Philosophie politique (21)

Philosophie politique

Cornelius CASTORIADIS, Ce qui fait la Grèce. 1. D’Homère à Héraclite, Le Seuil, 354 pages

Mort en 1997, Cornelius Castoriadis a donné des séminaires à l’École des Hautes études en sciences sociales entre 1980 et 1995 et a laissé une œuvre inédite considérable. Le premier tome de ces séminaires, paru en 2002 sous le titre de Sujet et vérité dans le monde social-historique, traitait de la question du sujet et de la vérité. Voici que paraît le second qui reprend les cinq premiers mois de son enseignement de l’année 1982-1983, accompagné d’un inédit de 1979 sur « la pensée politique » et d’un texte de présentation de P. Vidal-Naquet. Ces séminaires qui nous sont restés, à l’exception des deux premières années (1980-81 et 1981-82), sont consacrés à la Grèce des VIIIe-Ve siècles que C. Castoriadis rencontre au cours de la réflexion politique qu’il mène sur le monde contemporain depuis les textes de Socialisme et barbarie.
Il s’interroge ici sur « ce qui fait la Grèce », à savoir la double création grecque de la démocratie et de la philosophie. Il s’agit de remonter aux racines du monde grec pour saisir quelle intuition première les Grecs eurent du monde, image qu’ils retraduisirent d’abord à travers les mythes et les rites qui ordonnent le monde à partir du chaos. Les séminaires nous conduisent ainsi des réflexions sur Homère, abordé à travers les interprétations qu’en donnèrent aussi bien les Anciens que les Modernes, à la révolution religieuse engagée par les poèmes homériques, des rapports entre khaos et kosmos ou hubris et dikè à l’analyse de la cosmologie et de l’ontologie des Présocratiques, notamment Anaximandre et Héraclite. C’est en même temps une réflexion sur l’histoire à laquelle nous convie Cornelius Castoriadis tout au long de ces interventions.
On retrouve en effet ce qui fut le fil directeur de sa recherche depuis ses débuts : l’idée que notre rapport à l’histoire engage en réalité notre propre transformation à travers la pratique historique, ce qu’il nomme lui-même le « travail politique » (séminaire du 17 novembre 1982). Il s’agit de comprendre comment « a été créée la possibilité même de comprendre l’histoire ». Or, celle-ci est indissociable d’une distance à soi qui est en même temps qu’un regard critique volonté de se transformer. Démocratie et philosophie marquent ainsi toutes deux l’institution d’un nouveau rapport à la vérité dans la mesure où, pour C. Castoriadis, la démocratie est, contrairement aux thèses de J.-P. Vernant, déjà philosophie en acte. La possibilité d’appréhension des autres qui en résulte est liée à l’autolimitation que la démocratie instaure au centre même de son fonctionnement. La question de l’auto-compréhension ne se pose pas seulement pour les sociétés anciennes et leur vision du monde mais vaut également dans notre rapport à elles. La relation de Castoriadis à son objet, fût-il le plus ancien, a toujours vocation pratique. On doit ici rendre hommage au travail d’édition mené par E. Escobar, M. Gondikas et P. Vernay, qui nous restituent la parole de Castoriadis dans sa simplicité et sa clarté et grâce auxquels cet ouvrage, en dépit de son caractère posthume, demeure un véritable dialogue.


Daniel SABBAGH, L’égalité par le droit, Les paradoxes de la discrimination positive, Économica, 2004, 452 pages

