Retour sur l’Indochine et le Vietnam

Retour sur l’Indochine et le Vietnam

Eugène Berg

À propos de Pierre Pellissier, Diên Biên Phu, Paris, Perrin, 2004, 622 pages, Roger Bruge, Les hommes de Diên Biên Phu, Paris, Perrin, 2003, 614 pages,Cecil B. Currey, Vo Nguyen Giap, Vietnam 1940-1975. La victoire à tout prix, Paris, Phébus, 2003, 524 pages et Général Vo Nguyen Giap, Mémoires 1946-1954, 2004, t. I La résistance encerclée, 318 pages, t. II Le chemin menant à Diên Biên Phu, 308 pages, t. III Diên Biên Phu Le rendez-vous de l’histoire, 346 pages, Hanoï, éd. de l’Armée populaire du Vietnam

Commémorer Diên Biên Phu ?

Mai 1954, l’héroïsme des défenseurs du camp retranché de Diên Biên Phu a secoué la torpeur de la métropole si longtemps indifférente à cette lointaine guerre coloniale. L’échec paraît prévisible, alors la France vibre et s’attache à ces hommes tombant sous le poids du nombre et d’un feu nourri de l’ennemi. Mais Diên Biên Phu, au-delà de l’héroïsme vain de ses combattants, c’est surtout la fin d’un certain empire colonial où situation politique instable, décisions gouvernementales hésitantes, rivalités au plus haut niveau des pouvoirs civil et militaire, relations diplomatiques turbulentes entre la France et les trois pays de la péninsule indochinoise forment une curieuse toile de fond à laquelle s’est ajoutée une divergence entre la France et ses alliés traditionnels, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Pierre Pellissier, auteur de plusieurs biographies de personnages souvent contestés, et qui a déjà traité des épisodes marquants de notre histoire contemporaine, tels la Bataille d’Alger et le 6 février 1934, a repris les nombreux récits des principaux acteurs de ce drame. Il s’en dégage une fresque sobre, claire et retenue. Car cet affrontement qui a débuté autour du camp retranché, isolé dans une plaine à l’extrême ouest du Tonkin le 20 novembre 1953, ne pouvait qu’être terrible. La garnison française totalement isolée s’est défendue pied à pied, sous les ordres du général de Castries, des colonels Bigeard, Langlais et Lalande, avant de succomber, laissant 5 000 morts et 6 000 blessés dont bien peu devaient survivre. Le récit de Pierre Pellissier englobe tant le débat politique qui n’a cessé de se poursuivre en métropole que l’issue diplomatique de la guerre d’Indochine lors de la conférence de Genève de juillet 1954 que Mendès France sut mener à bonne fin avec habileté. Cette plaie dans la conscience nationale est restée longtemps ouverte comme l’attestent le duel entre les généraux Navarre et Cogny et les nombreuses controverses au sein de la classe politique française.
Maquisard et interné résistant, engagé dans l’armée de Lattre, Roger Brune, qui a effectué deux séjours en Indochine, restitue en une série de tableaux et d’une plume vive les principales péripéties de la bataille : le choix (du camp retranché), l’attaque, la bataille, l’échec, le calvaire. Avec des commentaires réduits au minimum, l’exposé des faits parlant par eux-mêmes, son récit complète et enrichit le précédent, riche qu’il est des citations extraites des rapports militaires et médicaux. Que l’on juge de l’ampleur de la catastrophe lorsque Salan communique à Ély les chiffres des prisonniers français : « Nous avons 40 178 disparus, le Vietminh annonce 9 138 prisonniers, il y a donc 31 040 absents ». Le dernier prisonnier français fut libéré le 31 décembre 1956 après cinq années d’emprisonnement en Chine.

