou Montesquieu dont la renommée dans leur propre pays est bien supérieure ? Le goût allemand répond-il à une clairvoyance particulière ou renvoie-t-il à des motifs proprement allemands ?
Traiter de la réception de Diderot en Allemagne nous renseigne en fait autant sur le paysage allemand de l’Aufklärung que sur le promoteur de l’Encyclopédie. La difficulté est donc redoublée : partir d’un objet non constitué mais qui se définit précisément dans l’espace de sa réception. Pour nous guider sur cette voie, A. Saada s’attache dans un premier temps à identifier les représentations à travers lesquelles milieux savants et artistiques se font de Diderot pour reconstruire en un second temps la façon dont la fonction d’auteur lui fut accolée. L’invention de Diderot, nous dit-elle, a pris deux voies : celle des journaux savants et celles des revues théâtrales. On voit émerger la notion d’auteur à partir des tentatives d’attribution des textes autour des critères de style et d’unité de l’œuvre. Ainsi Les Pensées philosophiques sont-elles attribuées à Voltaire ou à la Mettrie, faute de pouvoir encore reconnaître Diderot.
A. Saada met en lumière le rôle que jouent alors les grandes histoires littéraires et, autour d’elles, les liens qui relient encore au XVIIIe siècle allemand mais aussi français, ce qui deviendra les belles-lettres et la philologie sacrée autour des arguments d’autorité. Le fait que le nom de l’auteur soit érigé en principe de compréhension de l’œuvre fait de la même façon référence à l’introduction dans les textes de critères d’individualisation qui se confondent en pays de Réforme avec la vérité de l’interprétation. Le détour par la France à partir de 1750 permet d’argumenter sur les différences de réception nées dans un contexte politique et religieux différent. L’ouvrage ne rencontra aucun écho en France en raison de son interdiction et ne fut évoqué qu’au détour de ses réfutations. C’est en 1749 à l’occasion de la parution de la Lettre sur les aveugles que Diderot fut identifié pour la première fois par le journal de Baumgarten. Comme dans le cas des Pensées philosophiques, la réception est amplifiée par l’attrait du scandale et la pratique de compilation à laquelle il donne lieu et la publication des réfutations. Dès lors que le nom de Diderot acquiert une notoriété publique, le fossé s’élargit entre le type de réception dont il est l’objet en France et en Allemagne. Autant la parution des premiers volumes de l’Encyclopédie donnèrent lieu à un large débat en France dans la mesure où celle-ci en tant qu’objet était devenue partie intégrante du débat littéraire national, autant en Allemagne elle fut l’objet d’une réception plus discrète. Les deux Diderot qui naquirent des réactions à la parution du premier tome de l’Encyclopédie, puis à l’interdiction qui frappa le tome suivant, expliquent le regain d’intérêt que suscita Diderot en Allemagne et son effacement en France où l’assimilation entre encyclopédisme et philosophie nouvelle, condamnée pour son impiété, le conduisit à renoncer à publier ses œuvres.
La seconde partie consacrée au théâtre délimite un espace propre de réception qui n’est ni superposable avec l’espace savant, ni même assimilable à ce dernier dans les possibilités d’une histoire culturelle à l’appréhender. Étudiant la réception du Fils de famille et du Père Naturel, A. Saada montre comment les dispositions du public à accueillir les œuvres expliquent les fluctuations d’intérêt dont elles sont l’objet. Le succès de Diderot est, en effet, plus tardif que la recherche n’a tendance à le dire puisqu’il faut attendre l’ouverture de nouveaux théâtres et la constitution de nouvelles troupes au début des années 1770 pour voir ses pièces rencontrer la faveur du public.


Annette BECKER, Maurice Halbwachs, un intellectuel en guerres mondiales 1914-1945, Agnès Viénot éd., 2003, 478 pages