On peut affirmer, sans grand risque, que ce livre va devenir une référence sur la problématique de la discrimination positive aux États-Unis. En effet, notre admiration devant un tel travail n’est pas feinte : son érudition, son sens critique, sa richesse bibliographique sont au service d’une analyse extrêmement pénétrante d’un thème au cœur des débats actuels sur l’identité américaine.
Avant tout, Sabbagh s’appuie sur Alexis de Tocqueville pour montrer que l’affirmative action constitue une focale particulièrement pertinente, en tant qu’elle agrège les trois principaux caractères de la société américaine relevés par l’auteur de De la démocratie en Amérique : « la passion de l’égalité, la prégnance des clivages raciaux et le rôle central du droit dans le règlement des conflits » (p. 2).
Quatre parties composent cet ouvrage : la première aborde la généalogie et l’évolution politico-administrative et jurisprudentielle de l’affirmative action, au travers notamment du Civil Rights Act de 1964 (p. 30), ainsi que sa remise en cause tant au niveau politique que judiciaire (p. 77). La seconde traite du principe de color-blindness, autrement dit la volonté de déracialisation apparente du système juridique américain (p. 129), de sa genèse et de sa métamorphose progressive en norme constitutionnelle. Ensuite, l’auteur évoque les justifications discursives de la discrimination positive mises successivement en avant par le paradigme de la compensation puis par celui de la diversité. Cependant, Sabbagh montre, de manière fort éclairante, les limites inhérentes à ces paradigmes et propose une justification « conséquentialiste et stratégique » beaucoup plus convaincante, mais non dénuée de risques. Celle-ci, proposée par Ronald Dworkin conduit à envisager l’affirmative action comme un moyen plus ou moins efficace de contribuer à l’élimination d’un désavantage spécifique subi par l’ensemble des Noirs américains et largement issu de la corrélation persistante entre « race » et statut socio-économique (p. 251). Pour finir, l’auteur met en lumière les stratégies de légitimation de la discrimination positive : un sens particulièrement ambigu donné au terme « discrimination » et plus encore « une occultation stratégique de la dimension antimérotocratique » par la Cour suprême (p. 357), notamment à travers l’analyse minutieuse de l’arrêt Bakke. Avec tous les effets pervers et antinomies que cela préfigure : la contradiction forte entre un discours juridique par essence universaliste et neutre et le contenu même du jugement sociologique qui sous-tend la justification de l’affirmative action (p. 309). Ou encore une stigmatisation supplémentaire des bénéficiaires de ce programme (p. 323).
En définitive, Sabbagh conclut en s’interrogeant sur le multiculturalisme en tant que produit dérivé de la juridicisation du règlement des conflits de valeur dans la société américaine. À la croisée de la philosophie du droit, de la science politique et de la sociologie, cet ouvrage, dont le fil conducteur est une analyse très approfondie et critique des nombreuses décisions de la Cour suprême à propos de la discrimination positive, fera date.


Céline LAFONTAINE, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Seuil, 2004, 238 pages

