Le marché contre la gauche ?

Le marché contre la gauche ?

Pascal Heisserer

À propos de Jacques Attali, La voie humaine. Pour une nouvelle social-démocratie, Paris, Fayard, 2004

Le nouvel essai de l’ancien conseiller de François Mitterrand s’inscrit dans le débat qui, depuis le 21 avril 2002, agite, à gauche, la classe politique et la société française : les électeurs français et européens peuvent-ils encore élire une coalition de forces de gauche capable, une fois aux affaires, de mettre en œuvre un projet de société de gauche ?
Cette question résulte d’un constat amer. Depuis 1981, une fois élue, la gauche n’a jamais été capable de remporter les élections qui suivaient. Lorsqu’elle revient aux affaires, c’est parce que la droite est sanctionnée. La droite et la gauche ne gagnent plus d’élections sur leurs idées . La gauche a certes imposé des réformes décisives. L’histoire du XXe siècle montre aussi que les politiques de la gauche et de la droite se démarquent nettement. Mais les citoyens n’ont jamais trouvé son projet suffisamment attrayant pour la reconduire. En Europe, la situation de la gauche est apparemment meilleure. Elle est capable de se faire réélire, comme l’attestent les exemples de Blair et Schröder. Toutefois, leurs politiques économiques et sociales déconcertent plus d’un sympathisant de gauche. La gauche possède-t-elle encore un projet de société à la hauteur de ses ambitions de justice et de progrès ?
L’amertume initiale s’accompagne de cris de colère (« le Parti socialiste a oublié le peuple ») et de railleries (« la vraie gauche est ailleurs ») et se traduit par des formes variées d’indifférence (démobilisation, dépolitisation, démotivation) et de rejet (radicalisation, durcissement, extrémisme). Les débats sur les retraites, l’assurance-maladie, la décentralisation, etc. donnent l’impression qu’en dépit de l’un ou l’autre aménagement de façade le Parti socialiste n’aurait pas pu éviter d’entreprendre ces réformes. Bien qu’impopulaires, elles étaient nécessaires. Cette interprétation comporte une part de vérité, mais elle est rapide si l’on passe au crible l’ensemble des dispositions. En particulier, lorsque l’on met en œuvre une réforme difficile, ce n’est pas la même chose d’en faire porter le poids aux plus fragiles ou à ceux qui le sont moins. Reste la prise de conscience d’une vérité presque honteuse : la gauche n’a plus de projet de société propre. Elle serait absente de son terrain de prédilection : celui des idées, des projets, des réformes (radicales ou non) et des actions concrètes. Entre les catalogues de bonnes intentions et les programmes d’actions microscopiques, il n’y aurait rien, sinon une vaine emphase, consistant à rompre avec le libéralisme. Dès lors que cette « rupture » aurait eu lieu, le monde, l’Europe, la nation et les régions reprendraient à nouveau leur marche historique vers la justice, le progrès et le bonheur ! Cette approche paresseuse exprime une démission devant la réalité née de la difficulté à endurer le monde tel qu’il est. Elle fait le lit des charlataneries politiques et conduit les belles âmes à se réfugier derrière un discours réconfortant : de la destruction de ce qui fonctionne mal devrait, par enchantement, surgir un nouvel âge d’or. Au demeurant, rechercher la cause unique expliquant l’évolution du monde est intellectuellement douteux.
Cette vérité déplaisante constitue une clef de lecture du livre. Celui-ci repose sur un constat, une conviction et un pari : « Devant le monde tel qu’il vient » (p. 29), le projet de société de gauche dont on a besoin ne peut plus être celui de la social-démocratie traditionnelle. La gauche ne pourra retrouver de la voix que si elle suit une « nouvelle voie ».

La suprématie du marché contre la liberté ?