« Puisque toute science sociale ne se contente pas d’établir des relations causales et que toute connaissance historique suppose une philosophie de l’histoire, nous sommes tous des philosophes de l’histoire. La philosophie de l’histoire est cette part de la conscience que nous prenons de nous-mêmes, quand nous voulons vivre en pensant ce qui fait notre vie » (cité p. 302). Ces mots par lesquels Maurice Halbwachs concluait l’échange de propos, parfois vifs, qui avait marqué la soutenance de thèse de Raymond Aron ne s’appliquent à personne mieux qu’à lui. En même temps qu’ils rendent compte de la force du parcours de celui qui fut dans la première moitié du XXe siècle l’un des représentants majeurs de la sociologie française, ils témoignent du cheminement intellectuel auquel nous invite ici Annette Becker. Historienne, spécialiste reconnue de la Grande Guerre, elle lève, grâce à la richesse de ses travaux précédents et des interprétations qu’elle a su donner du conflit, le paradoxe qu’elle décèle au centre de la personnalité de Maurice Halbwachs : comment celui-ci, marqué par le premier conflit mondial, alors qu’il est déjà à l’âge adulte professeur au lycée de Nancy à la rentrée de 1917, donc à proximité du front, s’attache à partir de 1918 à éviter toute référence à la guerre dans son œuvre scientifique, comment, alors que ses travaux nous permettent de penser le contemporain, il opte au contraire pour une approche théorique, détachée des faits historiques, qui confine parfois, comme le remarqua L. Febvre, au dogmatique.
Si l’on suit le fil biographique, M. Halbwachs né en 1877, gendre de Victor Basch, président de la Ligue des Droits de l’Homme, socialiste lui-même, fut tout au long de sa vie, comme l’indique le titre même du livre, « un intellectuel en temps de guerres ». Réformé pour raisons de santé, il participe à l’effort de guerre au sein du cabinet du ministre de l’Armement, Albert Thomas, et garde de cette impossibilité d’engagement physique un sentiment de regret qui ne le quittera pas et explique peut-être le recul immédiat qu’il prend avec l’événement. Il faut lire le second chapitre consacré à ce refoulement de la guerre, évoquant les travaux des années 1919-1930, pour saisir combien cet hiatus, au centre de l’œuvre d’Halbwachs, éclaire le parcours de cette génération en même temps qu’il nous renvoie à des considérations actuelles. On pourrait y voir le défaut de Maurice Halbwachs comme le dit A. Becker « à faire coïncider son travail de sociologue et son appréhension intellectuelle du monde » (p. 240). Il y a en effet dans ce traumatisme jamais surmonté effacement de la signification personnelle de l’événement alors même que l’œuvre tisse les thèmes qui y affèrent. C’est de cette « déstructuration » de la mémoire que naissent Les Cadres sociaux de la mémoire, parus en 1925, pourtant écrit à la première personne, qui tendent à inscrire la mémoire dans les groupes sociaux hors de toute chronologie historique. On doit y lire plus profondément – et c’est là un des apports majeurs de l’ouvrage – la permanence de l’ombre portée de la guerre comprise comme un phénomène social sur l’ensemble de cette génération. La rencontre, quoique un peu ajournée, de la mémoire et de l’histoire à travers la définition d’une mémoire collective, tout comme l’interrogation sur les causes du suicide conduisent une approche du social qui, si elle reste dans l’héritage durkheimien, notamment dans l’adoption d’une méthode positiviste statistique, ajoute à l’interrogation méthodologique le sentiment de la tragédie jamais achevée.
Certes, l’histoire de M. Halbwachs fut aussi celle de son milieu. En premier lieu, la famille Basch et le couple que formèrent sa sœur Jeanne et le philosophe Michel Alexandre, pacifistes résolus. Le milieu intellectuel ensuite et la réorganisation, après la disparition de quelques-uns de ses membres les plus prometteurs et celle de Durkheim lui-même en 1917, de l’école durkheimienne autour de M. Mauss, F. Simiand ou P. Fauconnet. L’Université de Strasbourg ensuite, sortie des décombres de la guerre comme la rivale affirmée des universités allemandes, dans les rangs de laquelle M. Halbwachs, succédant à son collègue allemand Georg Simmel, occupa la première chaire de sociologie créée à son intention en 1922 où il collabora avec Marc Bloch, Lucien Febvre ou Charles Blondel. Comment nous faire mieux comprendre ce que l’œuvre de ces grands esprits, à Strasbourg et bientôt à Paris, dut à la fréquentation de leurs contemporains et à travers eux à celle de leurs glorieux ancêtres, Seignobos et Monod par le biais de Febvre et Bloch, Durkheim et Weber chez Halbwachs ? L’art d’Annette Becker et son souci de l’archive nous restituent l’ambiance de ce milieu intellectuel où vie privée et existence académique se confondent, où se répondent les préoccupations théoriques et expérience personnelle. Les universitaires partagent le sentiment d’une même épopée et les débats intellectuels valent alors les joutes littéraires. Mais comment nous faire mieux saisir en même temps ce qu’une œuvre doit à la construction d’un seul ? Au moment où s’articule comme problématique centrale des sciences sociales et de la vie politique les rapports entre la masse et l’individu, on comprend à lire A. Becker que l’homme demeure au centre de son œuvre. Si l’imbrication des militantismes demeure une constante chez les Basch-Halbwachs-Alexandre, les lignes de partage se font plus aiguës. Comprenant dès les années trente le caractère inéluctable de la guerre qui s’annonce, diagnostic qu’il partage avec R. Aron, M. Halbwachs ne désarme pas. Il se bat avec les armes qu’il sait être les siennes, affirmant modestement le travail des intellectuels du côté d’un anti-totalitarisme assis sur un rapport méthodologique aux faits. Ce n’est pas un hasard si, à mesure que se fait sentir la montée du nazisme et que s’affirme l’antisémitisme, la menace d’une nouvelle guerre conduit Halbwachs à élargir sa réflexion à la question de la constitution d’une mémoire culturelle et de sa transmission. Il offre à travers une analyse de leurs composantes culturelles et mémorielles, le décodage le plus profond des phénomènes politiques et mystiques. La mémoire des faits fait place à celle des représentations. Son voyage en Palestine, effectué en 1927, marquait une première inflexion vers une problématique religieuse autour des relations entre christianisme et judaïsme et de l’inscription de la religion comme forme de transmission du passé. La publication de la Topographie légendaire des Évangiles en Terre Sainte, en 1941, alors même que Vichy a déjà proclamé les statuts des Juifs, l’inscrit dans le contexte plus dramatique de la transmission de valeurs et de la spécificité d’une résistance possible des intellectuels. Alors qu’il réfléchit sur les réappropriations symboliques du passé par les nazis, à travers la tentative d’unification des mémoires collectives, il leur oppose la permanence du temps social. Ainsi conçue comme antidote à l’irrationalisme des peuples et comme ultime rempart des valeurs de l’humanisme, le rôle du savant est aux yeux d’Halbwachs aussi peu spectaculaire qu’essentiel. S’il appartint lui-même au réseau Thermopyles animé par le normalien Pierre Piganiol, sa résistance fut marquée par l’idée qu’incombait aux intellectuels un devoir de parole. C’est cette absence de spectaculaire dans les derniers actes publics de M. Halbwachs qui continua d’enseigner jusqu’au bout, en dépit de l’assassinat le 10 janvier 1944 de ses beaux-parents par la Milice ou de l’entrée en résistance de son fils, qui explique l’oubli dans lequel il est tombé. Ainsi le livre nous conduit-il discrètement jusqu’à ce jour du 16 mars 1945 à Buchenwald au moment où M. Halbwachs, arrêté le 16 juillet 1944 et déporté avec son fils Pierre, meurt au block 61. Ceci, pour nous inciter à relire une œuvre que revisitent, depuis plusieurs années déjà, philosophes, historiens et sociologues. Ce qui constitue par là même une invitation à ne pas refermer trop vite le livre d’A. Becker qui nous permet de réfléchir sur les visages multiples qui furent ceux du XXe siècle.