Voici un livre intéressant et qui force à la réflexion autant par la pertinence de ses analyses que par ses faiblesses, autant par la justesse de ses intuitions que par les difficultés qu’elles soulèvent. Au centre du propos de l’auteur, une thèse simple et globale (sans doute trop) : l’essentiel de la pensée postmoderne, de Lyotard à Foucault, de Lévi-Strauss à Lacan, de Jacques Monod à Sloterdijk, est marqué du sceau de la théorie cybernétique inventée par Norbert Wiener. On retrouve d’ailleurs un tel paradigme informationnel dans les théories gaucho-communistes d’auteurs tels que Negri. Davantage, c’est aussi cette pensée appliquée qui triomphe dans une nouvelle synthèse (dont Bush Jr. est le héros et héraut involontaire) alliant militarisme, engouement scientiste et religiosité messianique. C’est le paradigme cybernétique, entendu explicitement par l’auteur de manière large, qui triomphe à la fois dans la philosophie anti-humaniste, dans des pratiques politiques marquées du sceau des techno-sciences, mais aussi dans certaines versions du bouddhisme, sinon de sectes sinistres, sans parler, plus pacifiquement, de l’art biotech’ – dont beaucoup sans doute ignoraient jusqu’à l’existence. Devant l’envahissement de ce paradigme, il conviendrait de sauver l’humanisme et son principe fondateur : l’autonomie du sujet pensant. Cela supposerait, indépendamment des politiques qui peuvent y concourir (l’éducation, d’abord), de récuser toute représentation de la société fondée sur une forme de déterminisme, sinon de mécanisme, qui barre la route de la conscience et, partant, de la liberté.
Longuement démontrée, à partir de nombreuses citations et d’aperçus historiques importants, qui nous conduisent de la philosophie à la biologie, cette thèse a un grand mérite : démontrer que le modèle de la post-modernité, souvent décrit, « déconstruit » et dénoncé, emprunte à un schéma qui n’est, au fond, pas si original, quand bien même la cybernétique n’a été qu’exceptionnellement une source d’inspiration reconnue. Elle a aussi l’intelligence de nous montrer comment un tel raisonnement ultra-scientiste nous menace, surtout lorsqu’il s’accompagne d’une dimension religieuse ou mystique destructrice de l’esprit critique et du processus d’individualisation du sujet. L’auteur reconnaît aussi parfaitement, notamment à propos de Foucault, que l’œuvre de tous les théoriciens de la post-modernité n’est pas réductrice à un tel schéma.
Là, en revanche, où l’auteur à la fois pose un problème réel (peut-être trop rapidement) et n’y répond pas de manière convaincante, c’est dans le lien implicite qu’établit le paradigme cybernétique entre la théorie, la science et la politique. Elle peut aussi susciter quelques réserves lorsqu’elle oppose aux théories qu’elle dénonce un propos humaniste, à la fois raisonnable et le seul compatible avec une démocratie de citoyens libres, mais qui, pour offrir des perspectives d’action politique, reste insuffisant en termes d’explication. On pourrait aussi trouver quelques faiblesses du côté de son analyse de la « pensée biologique » et il serait intéressant de confronter ses analyses aux thèses, par exemple, de Changeux (jamais cité et absent de la bibliographie), et des différents théoriciens de ce qu’on nomme très imparfaitement la « bioéthique ». Enfin, comment ne pas voir que l’influence de la cybernétique qu’elle décrit concerne à la fois des réalités sociales, scientifiques et politiques majeures, dotées – pour rester dans les métaphores guerrières – d’un fort pouvoir de pénétration et d’autres qui restent marginales et loufoques ? Il reste que l’omniprésence des « traces » méritait d’être relevée, quand bien même il faudra encore creuser plus profond pour percevoir l’origine et la cause de l’influence de ce modèle et sa portée réelle.


