Politique et actualité (21)

Politique et actualité

Hans-Georg BETZ, La droite populiste en Europe, extrême ou démocrate ?, Autrement, Cevipof, 2004, 252 pages

Professeur de politique comparée, H.-G. Betz prend comme objet d’analyse les partis de la droite radicale contemporaine dont les succès et les revers électoraux scandent la vie politique de la plupart des pays européens à l’heure actuelle. Après s’être attaché à retracer la genèse de ces mouvements, le politologue explique que l’émergence de la droite radicale dans le jeu politique s’appuie sur trois facteurs principaux : « les phénomènes de désordres et de bouleversements culturels et sociaux » (p. 51), « une hausse marquée de la désaffection et du désenchantement envers la représentation politique » et, plus largement, envers ceux que l’on appelle, à tort ou à raison, les élites, enfin la mise sur l’agenda politique de la question de l’immigration au début des années 1990 (à l’exception du Front national dont l’immigration était déjà au cœur de son programme) couplée à la force d’un sentiment d’insécurité, tant sur le plan matériel que psychologique. Ainsi, pour H.-G. Betz, c’est la notion d’identité, à la fois nationale et culturelle, qui fait sens dans l’idéologie de ces partis ou mouvements (p. 80). C’est avec l’islam que la droite populiste va trouver une focale lui permettant de lier sa politique d’identité et sa politique d’exclusion (p. 157).
L’auteur développe un à un ces trois facteurs en mettant en lumière la corrélation entre la montée du populisme radical et le changement de paradigme économique (p. 101), avec le rôle significatif du désarroi provoqué par le phénomène de mondialisation. La place de l’immigration comme pilier du discours populiste est centrale, car « rares sont les thèmes aussi bien appropriés à une stratégie populiste qui se contente de refléter les opinions et les attitudes d’une majorité tout en avançant des arguments relevant du sens commun pour évoquer diverses formes de ressentiment » (p. 117). La remise en cause de « l’establishment » politique et intellectuel, enfin, est marquée du sceau de la transversalité puisqu’elle apparaît comme un des fondements de la matrice intellectuelle populiste. L’ouvrage se termine sur une analyse de sociologie électorale de ces partis et mouvements avec pour variables principales le sexe et la profession (p. 175). Dans sa conclusion, H.-G. Betz explique les échecs récents de ces mouvements ou partis de la droite radicale lorsque ceux-ci ont eu à exercer des responsabilités gouvernementales (cf. le FPÖ en Autriche). Il en conclut que « la stratégie d’inclusion ne peut qu’affaiblir leur chance électorale » (p. 214).
Cet ouvrage est une synthèse utile, riche, éclairante du phénomène populiste européen, dont il permet de mieux en comprendre les ressorts et les limites. Cependant, on regrettera qu’une place plus importante n’ait pas été accordée à une des spécificités de cette droite radicale : la présence à leur tête de personnalités charismatiques. En effet, cette problématique n’est évoquée que de manière subsidiaire dans le livre, alors que le succès du Front national, pour prendre le cas français, est intrinsèquement lié à la personnalité de son chef et, plus généralement, au phénomène de personnalisation du processus électoral dans les démocraties européennes.


Éric CONAN, La gauche sans le peuple, Fayard, 2004, 304 pages

Autant le dire d’emblée : ce livre est un réquisitoire implacable contre le Parti socialiste et la période mitterrandienne en particulier. « La gauche a cru le peuple disparu parce qu’il l’a progressivement quittée. Ou peut-être est-ce l’inverse : la gauche a perdu le peuple parce qu’elle l’a cru disparu. Car la “fin du peuple” fut y compris à gauche une grande mode » (p. 14). Le ton est donné.
Si les deux septennats font l’objet d’un inventaire politique, social, culturel et intellectuel extrêmement sévère dans la seconde partie du livre, c’est à la génération 68 que s’attaque de manière virulente le chroniqueur de L’Express, dans la première, soutenant par là-même l’idée que « l’oubli du peuple [par cette génération] résulte d’une déception personnelle qui a trouvé sa consolation dans le mitterrandisme » (p. 27). Ainsi, cette génération est-elle accusée non seulement d’avoir cadenassé la mémoire collective sur les événements de Mai 68 – « il ne reste que les éternelles images du Mai estudiantin et parisien » (p. 31) du fait, selon Conan, de son abus de position dominante dans le champ médiatique (Libération et Le Monde sont les premiers visés) mais aussi d’avoir commis un hold-up social – facilité d’insertion dans la vie active, rémunérations conséquentes, retraite à taux plein , étant entendu qu’elle est la première génération à avoir mieux vécu que les suivantes.
L’ancien rédacteur en chef de la revue Esprit égrène ensuite dans la seconde partie de l’ouvrage la liste des domaines dans lesquels la gauche, soit a été dans l’incapacité de répondre aux attentes populaires, soit pire, a ni plus ni moins abandonné le peuple, le plus souvent en le culpabilisant – avec l’image du « salaud de pauvre » (p. 61). Ainsi, sont passées au crible l’insécurité et l’immigration – « la gauche a réduit le problème national de l’immigration à un problème moral « (p. 115). Conan fait référence à la création de toutes pièces par le PS de SOS-Racisme, qui permettra de prôner un néo-antiracisme fondé sur le respect et l’affirmation des « différences », contrairement à la tradition française d’intégration la culture, l’école, le social.
Le livre se conclut par une analyse de l’électorat socialiste, afin de mettre en perspective la rupture, consommée lors de l’élection présidentielle de 2002, entre le parti censé défendre le peuple, et celui-ci qui, dorénavant, constitue la base électorale du Front national. Bien que Conan fasse porter à la gauche et, singulièrement, au Parti socialiste, un chapeau trop grand pour elle (notamment sur les questions économiques), le style incisif, la richesse des matériaux utilisés pour étayer les propos et la rigueur de l’argumentation nous laissent à penser que la lecture de cet ouvrage ne peut être que salutaire, pour qui veut comprendre certains échecs de la gauche de gouvernement ces vingt dernières années.


