Politique internationale (21)

Politique internationale

Alexis KELLER (prés. et trad.), L’accord de Genève. Un pari réaliste, Seuil, Labor et Fides, 2004, 139 pages

Cet ouvrage doit figurer dans la bibliothèque non seulement de tous ceux qui se préoccupent de la situation au Moyen-Orient mais aussi de ceux qui s’intéressent à l’art de la négociation. Signé le 12 octobre 2003 et rendu public le 1er décembre 2003, cet accord historique, approuvé par d’éminentes personnalités israéliennes, le plus souvent proches du Parti travailliste, et palestiniennes, dont certains membres du Fatah, constitue le plan de paix à ce jour le plus précis susceptible d’être mis en œuvre. Aucun détail n’a été oublié et les questions les plus sensibles y sont traitées, notamment la question du droit au retour, dont le principe a été abandonné par les Palestiniens, et la question de Jérusalem, les signataires israéliens renonçant à une souveraineté totale et exclusive sur la Ville. Poursuivant les négociations engagées à Madrid, Oslo, White River, Camp David et Taba, les négociateurs israéliens et palestiniens ont accepté en 2001 de reprendre, dans un cadre officieux, sous l’impulsion notamment d’Alexis Keller, qui reçut le soutien du gouvernement helvétique, des négociations avec la soif d’aboutir à une vision claire de la destination finale.
Dans une lumineuse introduction, A. Keller raconte ce processus, dont l’aboutissement n’était pas joué d’avance. Il ne cache pas les moments de désespoir et les discordes ou les arrière-pensées présentes au sein de chacune délégation. En une leçon remarquable, il montre aussi grâce à quels ingrédients, la réussite fut finalement assurée et comment la volonté de parvenir à un accord, qui tienne compte des préoccupations des deux parties, parvint à gagner de nouveaux membres qui n’y étaient pas a priori acquis. Il offre ainsi un manuel exemplaire de négociation et chacun aura intérêt à méditer les quatre principes qu’il met en avant : la volonté (qui suppose aussi une forme de reconnaissance « culturelle »), le renoncement, le contexte de la négociation (avec le mystère ou le miracle qu’il ne peut éclairer qui fit qu’il n’y eut aucune fuite) et le respect.
Celui qui regarde la situation actuelle pourra certes être sceptique quant à la possibilité pour un tel accord de passer dans les faits : ni le gouvernement israélien actuel, ni vraisemblablement Yasser Arafat ne sont à même d’aller aussi loin dans les concessions. Il reste que ce document garde toute sa valeur, non seulement en vertu de ce qu’il énonce, mais parce qu’il existe, peut faire mûrir les esprits grâce à sa diffusion et être un jour repris dans un autre contexte politique. Keller montre aussi de manière convaincante l’apport de cet accord par rapport à la Feuille de route élaborée par le Quartette (États-Unis, Russie, ONU, Union européenne) qui ne définit qu’un processus sans définir un point d’arrivée et qui, en tant que tel, peut paraître insécurisant pour les parties. Au demeurant, si ce processus progresse, seul l’accord de Genève aura vocation à lui conférer une substance.


Simon SERFATY, La tentation impériale, Odile Jacob, 2004, 208 pages.

Les États-Unis sont-ils un empire ? Cette question, qui est revenue sur le devant de la scène intellectuelle après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, et plus encore avec les actions menées par l’administration américaine (guerres en Afghanistan et en Irak) en réponse à celles-ci, se situe au cœur de l’ouvrage de Simon Serfaty. Pour lui, la réponse est sans appel : « C’est en 2001 que les événements et les personnalités ont convergé pour confirmer que la nation était prête, intellectuellement et moralement, à succomber à une tentation impériale qu’elle avait nourrie de longue date » (p. 36). Cette affirmation est tout d’abord sous-tendue par une analyse historique de la montée en puissance des États-Unis dans la conduite des affaires mondiales au cours du XXe siècle (p. 19), dans laquelle il n’hésite pas à critiquer « l’hégémonie à l’aveuglette » (p. 99) qu’auraient exercée les Américains depuis la fin de la Guerre froide, et en particulier à propos du conflit des Balkans. Une tentative d’explication des différents phénomènes contemporains (militaires, économique, culturel) qui permettraient de valider cette idée de tentation impériale, vient compléter utilement cette analyse.
Ensuite, cette thèse amène Serfaty à s’interroger sur le rôle à tenir pour l’Europe, non seulement dans ses relations avec la puissance américaine – avec la question actuelle de la fracture transatlantique (p. 67) mais aussi avec le reste du monde. Et la réponse est limpide : l’auteur plaide pour une « Europe-puissance », capable de rétablir une multipolarité (p. 54 notamment) mise à mal par l’administration américaine actuelle, sur laquelle Serfaty n’est pas avare de critiques.
Malgré une certaine agilité intellectuelle et une connaissance approfondie de l’Europe et des problématiques que ce sujet soulève, cette démonstration ne convainc guère : l’utilisation, de manière indifférenciée , des termes « multilatéralisme » et « multipolarité » qui recouvrent pourtant des réalités géopolitiques bien distinctes, participe de l’impression générale de confusion de l’ouvrage. De plus, les propositions relèvent plus de l’incantation que d’une vision ancrée dans le réalisme de la situation actuelle. En effet, l’unilatéralisme américain, pour néfaste ou bénéfique qu’il soit, n’en est pas moins, et pour encore un certain nombre d’années, une réalité indépassable. En outre, rien, hélas, ne laisse présager une résolution prochaine de la division au sein de l’Union européenne – et plus encore depuis l’élargissement à dix nouveaux pays le 1er mai 2004 sur des questions aussi cruciales que la politique extérieure ou de défense. Questions sur lesquelles un accord est une condition sine qua non pour permettre l’avènement d’une Europe-puissance.