Portrait d’un intellectuel en général

Aucun historien ne s’était risqué à dresser une biographie de l’homme qui, au terme de quarante années, a réussi à battre les armées de la France coloniale, puis à tenir tête victorieusement à la formidable machine militaire américaine. Cecil B. Currey, qui a enseigné pendant trente années l’histoire militaire contemporaine à l’université de South Florida, l’a entrepris et réussi. Une des figures militaire la plus singulière du XXe siècle, Giap figure sur la liste de ces combattants irréguliers, ses chefs de guerre qui n’avaient reçu aucune formation militaire mais qui ont su inscrire des faits glorieux dans les annales de l’histoire militaire : Trotski, Pancho Villa, Emiliano Zapata, Abd el-Krim, Sandino, Tito, Mao Zedong. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il a entrepris de former les premiers volontaires de la future armée vietnamienne. Issu d’un milieu rural, il a terminé ses études en ville dans un lycée français. On le trouve brillant en mathématiques et passionné d’histoire. Enseignant dans un lycée, il rejoint le Parti communiste vietnamien. Par la suite, il exerce des activités journalistiques avant de devenir l’un des concepteurs et organisateurs de la lutte des partisans fondée sur la surprise, la mobilité, le harcèlement et la dispersion. Le vainqueur de Diên Biên Phu, le « Valmy des colonisés » selon les Algériens, ne fut pourtant pas épargné par la critique, accusé qu’il fut d’avoir lancé ses troupes à l’assaut des positions fortifiées par vagues successives, sans se soucier des pertes humaines. C’est la partie américaine de la guerre d’Indochine, la moins bien connue du public français, qui est la mieux traitée dans ce livre. Elle révèle les luttes féroces de pouvoir au sein des instances vietnamiennes dont Giap a été la victime. « Ils m’ont mis dans la tombe une douzaine de fois », a-t-il avoué en parlant des médecins, ce qui révèle son étonnante force de caractère. Fourmillant de notes directes et de témoignages comme de réflexions, ce livre est d’un réel intérêt.
Publiées par les éditions de l’Armée populaire du Vietnam en 2001, les mémoires du général Giap, publiées à l’approche du 50e anniversaire de la chute de Diên Biên Phu, doivent se lire en complément de la biographie de Currey. Ce qui frappe le lecteur dès qu’il ouvre ce triptyque, c’est l’atmosphère de piété, de fidélité et de simplicité qui l’entoure. L’homme apparaît en première page en uniforme, souriant, exhortant les hommes à s’unir pour dénoncer le recours à la force curieux angélisme mâtiné d’espoir séculaire. Le style est tout à l’avenant, simple, clair limpide. Aucune fleur de rhétorique, aucun effet de manche, seules d’inévitables proverbes séculaires accompagnant son propos. Giap rend hommage à son inspirateur Ho Chi Minh, s’incline devant sa mémoire et, ce devoir filial accompli, prend son envol. Le récit véritable commence le 23 septembre 1945 lorsque les Français attaquèrent la ville de Saigon. C’est alors que commença la guerre. Le premier volume porte sur les premières années de la résistance du peuple vietnamien du 19 décembre 1946 à l’été 1950. L’auteur y explique pourquoi les Vietnamiens, aspirant à la paix et à l’indépendance après un siècle de domination étrangère, furent obligés de réagir devant l’agression française, réussissant ensuite à tenir, bien que leur pays fût encerclé et à ruiner l’espoir de leur adversaire de vaincre rapidement. Cette période devait se révéler particulièrement importante quant à la poursuite du conflit et à son issue.
L’auteur aborde quelques questions concernant la guerre d’Indochine qui demeurent énigmatiques pour certains historiens : pourquoi les troupes vietnamiennes ont-elles ouvert le feu les premières contre les troupes françaises présentes dans presque toutes les grandes villes du nord ? Pourquoi une jeune armée, très faiblement équipée, ne fut-elle pas liquidée par le corps expéditionnaire dès les premiers jours de la guerre ? Comment parvint-elle à déjouer l’offensive stratégique de vingt mille soldats contre le Vietnam dès la première année de la résistance ? Giap expose le plus calmement du monde ce que furent les principes de la guerre du peuple. Pourtant, son récit n’échappa pas la langue de bois et on a du mal à percevoir l’épaisseur de l’aventure humaine, les drames personnels, les tensions psychologiques, les sacrifices de tous les instants effectués par toute la population. Toute cette expérience humaine fort riche est subsumée par les principes abstraits, qui comme des slogans sont martelés : « maturité de notre armée », « union militante du peuple », « esprit d’internationalisme », « mères héroïques », « sacrifices inestimables ».
Le deuxième tome des Mémoires couvre les années marquées par l’entrée en lice de De Lattre, l’implication toujours plus grande de la Chine et des États-Unis et les premiers combats en territoire laotien. Pour le peuple vietnamien et le Vietminh, ces années furent synonymes d’épreuves et de sacrifices, mais ils remportèrent des victoires qui confortèrent la résistance.
Le troisième tome relate la bataille elle-même. On sait que, selon les nombreux ouvrages publiés sur l’événement, le général Navarre, commandant du corps expéditionnaire français, lors de l’opération Castor, a largué ses parachutistes sur Diên Biên Phu, se fiant à des renseignements qui signalaient le mouvement vers le nord-ouest d’unités de l’armée vietnamienne, ayant franchi la Da (rivière noire). Pour le général Giap, l’occupation de Diên Biên Phu au cours de l’hiver et du printemps 1953-1954 était intentionnelle et succédait à l’opération Mouette dans le delta du Nord, qui devait permettre à Navarre d’avoir les mains libres pour pouvoir lancer l’opération Atalante visant à occuper les trois provinces libres de la Ve interzone, dans le centre méridional. Il estime que c’était là une action raisonnable, une nécessité dans l’exécution du plan Navarre et que, par conséquent, il ne s’agissait pas, du moins initialement, d’une erreur.