Les analyses d’Attali sont graves sans être accablantes, pessimistes sans être désespérées, inquiètes sans être alarmistes. Il remarque d’abord que, « prises sous un feu croisé d’influences – marché, aspirations, cultures, religions – souvent opposées les unes aux autres, les nations se trouvent engagées dans un processus dont, à terme, la démocratie et les hommes pourraient être exclus » (p. 29). C’est pourquoi la France dont « les marchés pourraient bousculer sa culture, sa conception du droit et des rapports internationaux » (p. 70) est, en dépit d’atouts indéniables, « au bord de l’implosion » (p. 70). Ce jugement révèle l’inquiétude de l’auteur : les forces à l’œuvre dans la sphère économique restreignent la capacité collective des peuples à décider. Sans qu’ils s’en aperçoivent, ils acceptent l’idée de faire commerce de tout et même d’eux-mêmes. Est-il, par exemple, si absurde d’imaginer que se mette prochainement en place un marché d’organes, issus ou non du clonage ?
Cette conclusion semble se rapprocher de celle des altermondialistes « le monde n’est pas une marchandise. Seuls les peuples sont souverains » ? Pour autant, elle s’en démarque. Alors qu’ils entendent « sortir du libéralisme », voire « rompre avec le capitalisme » sous prétexte que la mondialisation augmente les inégalités, accroît les dérèglements climatiques, favorise la guerre commerciale, s’accommode de tous les trafics et idolâtre le commerce, ils ne font pas l’effort de trouver une contre-stratégie efficace. Ils pensent naïvement qu’il suffit d’en appeler à un hypothétique « autre monde » pour que la prophétie se réalise. Pour eux, le marché est, par nature, coupable. Attali œuvre, lui, pour que le rapport de forces favorable au marché se rééquilibre au profit de la démocratie. De fait, le marché et la démocratie tissent des liens très étroits : la « démocratie de marché » s’impose comme le modèle dominant d’organisation des sociétés modernes. Or, elle est fragilisée par un conflit intérieur. Les décisions macro autant que microéconomiques ne font l’objet ni d’une discussion collective ni d’une information digne de ce nom. Réservées aux élites politiques, administratives et économiques, les décisions manquent de transparence. Les Français peuvent participer à sept élections différentes et avoir pourtant l’impression que la multiplication des consultations va de pair avec une diminution de leur importance politique.
Le déséquilibre est moins le résultat d’un affaiblissement de la démocratie que d’un renforcement du marché. Ainsi, alors que « [le] marché et [la] démocratie se sont ainsi peu à peu imposés comme des mécanismes privilégiés de gestion des affaires publiques et privées » (p. 32), on assiste aujourd’hui à une « généralisation de la concurrence » (p. 30). Diverses conséquences en découlent. La liberté économique fait « reculer la démocratie politique » (p. 44), « les nations [perdent] leur force » (p. 54), et « la marchandisation gagnant tout » (p. 54), une « société de marché » (p. 54) se met en place. Celle-ci entraîne la formation d’une « société de marchandises » (p. 57). Au sein de celle-ci, « on rendra [d’une part] marchand tout ce qui est encore produit gratuitement par l’homme ou la nature, des plantes à l’air, de l’eau à la maternité » (p. 59) et, d’autre part, on ira jusqu’à la « commercialisation progressive de toutes les relations humaines et de l’homme lui-même » (p. 57).
Si Attali n’envisage pas de supprimer le marché, c’est pour des raisons moins négatives (« le marché est incontournable ») que positives. Le marché et la démocratie « se fondent, au moins formellement, sur la mise en œuvre de la valeur principale de nos sociétés : la liberté individuelle » (p. 32).
Toutefois, cette liberté est nuisible. Elle produit ses effets dans le champ de la morale « la liberté détruit la loyauté » (p. 40) , dans le domaine politique « la liberté économique peut aussi faire reculer la démocratie politique » (p. 44) , dans la sphère sociale « dans chaque pays, la domination du marché sur la démocratie conduit ainsi à l’aggravation des inégalités » (p. 46). Même les nations sont touchées, « les nations perdront leur force sans être remplacées par une règle de droit planétaire » (p. 54). Le problème toutefois n’est pas l’excès de liberté, mais celui de consommation ou de production. Les comportements à l’œuvre dans les marchés peuvent être destructeurs. Le désir de consommer ou de produire est plus fort que celui d’être moral ou loyal. Apolitique, égoïste, potentiellement destructeur, ce désir met au second plan le respect des équilibres, des règles, de la parole donnée ou reçue.
La vision d’Attali est classiquement celle d’une société minée par l’individualisme. Ce n’est pas la faute à « Mai 68 », mais parce que « cette dynamique cumulative du marché et de la démocratie oriente aujourd’hui toutes les forces de la société » (p. 34), « elle conduit à l’expression d’une idéologie individualiste impliquant un droit absolu et illimité de changer d’avis » (p. 34). Il s’exerce « au-dessus de toute morale » (p. 34). Attali synthétise sa pensée d’une formule : « Marché et démocratie sont ainsi à la fois réformistes (ils travaillent par modification à la marge) et révolutionnaires (ils bouleversent les rapports sociaux et les mœurs) » (p. 36). Les comportements dans la sphère de la consommation, comme la préférence dérisoire pour le nouveau et le superficiel, se retrouvent dans la sphère politique, le monde du travail, les relations interpersonnelles et la fréquentation des œuvres culturelles.