Ong THONG HOEUNG, J’ai cru aux Khmers rouges, Buchet/Chastel 2003, 272 pages

En avril 1975, les Khmers rouges prenaient le pouvoir à Phnom Penh. Nombreux furent ceux qui applaudirent alors. Parmi eux des Cambodgiens expatriés en France ou aux États-Unis, étudiants, intellectuels, anciens fonctionnaires ou militaires. Ong Thong Hoeung était un de ceux-là. Arrivé pour faire ses études à Paris en 1965, il rejoignit le Front uni national du Kampuchéa constitué à l’appel du prince Sihanouk, après le coup d’Etat du général Lon Nol de mars 1970. En juillet 1976, il quitte Paris. Comme la plupart de ses amis « progressistes », mais pas communistes, il espère alors pouvoir se mettre au service d’un pays libéré. Mais à leur arrivée, les « étrangers » sont aussitôt dirigés vers un camp de rééducation. Le rêve tourne au cauchemar. Pendant cette période, les deux tiers de sa famille disparaissent. C’est le récit bouleversant de cette traversée de l’enfer qu’on lira ici. Beaucoup de ceux qui firent ce « voyage de retour » sont morts. Ong Thong Hoeung et sa femme ont survécu. C’est dans un camp qu’est né, dans des conditions terrifiantes, leur premier enfant.
La plupart de ceux qui en sont « revenus » ont le plus souvent gardé le silence ou considéré que la fatalité s’était abattue sur eux comme sur le Cambodge. Avec ce retour sur une illusion, Ong Thong Hoeung va beaucoup plus loin. Il reconnaît s’être trompé et montre comment, même dans les camps, en dépit des souffrances qu’ils enduraient, ses compagnons et lui ont encore voulu « y croire ». Presque jusqu’à la fin. Quel angélisme cruel émane de ses propos : « Comme j’ai été naïf ! Je me suis laissé porter par l’euphorie, par les illusions. Et je voulais tant retourner au pays ».
Un témoignage exceptionnel sur la folie idéologique et l’aveuglement qui peuvent s’emparer de tout un chacun, avec soi-disant les meilleures intentions du monde. Une pièce à verser au dossier du futur procès des Khmers rouges qui devrait enfin s’ouvrir au Cambodge, près de trente ans après leur règne criminel. Comme il l’affirme en conclusion : « La question du génocide perpétré par les Khmers rouges est une question qui appartient à la conscience universelle, et pas seulement au Cambodge. […] Or, faute d’un tribunal digne de ce nom, la société cambodgienne va vers un désastre moral ».


Anne DE TINGUY, La grande migration. La Russie et les Russes depuis l’ouverture du rideau de fer, Plon, 2004, 662 pages