Alexandre KOJÈVE, La notion d’autorité, Gallimard, 2004, 204 pages

Le fameux auteur de l’Introduction à la lecture de Hegel, notes de son cours professé à l’École pratique des hautes études devant un auditoire réunissant la fine fleur de l’intellectualité française de son temps, le véritable père de la « fin de l’histoire », décédé en 1968 alors qu’il siégeait au banc de la France à Bruxelles, a laissé une œuvre multiple, peu nombreuse mais percutante. Aussi, lorsqu’on exhume une sorte d’inédit, on ne peut qu’en mesurer la rareté et la valeur. C’est en zone libre, à Marseille en 1942, qu’Alexandre Kojevnikoff, de son vrai nom, publia ce bref essai sur une question essentielle, mais qui, pourtant, n’a que peu été étudiée par les philosophes, celle de l’autorité, de ses sources et de ses fondements. Le sujet aurait certainement mérité une étude approfondie, importante, argumentée. Alexandre Kojève n’en a pas eu le temps. Aussi ne fait-il souvent que poser les questions essentielles, éclairer le problème et parfois l’illustrer. Mais avec quel talent et quelle force ! On sent sa puissante pensée se développer sous nous yeux. Son but est de dégager des formes d’autorité à l’état pur, car l’autorité que l’on trouve dans les sociétés humaines n’en est qu’une combinaison.
Il en isole quatre formes : celle du Père, liée au passé à la tradition, aux racines. Celle du Chef, qui représente l’avenir du groupe car il lui fournit un projet pour l’avenir. Celle du Maître est bien connue depuis la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Seul le premier est prêt à sacrifier sa vie pour un but, il triomphe. L’Autorité du juge enfin, la seule qui ne se rapporte pas au temps, car par définition elle le transcende, est celle de l’éternité, de l’équité, valable en tout temps et en tout lieu. Dans l’État, juge Kojève, l’autorité du maître semble valoir surtout dans la politique extérieure, dans les rapports avec l’ennemi ; celle du Chef dans la politique intérieure, dans les rapports entre amis. D’un point de vue philosophique, ajoute-t-il, l’autorité de l’être, c’est l’autorité du type « Père » : l’autorité de la cause, de l’auteur, de l’origine et de la source de ce qui est ; l’autorité du passé qui se maintient dans le présent par le seul fait ontologique de l’être. Dans le domaine politique, c’est l’autorité de l’action (du présent) et par conséquent du projet (de l’avenir), c’est-à-dire l’autorité du type « maître » et « chef » qui prime. Dans le domaine familial, en revanche, l’autorité première, l’autorité de base, est celle du type « père » du passé. Les autorités du juge (de l’éternité, c’est-à-dire de l’impartialité), du chef (qui prévoit et qui guide) et du maître (qui se décide et agit) sont dérivées de celle du Père (qui engendre l’autre et assure la pérennité du passé identique à lui-même). Dans l’État au contraire, c’est l’autorité du Prince (et du juge) qui est dérivée de celles du maître et du chef (celle du maître étant primaire).
Alexandre Kojève poursuit ainsi ses analyses phénoménologiques, métaphysiques et ontologiques de l’autorité qu’il convient de ne jamais confondre avec la force, sinon il n’y aurait plus d’autorité. Il en déduit ensuite un certain nombre d’applications, hélas trop brèves, politiques, morales et psychologiques. C’est ainsi que la séparation des pouvoirs de Montesquieu ne prend en compte que trois formes d’autorité, celle du chef, du maître et du juge (exécutif, législatif, judiciaire) mais ne prend pas en compte celle du Père. Est-ce pour cela que nous en concevons par période la nostalgie ? Certains reprocheront à Kojève d’avoir fourni une approche parcellaire de l’autorité car il ne prend pas en compte les nouvelles formes d’autorité, celle des médias. Mais s’agit-il d’une véritable autorité ? Plus sérieuse est la rapidité avec laquelle il évacue le phénomène religieux, Dieu n’étant qu’un mythe. Pour Kojève, cela n’a pas d’importance ; l’homme projette en Dieu ce qu’il découvre plus ou moins inconsciemment en lui, de sorte qu’on peut l’étudier en étudiant « son » Dieu. Cela dit, l’analyse de Kojève ouvre bien des perspectives d’approfondissement.


Marc CRAPEZ, Défense du bon sens, Éditions du Rocher, 2004,140 pages.

Voilà un ouvrage passionnant. Jeune historien des idées, Marc Crapez cherche à réhabiliter le bon sens, à un moment où cette notion a fait l’objet de nombreuses attaques violentes. On pense bien évidemment à Pierre Bourdieu pour qui il faut lutter contre « les projections naïves du sens commun » (p.10).
Dans ce but, l’auteur s’attache à replacer l’idée de bon sens dans une profondeur historique : ainsi, de manière convaincante, il démontre que ces attaques sont une absurdité au regard des siècles écoulés puisque « les grands auteurs (Érasme, La Fontaine, Molière, Constant, Tocqueville) apportent un démenti cinglant au rejet du sens commun » (p. 21). M. Crapez s’attelle successivement à relever l’inconsistance des arguments utilisés par ceux qu’ils nomment les « demi-savants » afin de discréditer le bon sens (p. 31) et à définir de manière idéal-typique le sens commun en opposition à l’opinion publique (p. 59). Enfin, l’auteur tente d’expliquer les raisons de l’accentuation, tout au long du XXe siècle, de la controverse autour de l’idée de bon sens (p. 71) et des conséquences néfastes que celle-ci engendre (p. 87).
Ce petit livre prend très clairement pour cible les intellectuels ou « demi-savants » à la base de cette décrédibilisation du sens commun. Ainsi, Descartes se défiait déjà des « artifices ou vanteries de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent » (p. 100). On s’interrogera, pour finir, sur la pertinence d’un chapitre sur la gauche et les intellectuels en fin de livre, car le rapport entre celui-ci et la thèse de l’ouvrage ne saute pas aux yeux. Cependant, cette légère note discordante n’enlève rien à ce petit livre érudit, pétri de citations, et qui se veut à contre-courant des discours traditionnellement dépréciatifs du sens commun. Un ouvrage rafraîchissant.