Ghislaine OTTENHEIMER, Les intouchables, Albin Michel, 2004, 444 pages

Après avoir suscité bien des remous en décrivant les dérives de la franc-maçonnerie dans Les Frères invisibles, Ghislaine Ottenheimer enquête sur cette puissante « élite parmi les élites » qu’est le corps de l’inspection générale des finances. Au-delà du style et des formules qu’elle emploie à dessein pour prendre le problème à bras le corps et susciter l’intérêt du lecteur – « on les croyait les meilleurs, les plus intelligents, les plus vertueux » , son parcours est d’un réel intérêt. D’une part, parce qu’il est documenté : pour preuve l’annexe de 12 pages où elle indique la position administrative et les fonctions exercées par les quelque 282 membres du corps (160 étant au service de l’État, 122 au service des entreprises privées) y compris les retraités comme Valéry Giscard d’Estaing, Michel Rocard, Alain Juppé, Jean-Pierre Fourcade, pour ne citer que le tout petit nombre de ceux qui ont embrassé la carrière politique. D’autre part, parce qu’il semble assez bien faire le tour de la question et qu’il fourmille d’indications utiles même pour un lecteur a priori averti par le sujet. Elle brosse l’historique du corps, montre, exemples à l’appui, la manière dont il s’est emparé des commandes financières de l’État et notamment de la direction du Trésor. Au passage, elle décrit le cursus honorum de l’inspecteur type depuis sa sortie de l’ENA à la tournée de quatre années qui suit son affectation, au « concours interne » au cours duquel il est jugé par ses anciens. Tout ceci a été réalisé à force d’entretiens, de questionnaires, de récits des intéressés qu’elle a reclassés et recoupés avec fidélité. Mais cette analyse spectrale des inspecteurs et de leur modus operandi ne sert qu’à étayer sa charge. Et celle-ci est lourde. Ces « happy few », cette « mafia » aux cerveaux hémiplégiques, après avoir sciemment démantelé l’État, se sont rués sur les entreprises publiques et privées, opération qui s’est souvent soldée par de retentissants et coûteux échecs que chacun garde en mémoire : Crédit Lyonnais, Vivendi, France Télécom, Alstom. Ces exemples, au demeurant bien connus, suffisent-ils à eux seuls à instruire son procès à charge ? Car après tout la République a connu bien des désastres financiers comme celui de Bull. Il aurait fallu procéder à une étude comparative des différentes affaires calamiteuses dont les responsables ont été soit des inspecteurs, soit des polytechniciens. Elle esquisse certes maintes fois cette comparaison, qu’elle ne pousse pas néanmoins à bout faute de données. Il est vrai que l’exercice est rendu difficile par la double appartenance de nombreux dirigeants suprêmes aux deux écoles, comme Michel Pébereau, Jean-Marie Messier, Philippe Lagayette et Marc Tessier. Ghislaine Ottenheimer aborde les problèmes classiques du recrutement à l’ENA, du milieu familial dont sont issus les inspecteurs, de leur domiciliation, de leur goûts,… Elle perçoit une certaine mutation au sein des plus jeunes d’entre eux, « les mutants », qui n’hésitent pas à faire preuve d’un certain non-conformisme ou à se lancer dans des voies originales (création d’entreprises dès la sortie de la « tournée », entrée dans des secteurs non traditionnels, comme les syndicats et les musées). D’autres choisissent d’effectuer des allers et retours entre le privé et le public, chose à peu près inconnue il y a quelques années. Les hiérarchies traditionnelles ont donc tendance à être très lentement remises en question.
Bien sûr, l’auteur ne prétend pas faire le tour de la question. Elle se borne à exposer, à juger, et laisse son lecteur maître des conclusions à en tirer. Sa dénonciation des castes, des élites, des groupes fermés, appartient à un genre bien connu. La République après avoir été celle des instituteurs, des avocats, est-elle vraiment celle des inspecteurs ? Au-delà de ces questions, souvent gênantes mais fondamentales, ce qui est en cause c’est l’aptitude du pays à changer, à s’ouvrir, à se diversifier, à être apte à soutenir la concurrence internationale sur tous les plans. Seul l’avenir dira si son sous-titre s’avérera juste : « Grandeur et décadence d’une caste ». N’est-ce pas un des plus anciens d’entre eux, Albin Chalandon, qui a le mot de la fin : « L’inspection survivra. C’est une institution très ancienne. En France, on ne change pas les choses comme cela » ?