Cet ouvrage constitue une somme impressionnante de par la qualité et la précision de son information sur les migrations russes. Au-delà du sujet qu’il traite, il offre des éclairages précieux sur la société post-soviétique, ses espoirs et ses malheurs. Prenons d’abord quelques chiffres afin de mesurer l’ampleur du phénomène : 4,7 millions de personnes ont quitté la Russie entre 1990 et 2003, mais près de 10 millions sont arrivées. Naturellement, au cours de cette période, des évolutions ont eu lieu, ainsi d’ailleurs que des allers et retours, et surtout ces migrations ne sont pas homogènes, ni en termes de raisons, ni de par leur destination, ni par les catégories sociales et intellectuelles concernées, ni en termes de conséquences pour la Russie et pour les pays d’accueil. De plus en plus, au-delà des flux officiels, il faut naturellement compter avec les clandestins. Enfin, au sein de l’immensité russe, les phénomènes migratoires sont très hétérogènes et il existe des complexes migratoires – dans les deux sens – suivant les régions. Il serait en tout cas inexact de dire que le phénomène soit contrôlé et qu’on puisse aujourd’hui mesurer son impact à moyen terme sur la société russe.
Nous ne saurions ici évoquer l’ensemble des aspects examinés à la loupe par Anne de Tinguy qui vont de l’émigration des Russes vers les États-Unis comme vers la France, vers Israël comme vers les pays baltes, aux migrations chinoises vers la Russie et aux mouvements migratoires aux frontières, en Asie centrale. Elle étudie aussi les départs – dramatiques pour la Russie et souvent sans retour – des scientifiques et des intellectuels (même si tous les liens ne sont pas rompus), les développements mafieux, les phénomènes d’influence qu’exercent les diasporas russes (par exemple en Allemagne), leur rôle dans les affaires, mais aussi la recréation de micro-sociétés d’appartenance avec leur culture et ses instruments de diffusion (presse notamment). En ce qui concerne l’émigration des Russes, tous les cas de figure peuvent être repérés en termes d’intégration, suivant les caractéristiques des Russes eux-mêmes, des traditions nationales des pays d’accueil et de leur perception, forgée par l’histoire, de la Russie (notamment dans les anciens pays du Bloc soviétique), de l’existence d’habitudes anciennes de contacts ou non, réactivées par la chute du Rideau de fer.
Il est trop tôt pour faire un bilan général du phénomène, qui est de plus loin d’être arrivé à son point définitif. Il est en revanche certain, comme le constate l’auteur, que ces échanges migratoires facilitent l’arrimage à terme de la Russie à l’Ouest, modifient les habitudes de penser et le rapport politique au monde, et il est frappant de voir combien les Russes ayant migré dans les pays nouveaux adhérents à l’Union européenne sont globalement europhiles. En même temps, rien n’est gagné : d’abord, ces phénomènes migratoires ne touchent pas toutes les catégories de Russes ni toute la Russie ; ensuite et surtout, ils peuvent aussi accroître des conflits, parfois violents, en Russie comme dans les pays d’émigration. Reste enfin la question du bilan démographique : vu le dépeuplement russe programmé pour le prochain siècle, la Russie a besoin d’apports migratoires extérieurs. Pour garder son influence, malgré son nombre réduit, elle devra aussi continuer à être présente par ses propres émigrés. Voici une équation pleine d’incertitudes.


Anna POLITKOVSKAÏA, Tchétchénie Le déshonneur russe, Buchet/Chastel, 2003,185 pages

Depuis août 1999, début du deuxième conflit tchétchène, Anna Politkovskaïa, grand reporter du bihebdomadaire Novaïa Gazetta s’est rendue plus d’une quarantaine de fois en Tchétchénie pour couvrir la guerre, la seconde, qui frappe cette petite République. Pour elle, c’est l’avenir même de la Russie et ses chances d’accéder à une véritable démocratie qui sont en jeu. Elle est l’une des seules journalistes russes à rendre compte de manière indépendante de ce qui se déroule en Tchétchénie. À ce titre, elle a été primée à plusieurs reprises en Russie et par le Pen club international, ainsi que par l’OSCE qui lui a décerné son prix du journalisme et de la démocratie. Décrivant le calvaire de la population tchétchène, elle montre que la poursuite du conflit le rend de plus en plus incontrôlable. La violence absolue favorise la minorité tchétchène la plus extrême, au détriment de la majorité acquise aux idées occidentales et déshumanise les combattants des deux camps. Les militaires russes pillent, violent et tuent en toute impunité, les combattants tchétchènes sombrent dans la délation et les règlements de compte, dévorés par le désir de vengeance, d’un côté, et les exigences cyniques de la survie, de l’autre, basculant parfois dans la criminalité pure et simple. Et finalement, ces pratiques finissent par gangrener toute la société.
Pour Anna Politkovskaïa qui n’épargne pas le président russe Vladimir Poutine, cette spirale infernale trouve son origine dans la tradition d’un pouvoir qui a besoin d’un ennemi bouc émissaire pour lui faire porter le poids des malheurs réels des Russes dans la difficile période du post-communisme. Mais la situation n’est-elle pas plus compliquée que cela ? Enjeux géopolitiques, aspects pétroliers, lutte contre l’extrémisme islamiste se mêlent étroitement aux enjeux de pouvoir.