La droitisation de la vie politique

De cette victoire des valeurs du marché sur celles de la démocratie, Attali tire une conclusion : « L’ensemble des partis de gouvernement s’en trouvent orientés vers la droite » (p. 34). Le centre de gravité politique est passé à droite et la gauche se droitise. Il est simpliste de conclure que certaines personnalités de gauche ont trahi la « cause du peuple ». Le choix européen, l’ouverture à la concurrence, la mise en place du marché unique, les privatisations, la monnaie unique, l’élargissement pouvaient-ils ne pas avoir lieu ? Ces décisions stratégiques ont été contraintes par la force des acteurs économiques, mais on ne peut les rejeter.
Lorsqu’il a été au gouvernement, le PS a fait le choix responsable d’accompagner les bouleversements de l’économie. Plus le marché s’approfondit – en termes de secteurs concernés –, plus il s’étend – il s’européanise et se mondialise –, moins la démocratie peut rivaliser. Entre une gestion individualisée et une gestion collective, entre la privatisation de certains secteurs essentiels (téléphonie, transports, etc.) et la nationalisation ou une européanisation de ces derniers, entre la sécurité et la protection, les gouvernements de gauche ou de droite ont opté pour la première des solutions. Attali suggère que ce n’est pas parce que le PS est mauvais qu’il a mené une politique d’accompagnement du marché, mais parce que la croissance de ce dernier a dicté ses règles à la vie politique.
« Et comme il n’y a pas de consensus pour financer plus de dépenses par l’impôt » (p. 76), la social-démocratie se contente de gérer ce que l’économie de marché concède à la démocratie. Pouvait-on refuser la constitution d’un marché des biens, des services, des capitaux et du travail au niveau européen, et doit-on s’opposer à celui qui, aujourd’hui, se crée au niveau mondial ? Toutefois, le PS diffère de la droite en reconnaissant que les dépenses publiques améliorent souvent les conditions générales de production de la richesse.
S’il n’est pas utile de céder aux sirènes du catastrophisme en prêtant une oreille complaisante à l’idée de décadence morale, sociale, économique, politique chère à une certaine droite, c’est parce que « la France dans les marchés » (p. 67) possède des atouts. Elle « reste un des pays les plus riches du monde et un des premiers bénéficiaires de la mondialisation » (p. 67). Pour autant, elle est « au bord de l’implosion » (p. 70). Elle souffre de faiblesses structurelles et a besoin de solutions de gauche pour les faire disparaître. La France devrait privilégier une politique de relance de la consommation et de l’investissement plutôt qu’une politique d’épargne. En effet, « toutes proportions gardées, elle consacre à l’enseignement supérieur deux fois et demi moins de ressources que les États-Unis et beaucoup moins que l’Allemagne, le Japon et la Suède ». Elle « devient un pays d’imitation plus que d’innovation ». Et « en conséquence, la productivité française a baissé en valeur relative de 10% depuis dix ans par rapport à celle de nos principaux concurrents, ce qui nous place au dix-septième rang des pays développés » (pp. 72-73). Le choix pour le présent remplace celui pour le futur. « Au total, ceux qui assurent la direction politique et scientifique de la France vieillissent. Pas étonnant qu’ils endettent le pays : ce ne sont pas eux qui rembourseront ! » (p. 79). Cette impréparation pour le futur appelle des solutions de gauche : une politique d’insertion de la jeunesse, une amélioration de l’accueil des étrangers, un effort en faveur de la recherche et une relance des investissements.
Une politique d’adaptation mal conduite a fragilisé l’indépendance nationale. « On a basculé très brutalement d’une économie fermée à une économie plus qu’ouverte : offerte ». « En France, 44% du capital des entreprises cotées sont détenus par l’étranger, contre 22% au Royaume-Uni et en Allemagne, et 7% aux Etats-Unis » (p. 72). Toutefois, prévient Attali, la gauche a l’obligation de trouver des solutions pour que l’effort de modernisation qui profite aux uns et dessert les autres soit plus équilibré. En effet, « pendant qu’une partie du pays avance, à l’avant-garde des changements du monde, une autre s’engourdit confortablement, et une troisième s’enfonce dans la précarité » (p. 71). Ainsi, récuser le credo adaptatif de la droite, ce n’est pas refuser les évolutions mais combattre les inégalités qui en découlent.