Pierre MILZA, Napoléon III, Perrin, 2004, 706 pages

Qu’est-ce qui a pu motiver Pierre Milza, plutôt historien du XXe siècle et, entre autres, spécialiste de l’Italie à brosser un portrait du neveu de Bonaparte ? Après tout, surtout depuis l’ouvrage de Philippe Seguin (Louis Napoléon le Grand, Grasset, 1990), l’image de l’empereur n’avait pas besoin d’être réhabilitée. Mais surtout, en comparaison de son illustre prédécesseur, la figure de Napoléon III a été curieusement peu visitée. Seules quelques biographies, assez anciennes, ont dressé le portrait du fondateur du Second Empire (Castellot, 1973, 1975-1976, Georges-Roux, 1969). L’une des raisons de ce relatif discrédit porté sur l’œuvre de Napoléon III malgré son œuvre économique aujourd’hui unanimement reconnue tient bien à l’absence de gloire militaire durant son règne. Certes Sedan peut être comparée à Waterloo, héroïsé par Hugo, mais que d’épisodes peu convaincants chez Napoléon III : Mexique, Crimée… par rapport aux lauriers recueillis par Napoléon 1er.
L’ouvrage de Pierre Milza est instructif, clair et bien écrit. Il en apprendra à bien des lecteurs. Qui sait que l’auteur de L’extinction du paupérisme fut aussi celui d’un opuscule fort élaboré sur la construction d’un canal à Panama ? Pierre Milza aborde bien des sujets dans sa fresque : le coup d’État, la libéralisation du régime, le libéralisme économique, les campagnes, l’action extérieure. Il traite aussi des dernières années (1870-1873) et de la survie du bonapartisme. Pourtant, il analyse peu la pensée coloniale de l’Empereur et surtout, au lendemain de l’Année de l’Algérie en France, son rêve de royaume arabe, sujet qui aurait mérité d’être plus développé. De même, tant la guerre de Crimée que celle avec la Prusse sont assez rapidement évoquées. Il est vrai qu’il a entendu aborder la totalité de la vie et de l’œuvre du dernier empereur et non illustrer les quelques points clefs de sa vie et de son action qui font l’objet d’études particulières (les origines contestées de Louis-Napoléon et son œuvre urbanistique notamment). Napoléon III ne fut en définitive pas si petit que ça et au demeurant souvent perspicace. Dans son exil londonien au lendemain de la défaite, il écrivait : « Savez-vous ce que coûtera le rêve d’une Allemagne unie ? En dépit d’elle-même, la Prusse, dans vingt ou trente ans, se trouvera dans l’obligation de devenir agressive. Et alors, toute son habileté diplomatique ne lui servira à rien. L’Europe l’écrasera. Alors elle se rendra compte de ce que les rêves de Bismarck lui coûteront ».