La perte d’ambition de la gauche

Dès lors que le marché s’approfondit, trois attitudes s’ensuivent : revenir en arrière et restreindre sa taille, en accepter les règles et gagner le maximum de parts de marché, en corriger les effets négatifs et redistribuer. Attali ajoute la nécessité de le modifier de l’intérieur : « Aujourd’hui, la France hésite entre quatre destins : se crisper sur elle-même pour tenter d’échapper au monde ; s’inscrire dans la mondialisation et gagner la bataille contre la concurrence en réduisant au maximum ses coûts et en augmentant la précarité ; mieux répartir les richesses en acceptant de prendre tous les risques de la société de marché ; inventer enfin une nouvelle façon de vivre ensemble qui permette de combiner ce que le marché a de meilleur et ce que la démocratie peut apporter de plus fort » (p. 83). Attitudes qui devraient se répercuter sur le marché des formations politiques. « Autour du premier destin se regrouperont l’extrême droite et une fraction de l’extrême gauche. Autour du deuxième, on retrouvera les libéraux. Autour du troisième tentera de survivre une social-démocratie de marché. Autour du quatrième devrait s’inventer une nouvelle voie, une voie humaine, pour une nouvelle social-démocratie » (p. 83).
Son jugement sur la social-démocratie est ironique lorsqu’il explique pourquoi la gauche est maladroite, mesuré en ce qu’il lui reconnaît le mérite de vouloir « protéger des conséquences néfastes du marché en redistribuant au mieux les richesses » (p. 85), sceptique quand il rappelle qu’elle s’efforce « de maintenir les protections contre les excès de la société de marché » (p. 84) et original lorsqu’il montre que c’est l’usage du temps qui discrimine gauche et droite. Le temps doit être rentabilisé selon la droite et protégé selon la gauche. En effet, « l’ambition de cette social-démocratie de marché est d’utiliser l’État pour protéger le temps de chacun contre les aléas de la vie et la pénibilité au travail et hors du travail » (pp. 85-86).
Alors même que les ambitions concrètes de la social-démocratie – en raison de la force du marché – ont été ajustées à la baisse, elle a rencontré les pires difficultés pour les mettre en œuvre. En effet, « elle a concentré ses efforts sur la protection des acquis de la classe moyenne, tout en acceptant la privatisation d’une partie des services publics et en encourageant les individus en situation de pouvoir travailler à prendre des risques » (p. 87). Plutôt que de travailler à renouveler sa doctrine, sa conversion réussie au réalisme et à la gestion l’a conduit à modérer ses ambitions. « Cette évolution de la social-démocratie vers l’acceptation de la société de marché est particulièrement sensible en Allemagne et en Grande-Bretagne » (p. 91). Elle se traduit par la volonté de « s’attacher à réduire la part des dépenses publiques dans le revenu national » (p. 94) et d’« améliorer l’efficacité des services publics en associant le privé à leur financement et à leur gestion » (p. 95). Cette évolution éclaire la droitisation de la vie politique. La droite et la gauche se distinguent, au moins théoriquement, par leur approche du niveau des dépenses publiques et par leur conception globale des services publics. Entre une sécurité sociale et professionnelle défaillante et les sirènes d’une sécurité optimale des personnes et des biens, l’électeur vote aussi en fonction de l’idée qu’il se fait de son intérêt. La gauche, qui n’a pas réussi à freiner l’accroissement des inégalités, à diminuer la pauvreté et à pérenniser l’existence d’une protection sociale solidaire, ne pouvait raisonnablement espérer être reconduite.
D’autres, à gauche, franchissent un pas supplémentaire. Acquis à l’idée de baisse des prélèvements obligatoires, ils admettent que les dépenses sociales diminuent et que le périmètre d’action de l’État se réduise. Ils ne doivent leur appartenance à la gauche qu’au motif que l’État doit continuer à intervenir dans l’économie. Mais au lieu d’être sociales et économiques, les interventions doivent être structurelles. En effet, « l’essentiel de la tâche réside dans l’amélioration des infrastructures » (p. 95).
Les responsables socialistes français se démarquent de leurs homologues anglais et allemands. Ils récusent l’idée de troisième voie. Cette dénégation ne suffit pas à convaincre Attali. Il constate qu’« en apparence – en apparence seulement – […] ils continuent de proclamer que leur projet à eux ne se résume pas à une gestion sociale du marché » (pp. 99-100). Les socialistes français refusent de s’assumer : « Ils persistent à soutenir que, pour défendre la solidarité et l’intérêt général, l’État doit utiliser tous les outils possibles, même s’il faut, à cette fin, exclure de la concurrence des pans entiers de l’industrie, ou augmenter sensiblement des impôts » (p. 100). Discours qui ne résiste pas à l’analyse des faits. En effet « la gauche française découvrait ainsi qu’il était plus facile de réduire l’inflation que le chômage, de s’inscrire dans la mondialisation que d’en finir avec la pauvreté, d’augmenter la compétitivité des entreprises que d’empêcher l’exclusion sociale » (p. 104).
Partons du réquisitoire d’Attali. Il considère que la social-démocratie est aveugle. En effet, « rien de tout cela n’est à la hauteur des enjeux à venir : cette doctrine ne pourra, à elle seule, maîtriser l’avènement de la société de marché ni empêcher sa transformation en société de marchandises » (p. 98). Ou encore : « ne voyant rien venir du désastre qu’entraînera la marchandisation du monde, ils bornent leur projet à assurer à tous un égal accès à ses bienfaits » (pp. 113-114). Il juge ensuite qu’elle est inefficace car « la social-démocratie de marché […] ne pourra […] empêcher l’avènement de la société de marché ni sa transformation en société de marchandises » (p. 123). Il poursuit en constatant qu’elle est intellectuellement désemparée, « les doctrines économiques et sociales doivent être repensées » (p. 117). Il conclut à son impuissance : « Même si ses instruments pouvaient être transposés à l’échelle de la planète, ils ne pourraient empêcher la marchandisation du monde » (p. 123). La critique d’Attali est radicale. Les solutions envisagées par les responsables du PS lui paraissent maximalistes par leur ambition et minimalistes par leur contenu concret.