Jean-Pierre RIOUX, Au bonheur la France, Perrin 2004, 449 pages

Ce livre est un témoignage de fidélité. À une aventure personnelle au long cours, à une certaine manière d’envisager et de raconter l’histoire nationale, à une idée de la France qu’occulte beaucoup le récit des guerres, des crises, des épreuves et de tout ce que nous avons payé au prix fort depuis la défaite de 1870. On oublie trop souvent, en effet, que les Français de tous horizons politique social, culturel ou géographique n’ont jamais abandonné leurs rêves. Ils ont même déployé, des impressionnistes à de Gaulle, comme l’indique le sous-titre, des talents exceptionnels dans la chasse au bonheur, œuvrant pour les mille joies qui tissent la vie d’un être collectif. Ici, le plaisir simple des ginguettes, du vélo, du pique-nique amical ; plus tard celui des vacances « payées », de l’excursion automobile ou de la découverte en commun de la radio, du cinéma et de la télévision. Que d’inventions qui ont transformé le travail, bouleversé le train-train quotidien, et donné à la vie tant de capacités à triompher ! Ailleurs, les satisfactions d’être encouragés dans cette recherche par les « monstres froids » que leur semblaient être l’École, l’État et la République, protecteurs sévères de l’identité tricolore et capables de répondre à cette soif de mieux-être et de dignité à portée de main par le certif, les assurances sociales ou la laïcité.
Les Français ont bien su repérer les meilleurs d’entre eux, les Jaurès, pour sa foi dans l’homme, défaite mais toujours renaissante, Marc Bloch, au nom des valeurs conjointes du sacre de Reims et de la fête de la Fédération, Mendès France, pour moderniser sans rompre la continuité d’un radicalisme de progrès ; ou Charles de Gaulle, enfin, pour nouer toutes ces filiations, rassembler contre toute évidence, promettre un avenir de franche continuité historique, parier sur l’élan vital, tous avocats d’une fraternité qui n’était pas pour eux qu’une devise. Une histoire de petits bonheurs ? Soit, mais aussi indispensables que le pain quotidien, et d’autant plus chers aujourd’hui qu’ils disparaissent dans la légende d’un siècle. Mais pas seulement car bien des dates ont jalonné cette histoire et ont su narguer le malheur : l’Expo, 1936, la Libération, les trente glorieuses et même les « années noires ».


Christine GEOFFROY, Les coulisses de l’Entente cordiale, Grasset, 2004, 317 pages