Les soubassements philosophiques de la politique

La politique doit se préoccuper du destin de l’humanité. Comme celui-ci est sombre, la politique ne peut pas seulement administrer des biens ou gérer des activités, elle doit réintroduire l’espoir. Attali pense avoir trouvé une nouvelle voie : « la voie humaine ». Il s’agit d’un « chemin permettant d’échapper à la mort de l’humanité qui organisera à terme le marché ou qui provoquera la terreur » (p. 136). Sans sursaut politique, l’humanité va au-devant de dangers croissants : les hommes pourraient physiquement et spirituellement disparaître. La politique doit résister à cette déshumanisation et offrir à chacun la possibilité de faire quelque chose de son existence. En effet, « le but de la politique est de trouver, si elle existe, une nouvelle épaisseur au temps » (p. 125). La politique retrouve sa noblesse lorsqu’elle permet à l’humanité de se préoccuper du durable. La politique devrait avoir pour ambition d’accroître la part de temps dont chacun peut disposer. « Voilà donc l’utopie : faire en sorte que chacun ait accès au bon temps, à un temps vraiment plein, à la vie devant soi. » (p. 126). Si le remplissage désigne le temps où chacun s’oublie comme sujet et se satisfait d’objets, la plénitude renvoie à celui où chacun existe comme sujet et oublie les objets.
Pour que demain vivre ensemble soit encore possible, La gauche doit se donner des objectifs intermédiaires ambitieux. « Pour renforcer la démocratie face au marché », complétons-les par trois mécanismes : « la gratuité, la responsabilité et le savoir » (p. 127).
La gratuité. Pour éviter que le marché n’étende son emprise sur des biens ou des activités pour le moment hors marché et pour retirer du marché certains de ceux qui s’y trouvent déjà, il suffit d’être logique. Il convient de ne pas vendre ou d’acheter les biens et les activités qui ne le sont pas encore (donc privilégier leur gratuité) et de ne plus monnayer l’échange de ceux qui le sont déjà (donc rendre gratuit ceux qui ne le sont pas encore). Si ce projet qui consiste à « étendre le champ de la gratuité » à de nouveaux secteurs (p. 128) paraît utopique, c’est parce que se fait sentir la crainte d’une surconsommation, d’une désutilité du travail et d’un effondrement de l’économie de marché. Or, l’auteur n’a pas dit que la gauche devait tout rendre gratuit. Il réactualise plutôt l’idée de service public, c’est-à-dire d’organisation qui ne fait pas payer aux utilisateurs le prix exact du service. On a le choix entre « collectiviser » un bien, le vendre à un prix réduit et modulé ou le rendre gratuit. Attali choisit la solution la plus radicale. La plus surprenante aussi. Si, dans l’esprit de l’auteur, la gratuité suppose un comportement respectueux pour ne pas gaspiller les biens et les activités, il en va autrement dans les faits. Il vaudrait mieux que la gauche réfléchisse à ce qui, demain en Europe, pourrait être garanti à chacun.
Le savoir. Grâce à celui-ci « chacun doit avoir les moyens de l’intelligence de soi » et ainsi pouvoir parvenir à la « découverte de sa propre originalité » (p. 129). L’ambition de l’auteur peut paraître exagérée. Il ne suffit pas que la gauche garantisse à chacun des connaissances minimales, de type économique pour lui assurer son employabilité, culturel pour lui permettre de se repérer, politique pour qu’il se sente concerné par la chose publique, ou spécialisé. Elle doit garantir un accès égal au savoir. Si les connaissances ont une portée pratique, le savoir a une vertu pratique. Grâce à lui, chacun peut devenir un sujet singulier. Comme le monde des choses s’uniformise, celui des personnes doit échapper à cette tendance. Faire du savoir qui émancipe une priorité est une idée de gauche.
Approfondir qualitativement la démocratie. « Il faudrait pouvoir remettre en cause le principe de la délégation de pouvoir, la représentation, et aller vers une démocratie directe » (p. 129). Est ainsi reconnue la nécessité d’améliorer la démocratie dans le domaine politique (information, implication, délibération, décision, mise en œuvre, contrôle). Le désir d’avoir du pouvoir sur les autres doit céder la place à celui d’exercer des responsabilités devant les autres. Attali en appelle à un renforcement de la démocratie dans le domaine économique. Il faut poser les bases d’une nouvelle démocratie sociale.
Foncièrement pessimiste, parfois apocalyptique, Attali reste optimisme. Il est peut-être révélateur d’une idée religieuse de la politique. C’est comme si l’humanité ne pouvait se tourner vers son bonheur qu’après s’être affrontée à la possibilité de sa disparition. Attali élabore son projet par rapport à un horizon cataclysmique. Or, la gauche a aussi besoin de définir un projet réagissant aux faiblesses actuelles de l’Union européenne : l’accroissement des inégalités, le ralentissement de l’innovation, le déclin de la solidarité, l’absence de vision de sa place dans le monde, etc. Alors que cette nouvelle social-démocratie va prendre des décennies pour se réaliser, la gauche de gouvernement a besoin d’un projet pour les dix prochaines années. L’élaboration d’un projet à long terme n’est pas la voie politique la plus porteuse.

Des actions concrètes cohérentes

Cette nouvelle social-démocratie s’appuie sur une réflexion globale et sur des actions millimétrées. Après avoir cerné « les facteurs clés de l’évolution sociale », il entend « faire surgir les instruments permettant d’agir sur elle » (p. 139). Pour parvenir à cette société de la gratuité (où davantage de biens seront financés collectivement), de la responsabilité (où davantage de décisions seront prises à la majorité) et du savoir (où chacun aura les moyens de faire un usage créatif de son temps), J. Attali veut faire preuve d’inventivité. Cela passe par l’adoption d’une stratégie qui ne fasse plus exclusivement confiance à la puissance publique, des municipalités à l’ONU en passant par les régions, l’État et l’Union européenne. Il ne suffit donc pas que la gauche se batte pour que l’Union européenne soit davantage interventionniste (en matière militaire, diplomatique, économique, sociale, culturelle, etc.) et qu’elle recrée des services publics européens pour que la victoire contre la marchandisation soit assurée. Europe Telecom, Air Europe, Électricité d’Europe, obéiraient toujours aux règles du marché.
C’est pourquoi J. Attali suggère que la social-démocratie s’appuie sur d’autres instruments que ceux de la puissance publique, ce qu’il exprime par les concepts de relations, de réseaux et de langues. Si l’on veut accorder davantage de place aux décisions individuelles et valoriser les activités qui ne se vendent pas et si l’on ne croit plus que les solutions pratiques viennent d’en haut, il convient de faire des individus les leviers essentiels de l’action collective. La gauche ne doit plus s’appuyer exclusivement sur les institutions, la loi et la puissance publique. Elle ne doit plus avoir comme projet unique celui de multiplier les collectivités publiques et de renforcer les services publics. Il lui faut aider les individus à promouvoir d’autres types de liens sociaux. L’opposition classique entre une gauche étatiste et une autre plus décentralisatrice, entre une gauche faisant confiance à la puissance publique et à la loi et une autre s’appuyant sur la société civile et les contrats est superficielle. En effet, comme il ne s’agit que d’instruments, il faut toujours privilégier les plus protecteurs et les plus libérateurs d’entre eux.
Les vecteurs de cette social-démocratie qui tend à favoriser l’émergence de nouveaux liens sociaux sont définis par les concepts de patrimoine, de climat et d’économie relationnels. Ils sont classés dans un ordre logique. L’État doit donner un capital à chacun (un patrimoine), assurer un environnement à tous (un climat) et promouvoir de nouvelles règles pour l’économie (valables pour les entreprises, le monde de la finance et les marchés). J. Attali estime qu’il est plus facile de « changer la vie » par le biais de structures aidant les individus à agir plutôt que par le canal d’institutions publiques. D’où son action en faveur d’une microfinance au service de microprojets. Or, si ce mécanisme introduit de la souplesse, il semble en contradiction avec la promesse d’une extension du champ de la gratuité. Ces nouveaux leviers ont-ils vocation à accompagner ce que font les acteurs publics ou à les remplacer ?
L’essentiel du propos réside davantage dans l’esprit des propositions que dans leur lettre. Ainsi pour rendre possible cette société du savoir, J. Attali suggère que l’État rémunère ceux qui entreprennent de se former. On peut n’y voir qu’une revendication estudiantine classique. Pourtant, il s’agit pour lui moins d’une mesure de justice sociale que d’un dispositif qui a vocation à libérer les individus de la société du marché. Ainsi, ses propositions sont à comprendre comme des détails d’un ensemble dont la cohérence et la pertinence ne percent que progressivement. Toutefois, si apprendre mérite une contrepartie financière, bâtir une société de la gratuité est un projet plus utopique qu’il n’y paraît.