Qui se souvient aujourd’hui des années de passion qui avaient enflammé l’opinion en France et en Grande-Bretagne pendant les six années qui précédèrent les accords la fameuse « Entente cordiale » du 8 avril 1904 ? La fureur nationaliste qui s’était alors emparée des deux grandes rivales avait failli les conduire au conflit armé, à propos de Fachoda, dix ans tout juste avant leur alliance dans la Première Guerre mondiale. Leurs différends séculaires ne se limitaient plus aux frontières européennes mais s’étaient élargis à la carte du monde. Dans ce climat de haine réciproque, quatre hommes allaient accomplir un exploit diplomatique et permettre de sortir de la crise.
Qu’y avait-il de commun entre le roi d’Angleterre Édouard VII, le républicain Théophile Delcassé, ministre français des Affaires étrangères, Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et le très aristocratique secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, lord Lansdowne ? L’Entente cordiale n’aurait pu se faire sans la complicité de ces quatre grands acteurs. Au gré des portraits intimes qui font revivre les scènes de la vie politique et sociale de la fin du XIXe siècle, nous voyageons au Canada, aux États-Unis, en Égypte, en Inde, en Afghanistan, en Tunisie, en Espagne et en Turquie. Puis se déroule l’action centrale et décisive de leurs rencontres, à l’orée du XXe siècle, au cœur de l’Entente cordiale. Mais l’auteur ne s’en tient pas là et prolonge à grands traits cette histoire des relations franco-britanniques à la Seconde Guerre mondiale et aux grands chapitres de l’après-guerre.
Certes, pour la première fois depuis cent ans, lors du conflit irakien, le Royaume-Uni et la France ne se sont pas retrouvés côte à côte durant une grave crise internationale. Mais ces divergences appartiennent désormais au passé, comme l’a montré le sommet franco-britannique du 24 novembre 2003 qui s’est tenu sous les ors de Lancaster House. La normalisation a eu lieu et a marqué pleinement ses effets, a reconnu Tony Blair. La retenue française à propos de l’évolution en Irak a été remarquée à Londres. Les deux capitales ont retrouvé pleinement des raisons de s’accorder et d’agir ensemble. La démarche commune effectuée par Dominique de Villepin, Jack Straw et Joschka Fischer à Téhéran pour persuader les autorités iraniennes de mieux coopérer avec l’AIEA en fut une première démonstration. Sur maints dossiers d’importance, la position des deux pays apparaît très proche, sinon semblable. Il en est ainsi du rôle et de la réforme de l’ONU, de l’avenir des Balkans, de la question de la prolifération des armes nucléaires, de la résolution du conflit israélo-arabe, du développement de l’Afrique, de la Constitution européenne. La densité des échanges économiques, touristiques et humains témoigne par ailleurs de l’étroitesse des relations entre les deux pays. Le Royaume-Uni est le deuxième client de la France qui y détient 8,5 % des parts du marché , le quatrième fournisseur et le premier excédent commercial bilatéral français (9,2 milliards d’euros en 2002). En matière d’investissements, le Royaume-Uni est la quatrième destination des investissements français à l’étranger (1 500 filiales représentant 250 000 salariés). L’année 1998 a vu l’arrivée d’EDF sur le marché britannique de l’énergie. En juin 1999, Vivendi a fait son entrée sur celui de l’audiovisuel. L’OPE lancée en septembre 2003 par France Télécom sur Orange avait pour but de créer un des plus grands opérateurs mondiaux en matière de télécommunications. Quant aux investissements britanniques en France 16,7 % du total des investissements étrangers en France , ils concernent essentiellement les services. 70 % des Britanniques apprennent le français dans le secondaire et 90 % des Français, l’anglais. La communauté française outre-Manche est forte de quelque 230 000 personnes.
Chaque année, alors que 3 millions de Français se rendent au Royaume-Uni, 12 millions de Britanniques visitent la France où un demi-million d’entre eux disposent d’une résidence. Ces échanges sont appelés à s’intensifier avec la multiplication des tarifs à bas coût et l’ouverture de nouvelles lignes entre les aéroports secondaires (Bournemouth, Cardiff, Glasgow, Dinard, Bergerac et Montpellier).


Feng CHEN-SCHRADER, Lettres chinoises, Les diplomates découvrent l’Europe (1866-1894), Hachette, 2004

En 1866, les premiers diplomates chinois quittent Pékin pour l’Europe. Convaincus de la supériorité absolue de la civilisation chinoise, ils ressentent leur départ comme un déshonneur, mais leur séjour à l’étranger les contraint à remodeler l’image qu’ils ont du monde. En arrivant en Europe, les représentants de l’Empire du milieu découvrent une autre définition de la vie civilisée : des sociétés qui ont des traditions sociales, morales et culturelles, qui sont en voie d’industrialisation et de démocratisation. À chaque moment de la vie quotidienne, ils affrontent les standards occidentaux. Lettrés fonctionnaires, issus de la classe dirigeante, ils informent leur gouvernement et renseignent les futurs diplomates et fonctionnaires chinois. À cette fin, ils rédigent des journaux intimes, des rapports et des récits qui renseignent à la fois sur leur vision de l’Occident et sur la civilisation chinoise.
La double culture de Feng Chen-Schrader, docteur en histoire de l’École des hautes études en sciences sociales, qui habite à Paris et séjourne fréquemment en Chine pour exercer son métier d’agent littéraire, joue le rôle de passeuse culturelle entre les deux pays. Elle lui permet d’étudier avec nuances les représentations chinoises de l’Europe lors des premiers contacts qui se nouent. Elle nous convie à partager le choc des premiers regards portés sur la civilisation occidentale. Les diplomates chinois soulignent les altérités entre les deux cultures, mais ils n’accordent pas un grand intérêt aux particularités nationales. Mettant en évidence les points communs de la civilisation occidentale, ils contribuent à inventer l’Europe.